LES DERNIERS ROMAINS
TRAGÉDIE EN TROIS ACTES
QiUB Terô Um immamor potteritai, qam tam ingnUe Utter» repericntur, que eomm ^oriam non îmmorulîtatis memoriâ prosequantar ?
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ICI, mon cher frère, une tragédie qui doit ■esser, du moins par son sujet, tous ceux comme vous, aiment Thistoire et la polis. Rien de plus imposant dans les annales du de que les derniers temps de la république line. Cest là qu'un poète tragique doit cherde grands hommes à faire parler, et de des choses à représenter. Je n'ai point ignoré, id j'ai entrepris cet ouvrage, que j'avais à T contre des idées reçues presque généralet, quoiqu'en vérité bien peu raisonnables. Mothe, dans je ne sais quelle ode, a jugé m plaisamment. Voici la strophe que M. de aire appelle un couplet :
Caton d'une ame plus égale
Sous l'heureux vainqueur de Pharsale
£ût souffert que Thomme pliât ;
Mais , incapable de se rendre ,
Il n'eut pas la force d'attendre
Un pardon qui l'humiliât
i86 EPITRE DÉDICATOIRE
Un autre poète lyrique, mais bien plus admiré, et souvent digne d'admiration , n'a pas mieux traita Brutus dans une ode qui n'est guère meilleure:
Toujours ces sages hagards , Maigres, hideux elblarards, SoDt souillés de quelque opprobre; Et du premier des Césars L'assassin fut homme sobre.
Voilà donc Brutus, qui, selon J.-B. Rousseau, n'est qu'un assassin, cité dans cette ode à côté de deux misérables prédicateurs du temps de la ligue. !1 est fâcheux de calomnier de grands hommes, même en vers excellents.
Jusqu'ici ce sont des poètes qui parient euxmêmes. Voici quelque chose de plus étonnant : Crébillon, dans une tragédie du Triumvirat y introduit Cicéron disant au premier acte : L'exemple de Calon serait honteux à suivre.
Et an second acte :
Non que des conjuré» j'appruuvr la Turt-ui Je détesit? I
Il n'est pas nécessaire de connaîtra- les ou' de Cicéron ; mais , quanti on veut le iaire j dans une tragédie, je pense qu'il faudrait I lu. L'épigraphe de la pièce qui> je votM i( est tirée de ce ^rand liomnie. et i opinion sur les coniiirés. Tl \
A MON FRERE. iS-j
respect pour Caton , et ea cela il prisait comme tous les Romains. Ceux qui sont au &ît de ces matières n'ignorent point qu'à Rome les opinions de Caton avaient force de loi; et c'est Cicéron lui-même qui nous en instruit dans une lettre h Atticus.
Peu de gens de lettres, même actuellement, se font de ces Romains une idée bien nette ; et c'est pourtant le moindre obstacle qu'auront à firandiir ceux qui voudront établir au théâtre le genre politique dans son auguste simplidté. L'amour s'est emparé exclusivement de la scène française. On l'a déjà dit, mais il faut encore le répéter: cette passion, quelquefois si tragique, est trop souvent dégénérée en galanterie dans nos meilleurs poètes, n y a plus : ils ont avili de grands personnages pour satisfaire le goût long-temps efféminé de la cour, et, par conséquent, de toute la France. De là. César, amoureux de cette Cléopàtre que Lucain a si bien nommée Meretrix regina ,
Lui trace des soupirs; et, d'un stile plaintiT, n char Je iriomphe il se dit son capiif,
|te , au milieu des plu-*'
le intrigue galante-
Il est possit'^
ic ait le ri'l''^''"
; niais polir V^
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dre des personnages intéressans, le poète tragique ne doit-il pas choisir les traits les plus beaux de ta plus belle nature? On peut donner des défauts à ses héros , mais non pas des ridicules ; et plus on admirera le style enchanteur de Racine , et surtout cette incomparable tragédie à!Athalie^ plus on regrettera qu'un tel homme daignât quelquefois travailler pour les petits-mattres.
Le grand Corneille avait payé le même tribut au mauvais goût; et ce grand défaut défigure, sinon les Horaces^ du moins Cinna et la Mort de Pompée f pièces d'ailleurs si fortement pensées, et , par une conséquence nécessaire , si fortement écrites. Les premiers ouvrages de M. de Voltaire sont aussi gâtés par un amour déplacé. La Mort de César est le premier où il ait osé ne point énerver son sujet. Il a fallu du temps pour s'accoutumer à ce chef-d'œuvre.
On fait à ces sortes de pièces trois reproches principaux , répétés sans cesse par la manie d'abuser des mots, et l'incorrigible excès du mauvais sens. On prétend qu'elles manquent d'action, d'intérêt et de sensibilité. Ainsi Pompée, assassiné par un tyran lâche et flatteur; ainsi Auguste , pardonnant à ceux qui ont conspiré contre lui ; ainsi Caton, victime volontaire de la liberté; ainsi César, immolé au milieu du sénat qu'il opprimait; ainsi Brutus, Cassius, tout ce qui reste de vrais
Romains, la république entière , expirant à la bataille de Philippe, tous ces grands sujets manquent d'action ! Une pièce sans action serait en effet détestable; mais, si le sacrifice que Titus et sa maitresse font de leur amour suffit pour former ce qu'on appelle une action, il n'est pas douteux que, de tous les sujets que j'ai cités, il n'y en a pas un dont l'action ne soit beaucoup plus noble et plus étendue.
Quant à l'intérêt, quelle idée avoir de gens qui s'intéressent plus à une intrigue d'amour qu'à une action sublime? car il en faut revenir à ce mot d'action. Comment des personnes qui croient aimer la tragédie peuvent-elles voir sans l'intérêt le plus vif les premiers personnages de l'univers, parlant, agissant, et mourant pour la cause de la justice, pour le soutien de la plus belle constitution politique qui fut jamais? Quelle idée, dis^je, avoir de gens qui pensent ainsi, et qui ont assez peu de respect humain pour l'avouer? Quelle idée ont- ils eux-mêmes de Timportance du poème tragique ?
Le dernier reproche n'est pas mieux fondé. JEn effet, dans cette acception, la sensibilité veut dire l'émotion des sens ; et cette émotion est beaucoup plus forte dans le f^ieil Horojce^ ou D. DièguCy ou Brulusj que dans Hippolyte ou Xipharès. Quand Racine fit Esiher, madame de Sévigné disait : //
aime Dieu comme il aimait ses maltresses. Il y â une sensibilité qui est extrêmement rare. L'amour de la patrie , la passion pour la gloire et pour h vertu , ne sauraient habiter dans une ame mëdioerement sensible. Ainsi le personnage de Brutm bien traité est un des personnages les plua sensibles du théâtre. C'est une vérité dont il iaut être OOO'^ vaincu, je ne dis pas pour juger les pièces de tt genre, mais même pour les comprendre.
Un auteur, en lisant V Histoire Romaine ^ oo, si Ton veut, en ne la lisant pas, a cru voirm sujet de tragédie dans la guerre des esdavos. Spartacus, quoique né en Thrace, érigé dans sa pièce en fils d'un roi des Gaules, reçoit an député de la part des Romains. La fille du prétéor Crassus se trouve dans son camp , je ne sais plus de quelle manière. Us sont amoureux l'un de l'autre, suivant la coutume établie au Théâtre- Français; et, ce qui surprend plus que tout le reste, Spartacus rougit de son amour. Enfin, Crassus lui propose la main de sa fille , et même un rang au sénat. Je ne pousserai pas plus loin l'analyse. Vous concevez les nombreuses absurdités d'une pareille fable. Vous savez que les Romains méprisaient tellement Spartacus et ^n armée qu'après avoir terminé cette guerre dangereuse Crassus ne put obtenir que les honneurs de l'ovation. Vous avez pu voir cependant cette tragédie
A MON FRÈRK 191
, et d'ailleurs si durement écrite , accueillie sur la scène française, le lendemain d'une représentation des Horace ou de la Mort de César.
C'est avec bien plus d'ignorance et de barbarie que l'Anglais Shakespeare a fait parler les Romains , dans une des scènes les plus vantées de son Jules Césiir. l^eut-on entendre, sans dégoût, Rrutus rqirocher à Cassius d'atoîF'des démangeaisons dans les mains?
.... Let me tell y ou, Cassms , jou yourseff Are much condemn'd to hâve an itching palm^ To seU and mart your offices for gold 7b undeservers.
Permettez-moi de voas dire , Cassius , vous paraissez vousmême très-coupable d'avoir des mains qui vous démangent, de vendre et d'engager vos emplois poinr de Kor à des gens sans mérite.
Quand Rrutus dit qu'il ne peut se procurer de l'or par des moyens vils, Rrutus est un personnage raisonnable; mais il est insensé quand il ajoute :
By heaveH , I kad raiher eoin my keart , And drop my Uoodfor drachmas^ thon to wring Prom the hard hands ofpeasantt their vUe trash , Sy any indirection.
G ciel I j'aurais plutôt fait monnayer mon cœur , goutte à goutte donné tout mon sang pour des dragmes, que d*oser par détour tirer des mains du paysan sa pauvre obole.
iga EPITRE DEDICATOIRE
On est encore plus révohé de ces paroles :
/ had rather be a dog, and hay the rnoon^ Thon such a Roman.
Taime mieux être ud chien , et aboyer à la lune , qu*étre un pareil Romain.
Warburton défend Shakespeare sur cet article. Les gens du peuple, si Ton en croit Warburton, pensent dans quelques pays que les chiens aboient à la lune, par envie. Warburton aurait pu s'épargner cette savante remarque. Il aurait du sentir qu'il ne fallait pas attribuer à Brutus une opinion du peuple, et que c'est en cela précisément que consiste l'extrême ridicule de cette phrase.
Le reste de la scène est de la même force, excepté ce qui est copié mot pour mot de Plutarque. M. de Voltaire a traduit fidèlement, à quelques endroits près, la première partie du Jules César, dans ses Commentaires sur Corneille. Vous, qui connaissez si bien la langue et la littérature anglaises , vous n'ignorez pas que les deux derniers actes de ce drame ne sont pas moins bizarres que les trois premiers. On remarque surtout, au cinquième acte , une scène entre les triumvirs et les conjurés sur le champ de bataille, avant de commencer le combat. Cette scène est un modèle du style injurieux. Les enthousiastes de Shakespeare trouvent , je ne sais comment , le moyen d'admirer
tout cela. Plusieurs grands critiques , anglais , alle> mands, et même français, se sont avisés depuis quelque temps de rabaisser i}os célèbres poètes tragiques pour exalter ce puissant génie, qui, en Élisant parler des héros, a toujours travaillé pour le peuple. Cest Téloge qu'ils lui donnent sans cesse; et, si c'en est un, véritablement il le mérite. Mais comme Aristide, Phocion, Brutus, Caton, Socrate, comme des philosophes et des hommes d'état n'ont jamais eu les idées ni les expressions du peuple, il parait évident qu'un poète qui a travaillé pour le peuple en les présentant sur le théâtre , a composé nécessairement une mauvaise pièce. Il s'ensuit encore qu'un poète qui. les a fait parler et agir comme ils devaient parler et agir , ne doit guère se flatter de faire une impression trèsmarquée sur le gros du public.
Au reste, s'il y a des sujets populaires, si j'ose m'exprimer ainsi , et d'autres qui ne le sont pas ^ Britannicus^ pièce au moins égale à Andromaque^ ne pouvait réussir autant <\fjL Andromaque ^ ni Brwtus autant que Zaïre. Cette différence existe même dans la comédie. Le Misantrope n'a pas eu dans sa nouveauté le brillant succès de Tartuffe. En voici, je crois , la principale raison : Molière , dans Je premier de ces chefs-d'œuvre , a peint les mœurs de la cour, et fort peu de . spectateurs étaient à portée de juger si la peinture était fidèle. Dans
Œa?res posthumes. I. w
décadence honteuse , si ce détestable goût prévalait un jour.
Ceux qui ont lu Thistoire , ceux qui sont Êuniliarisés avec Plutarque , Dion Cassius , et le recueil précieux des lettres de Gicéron , peuvent décider si j'ai été fidèle au costume , et si mes Romains sont de ce petit nombre qui, suivant l'ingénieuse ex* pression d'Algarotti, parlent latin et non pas espagnol. Puisse cet ouvrage sévère obtenir l'estime des gens de lettres! Puisse-t-il obtenir la vôtre, mon cher firère ! Ce n'est pa3 seulement aux liens du sang qui nous unissent que j'en £ais hommagei, c'est à l'amitié qui nous unit plus étroitement, c'est à Famour des lettres qui nous unit encore , et surtout c'est à Totre mérite, dont je connais toute l'étendue.
PERSONNAGES
BRUTUS
CASSIUS