CHAPITRE XIV
Oraison de ravissement ou d'extase. — Etat de l'âme dans cette oraison. — Réflexions et sentiments admirables de la sainte.
Dans l'oraison de ravissement, l'âme est comblée d'une joie parfaite et toute pure : on connaît que l'on en jouit, quoique sans savoir comment on en jouit ; et l'on sait que ce bonheur comprend tous les biens imaginables, sans pouvoir néanmoins concevoir
EMEUÏ.
quel il est : tous les sens sont tellement remplis et occupés de cette joie, qu'ils ne sauraient s'appliquer à quoi que ce soit d'intérieur ou d'extérieur. Us pouvaient, dans l'oraison de quiétude et d'union, donner quelque marque de leur joie; mais en celle-ci, quoiqu'elle soit incomparablement plus grande, l'âme et le corps sont incapables de la témoigner; quand ils le voudraient, ils ne le pourraient sans troubler par cette distraction le merveilleux bonheur dont ils jouissent : et s'ils le pouvaient, cette union de toutes les puissances cesse^ rait d'être. Je ne saurais bien faire entendre ce que l'on appelle en cela union, ni comment elle se fait; et je le laisse à expliquer à ceux qui sont savants dans la théologie mystique dont j'ignore tous les termes. Je prétends seulement rapporter ce que l'âme sent dans cette divine union, qui fait que deux choses qui auparavant étaient distinctes et séparées, n'en l'ont plus qu'une.
Que vous êtes bon, mon Dieu ! soyez béni à jamais, el que toutes les créatures vous louent de ce que votre amour pour nous fait que nous pouvons parler avec certitude de cette communication que vous avez avec quelques •Unes, même durant cette vie. 0 libéralité sans bornes, d'accorder des faveurs si excessives à des personnes qui vous ont tant offensé ! Peuton n'en être point épouvanté, à moins que d'avoir l'esprit si occupé des choses de la terre, que Ion soit entièrement incapable d'envisager les merveilles de vos œuvres ? Je me perds dans la considération d'un si grand excès de bonté Quelquefois, pour vie soulager, je vous dis des extravagances, non pas durant cette sublime union, étant alors incapable d'agir, mais au commencement ou à la fin de mon oraison, et je vous parle en cette sorte : Prenez garde, Seigneur, à ce que vous faites; et quoiqu'en me pardonnant tant de péchés, vous ayez voulu les oublier, souvenezvous-en, je vous prie, afin de modérer les faveurs dont vous me comblez; ne mettez pas, 6 mon Créateur! une liqueur si précieuse dans un vase à demi cassé, puisque vous avez vu si souvent qu'elle n'y peut demeurer sans se répandre : n'enfermez pas un tel trésor dans une âme qui est incapable de le conserver, parce quille n'a pas encore entièrement renoncé aux consolations de la vie présente : ne confiez pas une place à une personne si lâche, qu'elle en ouvrirait les portes aux premiers efforts des ennemis; que l'excès de votre amour ne vous fasse pas, ô mon roi! en hasardant des pierreries de si grand prix, donner sujet de croire que vous n'en tenez pas grand compte, puisque vous les laisseriez en garde à une créature si faible et si misérable, en un mot, entre les mains d'une femme aussi méchante que je le suis, et qui, au lieu de faire valoir ses talents, les laisse inutiles el même les enterre. Vous ne faites ordinairement, mon Dieu, de si grandes grâces, qa'ufin que l'on soit plus m état de servir les autres, el vous savez que c'est de tout mon <<rur que je vous ai dit autrefois que je m'estimera s heureuse si vous me priviez du plus
ta
grand bien que l'on puisse posséder sur terre, afin de l'accorder à une autre qui en ferait un meilleur usage pour votre gloire.
Il m'est; comme je l'ai dit souvent, arrivé de tenir de semblables discours à Dieu, nomme s'il ne savait pas^mieux que^iuoi ce qui m'était propre.
Au sortir de cette oraison qui unit si fortement l'âme à son Créateur, elle demeure dans une si grande tendresse pour lui , qu'elle voudrait s'anéantir, afin de se perdre heureusement en lui-même; on se trouve noyé dans ses larmes sans savoir quand, ni comment elles ont commencé à couler, et l'on sent avec un plaisir inconcevable, que, par un effet incompréhensible, ces heureuses larmes, en calmant l'impétuosité du feu de l'amour que l'on a pour Dieu, l'augmentent au lieu de l'éteindre. Ceci peut passer pour de l'arabe; il n'y a néanmoins rien de plus vrai.
Il m'est arrivé quelquefois, dans cette sorte d'oraison, de me trouver si hors de moi-même, qu'après qu'elle était finie, je ne savais si ce n'avait point été un songe, ou si la gloire à laquelle je m'étais sentie participer, était véritable : je me trouvais toute trempée des larmes qui tombaient de mes yeux avec la même abondance qu'on voit une grande pluie tomber du ciel ; et cela me faisait connaître que ce n'avait pas été un songe; je me sentais alors si encouragée à souffrir pour Dieu, que pour lui en donner des preuves, j'aurais souffert avec joie que l'on eût mis mon corps en mille pièces. C'est dans cet heureux état que l'on conçoit des désirs fervents, que l'on prend des résolutions de servir Dieu d'une manière héroïque, qu'on le lui promet solennellement, et que l'on commence d'avoir Je monde en horreur par la claire connaissance de sa vanité et de son néant. Et comme, lorsque le soleil donne aplomb en quelque lieu, on y aperçoit jusqu'aux moindres filets des toiles d'araignée, cette heureuse âme connaît jusqu'à ses moindres imperfections et son extrême misère. Cette vue fait disparaître à ses yeux la vaine gloire, parce qu'elle ne saurait plus ignorer qu'elle ne peut rien d'ellemême; à peine peut-elle croire avoir prêté son consentement à cette extrême faveur qu'elle a reçue, parce qu'il semble que Dieu le lui ait arraché comme par force, et fermé malgré elle la porte à ses sens, afin de la faire jouir du bonheur de sa présence. Elle ne voit rien, elle n'entend rien, à moins qu'on ne lui fasse une grande violence ; il n'y a presque rien qui lui puisse plaire : sa vie passée et les grandes miséricordes que Dieu lui a faites se représentent à elle dans un plein jour, et son entendement n'a pas besoin d'agir pour en discerner distinctement les plus petites circonstances; il les envisage toutes d'un seul regard. Ainsi l'âme voit que Dieu, au lieu de la châtier par les peines de l'enfer qu'elle avait si justement méritées, la rend participante de sa gloire; elle se répand alors dans les louanges de Dieu, et je voudrais, à l'heure
que je parle, me pouvoir anéantir pour ne subsister plus qu'en lui seul. Béni soyezvous, mon Sauveur, de ce que, faisant comme vous faites toute la félicite' des anges, vous voulez bien élever à un état si heureux un vermisseau tel que je h suis !
Je désirerais pouvoir, avec le secours de Dieu, faire connaître la différence qu'il y a entre l'union et le ravissement que Ion nomme autrement l'élévation ou le vol de l'esprit, car ces trois différents noms ne sigui lient que la même chose, et l'on y ajoute aussi celui d'extase. Le ravissement va encore beaucoup au delà de l'union, et produit de beaucoup plus grands effets; il n'opère pas seulement dans l'intérieur, mais aussi dans l'extérieur; que Notrc-Seigneur rende, s'il lui plaît, cela intelligible. On peut presque toujours, dans l'oraison d'union, résister à l'attrait de Dieu, quoique avec peine, parce que nous sommes encore dans notre pays et dans notre terre; mais il n'en est pas de même dans le ravissement; on ne peut presque jamais y résister, et il arrive souvent que, sans que nous y pensions, et sans aucune autre préparation qui nous y dispose, il vient avec une impétuosité si prompte et si forte, que nous voyons et sentons tout d'un coup élever la nuée dans laquelle ce divin aigle nous cache sous l'ombre de ses ailes. Il nous est impossible de concevoir de quelle sorte cela se passe; car, quoique nous y trouvions un grand plaisir, nous sommes naturellement si faibles, que nous ne pouvons d'abord n'être point touchés de crainte.
Il faut qu'une âme soit extraordinairement généreuse pour s'abandonner alors sans réserve entre les mains de Dieu, et se laisser conduire par lui où il lui filait, quelque peine qu'elle en ressente. Je me suis quelquefois trouvée en avoir une si grande, que je faisais tous mes efforts pour tâcher de résister, principalement lorsque je tombais dans ces ravissements en présence île plusieurs personnes, tant j'appréhendais qu'il n'y eût de l'illusion. En cet état, qui est comme un combat que l'on entreprendrait contre un très-puissant géant, je résistais quelquefois uu peu ; mais je me trouvais après si lasse et si fatiguée, qu'il me semblait que j'avais le corps tout brisé.
En d'autres temps, il m'était absolument impossible de m'opposer à un mouvement si violent; je me sentais enlever l'âme, et la tête ensuite, sans que je pusse l'empêcher, et quelquefois tout mou corps, en sorte qu'il ne louchait plus à terre. Une chose si extraordinaire et qui ne m'est arrivée que rarement, arriva une fois entre autres, lorsque jetais à genoux dans le chœur avec toutes les religieuses, et prête à communier. Comme cela me parut surnaturel, et qu'il pouvait êire extrêmement remarqué, j'usai du pouvoir que me donne la qualité de prieure pour leur défendre d'en parler.
Une autre fois, durant uu sermon qui se faisait le jour de la fêle de notre patron, et où il y avait plusieurs dames de qualité,
commençant à sentir que la même chose allait m'arriver, je me jetai par terre, et nos sœurs s'approchèrent de moi pour me retenir; mais cela ne put empêcher que l'on s'en aperçût. Je priai alors beaucoup Notre- Seigneur de ne vouloir plus me favoriser de ces grâces qui paraissent à 1,'exlérieur sans pouvoir être cachées, et qui me donnaient tant de peine; et j'ai, ce me semble, sujet de croire qu'il lui a plu de m'exaucer, cela ne m'élant point arrivé depuis; mais il est vrai qu'il n'y a pas encore longtemps.
Dans la résistance que je faisais pour m'empêcher d'être ainsi élevée de terre, je sentais sous -mes pieds quelque chose qui me poussait avec tant de violence, que je ne saurais à quoi le comparer, nul antre de tous les mouvements qui se passent dans l'esprit, n'ayant rien qui approche d'une telle impétuosité; et ce combat que j'éprouvais en moi-même était si grand, que j'en avais le corps tout rompu sans pouvoir rien gagner par ma résistance.
Durant cette extase, le corps est comme mort, sans pouvoir le plus souvent agir en aucune sorte : et elle le laisse en l'état où elle le trouve. Ainsi, s'il était assis, il demeure assis; si les mains étaient ouvertes, elles demeurent ouvertes ; et si elles étaient fermées, elles demeurent fermées. On ne perd pas ordinairement le sentiment, comme il m'est arrivé de le perdre entièrement, mais rarement et durant fort peu de temps; il se trouble seulement; et quoiqu'on ne puisse agir dans l'extérieur, on ne laisse pas d'entendre : c'est comme si l'on nous parlait de loin, si ce n'est quand on se trouve dans l'état le plus élevé, c'est-à-dire, lorsque les puissances sont hors d'état de pouvoir agir, tant elles sont unies à Dieu; car il me semble qu'alors on ne voit, on n'entend et on ne sent rien.
Les effets de ce ravissement sont si admirables, qu'il arrive souvent que celui qui, avant d'y entrer, était malade et travaillé de grandes douleurs, en sort plein de santé et de vigueur, parce que Dieu, pour récompenser le corps de ce qu'il s'est soumis à l'âme, veut qu'il participe à son bonheur. Si le ravissement a été grand, les puissances se trouvent durant un jour ou deux, et même durant trois jours après qu'il est passé, tellement abîmées en Dieu, et comme enivrées de la joie de le posséder, qu'elles semblent être hors d'elles-mêmes.
La seule peine que l'âme ressent alors, est de se trouver engagée à vivre encore dans le monde; elle est comme un oiseau qui, après avoir jeté ses premières plumes, se trouve avoir les ailes assez fortes pour s'élever vers le ciel ; elle est comme un vaillant capitaine qui ne se contente pas de déployer l'étendard de la croix de Jésus-Christ, mais qui. après s'être signalé par son courage et par sa tidélité pour son service, le plante sur une haute tour, d'où victorieux, triomphant et n'ayant plus rien à craindre, il voit sous ses pieds ceux qui sont encore engagés dans les périls où il souhaiterait de s'exposer de
nouveau pour la gloire de son divin Maître.
On voit clairement d'un état si élevé, quel est le néant des choses du monde ; on n'a, et l'on ne peut plus avoir d'autre volonté que celle de Dieu, et on la remet entre ses mains pour en disposer absolument. O mon Dieu! combien par là est clair le sujet qu'avait David, et que nous avons tous avec lui, de vous demander ces ailes de colombe qu'il vous priait de lui donner dans l'un des versets de ses Psaumes ! (uv , 7. ) Car qu'est-ce autre chose, ce que je viens de dire, sinon un vol de l'esprit pour s'élever au-dessus de toutes les créatures et de soimême ; mais un vol tranquille, un vol agréable, un vol sans bruit?
Quel empire est comparable à celui d'une âme que Dieu a mise en état de voir ainsi au-dessous d'elle toutes les choses du monde sans être attachée à aucune par affection? Quelle confusion n'a-t-elle point de les avoir autrefois estimées? Quel étonnement ne lui donne point le souvenir de l'aveuglement où elle était? Et qui pourrait exprimer combien grande est sa compassion pour ceux qu'elle voit être encore dans la même erreur, principalement si ce sont des personnes d'oraison et que Dieu favorise de ses grâces? Elle voudrait élever sa voix, et quelquefois elle l'élève en effet pour leur faire connaître leur égarement, et attire ainsi sur elle mille et mille persécutions : on l'accuse de n'être guère humble, de se mêler ainsi d'instruire ceux de qui elle doit apprendre, et particulièrement si c'est une femme : ainsi ou la condamne, et avec raison, parce que l'on ne sait pas quelle est l'impétuosité du mouvement qui la porte irrésistiblement à détromper ceux qu'elle aime, et à les délivrer de la servitude où elle s'est vue engagée comme eux durant si longtemps.
Cette âme a peine alors à comprendre comment elle a pu faire cas de ce que l'on nomme le point d'honneur : elle admire que, par une erreur qui n'est pas moins grande que générale, on donne ce nom à des choses si méprisables : elle voit clairement que le véritable honneur consiste à n'estimer que ce qui mérite de l'être, à ne considérer que comme un néant, et moins encore qu'un néant, tout ce qui prend fin et n'est pas agréable à Dieu: elle ne peut, sans se moquer d'elle-même, se souvenir du temps auquel elle faisait cas des richesses et en désirait. Je n'ai jamais eu, grâce à Dieu, sujet de me confesser du dernier de ces défauts; mais je ne suis que trop coupable d'être tombée dans l'autre, les ayant trop estimées. Si l'on pouvait, par le moyen de ces richesses périssables , acheter le bonheur qu'il plaît maintenant à Dieu de me donner, je les estimerais infiniment; mais je vois, au contraire, qu'un bien si souhaitable ne s'obtient qu'en renonçant à l'amour du bien.
Car qu'est-ce que l'on acquiert par le moyen de ces richesses que l'on recherche avec tant de passion? Est-ce une chose de grande valeur? Est-ce une chose durable? Est ce une chose qui mérite d'être si ar-
demment souhaitée ? N'est-ce pas, au contraire, acheter très-chèrement de malheureux plaisirs, de fausses joies, et souvent même l'enfer, pour y brûler dans un feu qui ne s'éteindra jamais? Que de désordres seraient donc bannis du monde, que d'embarras on éviterait, et combien grande serait l'amitié qui nous unirait les uns avec les autres, si chacun s'accordait à ne considérer l'or et l'argent que comme une terre infructueuse, et si ce misérable intérêt de bien et d'honneur ne remplissait plus tout, comme il fait, de confusion et de trouble ! Je suis persuadée que ce serait un remède à toutes sortes de maux.
Ainsi, quand l'âme est en l'état dont j'ai parlé, elle connaît la grandeur de l'aveuglement qui nous porte à mettre notre satisfaction en des plaisirs qui ne produisent , même dès cette vie, que des inquiétudes, des peines et des douleurs; car elle ne voit pas seulement les fautes importantes qu'elle commet; elle discerne jusqu'à ses moindres défauts, fussent-ils plus imperceptibles que les toiles d'araignée et que la poussière, parce que rien ne peut se dérober à la lumière de ce divin soleil qui l'éclairé et l'illumine de telle sorte , que quelque soin qu'elle prenne de se purifier, elle se trouve toute pleine d'imperfections et de taches, de même qu'une eau qui semblait être fort claire avant le lever du soleil, paraît mêlée d'atomes impurs, aussitôt qu'il a pénétré de ses rayons le vase de cristal qui la renferme. L'âme, dans cet état, n'a pas seulement des lumières et des désirs, Dieu lui donne encore la force de passer jusqu'aux effets; elle ne rencontre aucune occasion de le servir, qu'elle ne s'y porte avec une ardeur extrême, et croit néanmoins ne rien faire, parce qu'elle voit clairement qu'excepté de plaire à Dieu, tout le reste n'est qu'un néant. Mais quelle douleur pour moi que ces occasions de travailler pour son service ne s'offrent point aux personnes qui lui sont aussi inutiles que je le suisl Faites-moi la grâce , Seigneur, de pouvoir un jour vous payer au moins quelque chose sur d'aussi grandes sommes que sont celles que je vous dois, et ordonnez de tout le reste comme il vous plaira, pourvu que je puisse vous rendre quelque service. D'autres femmes vous ont témoigné leur amour par des actions héroïques, et vous ne m'employez point, parce que vous voyez que tout ce que je fais ne consiste qu'en des paroles et en des désirs ; je ne puis 2>as seulement me bien expliquer, parce que vous connaissez peut-être que j'en abuserais. Jésus mon Sauveur, qui êtes le souverain bien, ne lardez pas davantage, s'il vous plaît, à fortifier mon âme, et à la rendre capable de faire quelque chose pour votre service : ne permettez pas que je me présente toujours ainsi devant vous avec les mains vides. Je sais que je ne puis rien de moi-même ; mais pourru qu'après nt avoir fait la grâce de m' attirer à vous et de me donner la connaissance de la vérité, vous ne vous éloigniez pas de ??wi, rien ne me sera impossible.
plus les ol
Quelle douleur égale celle d'une âme qui, après avoir éprouvé un si grand bonheur que celui qui se rencontre dans les grâces que vous m'avez faites, se voit rengagéeà traitpr avec le monde, à paraître encore sur le théâtre de la vie humaine, qui n'est que désordre et dérèglement; à employer du temps à dormir et à manger pour satisfaire aux. besoins du corps? Tout la lasse, tout l'ennuie, et elle ne peut s'affranchir de ces peines à cause des chaînes qui l'y retiennent. C'est alors qu'elle ressent encore davantage le poids de la captivité qui l'attache avec le corps, et la misère de celte vie; elle connaît avec combien de raison saint Paul demandait à Dieu de l'en délivrer; elle élève sa voix avec lui pour le prier de la mettre en liberté; et ses paroles sont souvent accompagnées de mouvements si violents, qu'il semble qu'elle veuille sortir de la prison de son corps pour aller chercher cette heureuse liberté qu'elle ne peut trouver étant avec lui ; elle se considère comme un esclave dans une terre étrangère ; et ce qui l'afflige encore davantage, est de ne rencontrer presque personne qui soit pressé du même désir qu'elle de sortir do cette captivité, tous, au contraire, si on en excepte un très-petit nombre, souhaitant de vivre.
Si nous étions détachés de tout, et si nous ne mettions point notre contentement dans les choses de la terre , combien le déplaisir de ne pas jouir de la présence de Dieu diminuerait-il dans notre esprit l'appréhension de la mort, par le désir de jouir dans un autre monde de la véritable vie? Lorsque je pense (ayant si peu de charité, et étant si incertaine de mon bonheur à venir) que la connaissance que Dieu m'a donnée de ses vérités me fait souffrir avec tant de peine de rue voir encore dans cet exil, quel a dû être le >entimeut des saints? Quel a été celui de saint Paul, de la Madeleine, et des autres qui brûlaient comme eux d'un si violent amour de Dieu, que l'on peut dire qu'ils souffraient un continuel martyre? 11 me semble que rien ne peut en cela nous soulager, que de traiter avec des personnes qui aient le cœur plein de ces désirs; j'entends de désirs accompagnés d'actions, parce que quelques-uns se persuadent aisément etdéelarent qu'ils sont détachés de tout, comme ils le devraient être en effet, puisque leur profession les y oblige. Mais une âme éclairée de la lumière de Dieu connaît aisément, par le peu d'avancement des uns dans la vertu, et le grand progrès qu'y font les autres, la différence qu'il y a entre de simples paroles, ou des paroles dont les actions confirment la vérité.
Encore une fois, lorsqu'une âme est dans l'état dont j'ai parlé, elle connaît si clairement la vérité et conçoit tant d'amour pour elle, qu'elle considère tout le reste comme un jeu de petits enfants ; elle entre dans un tel mépris de l'honneur du monde, qu'elle ne peut voir que comme une chose digne de risée, que dus personnes graves, des personnes d'oraison et religieuses en