‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 82 sur 454 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'obéissance et la charité peuvent nous élever à la plus haute perfection.— Ces deux vertus sont préférables à toutes les consolations de l'oraison elaux ravissements même. — On ne doit point craindre de quitter l'oraison et la solitude, lorsque les occasions de pratiquer ces vertus xj obligent. — Exemples que. la sainte en rapporte, et conseil quelle donne.

la perfection dépend de l'entendement :

ainsi, lorsqu'en faisant de grands efforts il leur vient beaucoup de pensées de Dieu, elles se croient aussitôt fort spirituelles ; et, si on les détourne de leur oraison, quoique pour les occuper à des cl^es utiles, elles s'affligent et pensent être perdues. Les hommes savants ne tombent pas ordinairement dans celte erreur; mais nous autres femmes avons besoin de recevoir des instructions sur tout.

Je ne dis pas que ce ne soit une grâce de Dieu de penser toujours à lui et de méditer sur les merveilles de ses œuvres, ni qu'il soit bon de tâcher de l'acquérir : je dis seulement que tous les esprits n'y sont pas propres, et qu'au contraire il n'y a personne qui ne soit capable de l'aimer. J'ai écrit ailleurs une partie des causes de l'égarement de notre imagination, étant impossible de les rapporter toutes ; c'est pourquoi je n'en parlerai point ici, je me contenterai de dire que la pensée, n'étant pas l'âme, la volonté serait bien malheureuse si elle était conduite par elle, et qu'ainsi l'avancement de l'âme ne consiste pas à beaucoup penser, mais à beaucoup aimer. Si l'on me demande ce qu'il faut faire pour acquérir cet amour, je réponds que c'est de se résoudre à agir et à souffrir pour Dieu, et à le faire en effet lorsque les occasions s'en présentent.

Ce n'est pas que la pensée de ce que nous devons à Dieu, de ce qu'il est, et de ce que nous sommes, ne soit d'un grand mérite, ne serve à prendre la résolution que je viens de dire, et ne soit fort utile dans les commencements ; mais elle ne doit pas empêcher qu'elle ne satisfa?se à l'obéissance et à la charité envers le prochain ; deux vertus qui nous obligent souvent à quitter le plaisir si doux de s'entretenir seul à seul avec Dieu. Se priver de ce contentement pour de tels sujets, c'est demeureravec lui, c'est agir pour lui ; puisqu'à l'égard de la charité, il a dit de sa propre bouche : Je tiendrai comme fait à moi-même ce que vous ferez pour l'un de ces petits qui sont à moi [Mat th. x, 4) ; et pour ce qui est de l'obéissance, il ne veut pas que nous marchions par un autre chemin que celui par lequel il a marché, quand il a été obéissant jusqu'à la mon. Si cela est très-véritable, d'où procède donc la peine que l'on ressent lorsque, pour satisfaire à l'obéissance ou à la charité, on se voit privé du plaisir de passer une grande partie du jour dans la retraite et dans l'oubli de soimême, pour ne s'occuper que de Dieu seul? Elle procède, à mon avis, de deux causes, dont la principale est l'amour-propre, qui nous emi êche d'apercevoir que nous préférons notre contentement à celui de Dieu; car il est vrai que lorsqu'une âme commence à goûter combien le Seigneur est doux, elle n'a point de si grand contentement que de jouir de ses faveurs sans en être distraite par des occupations corporelles. Mais peuton avoir de la charité, aimer Dieu véritablement, et connaîtrece qu'il désire de nous,

J'ai vu des personnes qui s'imaginent que et demeurer en repos, dans le temps qu'en

ESPRIT DE SAINTE THEKESE. — PAHT. III.

agissant on serait utile aune âme, soit pour auginenter'son amour pour lui, ou la consoler, ou la tirer de quelque péril ? Combien dangereux serait ce repos dans lequel on ne considérerait que soi-même 1 Et lorsque nous ne pouvons point servir le prochain par -des actions, ne devons-nous pas au moins, touchés de voir tant d'âmes qui se perdent, demander continuellement à Dieu par nos prières, d'avoir pitié d'elles, et nous tenir heureuses de renoncer à notre satisfaction particulière pour faire une chose qui ■lui est si agréable?

On en peut dire autant de l'obéissance ; car serait-il supportable que, Dieu nous commandant précisément par nos supérieurs et nos supérieures, une action importante pour son service, nous ne voulussions pas interrompre notre méditation, parce que nous prendrions plus de plaisir à considérer sa grandeur et les merveilles de ses œuvres, qu'àfaire cequ'ilsnousordonneraient ?

Ce serait en vérité un plaisant moyen do s'avancer dans son amour, que de vouloir ainsi lui lier les mains, en prétendant qu'il ne peut nous conduire que par le chemin qui nous plaît et nous contente davantage.

O mon Seigneur et mon Dieu, que vos voies sont différentes de nos pensées ! vous ne désirez autre chose d'une âme résolue à vous aimer et à vous suivre, sinon son obéissance, et elle n'a, pour vous plaire, qu'à s'informer de ce qui importe le plus à votre service, et désirer de l'exécuter. Il lui suffit de n'avoir point d'autre volonté que la vôtre, sans demander s'il y a divers chemins pour aller à vous, et vouloir choisir celui qui convient le plus à son humeur. Elle doit s'abandonner à vous pour la conduire en la manière que vous savez lui être la plus avantageuse, et quoique le supérieur ne pense pas à la mettre dans la voie qui pourrait la rendre plus spirituelle, mais seulement à l'employer à ce qu'il croit le plus utile tpour la communauté, vous disposez, mon Dieu, les choses, en sorte que, sans que l'on comprenne comment ce la. s'est pu faire, ces âmes se trouvent si avancées dans la vie spirituelle par le mérite de leur obéissance, qu'on ne saurait le voir sans étonnement.

Je connais une personne la plus affectionnée à l'obéissance que j'aie vue en toute ma vie, et dont la conversation seule inspirerait l'amour de cette vertu : elle a passé près de quinze ans dans des occupations continuelles de divers olîices, sans avoir pu, durant tout ce temps, avoir une seule journée à elle, quelque désir qu'elle en eût; et tout ce qu'elle pouvait faire était dedéroberquelques moments pour prier et conserver sa conscience toujours pure. Dieu l'en a bien récompensée; car, sans qu'elle sache comment cela s'est pu faire, elle se trouve dans cette liberté d'esprit si désirable et si précieuse qui se rencontre dans les plus parfaits. Ainsi, ayant tout acquis en ne voulant rien, elle jouit du plus grand bonheur que l'on puisse souhaiter en cette vie.

Olil'VBtS COMPL. DE M. Emeby. I.

Qu'heureuse est donc l'obéissance, et qu'heureuses sont les distractions qu'elle cause, puisque l'on peut arriver par elles à une si grande perfection 1 La personne dont je viens de parler n'est pas la seule en qui je l'ai remarquée. Apprenons donc qu'il nous doit être indifférent en quelles œuvres l'obéissance nous oblige de nous employer ; et que si, par exemple, c'est à la cuisine, Notre-Seigneur ne nous y assistera pas moinsqu'ailleurs, tant intérieurement qu'extérieurement.

Il me souvient qu'un religieux me raconta, qu'étant résolu d'obéir ponctuellement à tout ce que son supérieur lui ordonnerait, il arriva qu'après avoir travaillé avec excès, et étant déjà tard et n'en pouvant plus, il s'assit pour se reposer un peu; mais que son supérieur l'ayant rencontré, il lui ordonna de prendre une bêche et d'aller travaillerau jardin ; qu'il obéit malgré la répugnance de la nature, et que, traversant un petit passage que j'ai vu plusieurs années depuis, en un voyage que je fis pour aller fonder un monastère en ce lieu-là, Notre-Seigneur lui apparut chargé de sa croix et réduit en tel état, qu'il n'eut pas de peine à connaître que ce travail qu'on lui avait commandé et qu'il croyait excessif, n'était rien en comparaison d'une si grande souffrance.

Je crois que, comme le diable voit que rien n'est si capable que l'obéissance de nous faire arriver au comble de la perfection, il n'y a point d'efforts qu'il ne fasse sous divers prétextes, pour nous dégoûter de cette vertu, et nous faire trouver de la difficulté à la pratiquer. Si l'on remarque bien ceci, l'expérience fera connaître que rien n'est plus véritable; car n'est-il pas évident que la haute perfection ne consiste pas en des consolations intérieures, en de grands ravissements, en des visions, et au don de prophétie ; mais à rendre notre volonté si conforme et si soumise à celle de Dieu, que nous embrassions de tout notre cœur ce qu'il veut, et ne mettions point de différence entre ce qui est amer et ce qui est doux, lorsqu'il nous est présenté de sa main. J'avoue que c'est une chose très-diflîcile de faire nonseulement îles choses si contraires à notre naturel, mais de les faire avec plaisir ; et c'est aussi en cela que parait la force de cet amour parfait, qui est seul capable de nous faire oublier ce qui nous contente, pour ne penser qu'à contenter celui qu'il fait régner dans notre cœur : car il est certain que quelque grands que soient les travaux, ils nous paraissent doux lorsque nous considérons qu'ils sont agréables à Dieu; et c'est de cette manière qu'aiment ceux qui sont arrivés jusqu'à ce point do perfection de souffrir avec joie les persécutions, les injustices, et les atteintes que l'on donne à leur honneur.

Cela est si constant, qu'il serait inutile de m'y arrêter davantage : et ce que je prétends est de faire voir que l'obéissance est le meilleur de tous les moyens pour arriver à cet heureux état : en voici la preuve. Nous

ni

ne sommes point maîtres de notre volonté pour l'employer tout entière et sans réserve à accomplir celle de Dieu, jusqu'à ce que nous l'ayons soumise à la raison ; or, nul chemin n'est si court et si sûr pour y arriver, que celui de l'obéissance ; et non-seulement nous n'y arriverons jamais par nos lumières particulières , mais nous ne le pourrions tenter sans péril, parce que notre autour-propre ne nous proposant que ce qui flatte, nous rejetons souvent ce qui est le plus conforme à la raison par la répugnance qu'il y trouve.

Il y aurait tant de choses à dire sur ce sujet, que je n'aurais jamais fait si j'entreprenais de parler à fond de ce combat qui se passe en nous, et de ce que le démon, le monde et noire sensualité nous représentent, pour offusquer de telle sorte notre raison, qu'elle nous devienne inutile. Ainsi, au lieu d'entrer plus avant dans ce discours, il vaut mieux venir aux remèdes que l'on peut apporter à un si grand mal. Je n'y en vois

point de meilleur que de faire comme ceux qui, après avoir longtemps plaidé et employé beaucoup d'argent et beaucoup de peine pour voir la fin de leur procès, s'en remettent à des arbitres. Nous devons de même choisir un supérieur ou un confesseur, à qui nous rapportions sincèrement cette (.'ontestationqui se passe en nous, sans nous en inquiéter davantage, suivant ces paroles deNotre-Seigneur : Qui vous écoute m écoute. (Luc. x, 16.)

Puisqu'on ne peut donner que ce que i on a, et que cette soumission de notre volonté à'celle de Dieu est un trésor qui ne se trouve que dans l'obéissance, il faut s'exercer toujours de plus en plus à cette vertu ; parce que plus nous nous assujettissons aux hommes en les rendant maîtres de notre volonté, plus nous en devenons nous-mêmes les maîtres, pour la pouvoir conformer ,à celle de Dieu. Cet assujettissement ne nous empêchera certainement pas d'arriver à cette véritable union dont j'ai parlé, qui consiste à n'avoir point d'autre volonté que celle de Dieu; c'est là l'union que je souhaite pour moi-même, et que je souhaite à toutes les âmes, plutôt que ces transports d'esprit si délicieux auxquels on donne le nom d'union, et qui le sont en effet lorsqu'ils sont suivis de l'obéissance dont j'ai parlé. Mais si cela n'est pas, ces âmes dont j'ai parlé ne se trouveront, à mon avis, unies qu'à leur amour-propre, et non pas à la volonté de

Dieu.

La seconde cause du dégoût pour la vie active, dont j'ai parlé, vient, à mon avis, de ce qu'il se rencontre dans la solitude moins d'occasions d'offenser Dieu, quoiqu'il y en ait toujours quelques-unes, puisque les démons y sont et nous aussi-, cette raison me paraîtrait encore plus forte pour nous faire désirer d'être séparées du commerce des créatures, que celle du plaisir de recevoir de Dieu des consolations et des faveurs. Mais c'est dans les occasions où nous courons plus de risque d'offenser Dieu, et où

nous avons besoin de nous tenir toujours sur nos gardes, que nous pouvons beaucoup mieux faire paraître si notre amour pour Dieu est véritable ; c'est alors, suivant moi, que nous faisons un plus grand progrès dans la vertu, quoique nous commettions plus de fautes, et fassions même de petites chutes. Il faut remarquer que je suppose toujours que ce n'est que lorsque l'obéissance ou la charité nous y engage; car sans cela je demeure d'accord que la solitude vaut mieux, et lors même que nous sommes dans l'action, nous la devons continuellement désirer.

Si j'ai dit qu'il y a plus à profiter dans l'action que dans la solitude, c'est parce que la première nous fait connaître à nousmêmes, et voir jusqu'où va notre vertu : quelque sainte qu'une personne qui est dans la solitude ait sujet de se croire, elle ne sait ni ne peut savoir si elle a de la patience et de l'humilité, de même que , pour savoir si un homme est fort vaillant, il faut l'avoir vu

dans les occasions. Saint Pierre témoignait ne rien craindre; et le contraire parut lorsqu'il fallut venir à l'épreuve.

Hélas 1 Seigneur, combieu ne nous importe-t-il pas de connaître notre misère ! sans cela nous nous trouvons partout en péril ; il nous est donc avantageux que l'on nous commande des choses qui nous fassent voir notre faiblesse : aussi je crois que Dieu nous favorise plus en un seul jour où il nous humilie et nous donne la connaissance de nous-mêmes, qu'en plusieurs journées d'oraison. Qui doute qu'un ami véritable n'aime en tout temps et en tous lieux son ami? Et quelle apparence y a-t-il que l'on ne puisse faire oraison que dans le secret de la solitude? J'avoue que les personnes qui sont dans l'action n'ont pas grand loisir pour prier; mais mon Sauveur , quelle force n'a point auprès de vous un soupir qui procède du fond du cœur, par la peine de voir que, outre le déplaisir de demeurer en cet exil, on ne nous donne pas le temps de jouir dans la retraite de vos célestes consolations ?

11 faut donc bien prendre garde à n'oublier jamais dans l'action, quoique faite par obéissance et par charité , d'élever souvent son esprit à Dieu. Croyez-moi, l'âme ne tire point d'avantages des longues oraisons , lorsque l'obéissance et la charité l'appellent ailleurs ; et, au contraire, les bonnes œuvres la rendent en peu de temps beaucoup plus capable d'être embrasée de l'amour de Dieu, que plusieurs heures de méditation. C'est de lui seul que nous devons attendre tout notre bonheur: qu'il soit béni aux siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

Page 1