‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 88 sur 454 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Seconde relation écrite en 1562, et envoyée à l'un de ses directeurs dont on ne sait pas /e ftom.

Il me paraît qu'il y a plus d'un an, mon révérend Père, que j'écrivis la relation (1) jointe à celle-ci : depuis ce temps-là', Dieu m'a tellement soutenue de sa main toutepuissante, qu'au lieu de reculer dans son service, il me semble que je m'y suis beaucoup avancée : qu'il soit béni à jamais 1

Les visions et les révélations dont le Seigneur me favorisait n'ont point cessé; mais elles sont plus sublimes et plus élevées qu'elles n'étaient. 11 m'a aussi enseigné une manière d'oraison plus avantageuse que la première, qui me met dans un plus grand détachement de loute chose , et qui me donne bien plus de courage et de liberté d'esprit.

Mes ravissements sont si fort augmentés, qu'il m'est souvent impossible de les cacher; ils me saisissent quelquefois avec tant d'impétuosité, qu'ils me jettent dans le dernier embarras; je perds l'usage de mes sens, et tout ce que je puis faire lorsque je suis en compagnie, est de tâcher de donner à entendre que ce sont les violents maux de cœur auxquels je suis sujette qui me font tomber en déiaillance ; j'ai toujours un extrême soin d'y résister dans les commencements ; mais très-souvent, quelques efforts que je fasse, il n'est pas en mon pouvoir d'y réussir.

Dieu m'a fait de très-grandes grâces en ce qui concerne la pauvreté, parce que nonseulement je ne voudrais pas avoir le nécessaire s'il ne me venait d'aumônes, mais je désirerais avec ardeur d'être dans un lieu où l'on ne vécût que de charités; car il me paraît que je ne pratique point si parfaitement les conseils de Jésus-Christ et le vœu de pauvreté dans une maison où je suis assurée que rien ne me manquera pour la nourriture et le vêtement, que dans une maison non reniée, où quelque chose pourrait me manquer. Les biens que la véritable pauvreté nous fait acquérir sont si grands et si précieux, que je souhaiterais beaucoup de ne les pas perdre.

La foi que j'ai que les paroles de Jésus- Christ doivent s'accomplir nécessairement est si vive, que je ne puis croire qu'il abandonne jamais ceux qui le servent fidèle-

m'est si sensible, qu'elle me contraint de m'en plaindre à Notre-Seigneur, et d'avoir recours à sa miséricorde.

Je me sens bien plus touchée que je né' l'étais autrefois des nécessités des pauvres; la compassion que j'ai d'eux, et le désir que j'ai de les soulager me porteraient, si je suivais mon penchant, à me dépouiller pour les revêtir ; je n'ai plus d'horreur de leurs saletés, quoique je les touche et que je m'approche d'eux ; en quoi je reconnais que Dieu m'a fait une grâce signalée, parce que, encore que je leur fisse l'aumône pour l'amour de lui, je n'avais pas naturellement pitié de de leurs misères; je ne puis donc douter que le Seigneur ne me l'ait donnée.

Je suis aussi moins imparfaite à l'égard des murmures qui s'élèvent contre moi ; car bien qu'ils soient souvent très-considérables et en très-grand nombre, il me paraît que je n'en suis pas plus touchée que si j'étais stupide; insensibilité si grande, que je no crois pas avoir en cela rien à offrir à Notre- Seigneur. Cet état naît très-certainement do l'expérience que j'ai que ces murmures me sont avalangeux, et qu'ils me font avancer dans la vertu, et aussi de ce qu'il me paraît presque toujours qu'on a raison de me blâmer. D'abord je sens une légère émotion qui n'est accompagnée ni de trouble, ni d'inquiétude, et qui ne me cause nulle aversion ; mais dès le moment que je commence à faire oraison, tout cela s'efface tellement de mon esprit, que si je m'aperçois qu'on me plaigne, je ne puis m'ompêcher d'en rire en moi-même, tant je fais peu de cas de toutes les injustices qu'on peut nous faire dans ce monde : je les regarde comme un songe qui s'évanouit aussitôt qu'on s'éveille; et elles me paraissent si méprisables qu'elles ne méritent seulement pas qu'on y pense, ni qu'on en ait la moindre peine.

J'ai déjà dit, ce me semble, que Dieu m'a donné plus de désir de le servir, plus d'amour pour la solitude et plus de détachement des choses de la terre, par le moyen des visions dont j'ai parlé: visions qui me font voir si clairement le néant et la vanité de tout ce que le monde estime, que je compte pour peu de me séparer de mes amis, et encore moins de mes proches, dès qu'il s'agit de la gloire ou du service de Dieu. Pour mes proches, ils me sont d'ordinaire fort à charge, surtout lorsqu'ils m'empêchent de rendre à la majesté de Dieu les services dont nous lui sommes redevables. Comme donc je ne suis alors avec eux que malgré moi, je les quitte librement et avec plaisir, et par là je trouve du repos en toutes choses.

J'ai reçu dans l'oraison divers avis qui m'ont été fort utiles : Dieu ne cesse point

(1) C'est la relation qui précède.

de me combler de ses grâces, et de me faire tous les jours de nouvelles faveurs qui m'engagent de plus en plus à son service, quoique je sois encore si imparfaite que d'être trop sensible à la consolation que j'en reçois: néanmoins le peu de pénitence que je fais, et. l'honneur qu'on me rend, me donnent une extrême peine.

(Il y avait ici une ligne marquée comme celle-ci.)

I! y a environ neuf mois que j'ai commencé cette lettre : depuis ce temps-là, nonseulement Dieu m'a fait Ja grâce de persévérer dans son service, mais il m'a donné, si je ne me trompe, une liberté d'esprit supérieure à celle que j'avais ; car m'imaginant avoir besoin des créatures, je m'y confiais; mais je sens bien à présent qu'on doit faire peu de fond sur elles, et qu'elles ne méritent d'être considérées que comme de petits scions de romarin, qui plient dès qu'on veut s'y appuyer , et qui se rompent tout à fait sôus le poids du moindre effort et de la moindre contradiction. Ainsi je suis persuadée par ma propre expérience, que le seul moyen de ne pas tomber, c'est de n'avoir d'autre soutien que la croix, et de confiance qu'en celui qui a bien voulu y être attaché pour l'amour de nous. C'est en lui seul que je trouve un ami véritable, et c'est par lui que je me sens tant de courage et tant de fermeté, que, pourvu qu'il ne m'abandonne pas, je me crois assez forte pour résister à toutes les puissances de la terre, si elles étaient soulevées contre moi.

Avant que cette vérité eût fait l'impression qu'elle a faite sur mon esprit, je prenais bien du plaisir à être aimée des créatures; mais à présent, loin de désirer qu'on ait de l'affection pour moi, j'en sens, ce me semble, de la peine, excepté de la part des personnes avec qui je traite de ce qui regarde ma conscience, ou à qui je crois pouvoir être utile; car je suis bien aise d'être aimée des uns, afin qu'ils me souffrent, et des autres, afin qu'ils se laissent plus facilement persuader de ce que je leur dis de la vanité et du néant de tout ce que le monde estime.

Dieu m'a fortifiée de telle sorte dans les persécutionSj les contradictions et lesj travaux que j'ai eu à essuyer depuis quelques mois, que, plus lis étaient grands, plus mon s'augmentait, sans que je me sois

'oraison ; indifférence qui quelquefois toute stupide, je le suis souvent pendant

de souffrir : hon-seulele peine contre les per-

lassée un moment ment je n'avais nul

sonnes qui disaient dû mal de moi, mais il parait que je les aimais encore davantage. Je ne sais pas comment cela s'est fait, mais je sais bien que c'est une grâce dont le Seigneur m'a favorisée.

Il s'en faut bien que je sois aussi ardente que je l'étais naturellement dans mes désirs : ils sont présentement si modérés, et je me trouve si tranquille, que lorsqu'ils s'accomplissent, également insensible et à la joie et à la tristesse, je ne m'aperçois presque pas qu'il m'en revienne du plaisir, excepté en

ce qui concerne me fait paraître comme en effet plusieurs jours.

Il me prend en certains temps de si violents désirs de faire des pénitences corporelles, que, si j'en fais quelques-unes, loin d'en ressentir de la peine, j'y trouve presque toujours des délices ; j'en fais cependant bien peu, à cause que je suis très-infirme.

La nécessité de manger, qui m'a donné très-souvent une extrême peine, m'en donne à présent une excessive, principalement quand je suis en oraison : pénétrée d'une vive douleur, je ne puis m'empêcher de répandre des larmes, et de témoigner par mes plaintes la tristesse de mon cœur, sans presque savoir ce que je dis, ne pouvant prendre sur moi d'étouffer mon chagrin. Je ne me souviens pourtant pas d'avoir pleuré dans les plus grandes afflictions que j'ai eues. Dieu m'ayant donné une fermeté d'âme qui n'est pas "commune parmi les femmes.

Je brûle plus que jamais du désir que Dieu se choisisse des hommes savants, dont il soit servi avec un parfait détachement de toutes les choses visibles qui ne sont que mensonge et amusements d'enfants ; je sens l'extrême besoin qu'en a l'Eglise, et j'en suis si touchée, qu'en comparaison je ne le suis presque pas de tout le reste : je ne cesse donc point de recommander à Dieu cette affaire, persuadée qu'un de ces hommes excellents, vraiment touché de son amour, fera plus de fruit, et sera plus utile à sa gloire qu'un grand nombre d'autres tièdes ou ignorants.

Comme il paraît que je suis plus ferme que jamais en ce qui regarde la foi, il me paraît aussi que je ne craindrais pas de disputer seule contre tous les luthériens assemblés, pour les convaincre de leur erreur ; car je ne puis penser à la perte de tant d'âmes, sans être saisie de douleur.

Dieu m'a fait voir clairement qu'il a bien voulu se servir de moi pour faire avancer quantité de personnes dans les voies de la perfection, et que, par un effet de sa pure bonté, il augmente de jour en jour mon amour pour lui.

Il me semble que, quand je m'étudierais à avoir de la vanité, il me serait impossible d'en venir à bout, ne comprenant pas comment il se pourrait faire que je m'aveuglasse au point de m'imaginer queues vertus que je ne possède que depuis peu m'appartiennent, après m'être vue tant d'années sans en avoir une seule, et ne faisant à l'heure qu'il est que recevoir grâces sur grâces, sans rien faire pour Dieu. Par là il est visible que je ne suis propre à quoi que ce soit. Ainsi je considère souvent avec une vraie confusion, que les autres s'avancent sans cesse dans le service de Dieu, et qu'il n'y a que moi qui ne lui rends nul service, et qui ne fais rien pour sa gloire : déclaration qui ne doit pas passer pour humilité, mais pour une vérité si constante, qu'elle me fait souvent treui-

blcr par la juste appréhension d'être malheureusement séduite.

Je me rassure néanmoins en considérant les grands avantages qui me reviennent des visions et des ravissements auxquels je suis sûre que je contribue aussi peu que si j'étais nue souche. Cette certitude me calme; je me jette entre les bras de Dieu, et je me repose dans la confiance que j'ai que le plus ardent de mes désirs est de mourir pour lui, et qu'il n'y a ni plaisirs, ni contentements que je ne sois prête à lui sacrifier, pour lui donner, à quelque prix que ce soil, aux dépens de tout, des marques de mon amour.

Il y a des jours que je pense à ce que dit saint Paul, quoique je ne sois pas sûrement dans une disposition aussi parfaite que la sienne : c'est qu'il me semble que je ne vis point, queje ne parle point etque je n'ai point de volonté, mais qu'il y a en moi un esprit qui m'anime, qui me conduit et qui me soutient. Me trouvant donc comme hors de moimême, la vie m'est si ennuyeuse, que le plus grand sacrifice que je puisse taire a Dieu dans cet état qui m'est infiniment pénible, parce que je me vois séparée de lui, c'est de me soumettre pour son amour à vivre aussi longtemps qu'il lui plaira: mais je voudrais que ce fût en soutenant de grands travaux et de continuelles persécutions , parce que inutile à tous, je ne suis propre qu'à souffrir, et qu'il n'y a rien que je ne souhaite d'endurer pour mériter un peu plus parfaitement la volonté de Dieu. De sa l'art il a toujours accompli les révélations qu'il m'a faites dans l'oraison ; mais quelquefois ce n'a été qu'après plusieurs années.

La connaissance qu'il m'a donnée de son infinie grandeur et de son admirable conduite, est si lumineuse, que je n'en puis soutenir l'éclat, ni presque y penser sans tomber en défaillance : mais ensuite je demeure dans un merveilleux recueillement.

Dieu prend un si grand soin de me préserver de l'offenser, que j'en suis quelquefois dans le dernier étonnement ; il est clair que c'est un effet de sa bonté, etque de ma part, source inépuisable que je suis de péchés et de méchancetés, je n'y contribue presque rien ; méchancetés si habituelles, qu'il me paraissait, avant que Nôtre-Seigneur m'eût fait tant de grâces, qu'il m'était impossible de ne les plus commettre. Si donc je désire que ma malice soit connue, c'est afin qu'elle fasse éclater le pouvoir infini de celui qui triomphe de tout. Qu'il soit béni et loué éternellement 1

Amen.

La sainic écrivit au bas de celle relation ce qui suit, après avoir mis en tète le nom de Jésus, comme elle faisait d'ordinaire.

Jésus. — J'ai donné, mon révérend Père, à mon confesseur la relation que je vous envoie, et qui n'est pas écrite de ma main, il l'a transcrite de la sienne sans y rien ajouter ou diminuer. C'est un homme trèsspirituel et grand théologien ; je ne lui ca-

chais rien de tout ce qui se passait en mon âme ; il le communiquait ensuite à d'autres docteurs très- éclairés, surtout au R. P. Mancio. Comme donc ils n'y ont rien trouvé que de conforme à l'Ecriture sainte, je goûte à présent la douceur d'une profonde paix , quoique persuadée que tant qu'il plaira à Dieu de me conduire par ce chemin, je dois extrêmement me défier de moi-même. C'est aussi ce que j'ai toujours fait malgré ma répugnance. Souvenez-vous, s'il vous [ilaît, mon révérend Père, que tout ce que je vous communique est sous le secret de la confession, et ne m'oubliez pas, je vous prie, dans vos saintes prières.

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