‹ Œuvres completes de M.J. ChenierChapitre 33 sur 98 · LE RAPPEL DES DÉPUTÉS MIS HORS LA LOI · texte numérisé non relu

LE RAPPEL DES DÉPUTÉS MIS HORS LA LOI

PAR LES DSCRKTS DU a8 JUIU.BT ET DU 3 OCTOULS 1793.

Séauoe du i8 ventôse an III (8 man 1793, vieux style).

ClTOTEIfS-REPRÉSENTANS,

Vous indiquer un devoir à remplir, c'est deviner vos intentions, c'est servir à-la-fois et votre gloire et la chose publique. Spectateur attentif des événemens qui ont marqué les différentes époques de la Révolution , et plus excité par mon zèle qu'arrêté par mon insuffisance , j'avais résolu de vous développer mes pensées sur l'état présent de la Patrie; mais, pressé par le Tems, qui, durant les révolutions , rend tour-à-tour ou précoce ou tardive une suite de mesures salutaires par leur essence, je n'ai d'autre but aujourd'hui, en montant à cette tribune, que d'appuyer de mon vœu , et de quelques motifs , une motion d'ordre

CONVENTION NATIONALE. igi

qui vous est déjà connue , dont Tajournement me semble injuste , dont je crois la prompte adoption nécessaire pour consommer le triomphe des principes, pour opérer enfin la réunion, plus désirée qu'obtenue jusqu'à ce jour, de tous les Repré* sentans du Peuple, de tous les Républicains; pour anéantir les factions que la persécution enfante, ou dont elle réveille les cendres; pour suivre, diriger, consolider la véritable opinion publique.

Tai dit la véritable opinion publique : je n'entends pas celle qui, poussée tour-à-tour en sens contraire, se dispute l'empire des groupes; qui insulte à la souveraineté du Peuple , en prenant des arrêtés ridicules dans un club ou dans un café; qui prétend déguiser en élans de patriotisme les cris de la démagogie sanguinaire ou de Faristocratie avide de vengeance; qui, changeant tous les jours de masque et de langage, fait donner des leçons de vertu par les assassins aux gages de Robespierre , et des leçons de républicanisme par des censeurs royaux ; je parle de cette opinion publique qui plane sur la Représentation nationale et sur la. Patrie entière; qui n'est point assujétie au thermomètre des événemens et des passions; qui casse les jugemens contemporains^ quand ils ne sont point conformes à la morale ^ qui forme la voix des siècles, et dicte les arrêts de la Postérité; qui poursuit le crime triomphant ,

Œayres anciennes. V. 1 3

et repose avec la gloire sur le tombeau de rinnocence immolée; je parle, enfin, de cette opinion publique, immuable comme la Vérité, impassible comme la Justice, étemelle comme la Nature, puissante comme le Peuple , dont elle déclare la souveraine volonté.

C'est elle qui , long-tems comprimée par la tyrannie décemvirale, immobile, et ne servant plus la Liberté que par son silence, exilée de la bouche des citoyens, bannie même de leurs regards, se réfugiait dans l'asyle des consciences; c'est elle qui, tourmentée quinze mois d'une langueur léthargique, mais réveillée par la Convention nationale dans la nuit du 9 thermidor, a rompu les fers du Peuple et les siens. La déclaration des droits en main , elle a ranimé la liberté civile expirante; elle a raffermi la liberté politique, en rappelant au sein de la Convention des représentans détenus par une mesure éversive du gouvernement républicain. Elle redemande à grands cris, elle s'étonne de ne pas revoir encore dans cette enceinte ceux de nos collègues que le despotisme de Robespierre et de ses complices a poursuivis avec le plus de fureur; qui, dans un tems de honte et de délire, ont été mis hors la loi, pour avoir cru que des représentans du Peuple avaient le di4)it de penser et de manifester leurs pensées.

N'en doutez pas. Citoyens Représentans, il

CONVENTION NATIONALE. igS

vous reste un pas à faire pour enlever à vos ennemis intérieurs et à l'Europe , qui épie toutes vos démarches, un prétexte au moins plausible de révoquer en doute l'intégralité du corps représentatif de la Nation firançaise. Vos collègues mis hors la loi vous ont demandé à être traduits en jugement : le Décret que vous avez rendu le 27 fitimaire, j'ose et je dois le dire, est contraire à tous les principes. Il n'y a point de demi -justice, comme il n'y a point de demi-innocence. Nos col*lègues sont innocens , ou ib sont coupables. Sontils coupables? vous les arrachez aux tribunaux qui les réclament , vous leur accordez un privilége d'impunité. Sont-ils innocens? vous leur enlevez leurs droits politiques , tous usurpez ceux^ du Peuple , qui leur a confié ses pouvoirs, qui a voulu être représenté par eux.

Je veux un instant les supposer coupables. Eh bien! n'avez-vous pas senti combien il importait au salut public d'assurer la garantie de la Repré^ sentation nationale? N'avez-vous pas créé dés formes tutélaires pour les Beprésentans du Peuple prévenus de quelques délits? Eh quoi! depuis six mois, des hommes sont accusés d'avoir opprimé le Peuple et la Conv^ition. Trois comités délibèrent long-tems pour savoir seuliement si la conduite de ces hommes doit être soumise à l'examen. Une commission de ving^uli membres iéhoièis pdf

le sort s'assemble deux mois entiers pour peser leurs actions politiques. Tous leurs collègues, après les avoir entendus dans cette tribune , émet* tront individuellement leur vœu sur le décret d'accusation. Certes, je suis loin de blâmer cette circonspection que nous avons adoptée bien tard; mais pouvons-nous, sans une injustice révoltante, suivre une marche différente quand il s'agit de nos collègues persécutés? Serons -nous plus rigoureux pour les victimes que pour les bourreaux? Faut-il, afin de jouir du bienfait de ces formes protectrices , que les martyrs du 3 1 mai , du a juin et du 3 octobre, aient commis les crimes de Carrier? Faut-il que la France entière leur re* proche des calamités sans nombre ; que des cités dépeuplées, des hameaux réduits en cendres, des fleuves sanglans, déposent contre eux; que toutes les familles leur redemandent du sang; que toutes les prisons racontent leurs fureurs ; que tous les i&chafauds les dénoncent; que tous les tombeaux les accusent?

Vous frémissez, Représentans ; eh! que dire2> vous, si vos collègues mis hors la loi sont innocens, si aucun délit ne peut leur être imputé? Je ne compromettrai point la raison de la Convention nationale au point de lui rappeler encore ce fantôme de fédéralisme dont on a fait le prétexte de leur proscription ; mais ils ont fui O les

grands coupables, qui, ouvertement condamnés par le dictateur, ont osé échapper à sa vengeance! O les scélérats, qui ont douté de la justice impartiale de Robespierre et de Dumas, d'Hébert et d'Henrlot, de Saint-Just et de Fouquier-Tinville! Ne devaient-ils pas, en effet, attendre respectueusement les bourreaux, et vanter, en expirant, la clémence de leurs assassins ? Et Ton ne rougit pas de présenter des objections si absurdement féroces! Ils ont fui, dites- vous; ils se sont cachés; ils ont enseveli leur existence au fond des cavernes, comme autrefois les martyrs des Cévennes ! voilà donc leur crime? Eh! plût aux destinées de' la République que ce crime eût été celui de tous! Dans un tems où les talens célèbres , où les vertus courageuses ne pouvaient espérer une longue impunité, pourquoi ne s'est-il pas trouvé de caverne assez profonde pour conserver à la Patrie les méditations de Ck>ndorcet et Téloquence de Vergniaud? Les nombreux successeurs de Bamevelt et de Sidney n'avaient pas besoin de chercher la gloire sur Féchafaud. Quand la surfiice de la terre était soumise au pouvoir arbitraire, pourquoi n'ont-ils pas poursuivi la liberté dans la profondeur des abîmes ; et pourquoi, le 10 thermidor, après le supplice des triumvirs, une terre hospi* talière et libérale n'a-t-elle pas rendu au jour purifié cette colonie souterraine d'orateurs pa-

igS CONVENTION NATIONALE.

triotes, de philosophes républicains, dont la sagesse et l'énergie auraient si puissamment servi FÉtat dans la prochaine et dernière lutte de l'égalité contre les privilèges, de la liberté contre les rois?

Mais on craint des projets de vengeance de la part de ces représentans aigris par de longues persécutions. Des projets de vengeance ! y penser vous? On médite quand on est seul avec le malheur. Dans ces nuits longues , inquiètes, pénibles, où , les yeux fermés au sommeil , l'oreille ouverte à tous les cris des délateurs, à tous les pas des assassins , nos collègues' infortunés ont souffert si long-tems la mort ; ils ont eu le tems de se per-^ suader que ce n'est point à l'échafaud de gouvei^ ner les hommes, et que le supplice attend tôt ou tard ceux qui dominent par les supplices. Que dis -je! Condorcety FergnUutdy Rabaut- Saint-' Etienne y CamUle- Desmoulins , Philippeaux^ ne veulent point d'holocauste de sang : on ne les apaisera point par des hécatombes. Les mânes des Royalistes désirent la vengeance ; les Républicains égorgés pardonnent leur mort, si la République est immortelle. Terreur, Aristocratie, Fanatisme, Royauté : voilà le signal des factions. Réunion des Représentans du Peuple , Liberté, Égalité, République : voilà le ralliement de la France entière; voilà le vœu de tous nos collègues ; voilà le cri qui sort des tombeaux.

Recevons donc, recevons aujourd'hui sur le vaisseau de la République ceux de nos compagnons qui, sauvés par une planche fragile, ont survécu au commun naufrage. Nous donnerons ensemble quelques larmes à nos amis submergés durant la tourmente; et, quand la course sera terminée, nous leur dresserons des mausolées sur le rivage. Mais, surtout , sauvons le navire ; sacrifions à la Patrie des haines qui n ont que trop déchiré son sein maternel; unissons - nous pour détruire le coupable espoir qui reste à la Royauté; unissons-nous pour anéantir en France l'esprit de TAutriche et de TAngleterre; unissons - nous pour fermer les portes du Temple : nos divisions seules pourraient les ouvrir. Nous vengerons d'innocentes victimes, en faisant ce qu'elles voulaient £ûre, des lois sages et républicaines; en organisant un gouvernement vigoureux pour maintenir les droits du Peuple, impuissant pour les renverser; en préparant une paix durable, une paix utile et glorieuse pour la République, et nécessaire à l'Europe. Écrivains de l'aristocratie , vous êtes signalés; Fanatiques turbulens, hommes à privilèges , esclaves qui avez besoin d'un roi , ne vous flattez pas de maîtriser l'esprit public : on n'a point détrôné la terreur pour rétablir la monarchie. Tous les Représentans vont se réunir ; ils vont se serrer avec le Peuple; et la République est impérissable.

aoo CONVENTION NATlOïfALE.

Projet de Décrei.

Les représentans du Peuple dénommés dans * les décrets du a8 juillet et du 3 octobre 1793' (vieux style), non compris dans le décret du 18 frimaire dernier, rentreront dans le sein de la Convention nationale; en conséquence, les décrets contraires sont rapportés.

Ce discours y vivement applaudi, donna lieu à des réclamations très-violentes de la part de quelques membres, entre autres du député Bentabolle; mais l'abbé Syeyes, et Merlin de Douai, rapporteur des comités de Sûreté générale , de Salut public de Législation, ayant appuyé, chacun, par un discours éloquent la motion de Chénier, le décret proposé fut adopte par la Convention à une majorité très-prononcée. L'impression du discours fut également décrétée.

I. Le Moniteur du 8 octobre 1793 contient ce décret avec les noms des députés prévenus de conspiration , décrétés d'ao^ cusation, et pds en état d'arrestation. C'est le député Amar qui, au nom du Comité de sûreté générale, fit à la Convention, le 3 octobre 1793, le Rapport sur les délits imputés à ces Représentans. (Note de l'Éditeur, )

cGsrÊttnas nationale. 201

■ ^i'>i'V%.'%i*W%^W^^'WWW»WW%V^'>»^^'*^^<^^'^'^^**^%'^^^'^"t^'^^^^^^~ "^^"^^^^"'

DISCOURS

BV FâTBUB,

Page 1