‹ Œuvres completes de M.J. ChenierChapitre 32 sur 98 · AUX SAVANS ET AUX AKTISTES · texte numérisé non relu

AUX SAVANS ET AUX AKTISTES

Séance du 14 nivôse an m ( 3 janvier 1795, vieux style).

Citôyens-Représentans,

Vous avez jeté un coup-d'œil sur les sciences et sur les arts; vous avez vu la République, long-tems dominée par d'ambitieux ignorans , tomber peu à peu dans une honteuse barbarie, qui bientôt eût ressuscité l'ancien despotisme; et vous avez dit: cet opprobre ne subsistera plus ; la Nation française sera libre et éclairée; l'oligarchie de l'absqrdité verra briser son sceptre sanglant; les belleslettres reprendront leur éclat; les arts consolateurs relèveront leur tête chancelante : car on sert sou pays en l'éclairant. Les hommes qui font faire un pas à la raison publique sont aussi les défenseurs de la Patrie.

OKovres anciennes. V.' 12

Déjà, depuis long-tems, vous aviez destiné une somme de trois cent mille livres aux hommes la*^ borieux et sans fortune qui cultivent ces arts utiles que l'oi^eil appelait métiers; mais vous avez senti que les sciences sublimes , que les arts fondés sur le beau idéal , et dont Tobjet est l'imitation d'une nature d'élite , avaient aussi besoin d'encouragement, et ne devaient point inspirer moins d'intérêt aux législateurs d'une grande so^ ciété civile. En conséquence, vous avez décrété, le 127 vendémiaire dernier, qu'une nouvelle somme de trois cent mille livres serait répartie entre les gens de lettres et les artistes qui méritent, par leurs talens et la situation actuelle de leur fortune, l'attention généreuse de la Convention na* tionale. Vous avez décrété que votre Comité dlnstruction publique vous présenterait l'état de cet citoyens : je viens , en son nom , remplir aujooT' d'hui vos vues bienfaisantes.

En discutant les bases de notre travail , nous avons pensé que l'inégalité d'âge , de talens et de travaux, devrait nécessairement établir quelque inégalité dans les récompenses. Du reste , n'épou* sant aucune passion individuelle, nous avons placé sur la même liste les hommes de mérite que des querelles littéraires avaient long-tems divisés.

Vous entendrez un grand nombre de noms oé-

COîîVÇ«TION NATiONALiE- 199

lèbres ; et c'est vous offrir une preuve afiSigéante du délaissement honteux où les stupides oppres^ seurs de Id République avaient condamné tout ce qui osait avoir une réputation. Quelques littérateurs moins connus ont travaillé d'une manière moins utile; d'autres , jeunes encore, donnent des espérances que le tems doit réaliiser.

Parmi ces talens de tout genre , vous trouverez les noms de trois femmes qui nous ont paru mériter, dWe manière éclatante, les regards bien^ veiUans de la Convention nationale. L'une est la célèbre Dumesnil, cet artiste octogénaiiie , dont le patriotisme égale la réputation, qui a reculé les bornes de la déclamation tragique, et dont le génie , contemporain de celui de Voltaire , embellissait ses brillans chefs-d'œuvre. La seconde , est la petite-fille de Pierre Corneille» celle-là même qui, n'ayant d'autre héritage que le nom d'un grand homme , alla trouver sur les bords du kc de Genève, dans la maison d'un autre grand homme, et l'asyle hospitaUer, et la bienfaisance respectueuse. Détenue quatoiite mois sous le règne des Vandales , elle n*a point de lit pour reposer sa tête : ce sont ses propres expressions. Voltaire n'est plus; mais la Convention nationale existe; et cette femme est la postérité de l'auteur des Horaces.

La dernière est la veuve respectable de Lemière 2

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cet homme , vraiment républicain , qui , sous le despotisme de Louis XV, osa présenter sur im théâtre , alors asservi , le fondateur de la liberté helvétique et le martyr de la liberté balave. U est mort pauvre et consumé de chagrin , lorsqu'il * vit la Révolution devenir un océan sans rive, ou plutôt une mer de sang. Nous avons été persuadés, Représentans , que vous saisiriez avec avidité cette occasion de rendre un hommage de reconnaissance à Fauteur vertueux de Bameveb et de Guillaume Tell, U n'a jamais été somllé par les bienfaits de la tyrannie ; c'est lui qui vous recommande sa veuve ; et la prière qui monte da fond de la tombe d'un iami de la Liberté se fait toujours entendre au cœur des représentans d'uk Peuple libre.

Nous avions d'abord placé sur la liste que nous devons vous présenter le célèbre Thomas Payne. Déclaré citoyen français par un décret que je m'honore d'avoir provoqué dans une pétition, vers la fin de la dernière législature ' , il fiit porté depuis à la Convention, pour y représenter le Peuple français. Un caprice des tyrans l'avait exilé, comme étranger, du sein de la Représén-

I. Voyez plus haut la pétition de Chénier à l'Assemblée nationale sur Vadmission d'étrangers aux droits de cUofens français, (Note de V Éditeur,)

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talion nationale; vous avez révoqué ce décret inhospitalier; et nous ne voyons plus en Thomas Payne un homme de génie sans fortune, mais un collègue chéri de tous les amis de Thumanité, un cosmopolite également persécuté par Pitt et . ,^ par Robespierre : époque remarquable dans la vie de ce philosophe, qui opposa les armes du senS'^ commun au glaive de la tyrannie , la sainteté des droits de l'homme au machiavélisme des politiques d'Angleterre ; et qui , par ces deux écrits immor-> tels , a bien mérité du genre humain , et consacré la Liberté dans les deux mondes.

Les derniers conspirateurs^ hommes sans talens , mais vains en proportion de leur nullité , orateurs tourmentés de la manie de l'éloquence , et sachant à peine écrire deux phrases de suite en langue française, avaient conçu une aversion mortelle contre les hommes éclairés. Ils accueillaient exclusivement, ils publiaient, aux frais de la Nation , les productions ignominieuses de quelques écrivains mercenaires, flagorneurs imbéciles de Toligarchie que l'on appelait démocratie, et plus plats encore que leurs protecteurs. Dans tous les tems y les hommes qui ont opprimé le Peuple ont persécuté la raison et le génie : Critias était jaloux de Socrate ; Denys de Syracuse , de Platon ; Néron , de Lucain et de Sénèque.

N'avons-nous pas entendu à cette tribune l'hy-

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pocrite et insolent dictateur accuser la plupart des gens de lettres de s'être déshonorés dans là Révolution? Sans doute, ils se seraient déshonoréSi si, renonçant à toutes les idées sociales; si, foulant aux pieds tous les principes fondamentaux de la politique, ils n'avaient yu la Révolution que dans un homme , et l'égalité que dans la publique servitude. Il en est, je l'avoue, mais en petit nombre, et presque tous sans moyens, il en est qui ont embrassé avec fureur l'idole expirante de la royauté : aussi, n'est-ce pas ceux-là qu'il faut excuser ; périssent tous les traîtres qui, en corrompant l'opinion, feraient servir leur plume coupable à rétablir u n roi parmi nous ! Mais ne plaçons pas au rang de ces esclaves impurs des littéra* teurs , des artistes estimables qui , dans le silence du cabinet, accoutumés, pour ainsi dire, à cour* verser avec Aristide et Caton d'Utique, avec Démosthène et Cicéron, n'ont pas admiré l'homicide austérité de Couthon, ou l'éloquence meurtrière de Saint-Just ; et qui n'ont pu reconnaître le char de la Liberté dans ce tombereau sanglant où Robespierre faisait traîner ses victimes. Marcus Brutus n'était pas un scélérat lorsque, périssant à Philippes, et voyant la victoire injuste des Triumvirs, il doutait de l'existence de la vertu, dont sa vie entière offrait le modèle.

En attendant que la voix de l'avenir se mêle à

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la vôtre pour venger les lettres avilies, les arts dégradés et abattus, il vous appartient, Représentans, de leur accorder des consolations et un appui.

Le Décret dont je viens solliciter l'exécution n'est dans la pensée de votre Comité d'Instruction publique , et j'oserai dire dans votre pensée même, qu'un prélude à des bienfidts solides et /hirables, qu'il est teros de répandre sur deshommes dont les talens honorent la Patrie. Les arts sont une propriété nationale; les encouragemens qu'ils réclament sont une dette publique. Relevez donc , rassemblez leurs débris ; et , si un gouvernement envieux leur a fait long-tems la guerre, présentez - leur le rameau d'olivier au nom de la République Française. Ne laissez pas plus long-tems les vils partisans de la royauté insulter à leur dé* cadence, et leur citer avec emphase les noms du sanguinaire Octave , du machiavéliste Léon X et de l'orgueilleux Louis XIY. Ces despotes , sans doute , ont voulu , en protégeant les sciences et les arts , se faire pardonner les fureurs des proscriptions , les crimes du pontificat et les massacres des Cévennes; mais ils n'ont laissé après eux qu'une renommée flétrie par la puissance arbitraire, et des lauriers couverts de sang.

Non , il n'est pas vrai que les lettres aient besoin de la protection d'un seul homme. Les arts

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comprimés par la tyrannie ont les proportions de Tesclavage : ils ressemblent à ces chênes rachitiques dont le feuillage pauvre et les rameaux courbés vers la terre repoussent le voyageur fatigué qui cherche un abri contre Forage. Voyez à quelle hauteur, encore inaccessible aux Nations modernes, la poésie , l'éloquence , et tous les arts d'imitation se sont élevés dans les républiques de la Grèce: à Corynthe , à Sicyone , à Syracuse , et surtout dans Athènes, dans cette cité classique et nourrice de grands hommes, où Périclès, sortant de Tatelier de Phidias, courait entendre les leçons de Socrate; où l'orateur Eschine, cité devant l'assemblée du Peuple, admirait Démosthène tonnant contre lui ; où Platon , venant d'instruire ses nombreux élèves dans les jardins d'Académus, se rendait avec eux au théâtre pour y décider entre Euripide et Sophocle, et décerner le prix du génie. Telles et plus imposantes encore doivent être un jour les destinées de la République Française. Productrice d'hommes et de choses, elle a besoin d'une immense industrie. Tous les beaux arts lui sont nécessaires : ils occupent le loisir; ils charment les chagrins; ils répandent sur la vie la somme de bonheur dont l'espèce humaine est susceptible; et tout ce qui rend heureux les hommes réunis en corps social fait essentiellement partie du domaine de la Liberté.

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Après ce Rapport, qui est souvent interrompu par les plus vi(^ applaudissemenSy Chénier propose le décret et les noms suivants :

La Convention nationale , après avoir entendu le rapport de son Comité dlnstruction publique, décrète :

ARTICLE PREMIER

En exécution du décret rendu le 27 vendémiaire dernier, la Trésorerie nationale tiendra à la disposition de la Commission executive de llnstruction publique une somme de trois cent mille livres, pour être répartie conformément à Fétat ci-joint.

Trois mille Uvres à chacun des citoyens :

Adansoic, naturaliste.

AwQUETiL , auteur de Y Esprit de la Ligue et de V Esprit de la Fronde.

BiTAUBÉ , traducteur d'Homère.

BossuT, géomètre.

Brequigicy, auteur d'écrits considérables sur l'Histoire de France.

Brisson , physicien.

Cousm, géomètre.

Corneille d'Angely, petite-fille du grand Corneille.

Cote, astronome.

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Delille, auteur de la traduction en vers des Oéorgiques.

DelillE'De-Salbs, auteur de la Philosophie de la NtOure.

Doas, auteur tragique.

DvHESMiL (citoyenne), actrice tragique.

DcTHEiL, traducteur d'Eschyle.

Gdignes, savant en littérature orientale.

Gaillard, historien.

Gakitier, historien.

HsRHAiT, de Strasbourg, naturaliste.

Jeaukat, astronome.

La HASPBf littérateur.

Lalande, astronome.

Lamarck, naturaliste.

Larcher, traducteur itHirodoU.

Lebrigand.

Ijxbrfh , poète lyrique.

Lemierre (la veuve de).

Marmoittel, littérateur.

Madduit, géomètre.

Mbssier , astronome.

MonTDCLA f auteur de V Histoire des Maàtémo' tiques.

Orbelu, de Strasbouig, biUk^iapfae.

Paussot, littérateur.

PiNORii, astronome.

PoinsiRcr-DE-SivRT, littérateur.

œNVENTION NATIONALE. 187

PouGENS , littérateur ' .

Richard, naturaliste.

Rochon , de la ci-devant académie des Sciences.

Saint -Lambert, auteur du poëme des Saisons.

TuRPiN, historien.

Yalmont de Bomare, naturaliste.

Deux mille livres à chacun des citoyens^

Andrieux, littérateur.

Beauchamp, astronome.

Beaurieu , auteur de V Élève de la Nature.

Berthelemy, peintre.

Blavet, traducteur de Smith.

Br^a, peintre.

Cailhaya, littérateur,

Cambini, musicien.

I. Le citoyen Pougens fut admis, dans la séance du 5 brumaire an in (a6 octobre 1794 ), à faire hommage à la Convention de sa traduction des Foyages de Forster; et à cette occasion Chénier prit la parole, et dit:

Représentans ,

« Le citoyen que tous voyes à la barre est intéressant, et par « ses talens et par son état. H a perdu la vue après avoir traf vaille pendant dix-huit années à un dictionnaire de la langue « française , qui sera plus complet que celui de Johnson. Je « demande que la Convention agrée l'hommage de ce citoyen , • et qu'elle charge le comité d'instruction publique de lui faire « un rapport sur le dictionnaire dont j'ai parlé, et sur les « moyens de le répandre le plus qu'if sera possible. »

Les propositions de Chénier furent adoptées, {^ffote d!r l'Éditeur. )

i88 CONVENTION NATIONALE.

CoLLiN-D'HAiiL£yiLL£ , poète comique.

D'Arnaud-Bagulard, littérateur.

DoBfERGUE, grammairieD.

DuREAU DE LA Malle , traducteuT de Tacite.

François de Neufchateau, littérateur.

FoucoN, sculpteur.

Frizieri, musicien.

GuEROULT, professeur de la ci-devant Université de Paris.

GuiLLARD, poète lyrique.

Haudimoitt (d'), musicien.

Lagretelle, auteur d'écrits politiques.

L ANGLE (de), auteur des Voyages en Espagne et en Suisse.

Lasalle ( Antoine ) , auteur de la Balance naturelle.

Lavogat, mécanicien.

Levéque , auteur de V Histoire de Russie,

Mazéas, mathématicien.

Mentelle, géographe.

Nivard, peintre.

Paricy, poète.

Pater, bibliographe.

Pelletier , ingénieur-mécanicien.

Petiot, auteur d'un Traité sur V opinion publique.

Peyrawd Beaussol, httératcur.

Philippon, auteur de V Éducation du Peuple.

Poirier, bibliographe.

Prudhon, peintre.

QuEVERDO, graveur.

Ramet, sculpteur.

Reitard, architecte.

Regnauld, peintre.

RiTiF DE LA Bretoi^ite, autcuF dc nombreux ouvrages.

RozET, bibliographe.

RouBAUD, auteur des Synonymes français.

Roussel, médecin et homme de lettres.

Senne (de), sculpteur, sourd et muet.

Saint- Ange, auteur de la traduction en vers des Métamorphoses d^ Ovide.

SiLis , professeur de la ci-devant Université de Paris.

SuvÉE, peintre.

Vernet (Carie), peintre.

ViLLERs (des), de Commune -Affranchie, auteur de plusieurs ouvrages de physique.

Quinze cents livres à chacun des citoyens y

AcHARD ( de Marseille ) , littérateur.

Albanese, musicien.

Artaud, littérateur.

AuTissiER, dessinateur à Rennes.

Bambini, musicien.

Beaulieu, auteur de plusieurs ouvrages politiques.

Brun, auteur du Triomphe des deux Mondes.

Croulet , auteur d'un poème sur la Liberté.

D'AçARQ, grammairien.

DESHAUTERA.TES , traducteur d'ouvrages orien-* taux.

Gaudiit , auteur d'un écrit contre le célibat des prêtres.

Gauthier, peintre.

Gérard, peintre.

Griffet, traducteur de plusieurs ouvrages anglais.

Lamontagne, littérateur.

Laneuvillb, peintre.

Lenoir de la Roche , auteur de plusieurs écrits révolutionnaires.

Lesuetir, sculpteur.

Liotard (de Grenoble), naturaliste.

Luge, auteur d'une tragédie de Mutins Scosvola.

Mandar (Théophile), traducteur de plusieurs ouvrages anglais.

Mariette, peintre.

Martin, sculpteur.

Mercier (Saint*Léger ) , bibliographe.

Pages, auteur de la France républicaine.

Sablet, peintre,

ViLLARs (de Grenoble), naturaliste.

ViLLER, peintre.

Les Comités dinstruction publique et des finances , réunis , sont chargés de présenter , sous deux décades, on rapport sur les pensions qu'il convient d'accorder aux gens de lettres et aux artistes dont les talens sont utiles à la République.

Divers membres font des réclamations en faveur de plusieurs savans et hommes de lettres , entre autres pour l'illustre et respectable auteur des V'oyages du Jeune Jnacharsis,

L'intention du Comité (répond Chénier) n'a point été de donner la liste des seuls hommes dignes de l'attention de la Convention nationale, mais seulement des hommes de lettres qui , par leur posi-» tion, avaient des droits plus pressans aux secours décrétés par la Convention*

Le projet de décret présenté par Chénier est adopté à l'unanimité y et la Convention ordonne l'impression de son Rapport.

iga CONVENTION NATIONALE.

DISCOURS

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