Voyez le tome I des Œuvres posthumes
efforts de l'usurpation qui renchaine et la tue forme un intéressant contraste entre le vice et la vertu , dont Chénier voulut montrer la lutte déplorable. Dans ce dessein^ quel sujet mieux choisi que le sien? Où le mieux placer qu'à Rome et qu'à la cour du plus perfide empereur ? Le seul nom des Romains semble personnifier la Liberté tout entière; le seul nom de Tibère est devenu celui de la tyrannie même. Son insidieuse physionomie, profondément burinée par le plus pénétrant des historiens, animera ses traits affreux à côté de celle de l'adulation vivante dans Séjan , ambitieux et servile exécuteur de ses attentats contre la gloire publique, immolée dans la personne de Germanîcus. Tel est le fonds de la pièce dont nous allons développer les formes.
Suivons la trace de ce beau plan. La scène s'ouvre par l'entretien de Pison avec son fils Cnéius, à qui ce sénateur demande si l'arrivée d'Agrippine a précédé son retour dans Rome, et si déjà cette illustre veuve de Germanicus, mort dans la Syrie au milieu de son camp, a porté son accusation contre les auteurs du trépas de son époux :
Que disent l'Empereur et sa mère Livie? Séjan même avec eux menace-t-il ma vie ; £t de Germanicus tous les persécuteurs De son ombre aujourd'hui sont-ils les protecteurs ? Acte I, ftcène i, page a5, vers a5o et suiv.
lîi ANALYSE RAISONNÉE
Ces mots exposent Faction. Bientôt on s'aperçoit que Pison , complice soupçonné d'un infâme coup-d'État, craint que l'Empereur ne le sacrifie à la vengeance d' Agrippine , pour détruire , en le perdant, le témoin du forfait qu'il l'a chargé de commettre. Les discours de Cnéius signalent les espérances que le peuple romain avait conçues du héros dont il pleure la perte. Les réponses de Pison expliquent la progression de son asservissement personnel, qui commença sous Auguste, dont il fut le courtisan , et qui continua sous le règne suivant.
Son successeur Tibère, en ce même palais , Me retint, m'opprima sous d'horribles bienfaits. Là, du nouveau tyran j'ai connu l'âme altière ; J'ai vu les chevaliers, le sénat, Rome entière , Tout l'empire, à l'envi se faisant acheter. Briguer la servitude, et s'y précipiter.
Ibîd. ibui.j page 353, vers i6 et saiv.
On retrouve dans ce dernier vers l'expression de Tacite, dont l'auteur rappelle encore le style énergique, en retraçant les funérailles de Junie.
Entre tous les héros qui, présens à nos yeux. Provoquaient la douleur et la reconnaissance , Brutus et Cassius brillaient par leur absence.
Ibid. ibuL , page a 54 , vers aa et suiv.
La suite des confidences du père et du fils conduit le premier à l'aveu de la honte qui l'accable, et qui lui ravit tout espoir de s'en relever.
DU THÉÂTRE DE CHÉNIER. i3
Dût un jour la liberté renaître.
Je n'en jouirai plus : j*ai fléchi sous un maître ! A vivre en le servant je me suis condamné, Soumis au bras d'airain qui me tient enchaîné.
Ihid, ibid.y page itSSy vers 7.
Remarquons premièrement la simplicité de cette exposition , et le rang des personnages par lesquels elle est faite. On y voit soudain que tout le peuple assujetti ne peut plus résister à l'injustice, puisqu'un noble sénateur qui parle ne saurait plus lui-même s'en affranchir; que, néanmoins, ce peuple dans les fers intimide encore ses oppresseurs, en réclamant ses droits, et en exprimant son amour pour un chef qu'il croit citoyen; tandis qu'un Grand , dont la race remonte à Numa ; tandis qu'un descendant des Caipurniens s'est ignominieusement rangé dans la foule des instrumens d'une grandeur inique. L'esclavage général peutil se manifester mieux que par l'empressement des anciennes familles à briguer un joug détesté de tous ceux qui reçoivent d'elles, non les exemples de fierté qu'ils en attendent , mais ceux d'une bassesse qui les confond?
Bientôt parait Tibère, tyran de l'empire, suivi de Séjan, tyran de sa cour : leur inséparable présence les caractérise tous deux. Le sombre ministre alarme la sécurité de son maître au récit pompeux du retour d'Agrippine, entraînant par-
i4 ANALYSE RAISONNÉE
tout sur son passage Timmense concours des adorateurs du guerrier dont elle montre les trois enfans en pleurs sur son char , et dont elle porte Turne sur ses genoux. Les beaux vers de ce récit sont conformes à l'élégance des quatre que je vais citer.
Elle entre: son cortège est bientôt Rome entière; £t l'ombre du héros , près d'une épouse altière , Semble , se réveillant sous l'airain sépulcral , S'enorgueillir encor de ce deuil triomphal.
ihid. , scène m , page a58, vers 1 1 et stiiv.
Chaque trait porte un coup dans l'esprit de Tibère, qui témoigne une douleur étudiée, et qui, demeuré seul avec son confident, et ne se relâchant qu'avec lui de sa contrainte, dévoile sa terreur en prononçant ce vers notable :
Germanicus est mort, mais non sa renommée.
/^<V. , scèue XV, page a6o, vers 8.
Paroles caractéristiques des tyrans ; car il ne suffit pas à leur jalousie prévoyante d'éteindre la vie d'un rival futur, s'ils n'en peuvent souiller ou étouffer la gloire. Celui-ci , non content de s'être immolé son concurrent , porte envie à son ombre, et Le poursuit jusque dans la tombe. Il redoute ce que Tacite nommait dicacitas plebis. Rome va murmurer, dit-il:
fille brigue sa honte, et sa honte l'irrite.
iM,ihUl,y page a6o, vers 34.
DU THEATRE DE CHENIER. i5
Incapable de remords, mais toujours susceptible d'effroi, l'inquiétude qui le condamne à se soustraire aux regards publics est parfaitement exprimée :
Rome y par ses clameurs , même par sou silence ,
De mes secrets périls m'avertit chaque jour,
Et loin de tous les yeux me bannit dans ma cour.
Ihid. ihitL, page a6i, vers 7 et siiiv.
Son supplice va s'accroître au milieu du sénat convoqué dans son palais, où la fière Agrippine, accompagnée de tous ses enfans , étale la solennité de sa douleur, mêlée de ressentiment : douleur non-seulement plaintive, mais accusatrice; douleur qui n'éclate pas tant par les larmes que par les menaces, et dont les lamentations fastueuses, ou sont r^étés les héroïques discours de son époux , ont moins pour objet d'attendrir les cœurs sur son veuvage que de susciter les arrêts ven* geurs de la justice. Son désespoir dénonce Pison. Il tente de se disculper : elle lui montre la cendre de Germanicus; elle interpelle ses mânes contre Pison , qui s'écrie :
Tibère , en tendez-vous ?