‹ Œuvres complètes de M. Émery, supérieur-général de Saint-SulpiceChapitre 97 sur 454 · AU RÉVÉREND P. MARIAN DE SAINT-BENOÎT, CARME DÉCHAUSSÉ · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND P. MARIAN DE SAINT-BENOÎT, CARME DÉCHAUSSÉ

Elle lui fait réponse au sujet de deux postulantes qu'il lui avait recommandées , et en qui elle ne trouvait pas les qualités suffisantes.

La grâce de l'Esprit-Saint soit avec votre révérence. Il paraît bien, mon révérend Père, que vous ignorez les obligations que j'ai au P. Oléa, et l'amitié que je lui porte, puisque vous prenez la peine de m'écrire sur les mêmes choses dont il est question, ou dont il a été question entre lui et moi. Vous savez que ce n'est pas mou défaut que l'ingratitude. Je puis vous assurer que l'affaire dont vous me parlez serait déjà terminée, s'il n'y allait que de mon repos ou de ma santé : mais, quand la conscience y est intéressée, il n'y a amitié qui tienne ; je dois plus à Dieu qu'à qui que ce soit.

Et plût à Dieu qu'il n'y eût d'autre inconvénient que celui de la dot 1 Vous savez (ou, si vous ne le savez pas, tout le monde vous le dira) que nous avons dans nos maisons beaucoup de religieuses qui n'ont rien apporté; et d'ailleurs c'est une assez bonne dot que cinq cents ducats : il n'v a point de monastère où celte fille ne puisse être reçue

pour ce prix-là. Le P. Oléa ne connaît point nos sœurs; ainsi, je ne suis point étonnée de son incrédulité; mais moi, qui sais que ce sont de vraies servantes de Dieu, et qui connais toute leur candeur, je ne croirai jamais qu'elles soient capables d'ôter l'habit à une novice sans de bonnes raisons. Je sais jusqu'où elles portent le scrupule sur cet article ; et assurément ce n'est pas sans sujet qu'elles ont pris unetelle résolution. Comme nous sommes en petit nombre dans chaque maison, le trouble que causent celles qui ne sont pas propres pour la religion , est quelque chose de si insupportable, que la conscience la moins timorée se fera toujours un scrupule d'en recevoir de pareilles ; à plus foi te raison, quiconque craindra de déplaire en rien à Notre-Seigneur. Dites-moi, je vous prie, si nos sœurs lui refusent leurs suffrages, est-ce que je puis leur faire prendre une religieuse par force? Aucun supérieur n'aurait ce pouvoir.

N'allez pas vous imaginer que le P. Oléa soit personnellement intéressé dans cette affaire; il m'a lui-même écrit qu'il ne prend pas plus d'intérêt à cette fille, qu'à une personne qui passerait par la rue; mais ce son» mes péchés qui sont cause qu'il s'est mis dans la tête d'exercer sa chai i té dans une chose qui n'est pas faisable, et où je ne puis l'obliger, dont je suis, en vérité, bien fâchée. Au bout du compte, quand la chose sérail faisable, on ne rendrait pas un bon office à cette fille de lui faire passer sa vie avec des personnes qui ne veulent point d'elle. J'ai peut-être même plus fait, dans cette occasion, que la raison n'aurait voulu, puisque j'ai engagé nos sœurs à la garder encore un an contre leur gré, pour l'éprouver davantage, et pour m'instruire par moi-même de toutes choses, s'il arrive que je passe par ce couvent en allant à Salamanque. Je ne l'ai fait que par considération pour le P. Oléa. et pour lui donner satisfaction; car je suis bien persuadée que les religieuses m'ont accusé vrai ; et vous savez vous-même combien elles ont d'éloignement pour le mensonge, dans les choses même les plus légères.

Vous savez aussi qu'il n'est pas nouveau de voir îles novices sortir de nos maisons, c'est chose assez ordinaire; et celle-ci n'en sera pas moins estimée, quand elle dira que sa santé ne lui a pas permis de soutenir l'austérité de la règle; du moins je n'en ai encore vu aucune qui ait rien perdu par là de sa réputation. Je vous réponds que ceci me servira de leçon, et que dorénavant j'y regarderai de plus près que je n'ai encore fait ; et, par exemple, j'empêcherai qu'on ne reçoive la demoiselle que propose le seigneur Nicolas, quoiqu'il paraisse que cela vous ferait plaisir, parce que je suis informée, d'ailleurs, que ce n'est point un sujet qui nous convienne, et que je ne veux pas me faire des ennemis en cherchant à obliger mes patrons et mes amis. C'est une chose étrange que de me demander, comme vous faites, pourquoi donc j'ai consenti qu'on me parlât de la réception de celte demoiselle; il

faut bien se parler pour connaître les sujets : comment voudriez-vous qu'on fit autrement? J'avais grande envie d'obliger le seigneur Nicolas; mais on m'avait dit d'abord les choses d'une façon, et j'ai appris depuis qu'elles étaient toutes différentes. D'ailleurs, je suis persuadée que le seigneur Nicolas a plus à cœur le bien général de nos maisons, que l'avantage particulier d'un seul sujet, et qu'il n'a jamais prétendu que cette demoiselle fût reçue, qu'autant qu'elle nous conviendrait.

Ne m'en parlez donc plus, pour l'amour de Dieu, mon révérend Père; avec une dot aussi bonne que celle qu'on lui donne, elle peut bien entrer dans un autre couvent ; mais elle ne convient nullement dans le nôtre où nous ne devons prendre que des sujets choisis, attendu notre petit nombre. Et si, jusqu'à présent, il nous est arrivé d'être moins exactes à l'égard de quelques-unes, dont le compte est facile à faire, nous nous en sommes si mal trouvées, qu'à l'avenir nous y prendrons garde de plus près. Surtout n'allez pas nous brouiller avec le seigneur Nicolas, en lui persuadant d'insister, car il éprouverait un second refus.

Vous me faites rire, mon révérend Père, de dire que vous connaîtriez le caractère de cette demoiselle rien qu'à la voir; croyezmoi, nous ne sommes pas si faciles à connaître, nous autres femmes ; et tel a confessé une femme pendant plusieurs années, qui est étonné, après ce temps-là, de l'avoir méconnue. Cela vient, sans doute, de ce que les femmes, la plupart du temps, ne savent pas même se confesser, et que les confesseurs ne peuvent porter leur jugement que sur ce qu'on leur dit. Enfin, mon Père, quand vous voudrez que nous fassions quelque chose pour vous dans nos maisons, présentez-nous des sujets qui aient les qualités convenables, et vous verrez que nous serons bientôt d'accord sur la dot : autrement ne comptez point sur nous. Je suis, avec respect, mon révérend Père, votre indigne servante,

Thébèse de Jésus.

21 octobre lo~6.

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