‹ Œuvres completes de M.J. Chenier (volume 3)Chapitre 87 sur 178 · POÈME · texte numérisé non relu

POÈME

J 'expose dans mes vers les principes des arts. Toi, ddnt la France obtint les propices regards, Par qui la Grèce et Rome ont produit des miracles, Apollon! Dieu du jour. Dieu qui rends les oracles, Qui, de rayons couvert, et tenant Tare vengeur Sous qui du noir Python succomba la fureur , Guides le vol hardi de ce coursier rapide Dont le pied fit jaillir la source Âganipide, Daigne inspirer ma voix ! Et vous , pudiques Sœurs , Muses! de vos accords prêtez-moi les douceurs; - Laissez-moi dHélicon parcourir les ombrages, Où, ceintes de lauriers, sous l'abri des bocages, Vous formez en dansant ces chants mélodieux

OKiirres posthumes. II. 1 ^

Qui montent vers TOIympe, et vont charmer les Dieux. Je vous implore aussi, Grâces enchanteresses! Vous égayez le chœur des neuf chastes Déesses ; De vos jeux élégans vous ornez leurs concerts. Eh! que seraient sans vous et le chant et les vers? Donnez-moi ce talent dont llieureuse souplesse S'élève avec vigueur, descend avec noblesse. Sait badiner, instruire, émouvoir, raisonner. Et prendre tous les tons sans jamais détonner.

Les arts n'ont qu'un objet: d'imiter la nature; Poésie, Éloquence, et Musique, et Peinture, Marchent au même but par des sentiers divers. Mais, comme ils sont voisins, un esprit de travers De les confondre ensemble a souvent la manie, Et voit dans se^ écarts tes élans du génie. En vain le mauvais goût s'empresse d'applaudir: Dénaturer les arts n'est pas les agrandir.

Ainsi qu'aux vers bien faits, il faut à l'éloquence Les sons harmonieux , le nombre , la cadence ^ Les termes enrichis d'un sens plus étendu. Des termes rapprochés l'hymen inattendu, Ces tours, ces mouvemens, ces figures pressées, Qui ibnt agir les mots et peignent les pensées. Bossuet, Fénélon^ leur devancier Pascal, BufFon leur successeur , et Rousseau leur égal , Des lecteurs délicats méritant les suffrages.

De ces trésors du style ont paré leurs ouvrages; Mais Yous n^y trouvez pas tout ce pompeux jargen, Tous ces lambeaux de vers sans rime et sans raison, Tous ces omemens faux, nés quand le goût s'éclipse, Sublime d'Alcoran, beautés d'Apocalypse, Que vont semaat partout ces charlatans nouveaux Dont Bélise et Tartufe enorasent les tréteaux.

Quelques gens semblent croire aux poèmes en prose: Ils ont tort ; et le mot ne change point la c^oâe. A quoi bon, mes amis, défigurer vos pas? Vous marchez mal, d'accord; mais vous ne dansez pas. Si l'auteur que tourmente une verve indiscrète , Faisant des vers sans grâce, est un méchant poète, Sous le nom de poète il se déguise en vain. Lorsqu'il ne peut des vers atteindre l'art divin. . Réduisons c^que terme à sa valeur réelle : On dit, Homère est peintre; est-il rival d'Apelle? Sophocle est éloquent; devient-il orateur? Des mots harmonieux un usage enchanteur Fait-il que Cicéron ait la lyre d'Horace ? Des tableaux pleins de feu, de couleur, et d'audace. Du sévère Tacite animent les écrits; Est-ce un poète épique ? Ou veut-on qu'aux récits Avec son merveilleux la fable soit mêlée; Et faut-il de ce titre honorer Apulée ? — Non ; mais au merveilleux notre style répond ; Nous avons du poème et la force et le fond:

i8o ESSAI SUR LES ARTS.

Héros, fable, récit, épisodes, prodiges.

— Soit; l'intérêt vous manque; entassez les prestiges; Aux. dieux du Panthéon joignez la Fleur des Saints. Osez même , appauvris par de nombreux larcins , Habiller de centons votre prose guindée. Où tout veut être image, oîi rien n'offre une idée; Au Parnasse français on n'assure ses droits Qu'avec cet art qui chante et qui peint à-la-fois, Qui sait dans les esprits graver ce qu'il exprime. Qui &it servir au sens la mesure et la rime. Voit de brillans appuis où vous voyez des fers. Et pare la raison du charme des beaux vers.

Du Prélat de Cambrai quand la douce sagesse

De son royal ^lève instruisait la jeunesse.

Par- Homère et Sophocle il était inspiré ;

Il avait leur pinceau, mais non leur chant sacré.

Téïemaquej où partout brille un talent suprême,

Est un chef-d'œuvre en prose et n'est pas un poëme;

L'auteur n'avait point dit : Je chante ce héros.

La Mothe un peu plus tard vint abuser des mots.

La Mothe , en vers très-durs estropiant Homère ,

Écourta llliade en un trop long sommaire;

Dans le lit de Procuste il osa mutiler

Celui qu'aucun rival ne pouvait égaler;

Et son aridité , du sublime ennemie ,

Fit du géant du Pinde un nain d'académie.

Honni par le public, il cessa de rimer;

CHANT PREMIER. i8i

Et dans une ode en prose il lui plut d'affirmer Que, sans écrire en vers, on peut être un poète. Essayer le cothurne, emboucher la trompette. Bientôt, pour se couvrir du manteau d^un beau nom , Comme un chantre héroïque il cita Fénélon. Des poèmes rimes l'éclatante disgrâce Avait, durant un siècle, effrayé le Parnasse: On avait vu tomber le conquérant Govis , L'empereur Charlemagne, et le saint roi Louis; . L'ostrogoth Alaric, dans la nuit étemelle, Descendre côte à côte auprès de la Pucelle; David suivre Moïse, et précéder Jonas.

De même on vit Séthos, Télèpbe, et les Incas, Et Joseph, et Numa, sans rime, sans mesure. Mais de la poésie affectant la parure.

Trébucher l'un sur l'autre , et , prônés quelques jours , Dans le fleuve d'oubli s'enfoncer pour toujours. . Eh quoi! Chateaubriand, vos Martyrs se défendent ! Vain espoir: ils s'en vont; leurs aînés les attendent; Et le roman chrétien touche aux flots du Léthé, Rendez-vous des journaux qui vous ont exalté.

Modèle et maitre encor des chantres de l'Europe , O Vieillard dlonie ! et toi , dont Parthénope Voit la tombe enfanter des lauriers toujours verts ^ Sous les rayons d'un ciel aussi purs que tes vers! Ingénieux Toscan, dont la muse divine Posséda la baguette et les charmes d'Alcine!

i82 ESSAI SUR LES ARTS.

£t toi^ 8on tuccesseur, dont la brillante voix Célébra de Renaud l'amour et les exploits ! Aveugle d'Albion, qui, dans ta noble ivresse, Atteignis quelquefois l'aveugle de la Grèce! Toi), qui vengeas l'honneur du Parnasse français ; Qui, par tous les talens, obtins tous les succès; Qui sus joindre à l'éclat de vingt lauriers tragiques L'éclat plus grand encor de deux palmes épiques ! Vous tons, qui , la trompette et la lyre à la main , Par des vers inspirés charmez le genre humain , Et, debout au sommet des collines sacrées , Levez sur tous les fronts vos têtes révérées ! Si plus d'un prosateur , Icare audacieux , Sur des ailes de cire a cru monter aux cieux , Pardonnez, ou des vers assurez la vengeance: Naisse, naisse à vos chants un poète à la France; Et, des beaux tems du Pinde amenant le retour. Qu'à vos concerts divins il se mêle k son tour!

On a tout confondu : l'orgueil et l'impuissance. Aux poèmes en prose ayant donné naissance. Produisirent encor ce genre singulier Où Nivelle , à-la-fois tragique et familier , A de pénibles ris joignant de tièdes larmes. Des muses de la scène a travesti les charmes. Toutes deux ou les cherche, et toutes deux en vain. Sans effort quelquefois haussant le brodequin , Thalie approche un peu du ton de Melpomène.

CHANT PREMIER. î83^

Quand le sévère Alceste , épris de Gélimène , De son amour jaloux lui laisse voir l'excès; Ou lorsque, de Tartufe abhorrant les succès, Cléante au faible Orgon peint les dévots de place Armant d'un fer sacré leur hypocrite audace, La diction s'élève au niveau de l'auteur. Du cothurne à son tour abaissant la hauteur, Quelqu^ois Melpomène avoisine Thalie.

Écoutez l'enfant-roi qu'interroge Athalie: En ses discours naïfs chaque terme est sans fard ; Tout l'art a disparu : c'est le comble de l'art. Mais Racine, en ses vers aussi doux qu'énergiques, A toujours les accens et les larmes tragicpies; Et Molière, des siens bannissant les douleurs. Jamais aux ris joyeux n'osa mêler des pleurs.

Celui de cpii la muse inégale et hardie Créa du peuple anglais la sombre tragédie, Sublime par élan, jfîit bouffon par accès. On peut à son ardeur pardonner des excès : Dépourvu de modèle, il dut à la nature Les germes vigoureux d'un talent sans culture. D'ignorans spectateurs, bien loin de l'éclairer, Sur ses pas vagabonds aimaient à s'égarer ; Mais , lorsque de nos jours la lourde Germanie Rappelle ses écarts et non pas son génie. Nous, disciples des Grecs, et par eux adoptés. Sans je prendre pour guide, admirons ses beautés;

i84 ESSAI SUR LES ARTS.

Et, respectant da goût la sévère limite.

Avec génie encor que Ducis les imite.

De Schiller, de Lessing, si l'orgueil un peu plat

Du théâtre français voulut ternir l'éclat ,

Loin du trône où, tenant et le sceptre et la lyre,

Sont assis trois rivaux maîtres du même empire ,

Que Lessing et Schiller de leurs drames bâtards

Surchargent à Fenvi les tréteaux des remparts.

Chez ces mêmes Germains, £adbles dans l'art d'écrire^ Naquit l'étrange abus de vouloir tout décrire, n a gagné la France, et nos faiseurs de vers N'ont que trop imité cet ennuyeux travers. Peter Neefs, en peignant, sait promener ma vue Sous 1^ arcs prolongés d'une église étendue; Trompé par Gérard Dow, je touche avec les yeux Les marbres, les cristaux, les tapis précieux; Auprès de Van-Huysum , je crois cueillir encore Les présens de Bacchus, de Pomone et de Flore; Humant l'air enflammé, l'impétueux taureau. Ici, grâce à Berghem, mugit sous le pinceau; Là, du soleil couchant, dans un beau soir d'automne, Sous les doigts du Lorrain la lumière rayonne , Décroît, baisse; et, perçant des voiles entr 'ouverts , Dore les prés, les bois, les palais et les mers. Un Scudéri moderne', en sa verve indiscrète,

I . L'abbé Delille. Il est aisé de voir que ce n^est point Paatenr de

CHANT PREMIER. i85

Décrit tout sans pinceaux, sans couleurs, sans palette: De l'éléphant au rat, de Taigle au moucheron. Traduisant en plats vers la prose de BufFon, Compilant le fatras compilé par Bomare, Et toujours trivial, quoique toujours bizarre. Il va décrire encor pour la centième fois Ou le combat du coq, ou le cerf aux abois; Tantôt le chantre ailé que baigne une eau limpide, Tantôt le bœuf pesant ou le coursier rapide. Un âne, sous les yeux de ce rimeur proscrit, Ne peut passer tranquille, et sans être décrit. Un coche est embourbé : notre homme est là tout proche, Et, pour décrire un peu , s'embourbe avec le coche. 11 décrit le meunier qui dort en son moulin; Et le fils du meunier, le langoureux Colin, Sans prier Apollon, sans invoquer de muse. Pour chanter Timarette enflant sa cornemuse; Et la sœur de Colin, Cécile, au bord de l'eau Entre ses doigts légers agitant son fuseau; Le curé qui la lorgne en disant son bréviaire; Le léger pont de bois sur Tétroite rivière; Le pêcheur et la ligne, et le petit poisson Qui se débat dans -l'onde et pend à l'hameçon.

Texcellent Tableau de la Littérature, mais le poète satirique, mais l'auteur aigri par les jalouses clameurs de ses ennemis, qui a pn tracer une diatribe aussi injuste et aussi d^espëeante pour la gloire de notre littërature. {Note de V Éditeur.)

i86 ESSAI SUR LES ARTS.

De ses yers descriptifs la pituite incurable L'étouffé; et les journaux, que sans cesse il accable. Par lui seul inondés, s'écroulent sous le faix De sa fécondité qui ne tarit jamais.

Chaque fragment chez lui menace d'un volume; Dans les torrens glaces qui tombent de sa plume 11 nage, en prédisant son immortalité, Que le lecteur transi prend pour l'éternité.

Si je blâme avec vous des abus insipides,

Je reconnais vos droits, ô doctes Piérides !

Votre art est tout-puissant : son vol audacieux

Franchit en un clin d'ceil et les tems et les lieux.

Quel que soit le travail d'un statuaire habile.

En paraissant ému le marbre est immobile;

Sans rompre l'unité, le plus savant pinceau

Ne peint pas deux moments dans un même tableau;

Mais, pareille aux coursiers du dieu de la lumière.

L'agile Poésie, en sa libre carrière,

Va, vient, descend, remonte, et, sans cesse courant^

Présente à chaque vers un tableau différent

L'habitant le plus beau de la cour immortelle.

Le dieu de tous les arts , et leur brillant modèle :

Voilà ce que j'admire en ce noble Apollon

Qui doit du Relvédère éterniser le nom.

Raphaël , près du dieu , s'élançant au Parnasse ,

Unissant comme lui la noblesse à la grâce.

Au milieu des neuf Sœurs sait le peindre inspiré^

Ceint du laurier chéri , tenant Farchet sacré , Dictant les vers divins d'Homère et de Virgile. Voyez-le maintenant dans le chantre d'Achille: Un Pontife a des rois essuyé le dédain; Il invoque Apollon: le Dieu, son arc eo main, S'élance; et sur son dos ses flèches qui frémissent Au sein du carquois d'or sourdement retentissent. Prolongeant sur ses pas cet homicide bruit, D'un nuage entouré, tel que la sombre nuit. Il marche; et, tout-à-coup entr'ouvrant le nuage, A l'aspect des vaisseaux s'assied près du rivage; Là, sur le champ des Grecs son arc est dirigé; Un trait vole en sifflant: le Pontife est vengé.

Ne faisons point des arts un burlesque mélange. Armés de leur ciseau, Puget et Michel- Ange N'ont pas , à la peinture enviant sa couleur. Du marbre de Paros fait mentir la blancheur. Le stucateur, charmé d'une ignoble imposture. Pense, en outrageant l'art, imiter la nature; Mais quand, un livre en main, son abbé, bien poudré. En calotte luisante, en habit mordoré; Son feune en escarpin , sa nymphe court vêtue; Sa Chinoise aux yeux bleus, à la tête pointue. D'un cabaret obscur font le digne ornement. Ou, dans quelque faubourg, vont parer tristement Les coins symétrisés d'un parterre gothique; Vous, Puget! Michel-Ange! à coté de l'antique,

j88 essai sur les ARTS.

Vous décorez des rois les palais enchantés; Vos monumens pompeux illustrent les cités; Des sages, des héros, les sublimes imag^ Par vous de l'avenir obtiendront les hommages; Et Ton court invoquer dans les temples divins Des habitans du ciel qui sortent de vos mains. Mais, où Ion peut surtout distinguer les limites Qua des arts différens la nature a prescrites. C'est quand le même objet par eux est imité. Nos yeux contemplent-ils cette divinité Que du marbre amolli fit naître Praxitèle; C'est peu de reconnaître une jeune immortelle; Nous disons : C'est Vénus. Tout mérite le prix Que sur les monts de Crète elle obtint de Paris : Sa nudité pudique , et sa beauté touchante , De ses bras arrondis la souplesse élégante. De ses traits doux et fins l'ensemble séducteur. Et les contours moelleux dé ce corps enchanteur. En voyant la déesse, on sent que sur ses traces L'enfant ailé voltige, accompagné des Grâces. Titien, sur la toile, ose-t-il à son tour Offrir à nos regards la mère de l'Amour; Aux formes de l'antique il sera loin d'atteindre; Mais il a des pinceaux; c'est Vénus cpi'il va peindre. Il rendra de son teint la fraîcheur et l'éclat; On verra de sa peau le tissu délicat; Sa blonde chevelure, en longs anneaux flottante ; Du plaisir partagé la promesse et l'attente

Sur sa bouche de rose , en l'azur de ses yeux , Doux comme les rayons d'un jour délicieux; Ce regard plein de flamme, et tendrement humide, Qui rendait auprès d'elle Adonis moins timide, Quand, des mêmes désirs se laissant enivrer, Dans les forêts de Gnide ils allaient s'égarer.

Ici, dans un tableau qu'Homère nous présente. Combien nous admirons sa touché séduisante! De quels traits il sait peindre à l'esprit enchanté Le pouvoir absolu qu'exerce la beauté ! C'est Junon, de Vénus c'est la rivale altière. Qui près d'elle aujourd'hui descend à la prière: Pour séduire un époux , elle emprunte à Vénus Des attraits que jadis elle avait méconnus. A vanter leur puissance elle-même s'empresse: ce O Vénus! prête-moi, dit la fière déesse, tf Ce charme dont l'empire, assurant tes autels, «Te soumet à-la-fois les dieux et les mortels; » Vénus, ainsi flattée, en soiu'iant s'incline. Détache mollement sa ceinture divine , S'en dépouille, et la prête à la reine des cieux. Dans les plis ondoyans du tissu précieux , Sont cachés les désirs, la grâce inexprimable. Tout ce qui fait aimer, tout ce qui rend aimable. Les refus caressans dont l'attrait est vainqueur , Et les doux entretiens qui sont maîtres du cœur. O premier des beaux-arts, céleste Poésie!

Vrai langage des Dieux , tes chants sont l'ambroisie! Rendras-tu , Praxitèle, un si charmant <^et? N(m: ton art s'épouvante, et ton ciseau se tait. Viens, saisis, Titien, ta palette ma^ue; Plnends ton pinceau moelleux , éloquent, énergique; Aux tissus les plus fins, aux plus beaux omemens. Unis réclat de For, le feu des diamans; Tes eflforts seront vains; et jamais la Peinture Ne pourra de Vénus égaler la ceinture.

Le poète à son tour doit savoir éviter Des effets que le peintre a le don d'imiter. Ah! pour mêler deux arts, une ignorante audace Invoquerait en vain l'autorité 4'Horace : Horace les compare, et ne lies confond pas. Je dirai leurs rapports; mais allons pas à pas; Et que des lois du goût le goût soit Finterprète. Oui , le poète est peintre, et le peintre est poète. Corneille, dans ses vers, nous peint de grands tableaux; Et Poussin, pense, écrit, parle avec ses pinceaux. Pour traiter cependant les sujets qu'ib choisissent. Aux moyens de leur art tous deux s'assujettissent; Le chemin seul diffère, et tous deux vont au but Poussin, qui parle aux yeux, ne peint pas Qu'il mouniil Du théâtre français le fondateur sublime , Créant la tragédie et non la pantomime. Laisse obtenir en foule au peuple des auteurs Des succès réclamés par les décorateurs.

Ainsi que Melpomène, on voit la Muse éjHque Employer du discours la forme dramatique. Voulant frapper les yeux bien moins que les esprits, Melpomène à sa sœur emprimle les récits: Pharnace, Xipharès, les Romains, Mithridate, Combattent devant moi lorsque j'écoute Arbate; Par des vers enchanteurs, Théramène, en [deurant. Me fait voir, suivre ^ entendre, Hippolyte expirant; Isménie à l'autel me montre Polipbonte Immolé par Égiste aux mânes de Cresphonte; Ulysse en traits de feu me peint les Idngis débats Excités et calmés à la voix de Calchas. Quand la satiété des chefs-d'œuvre sans nombre A l'éclat de nos arts mêlait déjà quelque ombre, Qn n'a pas craint d'offrir au public assemblé Aux yeux dlphigénie Agamemnon voilé; Et tous les Grecs luttant contre le seul Achille; Et le sanglant couteau dans les mains d'Ériphyle; Mais, juste cette fois^ le public a vengé La raison méconnue et Racine outragé.

Quels objets montre aux yeux l'art savant du théâtre?

Teinte du sang d'un fils , l'horrible Cléopâtre

Epuise en sa fureur le vase empoisonné

Qu'au second de ses fils elle avait destiné;

Des trésors de David exigeant ce qui reste,

Athalie est conduite en un piège funeste ,

Et , dans les murs du temple admise sans soldats ,

Voit avec la veDgeaoce apparaître Joas; D'un vieillard éploré la voix inattendue Arrache le poignard à Mérope éperdue, Qui va tuer son fils en voulant le venger; Par un injuste arrêt se laissant égorger, PourTancrède banni, la tendre Aménaïde, A la honte, au trépas porte une âme intrépide; , Tancrède , qui parait quand die est sans secours , Se croit trahi par elle , et combat pour ses jours. Le Génie, en traçant ces peintures habiles, Atteint, sans les franchir, des bornes difficiles. Qu'égaré loin du but , de feux pas en foux pas , Un vulgaire talent franchit et n'atteint pas.

Mais, lorsqulphigénie a reconnu son frère,

N*a-t-on pas de Diane apaisé la colère?

Et son temple est-il fait pour de sanglans combats?

Se glissant sain et sauf à travers les soldats ,

Se peut-il que Lyncée ait eu l'adresse extrême

D'escamoter le fer levé sur ce qu'il aime?

Que Tell avec les siens soit libre et triomphant;

Mais à quoi bon la flèche, et ta pomme, et l'enfant?

Pour secourir Bayard fiiut-il tant de cohortes?

Accourant, s'agitant, forçant toutes les portes.

Sur les rives du Gange un général françab '

Alliuion à la tragédie de Lemière, intitula : la fleuve du IHatabar.

CHANT PREMIER. igS

Devrait-il d'un bûcher tolérer les apprêts. Pour venir un peu tard, lentement magnanime, Du milieu de la flamme enlever la victime ? Auteurs, qui recherchez, pour séduire nos yeux. D'un stérile appareil l'éclat fastidieux ! Melpomène a besoin d'effets plus énergiques; Étalez à grands frais vos parades tragiques Sur ce brillant théâtre, aujourd'hui profané. Où Franconi succède à Quinault détrôné'.

Un défaut puéril, en dépit du poète,

Vient gâter quelquefois la pièce la mieux faite.

Quand un peintre moderne, un antique sculpteur.

Mal à propos inspire ou l'actrice ou l'acteur.

O vous! qui nous ofirez une toile vivante

Des héros que la scène à nos regards présente,

Pourquoi disputez-vous aux acteurs des tréteaux

Le soin de copier d'immobiles tableaux?

On ne vit pas Clairon, par une oisive étude.

De la Diane antique affecter l'attitude;

Et Lekain retraçait aux spectateurs émus

Vendôme, Achille, Œdipe, et non TAntinoûs.

D'autres ont cru mieux faire ; et le théâtre en France

A des arts du dessin trop senti l'influence;

I. Ce trait de satire est évidemment dirige contre l'opëra de Trajan, où les chevaux de Franconi ont en effet joué un rôle.

OEavres posthnmes. II . I <^

ic)4 ESSAI SLR LES ARTS.

Mais par eox à son toar le théâtre imité Énerve leur vigueur, corrompt leur pureté. Tantôt la toile indique et rend mal une scène; Tantôt le peintre assiste aux jeux de Melpomène, Et , des acteurs en vogue étudiant les traits , Dans ses tableaux d'histoire esquisse leurs portraits. Je reconnais le port, l'œil, le maintien, le geste: Oreste n'est point là ; c'est Talma dans Oreste. Peintre heureux de Sextus % retrempez tos pinceaux Aux sources d'Hippocrène, en ces fertiles eaux Où les arts inventeurs vont puiser le génief Et remontez eucor sur les monts d'Aonie!

Sans un débit heureux, dans la chaire, au sénat. Un orateur habile (^tiendrait peu d'édat. Tel que l'acteur tragique, ii s'émeut, il déclame; Dans sa voix, dans son geste , il &it passer son âme ; Mais il a d'autres tons, comme un autre pouvoir; Et Polus, illustré par le don d'émouvoir. N'allumait pourtant pas au théâtre d'Athènes Les foudres éclatans que lançait Démosthènes. Dans Rome, Cicéron, qui vanta Roscius Déclamant les vers lourds de l'antique Ennius, D'accens plus solennels armait son éloquence Pour confondre le crime et sauver l'innocence.

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