‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 86 sur 454 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Conseils sur les visions et les révélations que linéiques personnes prétendent avoir dam l'oraison.

Le bien ou le mal n'est pas dans les visions, mais dans celui qui, les ayant, en fait ou n'en fait pas son profit. S'il en use comme il doit, elles ne lui sauraient nuire, quoiqu'elles viennent du démon ; elles ne sauraient, au contraire, lui servir, quoiqu'elles viennent de Dieu, si, au lieu de s'en humilier, il s'en glorifie.

Pour m'expliquer davantage, j'ajoute que lorsque Notre-Seigneur, par un effet de sa bonté, se montre à une âme pour se faire mieux connaître à elle et augmenter l'amourqu'elle lui porte, ou qu'il lui découvre quelqu'un de ses secrets, ou qu'il lui fait quelque autre faveur ; si, au lieu d'être confuse de recevoir une si grande grâce et de s'en juger indigne, elle s'imagine être une sainte, et «lue c'est la récompense des services qu'elle lui rend, il est évident qu'elle convertit en poison, comme l'araignée, l'avantage qu'elle en devait recevoir. Mais quand, au contraire, c'est le démon qui est l'auteur de ces visions pour faire tomber l'âme dans l'orgueil ; si, dans la pensée qu'elle a qu'elles viennent de Dieu, elle s'humilie, si elle reconnaît qu'elle n'a point mérité cette faveur, si elle s'efforce dele servir avec encore plus d'affection, si elle s'estime trop heureuse de ramasser les miettes qui tombent de la table de celles à qui Dieu fait de semblables grâces, si elle fait pénitence, si elle redouble" ses prières, si elle veille sur ellemême de peur d'offenser un Dieu si bon. et

si elle pratique plus parfaitement l'obéissance, je puis assurer hardiment que cet artifice du démon ne lui nuira point. Si dans ces apparitions il lui dit quelque chose de ce qui se passe en elle, ou lui découvre l'avenir, elle doit le rapporter à un confesseur prudent et savant, et se conduire par ses avis. EHe peut aussi en parler à sa supérieure, afin qu'elle lui donne pour confesseur un homme qui ait les qualités que je viens de dire. Mais si, après en avoir usé de la sorte, elle n'obéit pas à ce que lui dira son confesseur, il est évident que ces visions viennent du démon, ou d'une profonde mélancolie, puisque, quand même le confesseur se tromperait, elle se tromperait bien davantage en manquant d'exécuter ce qu'il lui ordonne, fût-ce un ange du ciel qui lui eût parlé. Car Notre-Seigneur, ou l'éclairera. ou disposera les choses de telle sorte, qu'elle ne pourra errer en lui obéissant ; au lieu qu'elle ne saurait lui désobéir sans s'engager dans un grand péril, ou au moins en de grands inconvénients.

On doit remarquer que la nature humaine est si faible, particulièrement dans les femmes , et plus dans l'exercice de l'oraison qu'en toute autre chose, qu'il ne faut pas prendre pour des visions tout ce qui se présente à notre imagination, mais croire que lorsqu'elles sont véritables, il est facile de le connaître : et pour peu que ces personnes soient mélancoliques, elles doivent encore beaucoup plus y prendre garde.

J'ai vu des effets de ces imaginations qui m'ont épouvantée et fait admirer que ces personnes puissent si fortement se persuader d'avoir vu ce qu'elles n'ont point vu. Un prêtre me dit un jour, comme le croyant véritable, qu'une femme qu'il confessait l'avait assuré que la sainte Vierge la visitait fort souvent, s'asseyait sur son lit, lui parlait durant plus d'une heure, lui prédisait l'avenir et l'instruisait de plusieurs autres choses : et comme parmi tant de rêveries, quelques-unes se trouvaient conformes à la vérité, elle ajoutait foi à tout le reste. Je me contentai de lui répondre que je croyais qu'il devait attendre à porter jugement de ces visions jusqu'à ce qu'il eût vu par d'autres effets si ces prophéties se trouveraient véritables, et qu'il se fût informé de la vie de cette personne. U approuva mon avis, et connut enfin que ce n'était qu'une rêverie. Je pourrais rapporter divers exemples semblables, qui feraient voir que je n'ai pas tort de dire qu'il ne faut pas facilement ajouter foi à ces prétendues visions. 11 n'y a pas longtemps qu'un homme en imposa, par de semblables chimères, à des gens fort doctes et fort spirituels.

11 est donc fort important, pour les raisons que je viens de dire, et d'autres que j'y pourrais ajouter, que chaque religieuse rende un compte exact de son oraison à la supérieure, et que cette supérieure considère avec grand soin le naturel et la vertu de cette sœur pour en informer le confesseur, afin qu'il puisse mieux en juger; et si le

confesseur ordinaire n'est pas intelligent en cela, qu'elle en choisisse un autre qui ie soit. 11 importe aussi, plus qu'on ne le saurait dire, de ne point parler de choses semblables à des personnes du dehors, quoique l'on soit assuré que ce sont de véritables faveurs de Dieu, et toutes miraculeuses; et. de n'en dire rien aussi au confesseur, s'il n'était pas assez prudent pour les taire. Mais il faut que la supérieure les sache toujours, et les écoute avec grande application, et dans la disposition de louer beaucoupplus celles des sœurs qui surpassent les autres en humilité, en mortification et en obéissance, que celles que Dieu conduit par ce chemin d'une oraison surnaturelle , quoiqu'elles aient aussi toutes ces vertus. Car si ces dernières n'agissent que par l'esprit de Dieu, au lieu de s'en attrister, elles s'humilieront et se réjouiront d'être méprisées; et les autres, pour se consoler de ne pouvoir arriver à ces faveurs extraordinaires que Dieu ne donne qu'à ceux qu'il lui plaît, redoubleront leurs efforts pour s'avancer de plus en plus dans les vertus d'humilité, de mortification et d'obéissance. Que ce Dieu tout-puissant , de qui seul dépend notre bonheur, daigne, s'il lui plaît, nous les accorder; et il ne nous les refusera pas sans doute, pourvu que nous les lui demandions par de bonnes œuvres, de ferventes prières et une ferme confiance en sa bonté et en sa miséricorde.

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