CHAPITRE XVI
Première relation de la manière d'oraison et de l'état de l'âme de sainte Thérèse, en 1560, faite par elle-même, et adressée à saint Pierre d'Alcuntara, l'un de ses directeurs.
Voici, 'mon révérend Père, quelle est à présent ma manière d'oraison. Il est trèsrare que je puisse méditer, parce que aussitôt que je commence à me recueillir, j'entre dans la quiétude, ou dans un ravissement qui m'ôle entièrement l'usage des sens: de sorte que, si l'on me parle, j'entends seulement le son de la voix, mais sans comprendre ce qu'on me dit , appliquée uniquement au divin objet qui occupe alors mon esprit.
Lorsque je ne pense point à Dieu, mais à d'autres choses, et que mon âme est dans une si grande sécheresse, et mon corps si accablé d"infirmités, qu'il me semble que quelque désir que j'eusse de faire l'oraison, il me serait impossible de m'y appliquer, il m'arrive très-souvent de me trouver tout d'un coup dans un recueillement et une élévation d'esprit qui me mettent comme hors de moi-même, et qui m'enrichissent en un moment des dons excellents que ces sortes de grâces nous communiquent d'ordinaire, sans néanmoins qu'elles aient été précédées de visions ou de ravissements, ni que j'aie rien entendu, et même sans savoir où je suis : il nie parait seulement que mon âme est comme perdue, et qu'en cet état elle profile plu?
en un moment qu'elle ne pourrait, avec tous ses efforts, l'aire en une année.
D'autres fois je me sens dans de si violents transports d'amour de Dieu, et pressée d'un désir si ardent de mourir pour lui, que je ne sais que devenir : je jette des cris, et ne pouvant résister à des mouvements si vifs et si impatients, je l'appelle à mon secours. En d'autres temps je ne puis demeurer assise, tant mon imagination et mes inquiétudes sont grandes et sans y avoir en rien contribué, je souffre une peine si délicieuse, que je ne voudrais jamais la voir cesser : elle naît du dégoût île la vie, que le désir de voir Dieu me cause, et de la pensée que mon mal est sans remède, parce qu'il n'y en a point d'autre que la mort, et qu'il ne m'est pas permis de me la donner. Ainsi, il paraît à mon âme allligée que tout le monde est dans la joie, et qu'elle seule est désolée; que tout le monde trouve de la consolation et du soulagement dans ses maux, et qu'il n'y a que les siens qui n'en peuvent recevoir.
Ces réflexions me jettent dans une si profonde tristesse, et augmentent de telle sorte ma douleur, qu'il me serait impossible de n'en pas mourir, si le Seigneur ne la modérait par des ravissements qui font ceiser toutes mes inquiétudes, qui rendent le calme à mon âme, et lui donnent quelquefois la joie de voir une partie de ce qu'elle désire si fort de posséder, et en d'autres temps celle de comprendre des vérités sublimes qui lui étaient cachées.
Je ne puis exprimer avec quelle vivacité je me sens quelquefois agitée du désir de servir Dieu, et la peine que je souffre d'être si inutile à sa gloire; il me paraît qu'il n'y a ni peines, ni tourments, ni mort, ni martyre que je n'endurasse de bon cœur pour lui donner des marques de mon amour. Ces transports ne sont pas l'effet de mes ré- Uexions; ils m'arrivent subitement, mais avec tant de violence et d'impétuosité, que je ne puis ni y résister, ni en comprendre la cause : je. voudrais élever ma voix pour l'aire entendre à tous ies hommes combien il est important de ne pas se contenter de faire peu de chose pour Dieu, et quels sont les biens que nous devons espérer de sa bonté, si nous nous disposons à les recevoir.
Ces désirs me consument, de même que le regret de ne pouvoir faire ce que je souhaite avec tant de passion; il me semble que, si j'étais libre, je ferais des choses extraordinaires pour le service de Dieu et du prochain ; mais je me vois comme liée d'une telle sorte, que je suis également inutile et a la gloire de Dieu et au salut des âmes. Ainsi ma peine est si grande, qu'elle ne peut se concevoir; mais enfin Dieu la fait cesser par des délices, des consolations et des joies charmantes.
Lorsque je me sentais pressée plus vivement du désir de servir Dieu, il m'est arrivé quelquefois de vouloir faire des pénitences M.ui auraient beaucoup adouci mon martyre;
mais on m'en empêchait à cause de mes infirmités corporelles : je crois que, si ou me les eût permises dans l'ardeur que j'avais de souffrir, elles auraient été excessives, puisque encore que celles que je fais soient médiocres, elles ne laissent pas de me soulager, et de me faire goûter une joie et une douceur qui m'enchantent.
La peine que j'ai d'être obligée de converser avec les créatures est quelquefois si amère, qu'elle me fait verser des larmes ; la solitude fait mes délices; et lors même que je ne prie, ni ne lis, je ne laisse pas de prendre plaisir à être seule. L'entretien avec mes parents me jette dans une tristesse encore plus profonde, et je ne suis jamais avec eux que par contrainte, excepté quand je puis leur parler de l'oraison, ou m'informer des dispositions de leurs âmes; car ces discours me causent une joie trèssensible. Ce n'est pas qu'en de certains temps ils ne m'ennuient aussi quand je me sens attirée à la solitude, parce qu'alors je ne voudrais ni voir ni parler, mais m'en aller dans un lieu écarté où je ne lusse vue de qui que ce soit; cela néanmoins m'arrive rarement avec les personnes qui traitent de l'oraison, et encore moins avec mes directeurs qui me consolent toujours.
La nécessité de manger et de dormir ne m'est pas un moindre tourment, surtout parce que je puis moins que personne m'en dispenser à cause de mes infirmités; je me soumets à cette dure loi pour plaire à Dieu, et je lui offre la peine que j'en souffre.
Le temps me paraît passer si vite, que jen'en ai jamais assez pour lire, pour prier et pour m'entretenir seule à seule avec Dieu; ce qui naît de l'amour que j'ai pour la prière, la lecture et la solitude dont je ne me lasserai jamais. Je lis cependant fort peu, parce qu'aussitôt que j'ouvre mon livre, j'entre dans un si grand recueillement, que ma lecture se change en oraison; mais il ne dure pas aussi longtemps que je voudrais, à cause de la multitude d'occupations dont je suis accablée , qui , bien qu'elles soient bonnes, ne me donnent pas la consolation que je recevrais d'un long commerce avec Dieu. Ainsi je ne puis voir sans quelque déplaisir, que c'est toujours en vain que je désire plus de temps que je n'en ai pour lire et pour prier.
Notre-Seigneur m'a donné avec l'oraison, de quiétude et de ravissement les grands désirs dont j'ai parlé, et beaucoup plus de vertu que je n'en avais; ils ont produit dans mon âme, aussi bien que les visions dont j'ai élé gratifiée, des effets si merveilleux, que je puis dire que, s'il y a quelque chose de bon en moi, ils en sont la cause ; car je me trouve si changée en mieux depuis ce temps-là, que je ne puis penser sans horreur à l'état où j'étais avant que Dieu m'eût l'ait tant de grâces.
Dieu m'a inspiré une si ferme résolution de ne le point offenser, même vénieliement,. que j'aimerais mieux endurer mille morts que de commettre le moindre péché de pro-
pos délibéré ; cette résolution est telle, qu'il n'y a point de bien que je ne méprisasse, point de tourments que je ne fusse prête à endurer, plutôt que de manquer de préférer une chose que je croirais plus agréable à Nôtre-Seigneur et de plus grande perfection, à une autre moins parfaite, pourvu que mon directeur l'approuvât. Si j'en usais autrement, je n'aurais pas, ce me semble, la hardiesse de rien demander à Dieu , ni de faire l'oraison. Je ne laisse pas néanmoins de commetlre bien des fautes à cet égard, et d'être très-imparfaite en tout le reste.
Quoique mon obéissance soit très-défectueuse, il me paraît que je suis incapable de vouloir manquer à faire les choses que mon confesseur me prescrit, ou même que je puis croire qu'il souhaite de moi; et je me croirais en mauvais état si j'étais dans une autre disposition.
Il me semble aussi que, si j'étais riche, je ne voudrais ni me conserver du revenu, ni garder nul argent pour mon usage particulier, mais que je me contenterais précisément du nécessaire. L'amour que j'ai pour la pauvreté est pourtant imparfait, parce qu'encore qu'il soit vrai que je ne désire rien pour moi , je désirerais néanmoins avoir du bien pour pouvoir le donner; cela me fait .sentir que je ne suis pas vraiment pauvre.
Je n'ai presque point eu de visions qui ne m'aient laissée avec plus de vertus que j'en avais auparavant : je laisse à mes directeurs de juger si quelques-unes n'ont point été des illusions.
Les eaux, les campagnes, les ileurs, les bonnes odeurs, la musique et tant d'autres choses qui passent dans le monde pour ravissantes, le sont si peu pour moi en comparaison de celles qui se présentent à mon esprit dans les visions que j'ai d'ordinaire, que je voudrais n'avoir point d'yeux pour les voir et point d'oreilles pour les entendre : comme elles ne me touchent point, et qu'elles me paraissent, au contraire, très-méprisables, je ne les ai pas plutôt aperçues, qu'elles s'effacent de mon imagination/ •
Je ne puis, sans me faire une extrême violence, avoir de longs entretiens avec les personnes du monde, lorsque je suis contrainte de leur parler, quand même ce serait de l'oraison ou d'autres sujets de piété, à moins que ces entretiens ne soient tout à fait nécessaires.
J'ai tant de dégoût pour les conversations et les discours des choses du monde qui m'étaient autrefois si agréables, que je ne puis plus les soutenir. Les désirs que j'ai d'aimer, de servir et de voir Dieu, ne sont plus accompagnés, comme ils étaient dans le temps que je me croyais si dévote, de méditations et de tendres larmes, mais de mouvements d'amour de Dieu si vifs et si ardents, que, s'il ne les tempérait par les ravissements dont j'ai parlé, qui mettent mon âme dans la quiétude et dans !e calme, je ne doute pas qu'elle ne cessât bientôt d'animer mon corps.
J'ai tant d'amour pour les personnes courageuses, que je ne puis les voir marcher à grands pas dans le chemin de la perfection, se détacher de toutes les choses de la terre, et ne trouver rien de difficile pour servir Dieu, que je ne désire de communiquer avec elles , parce qu'il me paraît que leur exemple m'encourage et me fortifie.
L'exemple, au contraire, des âmes molles, lâches et timides, qui craignent toujours de s'engager dans ce qu'elles pourraient raisonnablement entreprendre pour le service de Dieu, me touche de compassion et me l'ait gémir en sa présence : je l'appelle à leur secours, j'implore son assistance et celle de ces grands saints, qui, avec un courage et une constance invincibles, ont triomphé de ces terribles obstacles qui nous alarment et nous épouvantent si fort aujourd'hui. Ce n'est pas que je me croie capable de rien faire de bon ; mais c'est que je ne doute point que Dieu n'assiste puissamment ceux qui ont le courage de s'engager dans de grands desseins pour sa gloire. Comme donc je suis très-persuadée qu'il ne les abandonne jamais lorsqu'ils ne mettent leur confiance qu'en lui seul, je souhaite trouver des gens qui me confirment dans cette pensée, et que par là je puisse négliger le soin de la nourriture et du vêtement, et me reposer de tout cela sur la Providence.
Lorsque je dis qu'il faut laisser à Dieu le soin de nos besoins temporels, je n'entends pas qu'on puisse se dispenser de faire les diligences convenables pour se les procurer ; j'entends seulement que ce doit être sans trouble et sans inquiétude. Pour moi, je me trouve si bien de n'en point avoir, que je fais ce que je puis pour m'oublier moimême; il me semble qu'il y a près d'un an que Dieu m'a inspiré ces sentiments, et qu'il m'a donné celle liberté d'esprit.
Pour ce qui est de la vaine gloire, Notre- Seigneur m'a l'ait la grâce d'être très-convaincue que je n'ai nul sujet d'en avoir; il me fait sentir très-vivement mes misères, et connaître encore plus clairement que je ne contribue en rien à tant de faveurs que je reçois de sa bonté , et que , quelques efforts que je fisse, ils ne seraient pas capables d'élever mon esprit à la connaissance de la moindre des vérités dont il m'instruit dans un ravissement.
Il m'a paru autrefois que je devais avoir honte de parler des grâces que Dieu me fait ; mais depuis quelques jours je n'en ai plus du tout, et j'en parle aussi librement que si elles regardaient quelque autre personne, parce que je ne me trouve pas meilleure que je l'étais auparavant; au contraire, je me trouve encore pire; et cette profusion de grâces, dont je profite si peu, me fait croire sans hésiter qu'il n'y eut jamais sur la terre une plus méchante créature que moi. Ainsi, il me paraît que, quoique je reçoive perpétuellement des grâces de Dieu, les autres sont plus vertueuses et s'avancent davantage dans son service; cela me fait espérer que Dieu les comblera tout d'un coup de ces-
dons excellents que j'ai reçus àdiverses fois. Je me persuade aussi que c'est parce que je suis si faible et si mauvaise, que Dieu m'a conduite par ce chemin; et je le conjure de tout mon cœur de ne me point récompenser dans cette vie, mais dans l'éternité.
Lorsque, étant en oraison , je me trouve dans la liberté de méditer, je ne pourrais, quand môme je le voudrais, désirer du repos, ni en demander à Notre -Seigneur, parce que je vois qu'il n'en a jamais eu sur la terre, mais qu'il a passé sa vie dans de continuelles souffrances. Je le prie donc de ne me les point épargner, mais de me faire la grâce de m'en envoyer que je puisse soutenir constamment jusqu'à la mort.
Toutes les choses de celle nature, et qui sont les plus parfaites, s'offrent à moi dans l'oraison, et font une si vive impression sur mon esprit, que je ne puis voir sans étorineinent de si grandes vérités. Ces vérités me sont montrées avec tant de clarté et d'évidence, que je trouve que tout ce qui est dans le monde, -n'est auprès d'elles qu'un néant et une pure folie. Ainsi j'aurais besoin île me contraindre pour y penser, comme j'y pensais autrefois. C'est sur ce pied-là que je regarde comme une rêverie de compter pour quelque chose ies pertes, les disgrâces et les malheurs de cette vie, et d'être inconsolable de la mort de nos proches et de nos amis. Cependant, lorsque je considère quels ont été mes sentiments , et en quelles dispositions j'étais avant que Notre- Seigneur m'eût comblée de tant de faveurs, je ne puis m'empêcher de craindre et de veiller avec soin sur ma conduite.
Si je remarque en quelques personnes des choses qui paraissent visiblement être des péchés, je ne puis me résoudre à croire que ces personnes offensent Dieu, parce qu'il me paraît que chacun désire comme moi de lui plaire : il m'a fait cette grâce signalée de ne m'arrêter jamais volontairement à penser aux défauts des autres; quand ils se présentent à mon esprit, au lieu de m'y arrêter, je considère aussitôt ce qu'il y a de bon dans ces personnes. Ainsi rien ne m'afflige que les péchés publics et les hérésies, dont je suis souvent si vivement touchée, qu'il me semble que c'est la seule peine qu'on doive ressentir; et quoique ce m'en soit une aussi de voir des personnes d'oraison l'abandonner et retourner en arrière, elle ne m'est pas néanmoins si sensible que l'autre, parce que je tâche de n'y point penser.
J'ai bien moins de curiosité que je n'en avais , quoique je ne pratique pas toujours à cet égard une entière mortification, mais seulement quelquefois.
Ce que je viens de rapporter, joint à une attention presque continuelle à la présence de Dieu , est , selon ce que j'en puis juger, l'état de mon âme et ma disposition ordinaire. Ainsi , quand je m'occupe d'autres choses, je me sens comme réveiller sans savoir par qui , pour redoubler mon attention : cela ne m'arrive pas toujours , mais seulement lorsque les affaires que je traite
sont fort appliquantes; car, grâce à Dieu, je n'en ai pas souvent qui occupent tout mon esprit.
Je me trouve quelquefois quatre ou cinq jours de suite enveloppée de si épaisses ténèbres, que j'oublie entièrement les grâces que Dieu m'a faites : non-seulement je n'ai ni ferveur ni visions , mais elles sont tellement effacées de ma mémoire, qu'il me serait impossible, quelques efforts que je fisse, de m'en pouvoir souvenir : tout me paraît un songe; mes maux corporels m'accablent; mon esprit s'obscurcit ; quoi que je fasse , je ne puis penser à Dieu. Si je lis, je ne comprends rien à ma lecture, et je ne sais en quelque façon sous quelle loi je vis : je me vois pleine d'imperfections, sans amour pour la vertu ; et cette grande ardeur de souffrir pour Dieu disparaît dételle sorte, qu'il me semble que je serais incapable de résister à la moindre tentation : il me vient dans la pensée que je ne suis propre arien, et de quoi je m'avise de vouloir faire quelque chose de plus que le commun du monde. Je me sens disposée àcontester contre tous ceux qui voudraient me contredire : je m'imagine que je trompe tout le monde, principalement ceux qui ont une bonne opinion de moi.
Plongée dans cet abîme de tristesse, je voudrais m'aller cacher en quelque lieu où personne ne me vît. Ce n'est pas par vertu que je désire alors la solitude , mais par lâcheté. Ma consolation , au milieu d'une si cruelle guerre , c'est la grâce que Dieu me fait de ne l'offenser pas plus qu'à l'ordinaire; et qu'au lieu de le prier de me délivrer de ce tourment , je me soumets de tout mon cœur à le souffrir si c'est sa volonté, jusqu'à la fin de ma vie , pourvu qu'il me soutienne de sa main , en sorte que je ne l'offense point. Je considère aussi comme une trèsgrande grâce qu'il me fait de n'ôtre pas toujours dans ce déplorable état.
Voici une chose qui me jette dans le dernier étonnement , c'est que , quelque abîmée que je sois dans cette extrême affliction , quelque grande que puisse être ma peine, une seule des paroles que Notre-Seigneur a souvent la bonté de me faite entendre, une vision , un recueillement qui ne dure pas plus d'un Ave Maria, ou une approche de la sainte table pour communier, rend une parfaite tranquillité à mon âme, donne de la santé à mon corps, et éclaire de telle sorte mon esprit, qu'il recouvre toute sa force , qu'il rentre aussitôt dans ses dispositions ordinaires, et n'a plus d'inquiétudes sur le passé : je l'ai éprouvé diverses fois ; et toujours, depuis six mois, je me trouve, quand je communie, soulagée de mes indispositions corporelles.
Les ravissements font aussi très-souvent le même effet ; j'en ai eu qui ont duré trois heures , et d'autres tout le jour, pendant lesquels je me portais beaucoup mieux qu'auparavant. Ce n'est point, ce me semble, une imagination; je me suis appliquée avec un extrême soin à remarquer- une gué-
rison si merveilleuse. Ainsi , quand je suis dans cet admirable recueillement , je ne crains rien pour ma santé. La vérité est pourtant que, quand je fais l'oraison que je faisais autrefois, je n'éprouve rien d'extraordinaire, et que je ne sens nul soulagement de mes infirmités.
Le récit que je viens de vous faire, mon très-révérend Père, me persuade que toutes ces visions , ces révélations et ces paroles que j'entends, viennent de Dieu , parce que je ne puis ignorer quelles étaient autrefois mes misères , et qu'étant en chemin de me perdre, elles m'ont mises en peu de temps dans l'état où je me trouve, et m'ont donné des vertus qui m'étonnent et qui font aujourd'hui que je ne me reconnais presque plus moi-même. Je sais certainement que je ne les ai pas acquises, ces vertus, par mon travail , mais je ne sais pas de quelle manière je les ai reçues. Je puis cependant assurer avec vérité* que je ne me trompe pas eri ceci, et que Dieu ne s'est pas seulement servi de ce moyen pour m'engager dans son service , mais aussi pour me retirer de l'enfer. Ceux de mes confesseurs à qui j'ai fait des confessions générales ne l'ignorent pas.
Quand je rencontre des personnes qui savent quelque chose des grandes grâces que Dieu m'a faites, je voudrais qu'il me fût permis de les leur raconter toute ma vie; car il me paraît que je ne crains point la mauvaise opinion que ce portrait pourrait donner de moi, et que je mets toute nia gloire à prucurer celle de Notre-Seigneur, et à désirer qu'on lui donne les louanges qui sont si justement dues à sa souveraine majesté. Comme il connaît le fond de mon cœur, il sait que je dis la vérité , et que , sans me soucier ni des biens, ni des honneurs , ni de la vie , ni de la santé , ni de ce qui concerne les avantages du corps ou de l'âme, ni môme de la félicité des bienheureux, jeÉborne tous mes désirs à sa seule gloire.
Je ne saurais croire que le démon m'ait procuré de si grands avantages pour m'attirerà lui et pour me perdre; il est trop habile pour employer des moyens si contraires à ses desseins; et quand mes péchés mériteraient que jefusse malheureusement trompée et séduite par ses artifices, je ne pourrais me persuader que Dieu eût rejeté les instantes prières que quantité d'âmes trèsferventes lui ont faites depuis deux ans ; car je n'ai point cessé de. conjurer tout le monde de lui offrir des vœux pour obtenir de sa bonté qu'il me fit connaître si j'étais dans un bon chemin , atin que , si je m'égarais , il lui plût de me conduire par un autre et de me redresser. Est-il possible, encore un coup, que, si ce qui se passe en moi ne venait pas de lui, il eût permis que mon égarement augmentât au lieu de diminuer?
Ces considérations, jointes aux raisonnements solides de tant d'hommes très-saints et très-savants que j'ai consultés là-dessus, me rassurent, lorsque ma mauvaise vie m'épouvante et me fait craindre d'être dans l'il-
lusion. Mais lorsque je fais actuellement oraison , et les jours que je jouis d'une douce tranquillité, et que je ne pense qu'à Dieu, quand tous les plus savants et les plus saints hommes du monde s'assembleraient pour me convaincre que je suis dans l'erreur, qu'ils me feraient souffrir tons les tourments imaginables pour me contraindre à le croire, et que, de mon côté, je m'efforcerais d'entrer dans leurs sentiments, il me serait impossible d'en venir à bout, et de me persuader que les faveurs inestimables que je reçois de Dieu viennent du démon.
Il est vrai qu'en de certains temps, lorsqu'on a voulu effectivement me l'insinuer, j'ai été agitée de très-grandes craintes, considérant d'une part le mérite et la sincérité de ceux qui entreprenaient de le prouver, et de l'autre que mes péchés pouvaient bien mériter une telle punition ; mais une seule de ces paroles surnaturelles ou de ces visions , ou le moindre recueillement effaçait si fort de mon esprit toutes ces craintes , que je me trouvais confirmée plus que jamais dans la croyance que ce qui se passait en moi venait de Dieu.
Ce n'est pas que je ne sache qu'il s'y peut mêler quelquefois certaines choses qui viennent du démon, comme je l'ai vu arriver;, mais ces illusions produisent des effets si différents de ceux- qui naissent des grâces qu'on reçoit de Dieu, que je ne puis croire qu'une personne qui en a quelque expérience s'y puisse laisser tromper. Je puis cependant vous assurer, mon révérend Père, que, quelque persuadée que je sois que ce qui se passe en moi vient de Dieu, je ne voudrais pour rien au monde m'engager à quoi que ce soit, que mon directeur, qui est meilleur et plus éclairé que moi , n'approuvât et ne jugeât être du service de Dieu. Les grâces que Notre-Seigneur m'a faites m'ont confirmée dans ce sentiment; elles m'ont toujours portée à l'obéissance , et fait sentir le besoin que j'ai de ne rien cacher de tout ce qui m'arri ve, aux personnes qui ont la bonté de se charger de ma conduite.
Dans les visions dont Dieu me gratifie, je suis souvent très -sévèrement reprise de mes fautes, mais d'une manière qui me pénètre le cœur et qui me touche sensiblement. Les péchés de ma vie passée me sont représentés avec tant d'horreur, que je n'en puis soutenir la vue sans une extrême affliction et amertume de cœur, tant ce spectacle est affreux. D'autres fois je reçois dans ces visions des avis importants qui me découvrent le péril qu'il y a, ou qu'il peut y avoir, dans les affaires que j'ai à traiter.
Quoique je me sois beaucoup étendue sur ce chapitre , il me parait néanmoins que je ne l'ai pas encore assez détaillé^et que j'en dis trop peu, quand je pense à cet admirable changement que, j'aperçois en moi au sortir de l'oraison ; changement- qui n'empêche cependant pas (pie je ne me trouve ensuite très -imparfaite et très -mauvaise. Peut-être me séduis-je moi-même, faute de
savoir discernei le bien du ruai , et que je n'en juge que par la différence sensible qui se rencontre dans les divers temps de ma vie
inent, et qui ont une ferme confiance en sa bonté et aux soins paternels de sa providence. Ainsi, loin de craindre que quelque Rien n'est plus aisé que de reconnaître chose nous puisse manquer, la peine que es dispositions dans ce que je viens de j'ai lorsqu'on me conseille d'avoir des rentes
mes
rapporter, et de discerner les grandes grâces que Dieu m'a faites, tout indigne que j'en suis. Je soumets le tout, mon Père, à votre jugement, persuadée que vous connaissez parfaitement l'état de mon âme.