‹ Œuvres completes de M.J. Chenier (volume 3)Chapitre 113 sur 178 · I. Ou bien · texte numérisé non relu

I. Ou bien

De Nasidiénus s*il décrit les festins, D^avides héritiers s*i1 nous peint la bassesse.

D'avides héritiers quand il peint la bassesse, Ou qu'aux sifllels de Rome il présente sans cesse Le jargon pédantesque et les tons importans De ce lourd Crispinus, le Rœderer du tems,. Il sait, de la, satire ennoblissant l'usage, Railler en honnête homme, et badiner en sage; Et ses charroans écrits, retenus du lecteur, Sont toujours d'un poète et jamais d'un i4iéteur.

Plus concis, plus obscur, et moins parfait sans doute, De son grand devancier Perse suivit la route. D'une austère candeur il connut tout le prix : C'est la vertu qui parle en ses chastes écrits. Eh! qui n'applaudirait lorsque ses traits caustiques Du palais des Césars frandiissent les portiques. Et même, au despotisme inspirant la terreur, Vont , au bruit des sifflets , réveiller l'empereur.

D'un siècle corrompu la publique impudence De l'ardent Juvénal souleva l'éloquence; De mouvemens heureux tous ses vers animés D'un cœur vraiment ému jaillissent enflammés. Dans ses hideux tableaux Rome entière respire : Le juge vend la loi, le sénat vend l'empire; Tout fier d'un testament par le crime dicté. Un adultère insulte au fils déshérité; Les affranchis par l'or achètent la naissance; Les nobles par la honte achètent la puissance;

a86 ESSAI

Et d'un manteau sacré le vice revêtu Trafique impudemment du nom de la vertu. Voyez des corrupteurs la horde enchanteresse, Reste vil et flétri du beau sang de la Grèce; Adolescens, vieillards, de débauches perdus; Par un mélange afireux les sexes confondus; Ijes épouses souillant la couche nuptiale. Affichant leur opprobre et luttant de scandale. Messaline en délire, outrageant son époux. Rit de ses attentats, et les surpasse tous. Tandis que l'empereur stupidement sommeille , L'œil ardent, près de lui, l'impératrice veille; Par de &ux cheveux blonds son front est ombragé; Et, quand dans le repos tout l'empire est plongé. Elle court de Vénus célébrer les mystères, Porte en des lieux impurs ses fureurs adultères. Là, de honteux plaisirs s'enivrant à son gré. Du nom de Lycisca voilant son nom sacré, Lasse de voluptés, mais jamais assouvie. Celle, ô Britannicus, qui t'a donné la vie. Seule, et de crime en crime errant en liberté, Prostitue aux Romains les flancs qui t'ont porté.

Après un long repos la moderne Italie

Aux jours des Médicis renaquit embellie;

Et , parmi les beaux-arts en foule renaissans ,

La Muse satirique éleva ses accens.

Celui qui de nos preux a chanté les merveilles,

L'Arioste, un moment lui consacra ses veHles;

Mais la cour de Ferrare épiait ses discours ;

Et la satire est faible, écrite au sein des cours.

Si des liens dorés ont gêné son audace,

S'il répand dans ses vers moins de sel que de grâce ,

Du langage toscan la douce urbanité

Brille en plus d'un récit élégamment conté;

Et dans ces jolis riens qu'un style heureux décore

L'Arioste imparfait est l'Arioste encore.

De Régnier parmi nous Despréaux fut vainqueur. Gloire au grand Despréaux ! son génie et son cœur Au vrai, qu'il adora, forent toujours fidèles: Ce modèle à jamais formera les modèles. Parmi tous les talens qu'éleva Port-Royal, Le nerveux, le précis, l'ingénieux Pascal, Pliant à tous les tohs sa facile éloquence. De sa prose classique enrichissait la France. Despréaux , s'illustrant par de nouveaux succès , Assura les honneurs de lHélicon français. Dans ses vers épurés polissant le langage, De l'élégant Malherbe il consomma l'ouvrage. Des chefs-d'œuvre d'Horace atteignit la hauteur. Et du premier des arts fot le législateur. Que dis-je? il détrôna ces faux rois du Parnasse Dont l'hôtel Rambouillet encourageait l'audace. Et qui , des pensions faisant surtout grand cas , Vendirent à Colbert l'esprit qu'ils n'avaient pas:

Œuvres posthumes. II. IQ

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Cotin, 4e)pUts sounets importunant les belles. Parlant, rinugixli, preobant sur 4^ Ion des fruolles; L'âpre et dur.Ch^pelain, ^qî, sans goût. et sans art, Tenta de rajeMpir ia «rouille «de Bonsard; Moutfl^ury, qui se .crut iemule de MQlièie ; Cet ignoble Pr^don que xV^otait Dashoulière : Pradon^ ^sçuis U satire à jamais ignoré., Maijs au divin «Racine un montent préfécé. En ces jours où d'Agio M isimpliclté ^pure Des Marivaux du siècle obtenait la censure; Où le sublime Alceste essuyait. des n^pris; Où du .Çpntei^platQur les vers ;étaient .proscrits; Où, dans:{]A^ d'up44>^lc,9 i^t même dans la.obaire, Tartufe déma^é , tonnait ^ntre Molière; Quand de ^âti^nnicus les. vers ro^pdieux. Et Tacite, en^belli fi9^ la Jangue 4es dieux,. Languissaient,. désertés, .sur la scène avilie; Quand d'ineptes lecteurs dédaignaient Athaiie, Les cris injurieux d'un piiblic abusé A Toracle à,\x ^goût n'en ont pas imposé. Despréaux, signalant un utile coura^, Au jugement vulgaire opposa son sufirage, Et , pay^t au génie un tribut mérité , Prononça les décrets de la postérité.

Tu chéris Despréaux, et tu suivis sa trace, Élève de Virgile, et d'Homère, et dllorace,

Pope^étâm^ honneur des muses d'Albion!

Soit que parmi les dieux, sous les murs d'£lion, Tu chantes les combats et le courroux d'Achille; Soit que, d'un ton plus doux, la flûte de Sicile Aux rives du Lodon module sous tes doigts • • Des chants, que de Windsor ont répétés les bois; Soit que, tenant en main le compas didactique, En d'épineux sentiers ta guides la critique; Soit que, d'un vain orgueil châtiant les travers. Tu dévoiles à l'homme et l'homme et l'univers; Soit qu'au pied des autels apportant son délire L'épouse d'Abailard, revivant sur ta l^rre, Exhale en traita de feu son amonir et ses pleurs; Mariant avec art les tons et les couleurs, Partout d'heureux détails enrichissant le sl)rle^ Même dans l'agrément ne cherchant que l'utile. Économe de mots et prodigue de sens, A l'austère raison tu soumets tes accens; Et ta muse, à la fois élégante et sensée. En vers pleins et nerveux burine ta penséei Quel prix récompensa tant de nobles travaux? Du grand homme envié se croyant les rivaux, Le lauréat Cibber', Blaekmore^ l'emphatique.

I. Cibber (Colley), cëlèbre acteur anglais, et auteur de plusieur» comëdies. Il est le héros de la Dundade de Popft, contre lequel il s* était permis plusieurs traits de«atire. [Notç de l'idUewr.)

1, Voyez la note page 18, tome m des œuvres anciennes.

Philips', abandonnant son chalumeau rustique,

Tous les jours contre Pope élevant leurs^ clameurs,

Tentèrent de flétrir ses talens et ses mœurs.

Assailli, délaissé, mais (idèle à sa gloire.

Pope aux sifflets vengeurs dévoua leur mémoire,

A leur haine insolente opposa leurs écrits ,

Et de SiupidUé chanta les favoris.

Peu satis&it de vaincre une horde vulgaire ,

Aux Midas en crédit il déclara la guerre.

Montagu de Sapho reconnut le portrait;

Sporus-Harvei rougit d'être peint trait pour trait;

Même dans les boudoirs il devint ridicule :

Faible nain, succombant sous les flèches d'Hercule.

Si Pope se vengea des Bavius puissans.

Au sage Bolingbrocke il offrit son encens;

£t, peu fait pour les cours, fidèle avec audace.

Ami de sa faveur, il aima sa disgrâce.

Voit-il que, tourmenté par d'envieux accès,

Addison d'un ami redoute les succès?

Ému contre Addison d'un courroux légitime.

Il lance un trait malin qu'émousse encor l'estime.

Jusque dans ses écarts, il s'arrête partout

Oîi finit la décence, où s'arrête le goût:

Grand mystère de l'art qui fait tout l'art lui-même ;

I. Philips (Ambroîse), poète anglais, connu par un grand nombre de pastorales et par quelques tragédies restées au théâtre.

(Note de i' Éditeur. )

Des talens coDsommés secret rare et suprême, Qu'avant lui Rochester* n'avait pas su trouver, Que Churchill * après lui n'a pas su conserver.

Sous l'empire indolent de la folle Régence, Voltaire, en l'âge heureux oîi se mûrit l'enfance,' Vit les ris succéder à ces sombres ennuis' Dont la pompe attristait le déclin de Louis. Du Maine applaudissait aux chants de Saiht-Aulàire, Quand du riant vieillard la voix jeune et légère Égayait au printems les bocages de Sceaux. Dans les jardins du Temple, assis sous des berceaux. Et Vendôme et son frère, oubliant la victoire, * Déposaient leur grandeur, et délassaient leur gloire. Loin des cours, loin des camps, ils trouvaient des aiùis; Tartufe à leurs festins n'était jamais admis ; Mais Chaulieu, dans l'accès d'une élégante ivresse, Y soupirait ses vers, enfans de la paresse. Il couronnait de fleurs sa dernière saison; Il prêchait le plaisir, et chantait la raison. Voltaire, de Chaulieu suivant le doux exemple. Apprit à ses cotés, dans l'école du Temple,

I. Auteur de quelques satires et de plusieurs poésies fugitives » la plupart obscènes, mais où l*on trouve des pensées hardies, et des traits sublimes. {Note de l'Éditeur,)

a. Poète anglais, auteur de la Rosciade, et de quelques poésies satiriques. ( Note de F Éditeur,)

Cet art si peu connu d*omer la vérité.

D'être sage en riant, d'instmire avec gaîté.

Il y puisa surtout l'horreur des Êmatiques^

La haine et le mépris des préjugés gothiques.

Domaine des tjrans qui régnent sur les sots:

Le besoin de tromper rend les tyrans dévots.

A Vénus-Uranie 'û ofirit ses hommages:

Elle a de son poète inspiré les ouvrages.

U eut tous les talens, ces premiers dons des cieux:

S'il veut de Torquato, rival audacieux,

Emboucha la trompette, et chanter nos ancêtres,

Ou, plus brillant, plus riche, et seul entre les maîtres^

Égaler l'Arioste &ï ses divins tableaux;

Si Glio lui remet ses austères pinceaux ;

Ou f», durant un siècle enridiissant la scène,

Il ceint de vingt lauriers le front de Melpomène,

D'un pas toiqours égal en sa route affermi.

Il sait, du fanatisme implacable ennemi.

Affaiblir un pouvoir qu'il eût voulu détruire.

Charmer le genre humain, le venger, et l'instruire.

Pour la philosopUe armant jusques aux rois.

De la Satire altière il étendit les droits :

Elle a pris de Minerve et l'égide et la lance.

En vain, pour condamner le grand homme au silence ,

La Sottise en fureur écrit des mandemens.

Soulève les prélats, émeut les parlemens,

Déchaîne ce troupeau de pédaiis sacrilèges

Qui, dans quelque paroisse, ou du fond des collèges.

SUR LA SATIRE. agS

De Dieu-, par bonté d'âme, intrépides: soutiens, Vendent à' bon; marché dès libelles chrétiens ; Le pétulant sarcasme et la* fine ironie, IjCS bons motS) 1^ bons vers, couiént^ de son génie; C'esl iM Yin' généreux, qui, dans Tair élancé , Loin du liège importun dbnt iV étàît^ pressé , Fait jaillir à longs flots la mousse et Tambroisie, Et y oubli des chi^ins dont notr& ânoie esti saisie. Quelquefois la vengeance égara' se»- pinceaux : Lorsque de traits hideux il* peint les dkix Rousseauie, De la satire injuste on méconnaît l'empire; Le rire à peine éelos sup les lèvres expire; Le bon mot le plus> gai- se lit avec douletli*. Sacrés par le talent, plussaints* par le^ malheur, Que de titres unis ^ pour désarmer sa^ haine!* Mais, tant que sur les bondk embellis par Iti Seine Des charmes: da langage o|i sentira' le prix^; Tant que d'un art diyin les deux mondes épd!«isf 4 Offrant un> llbne^ hommage auis mutoS éel^ Ilrttneé^, De nos chantre» Êuneux chériront l'élégance. L'a veni r sifELera . Nonotte , Saba4»ep, Desfontain0St,Fréroa, Clément, TPvêbht, Berthier, Et tout ce noir essaim^ d^imtnortolles victimes Que h malin. Yoltaipe end^ativaif dâns^ses^rime»; 11 fut persécuté , mênie au fend; dû' tbmbeau;: Mais qui peut du génie éteindi>e le flàûibeau? Son nom, qui rendait seial lu raison* triomphante^ Son nom, eheir aux Fraw^ist, restera Fépouvante

agG ESSAI

De tous les imposteurs et de tous les tyraus. S'il caressa les rois, s'il ménagea les grands, Flatteur pour obtenir le droit d'être sincère, Il paya malgré lui ce tribut nécessaire; Bfais de loin, sous ses coups, les rois ont succombé; II ébranla l'autel, et le trône est tombé.

Plus fort qu'ingénieux, moins plaisant que caustique,

Gilbert, de Juvénal émule fanatique,

Du plus sot Mahomet Séide infortuné,

Expira jeune encor et trop tôt moissonné.

Canonisé par lui jusque dans la satire,

Beaumont fit rire un peu: tout nouveau saint fait rire;

Mais Gilbert, consumé d'un délire Ëital,

Protégé par Beaumont, mourut à l'hôpital.

Sa muse audacieuse, aux luttes aguerrie,

Semble être d'ÂpoUon la prétresse en furie.

Terrible, et s'agitant sur le trépied sacré.

Aux approches du dieu par ses cris imploré.

Trop heureux, si, toujours à la raison docile.

Laissant à la colère un accès moins facile.

Et des siècles fiiturs prévenant les arrêts,

Il n'eût .d'un fiel dévot empoisonné ses traits !

Mais souvent dans ses vers, pleins d'un affreux courage^

L'outrage est un éloge, et l'éloge un outrage.

Après avoir v^uté Baculard et Fréron,

Il crut de d'Alembert étouffer le renom ;

Il voulut renverser de sa main trop hardie

Le portique imposant de rEncyclopédie; Du ton de Bossuet Descartes célébré, L'Éloge d'Antonin par lui-même inspiré, Du chantre des Saisons l'élégante harmonie. Et les pleurs éloquens que verse Mélanie: Rien n'a pu de Gilbert désarmer les dégoûts. - De Voltaire lui-même osant être jaloux.

Jeune homme, il attaqua sa gloire octogénaire: Qui vanta Baculard dut décrier Voltaire. Il prétendit flétrir d'un souffle criminel Les palmes qui couvraient le vieillard solennel; Mais Œdipe et Brutus, mais Tancrède et Zaîre^ MéropCy Mahomet y Sétiiiramis y Alzire ^ Accablèrent bientôt de leur poids glorieux Le titan révolté luttant contre les dieux.

Le Parnasse français voyait ternir son lustre; Mais, dans nos derniers tems, déclin d'un âge illustre, La satire eut encor quelques adorateurs, Des demi-dieux du Pinde heureux imitateurs. Aux ris immodérés des doctes immortelles Elle exposa Fréron rampant avec des ailes %

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