A DON LAURENT DE CÉPÈDE , SON FRERE
Elle lui écrit avec amitié', et lui donne d'excellents avis pour le gouvernement de sa famille.
La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, mon cher frère. Je ne puis exprimer combien les quinze derniers jours, qui se sont passés sans recevoir de vos nouvelles, m'ont paru longs. Dieu soit loué de vous avoir conservé en santé, et de ce que vos affaires sont si bien réglées; car je ne vois rien à réformer dans ce que vous marquez de votre maison, de vos meubles et du service que vous avez acheté.
Que j'ai de chagrin, mon cher frère, de votre indisposition 1 II me parait que c'est de bonne heure que le froid vous incommode. Pour moi, je suis mieux, Dieu merci, que je n'ai été depuis plusieurs années; et pour vous rendre compte de tout, je vous dirai que j'ai une petite cellule fort jolie et fort retirée, dont la fenêtre regarde dans le jardin. Les visites ne m'importunent pas beaucoup. Si les lettres que je ne puis me dispenser d'écrire n'étaient pas en si grand nombre, et que vous fussiez ici, il ne me manquerait rien, et je serais si à mon aise, qu'il serait impossible que je restasse longtemps dans cette situation ; car dès que je commence à goûter un peu le repos, il m'échappe à l'instant. Ma consolation, dans votre absence, est la santé que Dieu vous donne : je le prie de vous la conserver et de vous récompenser de l'intérêt que vous avez la bonté de prendre à la mienne.
Je me fais un vrai plaisir de ce que notre éloignement vous donne du chagrin; j'ose espérer qu'il ne sera pas long, et que bientôt je sentirai, comme vous, le froid d'Avila. Je crains si peu le mal qu'il me doit faire, que je n'en retarderai pas mon départ d'un seul jour, persuadée que Dieu donne partout de la santé quand c'est son bon plaisir; outre que, désirant cette santé beaucoup plus pour vous que pour moi, je ne puis appréhender une incommodité qui nous sera commune.
ESi'RiT DE SAINTE THERESE. — PART. IV. LETTRES CHOISIES.
Je serais, au reste, très-fâchée, mon cher frère, que vous oubliassiez une chose que je veux vous marquer ici u!e peur qu'elle ne m'échappe; c'est que, si vous n'avez dès à présent un très-grand soin de mes neveux, ils pourront bien, avant qu'il soit peu, fréquenter les gens les plus éventés et les moins langés d'Avila. Si donc vous voulez prévenir un si grand mal, il est à propos de les envoyer au plus tôt au collège des Jésuites. L'éducation des jeunes gens est très-importante et très-difficile : à Dieu ne plaise que mes frères négligent de telle sorte celle de leurs enfants, qu'ils deviennent vicieux et libertins 1
Souvenez-vous surtout, au nom de Dieu, que je vous ai conseillé de ne pas arrêter sitôt un confesseur, et de n'avoir dans votre maison que le moins de domestiques que vous pourrez. Croyez-moi, il vaut beaucoup mieux en augmenter le nombre, que d'êtro forcé de le diminuer. N'oubliez pas non plus de mortifier cette inclination naturelle qui vous porte sans cesse au faste et à l'éclat. Encore une fois, n'écoutez pas, s'il vous plaît, ce que l'on vous dira pour vous exciter à faire une grosse dépense. Considérez souvent qu'on s'abîme presque sans y penser, et qu'il vaut mieux, selon Dieu et selon le monde, ne pas faire toute la dépense qu'on souhaiterait de faire, et avoir de quoi donner l'aumône; cela sera, sans comparaison, plus avantageux à vous et à vos enfants. Je suis, avec bien du respect, votre servante,
Thérèse de Jésus.
Octobre 157C.