SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE
Sétnce du x5 brumaire an II ( 5 noTcmhre 1793 , vieux style).
Citoyens,
Vous cherchez, au milieu des orages révolu* tionnaires, les moyens de rendre le calme à la République; et, sans doute, le moyen le plus efficace est d'organiser l'Instruction , premier besoin de l'homme en société , première dette de la société envers ses membres. Quel est notre devoir, en organisant l'Instruction? c'est de former des Républicains; c'est encore de former des Français, de faire adopter à la Nation une physionomie qui lui soit propre et particulière ; c'est enfin de songer à l'importance, à l'étendue, à la situation géographique de la France, à son influence sur l'Europe et sur le Monde, à l'intérêt puissant qui lui commande de perfectionner la raison publi-
que, et d'accélérer les progrès de l'esprit hu^ main.
Mais, au moment. Citoyens, où nous allons nous engager dans cette vaste et belle carrière, il faut marcher avec méthode. Il est nécessaire que chacun de nous se rende à lui-même un compte fidèle et précis de tout ce qui doit concourir à former l'établissement de llnstruction publique; il est important de ne pas prendre une idée isolée pour un plan, ou les diverses parties d'un système complet pour des systèmes différens. Nous ne devons pas plus bâtir à la fois toutes les parties de l'édifice; il faut bien nous garder de discuter simultanément des questions délicates qui sont liées par un ordre successif, que la nature même des choses nous indique d'une manière évidente.
Il est aisé de distinguer dans llnstruction publique, quand on veut en saisir l'ensemble et ne pas confondre toutes les idées, trois parties qui concourent également à former l'homme en société : je veux dire la partie de l'enseignement, la partie morale , et la partie physique. La première développe les facultés intellectuelles. Aussi vaste que l'esprit humain, dont elle offre l'état de situation, elle: recule chaque jour ses limites, et fait par lui de nouvelles conquêtes ; elle embrasse tout ce qui peut se réduire en théorie. La se-
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conde s'occupe , pour ainsi dire , de réducatîon du cœur; renseignement n'est pas de son ressort. On enseigne les métiers, les sciences, les arts; mais les mœurs et la vertu s'inspirent. La troisième , appelée Gymnastique dans les républiques de la Grèce, comprend tous les exercices qui peuvent entretenir et augmenter la force ou h souplesse du corps.
C'est sous ce triple rapport, donné par l'essence de l'espèce humaine , que doit être considérée tlnstruction publique. Tavoue, Citoyens, qoe je ti'ai pas été médiocrement surpris d*entendre quelques orateurs reprocher dans Cette tri' bune à ceux qiû ont déjà parlé sur cette inatière de ne vous avoir pas encore proposé nn système complet d'Instraction publique. Il est des hômmé^ qui ne trouvent jamais im sujet vaste , par la raison qu'ils n'embrassent jamais qu'une très-petite partie de la matière , et qu'ils prennent cette petite partie pour l'ouvrage entier. Une seule ob-^ servation peut suffire à ceux qui voudront con-^ cevoir l'étendue de l'institution dont il s'agit. Le^ philosophes qui ont consacré leurs travaux ai^ perfectionnement de l'Instruction, et, cettéSy il n'est pas d'étude plus digne des méditations phi^ losophiques, se sont tous circonscrits dans de^ bornes rigoureuses et resserrées. Aucun écrivaiim célèbre, chez aucune nation, n'a pu donner une
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théorie complète de llnstruction publique ; jugez cependant combien quelques hommes rassemblés , guidés souvent par des principes contraires^ travaillant à la hâte, forcés de calculer la résistance des préjugés et des passions, ont de désavantage, comparés au philosophe isolé, appliquant à un seul objet son immense loisir, ne craignant de blesser que la vérité, ne calculant aucun obstacle, et^ dans le silence du cabinet, imprimant à ses travaux cette maturité, cette précision, cette cohérence intime et profonde , qui caractérisent les idées d'une seule tête, quand elle est fortement organisée.
Ajoutez que, dans cette partie, aucun législateur, aucun peuple, ne nous a laissé des modèles que puisse adopter la République française. Je ne vous parlerai même pas des nations modernes, trop éloignées sur ce point des lois de la Nature : toutes ont négligé d'élever sur les fondemens de la Liberté l'édifice de llnstruction publique. Quant aux anciens législateurs qui se sont principalement occupés de l'Éducation, le législateur des Cretois, par exemple, et celui des Spartiates, je ne sais pourquoi l'on nous cite encore si souvent leurs institutions. Je veux croire un moment qu'elles étaient convenables à leur nation et à leur siècle : c'est précisément pour cela qu'elles ne nous conviennent pas. Elles nous sont absolu-
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ment inapplicables, je ne dis pas seulement par la . différence des mœurs et des localités, mais, pour tout comprendre dans une même idée , par cette inégalitéprodigieused'expérience,de moyens, de connaissances positives, qui existent dans les sociétés anciennes et les sociétés modernes , et qui les séparent autant que la Nature a séparé dans les individus les proportions débiles de l'enfance et la vigueur de l'âge mûr.
Il est donc nécessaire de créer et non de compiler, d'inventer et non de se souvenir. Après avoir jeté un coup-d'œil général sur toutes les parties de l'Instruction, il faut organiser tour-àtour chacune de ses parties. Cette organisation est véritablement la chose importante et pénible, puisque alors les difficultés d'exécution se présentent en foule, avec les détails imprévus qui se multiplient sans cesse. Si l'on veut tout embrasser à la fois, chaque partie sera incomplète et tronquée; si, dans une matière de cette importance , on veut faire des lois avec la même impétuosité que nos soldats prennent des villes, on fera des lois provisoires, et qui s'évanouiront bientôt devant la Raison publique. Une organisation provisoire est presque toujours la désorganisation continuée. Rien n'est donc plus essentiel, en traitant de l'Instruction, que de savoir procéder dans un ordre philosophique , que d'assu-
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jétiT ses travaux à une marche analytique et raisonnée. Le charap que l'imagination rapide parcourt et dévore en un moment parait s'étendre chaque jour devant la Raison, qui marche à pas lents , mais dont les pas s'impriment dans la terre, et laissent des vestiges immortels.
Le torrent révolutionnaire avait entraîné dans son cours une foule d'abus consacrés par le des^ potisme; mais l'oubli de l'Assemblée constituante, ou je ne sais quelle fatalité, l'a empêchée, dans les jours de sa force et de son génie, de jeter sur l'Éducation un coup-d'œil régénérateur, et d'y porter la cognée de la réforme. C'est dans sa décrépitude qu'elle accorda quelques séances à la lecture d'un plan sur cette vaste matière; mais alors l'Assemblée constituante n'avait plus ni assez de tems , ni assez de vigueur pour discuter, encore moins pour corriger ou pour refondre ce système, mieux présenté que combiné, et plus éclatant que solide. Ainsi , la génération qui s'avance, la nation future qui doit un jour consolider toutes les parties de l'édifice révolutionnaire, restait livrée à des instituteurs vieillis dans les préjugés du royalisme et de la superstition.
Par une contradiction ridicule et désastreuse , des prêtres dirigeaient encore l'éducation des en- £ins chez un peuple dont les plus grands efforts avaient à peine suffi pour renverser l'empire des
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prêtres; et, tandis que les Représen tans de la Nation sapaient de tous côtés les préjugés qui servaient de fondemens aux différentes usurpations, ils en laissaient perpétuer le germe au milieu de ces collèges qui restaient immobiles dans récroulement successif de tous les anciens établissemens. Quelle était donc votre pensée , premiers législateurs de la France, en négligeant llnstruction, cette constitution des mœurs, plus importante, j'ose le dire, que la Ck>nstitution même des lois? Vous flattiez-vous d'avoir imprimé à votre incohérent ouvrage une sagesse assez puissante, une force assez magique pour changer en hommes nouveaux des instituteurs que vous laissiez dépositaires de la destinée nationale , puisqu'ils for^ maient ceux que la Nature appelle à nous succéder, puisqu'ils mettaient d'ensemble, pour ainsi dire, les élémens de la postérité? Espériez -vous qu'ils recommenceraient à apprendre , après avoir enseigné si long-tems; qu'ils abandonneraient tout à coup leur esprit d'imitation , la routine de leurs livres, de leur méthode d'enseignement, leurs passions, leur fanatisme? Ou bien, espériez-vous que vos enfans et ceux de vos concitoyens deviendraient d'habiles défenseurs de la Patrie, en étudiant exclusivement, pendant plu* sieurs années, la langue de l'ancienne Rome, et les rêveries inintelligibles de la superstition de Rome moderne.
Non , sans doute , vous n y comptiez pas. Eh ! qui ne sait combien ces illustres écrivains qui ont mûri la raison publique^ ces véritables instituteurs des peuples, ont consacré de travaux, sacrifié de veilles, essuyé de dégoûts et de persécutions; combien il leur a fallu d'amour du bien, de patience et de courage, pour débarrasser insensiblement l'esprit humain d'une partie des langes impurs dont il était naguère enveloppé? Qui d'entre nous. Citoyens, n'a pas été forcé, au sortir des écoles publiques , de recommencer son éducation, de devenir son propre instituteur, de lutter long-tems et sans cesse contre la tyrannie des premières impressions, et de se reconquérir lui-même , malgré la résistance des préjugés qui avaient usurpé toutes les facultés de son âme? Eh bien! si c'est là une longue et pénible étude, épai^gnez à vos enfans des travaux dont Iç succès est incertain ; arraches; les fils de la République au joug de )a théocratie qui pèse encore sur eux. Vous avez réformé les instituteurs, et le mode de leur nomination, et le mode d'enseignement, et 1^ choix des études; ne perdez pas un in3tant pour mettre en activité les écoles primaires. Examinez avec attention s'il n'est, pas convenable d'y joindre quelques instituts dans les grandes Comr munes. Voilà les premiers fondemens de l'Instruction; c'est par là qu'il faut commencer; et ne
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voyez-vous pas que, les établissemens une fois organisés dans des principes républicains et philosophiques, les diverses institutions^, soit morales, soit physiques, qui ne font pas essentiellement partie de l'enseignement, viendront, comme autant de rameaux, se réunir à ce tronc vigoureux, dont vous aurez planté les racines fécondes.
Je vais maintenant jeter un coup-d'œil rapide sur l'éducation physique, et parcourir, ou plutôt montrer du doigt les différentes institutions qu'elle embrasse. Il ne s'agit pas encore d'élever le monument , mais de ranger ensemble et de numéroter les pierres principales qui doivent servir k sa construction. Ici, comme dans la partie de l'enseignement, il faut travailler avec ses idées et non pas avec celles d'autrui ; il faut étudier les hommes et les choses, les tems et les lieux, la Nature, immuable dans ses principes, mais toujours variée dans ses résultats; et peut-être, alors, sera-t-on moins empressé de nous présenter des romans politiques, faiblement échafaudés d'après la république de Platon, ou d'après les romans historiques composés sur T^acédémone.
La première chose qui se présente à l'esprit en traitant de l'éducation morale, c'est rétablissement des fêtes nationales '. C'est là que l'imagi-
1 . Fojrez plus bas le Rapport sur la fête des victoires et celui sur les fêtes décadaires. {Note de l'Éditeur.)
nation doit déployer ses inépuisables trésors, qu elle doit éveiller dans l'âme des citoyens toutes les sensations libérales, toutes les passions généreuses et républicaines. Je me rendrai maître du désir qui me porte à traiter avec étendue cette matière, dont je me suis spécialement occupé; quelque jour je remonterai dans la tribune, pour proposer une organisation complète des fêtes nationales. En attendant , je ne grossirai pas l'espace qu'elles doivent occuper dans cette espèce de discours préliminaire, où toutes les parties de l'Éducation nationale jsont considérées en perspective et dessinées en raccourci. La Liberté sera l'âme de nos fêtes publiques : elles n'existeront que pour elle et par elle. L'Architecture élevant son temple; la Peinture et la Sculpture retraçant à l'envi son image; l'Éloquence célébrant ses héros; la Poésie chantant ses louanges; la Musique lui soumettant les cœurs par une harmonie fière et touchante; la Danse égayant ses triomphes; les hymnes, les cérémonies, les emblèmes, vaiîés selon les différentes fêtes, mais toujours animés de son génie; tous les âges prosternés devant sa statue ; tous les arts, agrandis et sanctifiés par elle, s'unissant pour la faire chérir : tels sont les matériaux qui s'offriront |px législateurs, quand il s'agira d'organiser les fêtes du Peuple; tels sont les élémens auxquels la Convention nationale doit imprimer
OEnvret Anciennes. V. Q
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le mouveifjnent et la vie. Il ne suffira point alors, Citoyens , d'établir la fête de l'Enfance et celle de l'Adolescence , ainsi qu'on vous l'a proposé ; des idées plus élevées et plus étenduies se présenteront à vous : il faudra semer l'année de grands souvenirs, composer de l'ensemble de nos fêtes civiques une histoire annuelle et commémorative de la Révolution française. Sans doute, il ne sera point question de faire repasser annuellement sous nos yeux l'image des événemens rapides, mais sans caractère , qui appartiennent à toute révolution ; mais il faudra consacrer dans l'avenir les époques immortelles où les différentes tjnn» nies se sont écroulées devant le souffle national, et les grands pas de la Raison, qui firandûssent TEurope , et vont frapper les bornes du noonde. Enfin, libres de préjugés, et dignes de représen* ter la Nation française, vous saurez fonder sur les débris des superstitions détrônées la seule re^ ligion universelle qui apporte la paix et non le glai>-e« qui fait des citoyens et non des sujets, des frères et non des ennemis; qui na ni sectes, m mvstm^s, dont le seul dogme est rÉgalité, dont les lois sont les oracles « dont les magistrats sont les pimtifes, et qui ne fciit brûler Tencens de la gramie lamille que de\'ant lautel de la Patrie, mère et divinité commune.
Après les l^es nationales « ou conjointement
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avec elles, viennent les récompenses que le Peuple doit consacrer aux vertus utiles et au génie bienfaiteur des hommes- On sent bien qu'il n'est pas ici question de ces encouragemens, de ces indemnités pécuniaires , que l'Etat peut accorder, sous le titre de pension ou de gratification, soit aux fonctionnaires publics recommandables par de longs services, soit aux braves citoyens qui ont versé leur sang pour la Liberté , soit aux citoyens laborieux dont les veilles ont servi la Patrie , et qui réclament sa bienfaisance : ces importans objets n'ont qu'un rapport indirect avec l'Instruction publique. On conçoit qu'il est encore moins question de ces ridicules prix décernés par des académies à quelques poèmes médiocres, sur les sujets les plus futiles, ou à de longs éloges de personnages illustres que personne ne blâme : vous avez renversé les académies, et dissipé la fausse instruction qu'y répandaient le savoir sans philosophie , et le belnesprit sans idées. L'objet dont il s'agit uniquement ici est un de ceux qui doivent le plus intéresser une république naisisante, si elle veut s'appuyer sur des fondemens solides: j'entends parler de cet hommage public rendu par le Peuple aux choses extraordinaires dans un genre utile. Un peuple qui sait honorer ce qui est ^rand ne manque jamais de grandes actions, n^. de grands hommes.
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La nature et le mode des récompenses ne servent pas médiocrement à distinguer les nations libres des troupeaux d'esclaves. Laissons les trésors aux tyrans ; la gloire est la monnaie des républiques. Cette pensée que j'ai déjà énoncée dans la tribune , lorsque , au nom de vos comités d'instruction publique et de la guerre , je réclamais la coiu'onne civique en faveur de Labretêche', cette pensée seule renferme , selon mon opinion , toute la théorie des récompenses nationales. Sans doute, il ne faut pas entendre par la gloire ces petites jouissances de Tamour-propre, cet honneur que Montesquieu appelle le fondement des monarchies. Quand les rois , qui achetaient des esclaves avec le sang du peuple , après avoir épuisé leurs monceaux d'or, distribuaient aux hommes qui restaient à corrompre cette foule ridicule de titres et de cordons, c'était l'orgueil d'un seul qui caressait la vanité de plusieurs. La gloire n'était point dans ces mascarades : elle est dans la feuille de chêne décernée par le Peuple au citoyen qui a bien mérité de la Patrie. La gloire ne peut être où n'est pas l'utilité publique : la gloire est inséparable de la vertu. Chez des républicains, amour de la Patrie, gloire, vertu, sont trois mots qui représentent une même idée.