‹ Œuvres completes de M. J. Chenier: precedees de notices historiques (volume 3)Chapitre 12 sur 58 · L. IX · texte numérisé non relu

L. IX

fessions de Diiclos, et tous les romans de Grébillon le fils, on trouve une société aguerrie qui a perfectionné l'immoralité. Ou ne trouve à la lecture de Tristan que deux victimes de l'amour : Tristan meurt sur un faux récit de la mort d'Iseult; Iseult expire à la vue de son chevalier qui vient d'expirer pour elle. Deux tombeaux sont élevés; les amans sont rapprochés et non réunis; mais du sein du tombeau de Tristan s'élève une ronce verte eùfeuiUuey qui par degrés s'incline, et péuètt^ dans le tombeau d'Iseult. Trois fois arrachée, trois fois elle renaît plus belle ; et ce miracle de l'amour plaît à l'imagination, sans pourtant exiger la foi , puisqu'il n'est pas dans la légende.

Les romans des douze pairs de France succé* dèrent aux romans de laTable-Ronde; et l'époque de Charlemagne ne fut pas moins célébrée que celle d'Artus. Seulement au lieu des héros bretons, Tristan , Lancelot , Gauvain , Perceval , on vit briller des héros français : Olivier , Renaud de Montauban, Guérin de Montglave, Ogier, mais surtout Roland , l'Hercule de notre ancienne chevalerie. Huon de Villeneuve fut pour cette seconde série ce qu'avait été Chrestien de Troies pour la première : l'auteur le plus fécond et le plus habile. Ses romans versifiés, Renaud de Montauban y Doon de Nanieuily Garnier de Nanteuil ^ Aie d'Avignon , et plusieurs autres , furent écrits vers

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la fin du règne de Philippe- Auguste. Dans la suite on les traduisit en prose ; et , sous le règne de Louis IX, d'autres auteurs composèrent de nouveaux romans qui servirent de suite aux premiers. Le goût même en subsista jusqu'au milieu du quinzième siècle. Cependant il n'est pas difficile de remarquer que la pieuse folie des croisades inspira dans l'origine, et bientôt multiplia ces productions. De là cette prétendue conquête du SaintrGréal ^ tentée successivement par tous les chevaliers d'Angleterre , mise à fin par un seul d'entre eux. De là ces fabuleux voyages de Charlemagne et des douze pairs de France , pour conquérir la Terre-Sainte, et convertir les infidèles. Ce qui méritait davantage d'être observé , mais ce qui pourtant l'a été beaucoup moins, c'est que dans ces romans le pouvoir royal n'est jamais représenté comme absolu; c'est que le respect pour le prince et pour sa famille n'est pas une servile idolâtrie ; c'est encore que , malgré le fanatisme- du tems , on accorde quelques vertus aux ennemis de la foi chrétienne. Ce que nous affirmons , nous allons le prouver par des exemples, en laissant dire aux personnes qui renferment apparemment la littérature dans les journaux et les almanachs que les progrès de l'esprit national, des idées saines , des opinions généreuses , résulr \ant des monumens littéraires, et constatés paç

ORnTrrs ancicones. IV. 1

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eux , ne doivent pas être aperçus dans une histoire de la littérature française.

Ouvrez le roman de Doolin^ comte de Mayence': Dodlin^ se croyant offensé par Charlemagne, vient lui proposer au milieu de sa cour un combat , que Tempereur accepte. Les risques sont partagés dans ce combat; mais un ange, invisible comme tous les anges , arrive à propos sur le chamJ3 dé bataille pour arrêter le bras de Doolin , et parler eh même tems au coeur de Charlemagné irrité.

L'auteur du roman A'Ogier peint des plus fâcheuses couleurs Chariot, fils de Charlemagné, et mort quelques années avant ce monarque. Lisez le roman de Guérin de Montglave. Charlémagne fait la guerre au duc d'Aquitaine, son vassal; mais lés pairs de France blâment hautement cette entreprise, et lui reprochent de combattre des Français, au lieu d'aller porter la guerre chez les infidèles. Ceci est bien remarquable ; et l'allusion n'était pas douteuse. Le roman fut composé durant la croisade contre le comte de Toulouse: croisade que nous retrouvons souvent, et que nous retrouvons toujours blâmée par les auteurs contemporains. Dans le roman d'Ogier, dont nous venons de parler , un roi mécréant fait arrêter par surprise et retient captif ce cheyaliçr redoutable. Indigné de la trahison , Caraheu , le plus intrépide des oh^fs musulmans, se rend dé lui-même au camp

de Cbarleraagne , et se livre en otage pour Ogier. Glomnde, maîtresse de Caraheu, est faussement tccusée d'un crime en l'absence de son amant; mais Ogier se déclare son chevalier , f ëclaïne cé coa^at que Ton nommait le jugemeni de Dieu, remporte la victoire, et sauve la maîtresse du généreux musulman, qu'il regarde comme son àmi. De là naît entre eux une fraternité d'armes dont les devoirs sont inviolables, sans que pour cela le nmsulman se convertisse à la foi chrétienne , ni le chrétien à la foi musulmane. Que résulte-t-il <le# premiers exemples ? que les Français du treiiMine siècle n'avaient pas Vidée d'un pouvoir ^ans lîpiites, devant qui l'opinion doit se taira Que £iut-il conclure de la dernière observation? que, si les Musulmans avaient admiré Philippe-Augtiste et Louis IX, les grandes qualités^ de Saladih et de plusieurs émirs avaient charmé les chrétiens. Quelque bien naissait des maux infinis occasionpés par les croisades ; au sein des combats, la sociabilité s'augmentait. On commençait à sentir que l'humaine vertu ne dépend pas précisément d'aller dans une église ou dans une mosquée pour adorer Dieu , qui est partout.

Comme il est impossible de parler de tous les romans qui ont pour objet l'époque de Charlemagne, nous abandonnons à la Bibliothèque Bleue les Quatre Fils A y mon dont elle s*est emparée.

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Nous laissons leur cousin Maugis, expert en dia-» bleries, mais qui n'a pu toutefois atteindre à la réputation de Merlin. Nous croyons même devoir négliger le roman de Meurvin^ fils de la fée Morgane et d'Ogier ; car il n'y a rien de bien réjouissant dans les étranges amours de la fée Gra* tienne avec les démons: amours funestes au genre humain, puisqu'ils produisirent les sept péchés capitaux, du moins si l'on en croit le romancier. On sait que d'autres généalogistes les font remonter beaucoup plus haut que l'époque de Charlemagne. Nous reviendrons avec quelques détails sur le roman de Guèiin de MontglavCy duc d'Aquitaine. Cet ouvrage manque d'unité, mais non d'agrément.

Les quatre fils de Guérin vont chercher les aventures, chacun de son côté; tous ont d'heureux succès. Néanmoins les aventures d'Arnaud , l'aîné des enfaus de Guérin, sont les seules qui soient vraiment piquantes. On s'intéresse à sa passion pour Frégonde, jeune princesse mahoraétane, qui voudrait bien en faire un bon musulman , mais qu'après de longues traverses, il parvient lui-même à rendre chrétienne. Deux amis d'Arnaud font sur^ tout beaucoup d'effet dans ce roman: le géant Robastre et Perdrigon, l'un guerrier, l'autre enchan^ teur, tous deux attachés long-tems à là maison d'Aquitaine, mais tous deux devenus ermites, afin d'opérer leur salut. Le perfide Hnnaut, après la

mort de Guériii, tâche d*usurper le duché d'Aquitaine. Pour y réussir , il a recours aux armes de^ infidèles, et ne fait pas difficulté d'embrasser la religion de Mahomet. C'est pourtant un scélérat dévot. Aussi, troublé le lendemain par ses remords, il s'enfonce dans une forêt, y rencontre iin ermite , et se confesse à lui : cet ermite est le géant Robastre. Après avoir entendu l'aveu des crimes d'Hunaut , Robastre , ému du vif repentir que lui témoigne son pénitent, raisonne ainsi en iui-méme. « Voilà un misérable à qui le ciel ac- « C(Mrde un acte de contrition parfaite. S'il vit en- « oore, la rechute est infaillible : il finira ma) ; s'il «meurt en ce moment, il est sauvé. » En conséquence, l'ermite géant l'absout et l'assomme; après quoi le terrible théologien rend grâce à Dieu d'avoir envoyé une âme en paradis. Ce n'est pas tout : l'amoureux Arnaud et la belle Frégonde sont emprisonnés séparément. Robastre en est informé par la confession qu'il vient d'entendre ; il s'agit de les délivrer : c'est toutefois ce qu'il ne peut faire, ni comme guerrier, ni comme, confesseur; mais les expédiens ne lui manquent pas. Il va trouver son ami Perdrigon, et lui demande quelques enchantemens. Perdrigon lui représente en vain qu'il ne fait plus le métier, et qu'en se donnant à Dieu il a rompu avec le diable. Robastre , dont on connaît déjà la puissante logique , lui ré-

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pond qu'il f^ut renouer, quitte à rompre de nou* veau, et que c'est jouer un excellent tpur au diable que de l'obliger à faii^.du bien. Perdngon trouve le r^ispnnç^nient sans réplique. Une triple alliance est fprmée : le courage, la magie et l'amour, agissent à la fois; on force les deux prisons. Frégonde aime e( fait des vœux; Pçrdrigon v^ au sabbat; Arnaud combat avec IJ^obastre; et les amans réunis régnent paisiblement sur T Aquitaine ,^ en remerciant Pieu des bontés du diable.

Le roman de Gallien le restauré sert de suite aifi roman de Quéirinde Montglope ; et, quoiqu'il lui soit inférieur, il est loin d'être sans mérite. On y trouve l'aventure des Gabs.ddsl une suite de gageures faites par plaisanterie, dans la chaleur de l'ivresse, et qu'il faut tenir ensuite comme des gageures faites sérieusement. Là, surtout, l'archevêque Turpin est représenté coname un buveur intrépide. Ogier, Roland, Çharlemagne lui-même^ q'y. jouent guère des rôl^s plus sensés. Le jeune et tendre Olivier, de )a msâsôi^ d'Aquitaine, est sans coptredit le mieux partagé. Cette aventvire, doqt nous qe croyons pa^s devoir tenter l'apalys^e^ est; rapportée fort librement par Lampnnoye dans la, SQçpnde partie du Ménagiana. La Chaussée, et non Grécourt, l'a mise en vers p|us licencieux que bien tournés. Récemment elle a été versifiée de nouveau avec la retenue convenable. Les amours d'Olivier et de Jacqueline, fille d'Hugoii

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ïxA nrasalman, n'otirent pas ia laugiieur reprochée i quelques anciens romans; et la manière diKit cette aimable princesse est contertie, n'est pas ce qu'il y a de moins piquant, ni de moins diffidle à raconter ^

Voici encore un prince de la maison d'Aquitaine : Huon de Bordeaux. Le nom de ce héros fabuleux est dépourvu d'harmonie; et les beaux esprits de la Bibliothèque Bleue ont ajouté une seconde partie très-insipide aux romans qui portent son nom ; mais la première partie, c'est-à-dire l'ancien ouvrage, est, après Guérin de Montglavey le meilleurs des romans qui appartiennent k la série des douze pairs de France. Tous les détaib qui concernent le petit Oberon, roi de Féerie, sont curieux et pleins d'imagination. Ce petit Oberon, bien supérieur en puissance à tous les monarques, puisqu'il peut tout ce qu'il souhaite, n'a point de commerce avec les démons. C'est au contraire un chl^tien fervent, et même uh peu formaliste: car il |d)andonne aux plus rudes épreuves le héros qu'il protège y et qui n'est coupable que d'ftvoir trop aimé la belle Esclarmonde, avant qu'elle ait été baptisée. Mais tant d'épreuves ont leur terme : la princesse musulmane embrasse le christianisme; elle reçoit le baptême de la propre main du pape; et tout 6nit par un mariage. 11 est à remarquer que,

1 . VovfZ \v cuiitcdes Miracles, toni. 111 des œuvirs anciennes.

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dans un grand nombre de ces romans des douze pairs de France, les chevaliers chrétiens épousent des princesses mahométanes : c*est ce que Ton ne voit pas dans les romans de la Table^Bonde; et la raison de cette différence ne serait pas facile à déterminer avec précision. Du reste, toutes ces princesses se convertissent sans missionnaire, sans même apprendre leur catéchisme, et seulement par l'amour: puissant moyen de conversion. Sem* blable en ce point seul à TArmide du Tasse, chaque héroïne est plus sensible que théolor gienne ; et la religion du héros qu'elle aime est à ses yeux la seule véritable.

Ces vieux romans français furent traduits dans presque toutes les langues de l'Europe. La renommée des douze pairs de France, et surtout celle de Roland, s'étendit dans les contrées les plus lointaines. Une montagne du royaume de Valence porte le nom de ce héros; et, suivant les traditions du pays, l'abyme qui la sépare d'une autre montagne fut ouvert par un coup d'épée de Roland. Les Grecs modernes racontent à peu près la même chose d'un coup d'épée de saint Paul. Durandal, cette merveilleuse épée de Roland, se conserve encore à Rourse, à ce que prétendent les Turcs. Ils assurent même que Roland fut leur compatriote; mais c'est un conte absurde: il est certain qu'il était Français. En écartant les

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redis &buleux, tout ce qui restera d'historique, c'est que ce fameux guerrier périt à la bataille de RoDcevaux, à la fin du huitième siècle. Un chant de guerre, appelé le chant de Roland, fut longtems conservé par la tradition dans les Pyrénées. Lltalien Bojardo% sous Léon X, célébra dans un poème, un peu faible, les exploits et les Amours de Roland; mais, vingt ans après, TArioste les immortalisa dans la plus riche épopée qui ait ilhistré la poésie moderne. L'Arioste emprunte à la romancerie française les enchantemens et les prophéties de Merlin , les hauts faits d'armes de Roland, de Charlemagne et de Renaud de Mon tauban, jusqu'aux noms de leurs épées et de leurs coursiers ; mais les fictions qu'il adopte deviennent les siennes. U chante les dames et les paladins, les f!ées et les héros, la guerre et Tamour; et tout avec une grâce égale, en vers pleins et faciles, rîans conmie les campagnes de l'Italie, chauds et brillans comme les rayons du jour qui l'éclairé, et plus durables que les monumens qui l'embellissent. Original quand il imite, inimitable quand il invente, il conserve un ordre admirable dans son désordre apparent. Semble-t-il égaré par son

I. Le Bojardo ne vécut poiut sous Léon X, qui parvint au pontificat le ii mars i5i3. L'auteur du Roland amoureux était mort au mois de décembre i494- (L. D.)

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1er des magiciens. Nos parlemens ont été souvent du roéme avis. On sait que la maréchale d'Ancre fut condamnée comme sorcière; et même, à la plus brillante époque du règne de Louis XIV, dans le procès de la Voisin, on eut l'indécence et la sottise d'accuser de sorcellerie la duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène, et jusqu'au maréchal de Luxembourg. On voit donc qu'avant l'âge précédent , sur des points de quelque importance, on n'avait pas le droit de rire de la simplicité du treizième siècle. Quant à la féerie, considérée sous le point de vue littéraire, on peut employer habilement ce merveilleux qui nous vient des Arabes. N'imitons pas ces critiques à vue courte qui voudraient resserrer le talent dans le petit espace qu'ils aperçoivent. Sans avoir la richesse de l'antique mythologie, ni la gravité du merveilleux purement allégorique, la féerie a de l'originalité , de la grâce , et n'est froide que dans les poètes froids. Pour faire agir les fées et les enchanteurs, sans doute il faut savoir tenir leur baguette; mais l'Alcine de l'Arioste et l'Armide du Tasse suffisent pour répondre à toute objection contre le genre lui-même. Le génie ArieU dans la Tempête de Shakespeare, n'est pas la moins heureuse création de ce poète anglais dont l'imagination fut puissante. L'Allemand Wiéland adopte la féerie dans sou poème ^Oberon^ tiré

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de nos vieux romans français ; mais son poème , estimé en Allemagne , est plein d'une gentillesse toui-à-fait germanique; et Wiéland n'est pas un Arioste. Parmi nous, Armide, transportée sur la scène lyrique, a fait en grande partie la gloire de Quinàult. Perrault, qui savait tout gâter, décré* dita ce merveilleux par des contes ridicules ; mais Voltaire, qui savait tout embellir, le remit pleinement en honneur dans le conte charmant de la Fée Urgelle, et dans un poème admirable que Ton parait être convenu de relire souvent, et de ne jamais nommer en public.

On s'attend peut-être que nous allons passer à cette troisième série de romans connus sous le nom des Amadis; mais ils n'appartiennent point à l'époque dont nous sommes actuellement occupés. C'est au seizième siècle, à la fin du règne de François 1^^, que l'on commence à les voir paraître; et même alors ils paraissent seulement comme des traductions de l'espagnol. Nous exa« minerons, quand il en sera tems, s'ils sont originaires de l'Espagne, ou si l'Espagne les tient de lltalie. Déjà, d'après quelques recherches, nous croyons devoir préférer cette dernière opinion ; mais du moins nous parait-il sûr qu'ils ne sont pas d'origine française. Tressan l'affirme toutefois; il les croit même aussi anciens dans notre langue que les romans de la Table-Ronde; mais sur quelle

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Mais il nous reste à rappeler deux productions bien supérieures : je veux dire le petit Jehan de Saintré et Gérard de JNevers, Tressan mérite beaucoup d'éloges pour avoir rajeuni ces charmans ouvrages, les meilleurs sans contredit de tous les anciens romans français. Dans le premier, plus on s'intéresse aux amours de la dame des Belles Cousines et du jeune Saintré, plus on s'étonne de voir cette princesse, après le départ de son chevalier pour la Terre-Sainte , oublier une passion respectueuse, supporter et bientôt accueillir l'amour grossier de Damp Âbbé, qui parvient à la rendre infidèle au milieu des fêtes joyeuses de son opulente abbaye. On applaudit à Saintré, lorsqu'à son retour, outragé devant son ancienne amante, dans les jeux robustes des moines, il prend bientôt sa revanche à des exercices chevaleresques, et fait périr l'infâme prieur, en arrachant à la perfide l'écharpe dont elle n'est plus digne, et qui fut le gage d'un amour qu'elle a trahi. Observons que dans l'ouvrage original elle partage le sort de Damp Abbé : châtiment bien rigoureux sans doute, mais qui pourtant ne choqua point nos ancêtres, tant ils méprisaient la déloyauté en amour comme en tout le reste. Le second roman, moins varié, moins piquant dans ses détails, offre un intérêt beaucoup plus vif. Rien d'aussi tendre que Gérard de Nevers; rien

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i'aussi fidèle que la belle Euriant : aussi l'impruient Gérard ose-t-il gager dans la cour de Louis VI iju'il ne sera jamais trahi par elle. lisiard, comte de Forest, accepte la gageure: s'il ne peut réussir auprès d'Ëuriant, ses États appartiendront à Gérard; s'il réussit, les États de Gérard lui appartiendront. Gérard doit rester à la cour : c'est une des conditions; et le comte de Forest part aussitôt pour tenter de séduire Euriant. 11 échoue; mais, par une détestable intrigue avec la gouvernante Gondrée, il obtient des indices qui semblent démontrer qu'il a réussi. Avec quelle peine on voit la sensible et vertueuse Euriant chassée honteusement de la cour de France, aux yeux de son amant, qui la croit lui-même infidèle, et qui déjà n'est plus comte de Nevers! Mais avec quel plaisir on suit Gérard, déguisé en ménestrel, arrivant dans les États qui ne sont plus les siens, inconnu, mais témoin partout des regrets qu'il inspire, et de la haine que l'usurpateur excite, admis sous son déguisement dans ce même château qui fut babité par ses ancêtres! Là, tandis qu'il chante une romance mélancolique, il entend Lisiard et Gondrée se reprocher à demi -voix les crimes qu'ils ont commis ensemble. Sans États^ sans biens, mais heureux de l'innocence d'Euriant, bientôt Gérard se fait connaître chez le duc de Metz, en appelle au jugement de Dieu, frappe

OEiiTrM andennes. TV. I I

ifiîi LEÇON

Lisiard du coup mortel. Lisiard, mourant, confesse à haute voix son imposture. La coupable Gondrée subit un supplice légitime. Unissant le comté de Forest au comté de Nevers, Gérard vient rendre hommage au roi, son suzerain, ramène en triomphe sa fidèle Euriant, et l'épouse au milieu de cette cour de France où leur infortune avait commencé. J'avoue ma prédilection pour ce roman : nul ouvrage, à mon gré, ne représente aussi-bien les mœurs de ces tems peu éclairés, mais où, du moins, les préjugés étaient sincères, où le mot de l'honneur vibrait fortement dans les âmes, où Ton avait une conscience, des passions et des vertus. En passant au genre des nouvelles, nous ne dirons rien du Dolopatos ou Roman des sept sages: recueil de contes orientaux dont nous avons suffisamment parlé dans le discours sur les Fabliaux^; mais nous trouvons, sous le règne de Charles VII, les Cent Nouvelles de la cour de Bourgogne. Elles furent en effet composées dans cette cour, lorsque Louis XI, encore dauphin, crut devoir abandonner le palais de son père, et demander un asile à Philippe-le-Bon. Les principaux auteurs de cet ouvrage sont : le Dauphin, le duc de Bourgogne, le maréchal de Chastellux, le sire de Créqui, et Pierre de Luxembourg, père de ce connétable de Saint-Paul qui fut, dans la suite, une des victimes

I. y oyez pag. iia et suiv, préscnl volume. (Note de i'Édit.)

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de Louis XL Ces Nouvelles en prose sont faites sur le modèle du Décaméron de Bocace et des Ceni Nouvelles italiennes, qui parurent manusef ites après le Décaméron, Quelques-unes même sont évidemment tirées de Bocace. D'autres ont élé imitées par La Fontaine; mais les narrations, et souvent les titres mêmes offirent une liberté cynique qui ne se trouve ni dans Bocace ni dans La Fontaine. C'était cependant pour amuser les dames que l'on racontait ces nouvelles durant les soirées d'hiver. Duclos prétendait que les plus honnêtes femmes sont celles qui entendent avec le plus d'indulgence les contes un peu libres. Si r<J>servation est fondée, les dames de la cour de Bourgogne devaient être de bien honnêtes femmes. On a beaucoup écrit pour et contre la moralité des romans; mais jamais question ne fut plus mal posée. Quel genre d'écrire est moral ou immoral dans le sens absolu? Les comédies, ou plutôt les £urces de Montfleuri et de Dancourt sont immorales; mais Tartufe et le Misanthrope sont d'une haute moralité. Qui pourrait comparer sous le point de vue moral Emile et les Sermons du P. Maillart , les romans de Ricbardson et les ouvrages théologiques de Sanchés? Toutes les productions de l'esprit humain peuvent également porter le cachet du vice et l'empreinte de la vertu. On ne sait pas au juste ce que pensaient sur ce point

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le P. du Baiidory, le P. Neuville et le frère Uertier, qui furent, à Tinsu de leurs contemporains, les flambeaux du dix-huitième siècle; qui formaient, au fond du collège de Louis-le^Grand, la chambre ardente des réputations : tribunal dispensateur de la gloire, et tribunal bien équitable, car ou ne pouvait le soupçonner d'être à la fois juge et partie. Mais le P. Berruyer, comme eux jésuite, a fait de \ histoire du peuple de Dieu un roman fort divertissant. Le P. Médina, cordelier, eavQyé au concile de Trente par le bienheureux Philippe II, a conseillé la lecture des romans espagnols. Énéas Sylvius, avant d'être pape, a £ût un roman, qui pouvait être meilleur sans péché mortel. Le savant Huet, évêque d'Avranches, a pris la défense de ce genre d'écrire '. On lui attribue même le roman de Diane de Castro, Enfin, par les mains du grand Fénélon, la vertu et le génie ont élevé, dans le roman de TélémaquCy un des plus beaux monumens de l'art d'écrire. Veut-on dire qu'il ne faut point séduire l'esprit par des fictions? Qu'importent des fictions que l'on donne pour telles? Il faudra donc condamner jusqu'aux paraboles de l'évangile! non: pour être justes, ne condamnons qu'une seule espèce de fic-

I. Lettre de M. Huet à M. de Segrais, sur V Origine des Romans. Cette lettre est imprimée en tête du roman de Zayde^ de madame de La Fayette, {Note de V Éditeur.)

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tions: les impostures que Ton force de croire, et qui font le malheur des hommes.

Mais comment faut-il faire un roman ? quelles sont les règles du genre? 'quel en est le but? quelle est la borne où Ton doit s'arrêter? questions faites pour amuser les casuistes littéraires, tout aussi graves que les casuistes théologiens. Tandis que les critiques de vocation, toujours prêts à décider faute d'examen, veulent resserrer ce genre d'écrire en des cases aussi étroites que leur cervelle, tous les merveilleux sont employés, toutes les formes d'ouvrages sont imitées dans les romans. Ici la mythologie d'Homère éclate avec pompe; là se mêlent ensemble le christianisme et l'islamisme ; tantôt la religion d'Odin répand sa tristesse septentrionale; tantôt la riante féerie étale ses prestiges orientaux. Pétrone compose une satire en action, Longus une pastorale, Héliodore une tragédie. Chez les modernes, Fénélon s'approche de l'épopée, pour donner des leçons aux rois et aux peuples; Cervantes, Lesage et Fielding, suivent les traces de la comédie; Ri- .chardson réunit les deux genres dramatiques; Swift, après Rabelais, cache une amère dérision sous le voile transparent de l'allégorie; Montesquieu, dans un roman, traite les questions de morale et de politique ; J. J. Rousseau y ajoute les omemens de Téloquence; et Voltaire, univer-

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sel eu ce genre comme dans l'ensemble de ses ouvrages, unissant partout la morale et la plaisanterie , aborde la métaphysique dans Candide et la phjrsique générale dans Micromégas. Que doit-on conclure de cet aperçu? qu'il faut bien laisser au génie l'indépendance qu'il a conquise. Si I'ob veut partout des poétiques, fixons d'après lui, mais en peu de mots, la poétique des romans. Les moyens sont des hommes qui parlent, écrivent, agissent. La règle est de plaire; le but, d'instruire; l'étendue , celle des idées ; la borne , celle d'une imagination raisonnable.

Tout le monde aime les romans : je ne parle pas de cette foule d'ouvrages frivoles qui se précipitent les uns sur les autres , s'impriment sans devenir publics , et ne sont pas même oubliés ; je parle des bons romans : leur nombre est assez considérable. C'est la lecture la plus générale; et cela doit être ainsi. Les romans peuplent la solitude et charment la peine. Au milieu même des hommes, qui n'a pas cherché des hommes dans les livres? L'histoire est souvent désespérante; et le pas;é ressemble un peu trop au présent. Qui n'a, pas eu besoin quelquefois de se réfugier dans le monde idéal pour se consoler du monde réel?

Mais, de tous les romans bien faits, les plus relus sont ceux où lamour domine. Ils font les délices des femmes : elles savent l'inspirer, l'éprouver et

le peindre. Ils plaisent à tous les âges. Éprouvet-on les passions ? leur peinture fidèle tourmente, mais intéresse. Quand les passions s'amortissent, leur spectacle intéresse sans tourmenter, comme la tempête que Ton voit du port. Pourquoi tant blâmer les imaginations romanesques? Elles font quelquefois leur malheur, mais elles ont des larmes pour celui des autres. Ce ne sont pas elles qui admettent l'infortune particulière et souvent Tinfortune publique comme des élémens nécessaires dans le calcul de leur bonheur. Vous donc qui sentez avec énergie, et qui savez écrire ce que vous sentez, donnez-nous de nouvelles richesses; composez des romans brillans, mais utiles. Si, dans les siècles qui font encore partie du moyen âge, nos vieux romanciers ont peint ce qu'il y avait de mieux alors : l'amour héroïque et la loyauté chevaleresque; si, même au tems des croisades, ils ont accordé des vertus aux ennemis de leur religion; vous, en des tems plus éclairés, laissez aux jongleurs les spectres , les revenans , les présages; ne servez pas l'imposture par la sensibilité; mais que votre éloquence , à la fois véridique et touchante, assure l'empire des idées saines, que des intérêts personnels combattent sans les vaincre, et dont le triomphe est infaillible, parce qu'elles sont fondées sur la nature, et consacrées par le génie.

nKjjs. ruJNliKAlLLES DE M. L

Le 3 septembre 1807.

VInstiiui national, en exécution de l'arrêté séance da a5 frimaire an VU, a assisté an DB M. Lk BauN (ËcoucHAED, Pohcb-Dkhis).

classe de la Langue et de la littérature Fha voi arrivé au lieu de la sépulture » M. M.^. Gn de U classe I a prononcé le discours suivfuit

Messisues,

Llustitut vient de perdre un poèli célèbre : Le Brun n'est plus. Divers t signalé sa longue arrière ; mais , quoic tenu des succès brillans en des genri blaient opposés , la poésie lyrique , prii de ses études, fondera sa réputation' fib, dont il se féUdtait d'être l'élève, 1

la tradition des beaux vers, et la langue de ce siècle mémorable où les Français eurent à la fois du génie et du goût. Ce fut Le Brun qui, jeune encore y intéressa la gloire de Voltaire en faveur de la nièce de Corneille. Le poète lyrique ne parut pas indigne d'être l'intermédiaire entre deux grands hommes. Il osa faire parler l'ombre classique du créateur de la scène française; et l'auteur de Mérope entendit la voix de l'auteur du Cid. Imitateur de Pindare, Le Brun chanta l'enthousiasme en vers inspirés. Quand les fenvieux ennemis de Buffon croyaient ternir sa renommée , Le Brun vengea l'éloquent philosophe par une ode , qui restera dans notre poésie comme monument d'uD talent supérieur et d'une amitié courageuse. Ainsi le nom de ce poète habile s'alliait aux noms de ses plus illustres contemporains. Souvent élevé, quelquefois ambitieux dans son style, cherchant la hardiesse , et ne fuyant point l'audace , il célébra tout ce qui donne les hautes pensées : Dieu , la nature, la liberté, le génie et la victoire. Tant d'exploits , qui depuis dix ans commandent l'admiration des peuples, ont ranimé sa vieillesse. Près d'expirer, sa voix, harmonieuse encore, n'est pas restée inférieure à des prodiges, les derniers et les plus grands qu'il ait chantés. La postérité, juge impassible, dira les qualités qui le distinguent, et ne taira point celles qui lui manquent. Pour nous.

\fin coîicourir pour le» prix de littér

nient dite. Il est question, sans don

ouvrages de poétique, de rhétoriqu

littéraire, tels que le Traité des Étuù

les Élémens de Littérature ^ de Ma

dans un ordre supérieur, X Essai sur i

Thomas. L'ouvrage de M. de Sainte

point de ce genre. Il n'était dans Fc

Mémoire sur les Historiens d'Âlexandi

cette forme qu'il parut il y a quarant

avoir obtenu un prix à FAcadémie

tions et belles- lettres. U est devehv

très-gros livre. L'auteur l'a divisé en x

la première traite des anciens hijstorii

même qui sont antérieurs à l'époque à

ou qui n'ont jamais parlé de lui ; elli

par quelques détails sur les tradition

relatives à ce conquérant; la second

sième embrassent son histoire entière récitff d«* TW^J —

à la chfODologie, l'autre à la biographie de ses historiens; le Uvre est complété par un appendice sur les historiens du moyen âge. Si cet examen critique n'est pas considéré comme une dissertation trop longue , c'est une histoire , et , si l'on vent même , une histoire raisounée d'Alexandre , quoiqu'on y trouve plus d'érudition que de critique, et beaucoup moins d'idées que de citations; mais , en lui supposant tout le mérite que l'on y désire trop souvent , la classe pense qu'il ne saurait concourir à aucun égard pour le prix de littérature. Est-il digne de concourir pour le prix de biographie? C'est à une autre classe qu'il appartient de discuter cette question.

Si le choix fait par le jury semble singulier, on est forcé de remarquer dans son rapport un oubli bien plus étrange : il n'y est pas dit un mot du Lycée de La Harpe. C'est assurétnent un ouvrage de littérature, et le plus considérable en son genre que l'on ait encore écrit en français. Trèsdistingué par son mérite , il l'est aussi par un succès d'éclat; et des motifs, que nous aurons l'occasion d'indiquer en l'analysant, le font jouir d'une réputation supérieure à son mérite même. Le silence du jury semble donc inexplicable : on ne saurait y soupçonner une inadvertance , puisqu'elle aurait duré dix-huit mois. Tout l'ouvrage a été publié durant l'époque déterminée par le

décret ; et , si le fait avait pani douteux aux membres du jury, une minute^ un coup-d'œil, la date des premiers volumes , leur suffisaient pour le vérifier. D'un autre côté , il est difficile de concevoir qu'on ait écarté ce livre comme trop défectueux; que , bien loin de le juger digne du prix , on n*ait pas même cru devoir l'honorer d'une mention. La crainte d'avoir à blâmer quelques parties de l'ouvrage a-t-elle pu motiver le silence absolu? non, sans doute. On blâme certaines parties jusque dans les chefs-d'œuvre, et dans les cheÉs-d'oeuvre en tout genre : dans le Paradis perdu , dans la Jérusalem délwrée y peut-être dans V Enéide; dans les plus belles tragédies de Corneille, et dans quelques tragédies de Racine ; dans le Télémaque^ clans Y Emile , dans V Esprit des Lois. Des productions très -inférieures, quoique dignes encore de beaucoup d'estime, ne sauraient donc prétendre à des éloges sans restriction. Les meilleurs ouvrages donnent matière à de nombreuses critiques; mais les seuls bons ouvrages peuvent résister aux critiques sévères ; ajoutons qu'eux seuh les méritent. Le dernier décret relatif aux prix dé* cennaux nous trace la route que nous devons suivre : c'est donc avec une scrupuleuse franchise que nous allons examiner le Lycée de La Harpe, n'ayant aucun besoin d'affaiblir ce que nous croyons la vérité, puisque le résultat de notre

examen sera de réclamer, en faveur de cette production importante, une justice que l'on a négligé de lui rendre.

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