CHAPITRE XIII
Plaisir inconcevable de l'âme dans l'oraison d'union.
L'oraison qu'on appelle d'union, parce que 'âme est alors plus intimement unie à Dieu,
est comme un sommeil de ces trois puissances, l'entendement, la mémoire et la volonté, dans lequel, quoiqu'elles ne soient pas entièrement assoupies, elles ne savent comment elles opèrent. Le plaisir que l'on y reçoit est incomparablement plus grand que celui que l'on goûte dans l'oraison de quiétude, et l'âme est alors tellement inondée et comme assiégée de l'eau de la grâce, qu'elle ne saurait passer outre, ni ne voudrait pas, quand elle le pourrait, retourner en arrière, tant elle se trouve heureuse de jouir d'une si grande gloire; c'est comme une personne agonisante, qui, avec le cierge bénit qu'elle lient en sa main, est prête à rendre l'esprit pour mourir de la mort qu'elle souhaite : car dans une oraison si sublime , l'âme ressent une joie qui va au delà de toutes paroles; et cette joie me parait n'être autre chose que de mourir presque entièrement à tout ce qui est dans le monde , pour ne posséder que Dieu seul, ce qui est la seule manière dont je puis m'expliquer. L'âme ne sait alors ce qu'elle fait , elle ignore même si elle parle, ou si elle se lait; si elle rit, ou si elle pleure ; c'est une heureuse extravagance , c'est une céleste folie dans laquelle elle s'instruit de la véritable sagesse, d'une manière qui la remplit d'une consolation inconcevable. Les puissances sont alors incapables de s'appliquer à autre chose qu'à Dieu; il semble que, nulle d'elles n'osant se mouvoir, nous ne saurions, sans leur faire une grande violence, les détourner d'un tel objet; et encore ne sais-je si avec tous nos efforts nous le pourrions. En cet état, on n'a dans la bouche que des paroles d'action de grâces sans ordre et sans suite, si ce n'est que Dieu lui-même les arrange; car l'entendement n'y a point de part : et dans cet heureux état où l'âme se trouve, elle voudrait no faire autre chose que de louer et de bénir Dieu : c'est alors que l'âme désirerait, pour l'intérêt de la gloire de son maître , que chacun pût voir quel est le bonheur dont il lui plaît qu'elle jouisse, afin de l'aider à l'en remercier et prendre part à sa joie, dont l'excès est tel, qu'elle cri est presque suffoquée. Il me semblait que j'étais comme cette femme dont il est parlé dans une parabole de l'Evangile , qui appelait ses voisines pour se réjouir avec elle de ce qu'elle avait retrouvé la dragme qu'elle avait perdue, el que c'étaient les sentiments où devait être David, cet admirable prophète, quand il touchait sa harpe avec tant de ferveur et de zèle pour chanter les louanges de Dieu.
Mon Dieu, en quel état se trouve l'âme dans un si haut degré, d'oraison 1 elle voudrait être toute convertie en langues pour avoir plus de moyens de vous louer, et elle dit mille saintes extravagances qui ne procèdent toutes que du désir de vous plaire. Je connais une personne qui, quoiqu'elle ne sache point faire de vers, en faisait alors surle-champ, pleins de sentiments, très-vifs et très-passionnés, pour se plaindre à Dieu de l'heureuse peine qu'un tel excès de bon-
heur lui faisait souffrir : son entendement n'avait point de part à ces vers; c'était une production de son amour, et non pas de son esprit; et que n'aurait-elle point voulu faire pour donner des marques de la joie dont cette peine était mêlée? 11 n'y a point de tourments qui ne lui eussent paru doux, si l'occasion se fût offerte de les endurer pour témoigner à Dieu sa reconnaissance de ses faveurs, et elle voyait clairement que l'on ne devait presque rien attribuer aux martyrs de la constance avec laquelle ils souffraient tant d'effroyables supplices, parce que toute leur force venait de lui.
Mais quelle peine n'est-ce point à une âme de se voir contrainte (pour rentrer dans les soins et les occupations du monde) de sortir de cet état de bonheur et de gloire, puisque je crois n'avoir rien dit des joies qu'on y ressent, qui ne soit au-dessous de la vérité?
Soyez, Seigneur, béni à jamais, et que toutes (es créatures ne cessent point de vous louer 1 Je vous supplie, 6 mon Roi! que, comme en écrivant ceci je me trouve dans cette céleste et sainte folie de votre amour dont voire miséricorde me favorise, vous y fassiez entrer tous ceux â qui je nie/forcerai de la communiquer. Ou permettez, Seigneur , que je ne converse plus avec personne, et délivrezmoi de tous les embarras du siècle, ou faites finir mon exil sur la terre pour me retirer à vous. Votre servante, mon Dieu, ne peut plus souffrir d'être éloignée de votre présence, et si elle a plus longtemps à vivre, elle ne saurait goûter d'autres consolations que celles que vous lui donnerez ; elle brûle du désir d'être affranchie des liens du corps ; le manger lui est insupportable, le sommeil l'afflige; elle voit qu'en cette vie tout le temps se passe à satisfaire le corps ; et rien ne la peut contenter que vous seul, parce que, ne voulant vivre qu'en vous, c'est renverser l'ordre que de vivre en elle-même.
Je prie de considérer qu'on ne doit pas prétendre que je puisse rendre raison de ce que je dis, lorsque Notre-Seigneur me tire hors de moi-même; car je ne saurais croire que ce soit moi qui parle. Tout ce qui se présente à mon esprit me paraît comme un songe, et je ne vois autre chose que des personnes malades de cette heureuse maladie dans laquelle je me trouve. Puissions-nous tous être frappés de celte sainte folie pour l'amour de celui qui a bien voulu, pour l'amour de nous, passer pour un insensé !