CHAPITRE XVIII
Troisième relation faite en 1576, «tu P. Alvarez, Jésuite, l'un de ses directeurs, où la sainte reprend toute l'histoire de son
; oraison, et nomme les personnes dont elle a pris conseil sur cette matière.
Il y a quarante ans que la religieuse que vous savez a pris l'habit. Dès la première année, elle commença à méditer pendant quelques heures du jour, sur les mystères de la Passion de Notre -Seigneur Jésus- Christ, et sur ses péchés, sans jamais élever son esprit à rien de surnaturel : elle considérait seulement les créatures, ou d'autres objets qui la portaient, tantôt a se convaincre du peu de durée des choses d'ici-bas, tantôt à admirer la grandeur de Dieu dans ses ouvrages, et l'amour qu'il nous porte. Cette considération l'excitait de plus en plus à servir un si bon maître, et beaucoup plus que la crainte qui n'a jamais été son motif. Elle nourrissait en elle un désir très-vif do voir Dieu glorifié, et son Eglise augmentée ; c'était là le sujet de toutes ses prières ; elle ne pensait nullement à elle, et il lui semblait qu'elle se serait peu embarrassée d'endurer les plus grands tourments, pour obtenir de Dieu quelque chose de ce qu'elle désirait avec tant d'ardeur, ne fût-ce que la moindre chose.
Elle vécut ainsi pendant vingt-deux ans dans de grandes sécheresses, sans qu'il lui vint en pensée de désirer rien de plus. Elle était si convaincue de sa bassesse, qu'il no lui semblait pas qu'elle fût digne d'élever son esprit jusqu'à Dieu; et elle regardait comme une grande grâce qu'il lui faisait, de la souffrir devant lui pour le prier, ou pour lire de bons livres.
Il fut question, il y a environ dix-huit ans, de la fondation qu'elle fit à Avila du premier monastère des Carmélites réformées; mais deux ou trois ans avant cette fondation (je crois que c'est trois ans), elle commença à s'apercevoir qu'on lui parlait quelquefois intérieurement, et elle eut même quelques visions ou révélations, toujours dans l'intérieur de son âme, car elle najamais rien vu ni entendu par les yeux et les oreilles du corps, hors deux fois qu'elle crut entendre parler, mais elle ne comprit rien à
<e qu'on lui disait. Quand elle avait de ces visions intérieures, la représentation des objets ne durait pas pour l'ordinaire plus qu'un éclair; mais les objets ne laissaient pas de demeurer aussi fermement imprimés dans son esprit, et même plus que si elle les eût vus des yeux du corps.
Elle était pour lors si peureuse de son naturel, qu'elle n'osait quelquefois demeurer seule, même pendant le jour, et comme, quelque effort qu'elle fit, elle ne pouvait se soustraire à ces visions, elle en était extrêmement affligée, craignant que ce ne fût une tromperie du démon. Elle commença donc d'en parler à des personnes spirituelles de la Compagnie de Jésus.
Ces personnes furent entre autres le P. Araos, qui était commissaire de la Compagnie, et qui vint à passer où elle était ;
Le P. François (2), auparavant duc de Gandie, avec qui elle eut deux entretiens à ce sujet;
Le Père provincial Gilles Gonzalez qui est à présent à Rome ;
Celui qui est actuellement provincial en Castille, qu'elle n'a pourtant pas tant pratiqué que le P.Gonzalez ;
Le P. Balthasar Alvarez, actuellement recteur à Salanianque, qui l'a confessée pendant sis. ans;
Le P. Salazar, recteur actuel de Cuença;
Le P. Ripalda, recteur de Burgos, et celuici était assez mal disposé en sa faveur sur les récits qu'on lui avait faits, jusqu'à ce qu'il eût conféré avec elle ;
Le docteur Paul Hernandez, à Tolède, consulteur de l'Inquisition;
Un autre Père qui était recteur à Salamanque lorsqu'elle lui parla;
Le docteur Guttiérez, et quelques autres Pères de la Compagnie qu'elle a trouvés dans les différents endroits où ses fondations l'ont appelée, et dont elle a recherché l'entretien sur la réputation qu'ils avaient de spiritualité.
Elle communiqua aussi beaucoup des affaires de son âme avec le vénérable P. d'AIcantara, ^aint homme, de la réforme de saint François. Ce fut lui qui contribua le plus à faire entendre que cette religieuse était conduite par l'esprit de Dieu.
On passa plus de six années à faire différentes épreuves , comme elle l'a écrit plus au long , et comme on verra encore par la suite ; mais on avait beau faire des épreuves, elle avait beau s'affliger et répandre des larmes, elle n'en était que plus sujette aux suspensions et aux ravissements , et même avec un sentiment de douleur.
On faisait pour elle quantité de prières , et l'on disait beaucoup de Messes pour obtenir de Dieu qu'il la conduisît par une autre voie, parce que sa frayeur était extrême quand elle n'était point en oraison. Cependant on remarquait en elle un grand progrès dans la perfection, sans que ce progrès fût accompagné de vaine gloire , ni de
la moindre tentation qui y eût rapport ; au contraire , elle était toute honteuse que cela fût su. Elle ne parlait même jamais de ce qu'elle éprouvait au dedans d'elle , à moins que ce ne fût à ses confesseurs ou à des gens de qui elle pût recevoir quelque lumière ; et même cela lui coûtait davantage à révéler que si c'eût été de grands péchés, parce qu'il lui semblait qu'ils allaient se moquer d'elle, et traiter ce qu'elle leur disait de contes de femmelettes, chose qu'elle a toujours eue en aversion.
11 y a encore treize ans plus ou moins, toujours était-ce après la fondation du couvent de Saint-Joseph d'Avila, où elle avait passé en sortant de son premier couvent; il y a, dis-je , à peu près ce temps-là, qu'il vint à Avila un inquisiteur ; je ne sais s'il était de Tolède , mais je suis bien sûr qu'il l'avait 4té de Sévillc : c'était dom Soto, aujourd'hui évoque de Salamanque. Elle lit en sorte d'avoir un entretien avec lui pour s'assurer davantage; elle lui rendit compte de tout. La réponse de cet inquisiteur fut qu'il ne trouvait rien dans ce qu'elle lui disait qui pût regarder son office, puisque tout ce qu'elle voyait et entendait dans l'oraison ne servait qu'à l'affermir de plus en plus dans la foi catholique ; et, en effet, elle a toujours été et est encore très-ferme sur ce point. Elle a toujours désiré sincèrement la gloire de Dieu et le salut du prochain, à tel point que, pour sauver une seule âme, elle endurerait volontiers mille morts.
Cependant, comme cet inquisiteur la vit si fort dans la peine, il lui conseilla de mettre par écrit tout ce qui lui arrivait dans l'oraison, et même toute l'histoire de sa vie, sans en rien omettre , et de communiquer cet écrit au Père maître d'Avila , qui était un homme fort éclairé sur ces matières; après quoi elle pourrait se tenir tranquille. Elle suivit ce conseil; elle écrivit sa Vie et ses péchés. Le P. d'Avila lui tit réponse, la consola et la rassura. Cette relation était telle, que tous les théologiens qui la virent, et qui étaient les confesseurs de cette religieuse , disaient qu'elle contenait des avis salutaires pour la vie spirituelle : ils lui ordonnèrent de la transcrire , et de composer un autre petit livre pour servir d'instruction à ses filles, car elle était alors prieure.
Avec tout cela, comme il n'était pas absolument impossible que des personnes spirituelles se trompassent aussi bien qu'elle, elle ne laissait pas de temps à autre de retomber dans ses premières frayeurs. Elle pria donc son confesseur de trouver bon qu'elle communiquât sa situation à quelques théologiens du premier ordre , quand ce ne serait pas des personnes fort adonnées à l'oraison , parce qu'elle ne désirait autre chose que de savoir si ce qui lui arrivait n'avait rien de contraire à l'Ecriture sainte. Ce n'est pas qu'elle ne se consolât quelquefois, en considérant que, quand même elle eût mérité par ses péchés de tomber clans
s, C'est saint François Je Borsia.
ESPRIT DE SAINTE
l'illusion , il n'y avait pas d'apparence que Dieu permit que tant de bonnes âmes , qui désiraient l'éclairer, y tombassent de même. Ce fut dans l'intention que je viens de dire qu'elle commença à consulter les Pères (le l'ordre de Saint-Dominique, qui avaient été autrefois ses confesseurs, avant qu'il fût question chez elle d'aucun effet surnaturel. Ce ne fut pourtant pas aux mêmes Pères qui l'avaient déjà confessée qu'elle s'adressa, mais à d'autres du même ordre. Voici les noms de ceux qu'elle consulta :
Le P. Vincent Baron , qui la confessa durant un an et demi à Tolède : il était alors consulteur du Saint-Office, et il l'avait pratiquée longtemps avant toutes ces choses. C'était un homme d'une érudition profonde; il la rassura beaucoup , comme avaient fait les PP. Jésuites dont j'ai parlé; ils s'accordaient tous à lui demander ce qu'elle pouvait craindre, puisqu'elle n'offensait pas Dieu, et qu'elle était persuadée de sa propre misère;
Le P. Pierre Ibagnez, qui était professeur à Avila;
Le P. maître Dominique Bagnez , qui est à présent régent du collège de Saint-Grégoire de Valladolid : il fut son confesseur pendant six ans, et depuis ce temps-là elle a toujours continué de lui demander par lettres ses avis dans les occasions où elle a cru en avoir besoin ;
Le P. maître Chaves ;
Le P. maître Barthélémy de Médine, professeur en l'université de Salamanque.
Comme elle savait qu'il était fort prévenu contre elle , sur le récit qu'on lui avait fait îles choses dont il s'agit, elle se persuada que, n'étant retenu par aucun égard , il lui «lirait plus franchement qu'un autre, si elle était dans l'illusion; il ya de cela un peu plus de deux ans. Elle voulut se confesser à lui, et eut une grande communication avec lui durant le séjour qu'elle fit à Salamanque ; elle lui fit lire aussi les Mémoires île sa vie, afin qu'il fût mieux informé; mais il la rassura autant et plus que les autres n'avaient fait, et fut depuis un de ses meilleurs amis ;
Le P. Philippe de Ménésès , qui la confessa quelque temps, lorsqu'elle alla fonder le couvent de Valladolid. Il était alors recteur du collège de Saint-Grégoire; et, quelque temps auparavant , ayant ouï parler de ce dont il s'agit , il avait eu la charité d'aller exprès à Avila pour s'entretenir avec elle, dans le dessein de la détromper, s'il la trouvait dans l'illusion, ou de la défendre contre la calomnie, si elle était dans la bmne voie. Il fut fort satisfait d'elle;
Le P. provincial Sali nos, homme d'une grande sainteté, et le P. Présenté-Lunar, prieur de Saint-Thomas d'Avila, avec lesquels elle eut une communication particulière;
Et enfin le P. Jacques de Yangues , professeur à.Ségovie.
Parmi ces Pères, il y en avait plusieurs
OEUVRES COUPL. DE M. EUERY.