SUR LA TRAGÉDIE DE FÉNÉLON
contée sur Fléchier la fable de ma tragédie est , à peu de chose près, d'invention. Je n'ai fait qu'attribuer une action vertueuse à un homme qui, durant le cours de sa vie, n'a fait que des actions de cette nature, et dont le nom rappelle le mot vertu. En second lieu, malgré le mérite de Fléchier, mérite que je cro;s sentir autant qu'il est possible, Fléchier, de quelque manière qu'on l'envisage , est fort loin d'être Fénélon. Il n'ofiîrait à représenter ni cette âme pure et divine , ni cette éloquence philantropique , ni cette philosophie du cœur, qui ont rendu l'auteur de Télémaque si remarquable , même parmi les grands hommes du siècle.
. En voilà déjà trop sans doute pour les personnes qui savent penser et sentir. J'ajouterai cependant que , sous un point de vue qui n'est point à négliger, le personnage de Fénélon avait encore un grand avantage sur celui de Fléchier, relativement à l'époque où se trouvent la France et l'Europe. A la cour du plus orgueilleux despote qui fut jamais, Fénélon était philosophe et patriote. Son commerce perpétuel avec les poètes et les orateurs des républiques grecques lui avait fait contracter l'habitude de ce beau idéal qui éclatait dans les arts et dans les gouvememens de la Grèce antique. Toutes les idées d'économie politique, ses erreurs même dans l'établissement
QEnrret aDciemiM. IV. 1 4
aïo RÉFLEXIONS
public de Saleste , 8ont empruntées des lëgidateurs et des philosophes de ces démocraties fa* meuses. Dans son écrit intitulé : Direction pour la con^ciemeedes rois, il a prédît, en termes exprès, un modosent où l'excessive autohié des monarques devait être, non pas secdement diminuée, mais entièrement anéantie. Enfin , les peintures éner« giques de Tinsensé fib de Sésostris , du féroœ Adraste, roi des Dauniens, du sombre et croel Pygmalioo, de l'infâme Astarbé, sont des monumens de la hatne qu'il portait aux tyrans, et de son amour pour la liberté. C'est parce que de tels seatimens remf^iîssatent les pages de Télè^ maque que ce beau livre déplut à Louis XIY; ^ c'est pour la oiéme raison qu*tl fut accaeilli avec enthousiasme par la nation anglaise, qui, voisine alors de la révolution de 1688 , s'occupant d'affermir sa liberté civile et politique, et non d'épuiser ses finances , de compromettre son commerce et sa gloire, pour combattre un peu{de libre et protéger la tyrannie.
Quelques spectateurs ont cru que la règle de l'unité de lieu n'est point observée dans la Iragédie de Fénélon. Je répondrai qu'elle est c^servée précisément de la même manière que dass les chef-d'œuvre de la scène grecque et de la scène française. Je pourrais citer une foule d'exemples fameux à l'appui de mon assertion , qui ne paraîtra
SUR LA TRAGEDIE DE FENELON. an
nouTelle qu'aux hommes drès-peu iostruîts sur ces matières. Métastase , dans ses Extraits de la Poétiqite dAristate^ a traité la question de manière a ne laisser rien à désirer ni à dire. Au reste , un jour viendra , je l'espère , où , libre des travaux iipportaQS qui me pressent , je pourrai , dans les discours qui précéderont mes ouvrages drama* tiques, me livrer à des développeniens sur ce qu'on appelle les règles de la tragédie'. En atlimdaut , je me permettrai de faire remarquer ^e, depuis le (^jusqu'à Mérope et Sémiramis^ c'est-à-dire durant un long siècle de gloire pour le théâtre français , des hommes d'une extrême ignorance en tout ce qui concerne l'art dramatique, mais qui s'avisaient néanmoins de juger d*un ton magistral Corneille, Racine et Voltaire, ont eu soin de répéter contre eux, à chaque nouveau chef - d'oeuvre de ces grands hommes , le judicieux et docte* reproche de n'avoir point observé les règles.
Il est d'autres spectateurs qui , en versant des larmes à la représentation de Fénêlon , n'ont pas laissé de conserver quelques doutes dur le titre
I. Chéoier av«it commeiiGé ce travail quand la mert vint le suq)rendre. Les fragmens sur Fart dramatique imprimée ciaprès, et la plupart des morceaux recueillis à la fin du troi* stème volume des œuvres posthumes , étaient destinés à figurer dans ses discours préliminaires. {Note de VÉdiUwr,)
aia REFLEXIOT^S
de tragédie que j'ai cru devoir donner à cet ouvrage. C'est , je pense , faute d'avoir bien conçu la nature du poëme tragique. Mais, dit - on, la pièce n'est point terminée par une catastrophe sanglante; si cette objection était raisonnable, il s'ensuivrait que le Philoctète de Sophocle et le Cinna de Pierre Corneille ne sont point des tragédies. Je *crois qu'il serait ridicule de répondre sérieusement à ceux qui prétendent que les tragédies ne doivent être fondées que sur les aventures des rois , des princes , des conquérans , et des hommes placés à la tête des états; je dirai seulement , et c'est une chose incontestable , que la nature des poèmes dramatiques, dans quelque genre que ce soit , est tout à fait indépendante du rang qu'ont tenu sur la scène du monde les personnages représentés. Quand le ton est pathétique, simple et majestueux; quand les mœurs des personnages ont de la clignité ; quand le but de l'auteur est constamment d'exciter les larmes, l'ouvrage est une tragédie. Quand les mœurs et le ton des peronnages ont de la familiarité ; quand l'auteur s'est attaché à peindre les ridicules , l'ouvrage est une comédie. Quand le but de la pièce est d'exciter tantôt le rire et tantôt les pleurs, elle participe des deux genres : c'est une tragi-comédie^ ou, si l'on veut, c'est un drame ^ puisque cette dénomination a prévalu. Des notions si simples
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u'auraieBt pas été embrouillées de nos jours, s'il ne s'était pas trouvé des hommes qui ont voulu se proclamer inventeurs , pour avoir défiguré , en prose barbare , un genre où La Chaussée avait mérité, par im style naturel et des peintures vraies , la réputation d'un bon poète du second ordre ; et s'il ne s'était pas trouvé dans le même tems d'autres hommes qui, condamnés au rôle d'imitateurs , par l'impuissance d'imaginer , ont eu la précaution ridicule de tracer un cercle au génie , et lui ont crié dans les académies , dans les lycées, dans les journaux : « N'invente pas, puis- « que Corneille , Racine et Voltaire, ont inventé. « Chacun de ces hommes illustres s'est frayé des « routes nouvelles : donc il n'en faut plus ouvrir. « Aucun d'eux n'a voulu répéter ce qu'avait dit « sou prédécesseur : donc il faut répéter ce qu'ils « ont dit. Tous trois ils ont tenté d'être modèles : tf donc il faut être imitateurs. »
Heureusement ces misérables théories ne sont pas fort dangereuses, surtout lorsqu'on veut ju* ger complètement nos prétendus Quintiliens, et comparer leur pratique à leur théorie. On trouve dans tous leurs ouvrages , non pas la monotonie de la perfection , comme on l'a dit ingénieusement de Racine, mais la monotonie de la médiocrité. Le rè^ne de cette médiocrité académique est désormais consommé : la liberté a fait justice
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grands ouvrages de la constitution républicaine et de l'éducation nationale. J'ai cru encore qu'en nos jours , mêlés de sombres orages , lorsque les mauvais citoyens prêchent impunément le brigandage et l'assassinat; lorsque les vrais républicains , ceux qui ont pu croire nécessaires les actes les plus rigoureux de la justice nationale, pleurent encore sur la moralité publique , compromise par les crimes du mois de septembre , il était plus que tems de faire entendre au théâtre cette voix de l'humaniié qui retentit toujours dans le cœur des hommes rassemblés. Par la nature même des choses, la mission du poète dramatique, lorsqu'il est digne de *la remplir , est d'un effet bien plus sûr que celle du philosophe qui compose un traité de morale. L'un apprend comme ou est bon; l'autre inspire le désir de l'être. L'un disserte sur la vertu ; l'autre la met en action , et la rend aimable et facile.
Appelé par les citoyens du département de Seine-et-Oise à l'honorable fonction de défendre la liberté, et d'affermir par des lois sages l'établissement de notre république naissante, je ne consacrerai que fort peu de veilles , durant la session actuelle , à composer des ouvrages dramatiques, quelle que puisse être leur utilité. Ce n'est pas que je partage l'opinion de ceux qui , faute de réfléchir, pourraient regarder les productions
sua LA TRAGÉDIE DE FÉNÉLON. 217
kénires , où la raison est* embellie des couleurs
Rnuiginatiop^ comme une occupation incompa-
airec des études austères , ou trop frivoles
i des hommes revêtus d'un caractère public.
(màne citer l'exemple et l'autorité de Cicéron,
lortel honneur du barreau , du forum et
it de Rome ancienne , ce n'est point à l'au-
'qui a esquissé les portraits du chancelier de
ital et de Fénélon qu'il appartient de dé-
ler , dans aucune circonstance de sa vie , les
de la belle littérature que ces hommes
ont su cueillir au milieu des soins et des
nombreux de leur vénérable ministère;
hif 9 livré tout entier à des travaux indispen-
lies pour fonder en France l'enseignement pu-
: et l'éducation nationale , après avoir coopéré
tous mes faibles moyens à ce grand bienfait
le peuple finançais a droit d'attendre de ses
ésentans, je rentrerai dans le silence du ca-
i ; et, encouragé par le souvenir d'avoir siégé
une assemblée qui a présidé au berceau de
publique , j'attaquerai encore au théâtre les
;és de toute espèce qui voudraient relever
; j'y ferai verser quelques larmes sur les hé-
i ne sont plus ; et je contribuerai peut-être,
?tte espèce de tribune, à perfectionner les
sociales , et à former insensiblement des
\ nouveaux pour les lois nouvelles.
aao ANALYSE
« Mais eofin , trop instruit , muet, épouvanté^ « Je reconnais OËdipe et sa fatalité. »
A la place de ce morceau beaucoup plus long, et dont je ne présente que les traits qui ont un rapport direct au sujet de la tragédie , Fauteur avait d'abord composé un autre songe , qui n'était qu'un nouveau récit de la mort d'Hippolyte; plusieurs journaux l'ont publié. Il renferme de très-beaux vers; mais ils sont trop épisodîcpes dans un Œdipe à Colone. D'ailleurs, un homme d'un talent aussi distingué que Ducis a dû sentir beaucoup mieux que tout autre l'impossibilité de lutter avec avantage contre le récit de Thérar mène, ce chef-d'œuvre de Racine, et par conséquent de la poésie française.
Phénix ouvre la scène suivante : il vient annoncer à Thésée un étranger, qui lui demande audience. Polynice est peint , dans cette courte scène , avec des couleurs fortement tragiques.
« . Dans son superbe ennui ,
« Il m'a paru porter , renfermant sa vengeance ,
« Le poids d'un grand malheur et d'une grande offense.
« On voit percer la haine et l'orgueil irrite
« A travers sa douleur et son calme affecté.
•< Quelque tourment secret l'agite et le déchire ;
« Pourtant il intéresse, il plaît, il vous attire;
« Par son air, par sa grâce, on se laisse charmer;
"c Mais, quand son œil se trouble, on frémit de l'aimer.»
DE L'OEDIPE A COLONE. aar
Ce dernier trait est d'une beauté remarquable. Les deux vers suivans peignent bien Polynice.
« Dans ses mobiles traits , où tout fuit , où tout change , « Le crime et la vertu font un affreux mélange. »
Polynice paraît lui-même. Plein du désir de se venger , il vient implorep les secours de Thésée dans la guerre qu'il médite. Le héros les lui refuse avec dignité , sans examiner si cette guerre est légitime. Il connsut les devoirs que lui impose son rang de pasteur des peuples; il ne veut point exposer par la guerre et l'intérêt de son empire et le sang de ses sujets. Il révèle à Polynice un secret qui justifie ses refus. Ici se trouve une peinture sombre du temple des Euménides; on y remarque ces deux vers d'un beau caractère :
« A Taspect imprévu de leur temple odieux ,
• Le voyageur tremblant passe et ferme les yeux. »
La tirade suivante est pleine de poésie tragique; malheureusement les formes poétiques n'en sont plus neuves.
« Là , mon père charmé , de ses mains triomphantes ,
ff Offrit des ennemis les dépouilles sanglantes.
o On eût dit que de loin ces funestes autels
« Repoussaient avec lui ses présens criminels.
« O déesse ! dit-il, condanmez-vous ma gloire, .
« Quand j'apporte à vos pieds le fruit de ma victoire?
« Tisiphone , sortant de Tinfemal séjour ,
« Vint répondre elle-même, et fit pâlir le jour;
aa/i ANALYSE
« Lui prêtant son appui, ses secours généreux, <t Aide, soutient, conduit ce vieillard malheureux. « La noblesse est encor sur son visage empreinte; «t On y voit la douleur, mais sans trouble et sans crainte. n Ses longs cheveux blanchis, agités par les vents, t Couvrent son front pensif qu'ont sillonné les ans. « Tobservais dans son port, sur son front immobile, «r Au milieu de ses maux sa dignité tranquille. »
A ce portrait simple et touchant , où respire tout le talent du poète , le roi d'Athènes reconnaît Œdipe : il se félicite de l'occasion solennelle que lui offrent les dieux amis de l'hospitalité ; il se promet d'adoucir la longue infortune d'Œdipe, de sécher les larmes de son Autigone; et, dans les transport^ d'une joie magnanime , il court au-devant de ces augustes malheureux.
On voit que le premier acte ne contient que trèspeu d'action ; et ce n'est pas un reproche que je lui fais, puisque cette action est suffisante pour exciter beaucoup d'intérêt; mais on trouvera , je pense, et trop de confidens et trop de récits. Le songe surtout est un moyen de tragédie dont on a beaucoup usé et abusé ; mais , en accordant à la critique tout ce qu'elle exige, il faut convenir que ce premier acte est plein de vers tragiques, de détails heureux, de beautés de style en plus d'un genre , et qu'il prépare bien le spectateur aux scènes profondes et pathétiques que présentent les deux actes suivans.
DE L'ŒDIPE A COLONE. uiS
Le second acte se passe au bourg de Colone, devant le temple des Euménides. lit, parait le coupable Polynice, solitaire, et poursuivi par les remords. Il observe avec effroi les lieux où résident ces terribles déesses.
« Ces déesses qu'OËdipe, armé de tous ses droits, « Contre des fils ingrats invoqua tant de fois.
Il dévoue aux furies le perfide Étéocle; mais de quel front l'appeler perfide , et solliciter contre lui la vengeance céleste , après avoir partagé ses crimes? il pense à consulter les Euménides; et de là naît ce beau mouvement :
« Que pourrais- je en apprendre?
« L'oracle est dans mon cœur: c'est à moi de l'entendre. « Ce cœur , pour consoler mes destins malheureux , •« Ne me répondra pas que je fus vertueux.
Il sent en lui-même une inquiétude qui l'obsède, qui s'attache à tous ses pas.
<« Hélas ! aucun vieillard ne se montre à mes yeux « Qu'une voix ne me crie : ingrat , voilà ton père ! « Vois- tu ses cheveux blancs, ses vertus, sa misère?
A la suite de cet aveu déchirant, il jette de nouveaux regards sur tout ce qui l'environne : tout lui ofifre l'image de Cithéron; mais bientôt il aperçoit un vieillard sou£Erant , conduit par une jeune femme habillée en esclave. Il s'avance, il les observe avec attention : il reconnaît son père
CEuvres ancieni^e». IV. ' ^
u'jO analyse
eJL sa soeur; et, fuyant k ()as précipités, il se dérobe k un spectacle qui tui reproche tous ses
crimes.
Après ce beau moièologue, parait le vieillaid auguste luttant contre la fatalUé : il esC coadntt par sa jeune et vertueuse Antigone. Là, commence une scène sublime, dont tous les détaik mériteraient d'être remarqués, s'ils étaient moins célèbres. 11 faut du moins observer que, si elle offre une foule de traits de Sophocle imités ou traduits avec éloquence , elle n'en présente guère moins qui appartiennent à l'auteur français. Beaucoup plus longue que la première scène du tragique grec, elle est pourtant beaucoup plus rapide; elle est aussi plus variée, plus brûlante; elle réunit 9 en un mot, à la gravité du cothurne antique les grands mouveraens de Shakespeare. Quoi de plus tendre que cette belle réponse d' Antigone à son père , qui frémit du sort d'une fille chérie!
" . . ^ Mon sort ! je le prëfôrc
« A. l'hymen le plus doux , au trône de mon frère.
« Hélas ! c'est à mon^ bras que le vôtre eut recours.
« .Si mon sexe trop (aibW a borné mes secooi'^,
« Par ma tendresse , au moins , j'ai calmé vo* alarmes ;
«J'ai soutenu vos pas, j'ai recueilli vos larmes;
« Hélas! pour vous nourrir, j'ai souvent mendié
« 1,^6 refus insolens d'une avare pitié.
« Il semblait que le ciel, adoucissant loutra^^e,