THÉÂTRALE
( E&tnil d*iui ouvrage intitulé: La Tragbo».)
l^E plaisir qui résulte de la tragédie est fondé sur Faccord du vraisemblable et du merveilleux dans un sujet qui excite la terreur et la pitié; Un événement digne de la muse tragique n'est pas un événement commun. Il est très-rare de voir le fils d'tm roi qui , sans le savoir, tue son père, et épouse sa mère; et peut-être cette affreuse infortune n'estelle arrivée qu'à OEdipe. L'aventure de Phèdre, d'Oreste , d'Iphigénie , en un mot les conjurations ^ les grandes catastrophes , sont des choses rares ; et leur importance les rend merveilleuses; mais, plus ces aventures sont merveilleuses et rares, plus il faut les représenter d'une manière qui les rende croyables, mêler adroitement les incidens les plus ordinaires de la vie à ces incidens extraordinaires, gagner ainsi la confiance du spectateur, en lui faisant voir que des causes naturelles
246 DE LA VRAISEMBLANCE
peuvent amener un effet surprenant. Mais, si vous préparez une action extraordinaire par des moyens invraisemblables et contraires à la nature, d'une chose merveilleuse vous en faites une chose impossible, qui ne doit plus mériter la croyance des gens sensés ; vous révoltez Famour-propre du spectateur éclairé , qui s'aperçoit que vous cherchez. k le tromper, que vous voulez exciter sa pitié par des malheurs imaginaires, qui n'ont jamais pu exister.
L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas.
(BoiLiAo, Art poétiqne, cb«nt III. )
N'avez-vous pas vu souvent dans Is^ société des gens qui aiment à conter des aventures étonnantes et souvent inventées à plaisir? Parmi cette espèce de menteurs, il y en a quelques-uns d'agréables^ et beaucoup de maladroits : c'est une ip[iage pai> faite des poètes. Que la même aventure tragique et merveilleuse soit contée par ces deux sortes c^ menteurs, l'un vous la présentera sous un JQUj si fauic^y mêlera des circonstances si peu naturelles et si choquantes, qu'au lieu d'être touché de son récit, vous rirez de sa maladresse; et peut-êtrtt serez-vous indigné de l'impudence de cet hpmra^ qui vous prend pour un enfant ou un ^tupide , et veut vous persuader des faussetés évidentes. Mais écoutez l'autre : iLâccompagnera les faits de circonstances si vraisemblables , il aplanira les difiB-
THEATRALE. %^j
cultes qui suspendent votre confiance d'une manière si naturelle , par des raisons si insinuantes et si plausibles; enfin, il vous conduira de vrai-^ semblance en vraisemblance avec tant d'art et de simplicité jusqu'à l'action merveilleuse qu'il veut iaire croire, qu'enfin elle vous paraîtra vraie, et que vous serez ému, attendri du même £ût qui,, dans la bouche de l'autre, n'aurait excité que vos^ risées et vos mépris.
Il en est de même au théâtre. La vraisemblance est la source principale du plaisir que le poète nous donne : plus il choque ia vraisemblance, plus il. diminue et détruit notre plaisir. Cela est si vrai q^e les règles de l'art dramatique, c'estrà^îre, lels observations sur les moyens de plaire que cet art doit employer, tendent presque toutes à maintenir la vraisemblance, comme les unités d'action,. de jour et de lieu , les entrées et les sorties dès ac*^ taurs, tout ce qui concerne L'exposition, la sim?* plidté du nœud et le dénouement, qui doit être un efFet merveilleux ^ mab vraisemblîd>le , d'uitô cause naturelle. Les autres* règles généraleS'Ct particulières qu'on donne encore sur les caràctèilesv les mœurs, les sqntimens, les passions ^ le dia* logue, ont aussi pour objet de faire respecter la vraisemblance. Ainsi Von peut dire. que. I^uteur qui la viole sans ménagement n''a pas la pt^emière notion; de l'art dramatique.
^ DE LA VRAISEMBLANCE
: JTaTOueque ie plus souvent ce qai parait inVrai^ •emblaUe aux esprits éclairés et kabiies n'est point aperça des yeux CeûbleB et i^norans; que, p»r cette raison, des pièces qoi produisent une grande impression sur la ioule n'en font qu'une très -médiocre «nr Time des connaisseurs; mais rei|périéiiee'« démontré que, dans les arts comme en tottfte okose, pour plaire long-tems , il faut plaire aux esprits bien Êdts.
i.^Qilél est l'ouvrage admiré des gens habiles qui n'sait pas obtenu tôt ou tard les suffi'a^ de kr multitude fMais quds sont fes ouvrages à qui les seuls' a|>plaadisseniens de la multitude aient pu donner une longue* vie ? il ne laut donc pas dire qu'on doit pardonner les invraisemblances d'une pièce en âbveur du plaisir qu'elle nous procure, puisqu^èn effet elles troublent ce plaisir que nous dierchons; et, par la même raison, l'on ne doit pas demander à quel point l'illusion du théâtre peut permettre les invraisemblances, puisque, dans tous les cas, les dboses invraisemblables dé* »truisent l'illusion. Cependant il est très-raisonnable de dire qu'on doit excuser de légères fautes contre l'invraisemblance, lorsqu'il en résulte des beautés assez grandes pour faire oublier ces défauts« Si , au contraire , ces défauts sdiit grossiers et multipliés , les beautés qui en peuvent naître touchent faiblement; l'effet qu'elles produisent est