‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 81 sur 454 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L'action ou le service de Dieu doit être la fin de la contemplation.

Je souhaite, mes sœurs, que votre occupation dans l'oraison n'ait pas pour but les consolations qui s'y rencontrent, mais que vos désirs tendent à y acquérir de la force pour être plus capables de servir Dieu. Ce serait perdre un temps précieux que d'en user d'une autre sorte, et pouvons-nous prétendre recevoir de telles faveurs de Notre-Seigneur en tenant un autre chemin que celui par lequel lui-même et tous. les saints ont marché ? 11 faut, pour bien recevoir ce divin hôte, que Marthe et Madeleine se joignent ensemble ; car serait-ce le bien recevoir que de ne lui point donner à manger? Et qui lui aurait donné, si Marthe fût toujours demeurée comme Madeleine, assise à ses pieds pour écouter sa parole? Or, quelle est cette nourriture qu'il désire, sinon que nous nous employions de tout notre pouvoir à lui gagner des âmes qui le louent et qui trouvent leur salut dans les louanges qu'elles lui donnent, et les services qu'elles lui rendent?

Vous me ferez peut-être à cela deux objections ; la première que Jésus-Christ dit que Madeleine avait choisi la meilleure part [Luc. x, 43); à quoi je réponds qu'elle avait déjà fait l'office de Marthe quand elle lui avait lavé les pieds, et les avait essuyés avec ses cheveux :car quelle mortification croyezvous que ce fût à une personne de sa candilion, d'aller ainsi à travers les rues, et peutêtre seule, tant sa ferveur la transportait,

d'entrer clans une maison inconnue, de souffrir le mépris des pharisiens et les reproches de sa vie passée que lui faisaient ces méchants qui se moquaient de son changement, et disaient qu'elle voulait faire la sainte, comme on le dit encore aujourd'hui aux personnes qui se convertissent h Dieu, quoique toutes ne soient pas en aussi mauvaise léputation qu'était alors cette admirable pénitente? Mais il est certain, mes soeurs, qu'elle a pu la meilleure part, parce que ses souffrances ont été extrêmes ; car, sans parler de la douleur insupportable dont elle fut pénétrée en voyant tout un peuple animé d une haine si horrible pour son Sauveur, que ne souffrit-elle point à sa mort ? On voit par là que cette illustre sainte n'était pas toujours aux pieds deNotre-Seigneur dans la contemplation et dans la joie.

La seconde objection que vous pourrez me faire est que vous travailleriez de bon cœur à gagner des âmes à Dieu, mais que votre condition et votre sexe ne vous le permettent pas, puisqu'ils vous rendent incapables d'enseigner et de prêcher comme faisaient les apôtres. J'ai fait ailleurs une réponse à cela : mais je ne laisserai pas delà rappeler, parce que, dans les bons désirs que Dieu vous pionne, cette pensée vous peut venir en l'esprit.

J'ai donc dit ailleurs qu'il arrive quelquefois que le démon nous inspire des desseins qui sont au-dessus de ' nos forces, afin de nous faire abandonner ceux que nous pourrions exécuter, et qu'ainsi nous ne pensions qu'à faire des choses qui nous sont impossibles. Contentez-vous donc, mes sœurs, du secours que vous pouvez donner par l'oraison à quelques âmes , et ne prétendez pas pouvoir être utiles à tout le monde; mais lâchez de l'être aux personnes en la compagnie desquelles vous vivez; votre action sera en cela d'autant plus parfaite, que vous êtes plus obligées de les servir que les autres. Car croyez-vous que ce soit peu faire de les exciter et animer toutes par votre humilité, par votre mortification, par votre charité et par tant d'autres vertus, à augmenter de plus en plus leur àniour pour Dieu et leur ardeur aie servir? Rien ne lui peut plaire davantage, ni vous être plus utile; et vous voyant ainsi faire tout ce qui dépend de vous, il connaîtra que vous feriez encore beaucoup plus si vous le pouviez, et ne vous récompensera pas moins que si vous lui aviez gagné plusieurs âmes.

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