‹ Œuvres completes de M. J. Chenier: precedees de notices historiques (volume 3)Chapitre 39 sur 58 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

Paris, ce 17 mars 1788.

J E viens de lire, messieurs, dans les Élémens de littérature àe M. Marmontel, Tarticle Satire^ qui m'a paru aussi bien pensé que bien écrit. Auretvous la bonté d'insérer dans votre journal quelques réflexions que cette lecture m'a suggérées? Je les soumets à ce célèbre académicien^ aux gens de lettres et au public de toutes les classes.

Certainement, je conviens avec M. Marmontel que la satire personnelle est odieuse, du moins quand on est l'agresseur. On est forcé, pour peu qu'on soit conséquent, de la condamner, même dans Boileau. Il avait besoin de son extrême mérite pour se faire pardonner le plaisir qu'il goûtait, je ne sais comment , à humilier des gens qui ne l'avaient jamais offensé.

Quantité de gens, qui ont imité, ou cru imi*ter ce poète illustre, l'ont très-souvent surpassé

en aialice; mais, par respect pour lui, ou, si Ton veut, par compensation, ils ont jugé à propos (le se passer d'esprit. Ils n'ont pas réfléchi qu'il n'est ni prudent ni civil de se moquer ouvertement de son voisin , quand ce voisin ne dit mot; que, d'ailleurs, certains travers , ne troublant en rien Tordre public, pourraient sans inconvénient ne pas être dénoncés au public; qu'on ferait bien de laisser en paix les honnêtes gens qui ont le malheur d'être ridicules, et que personne en ce genre ne devrait s'arroger un privilège exclusif.

Mais, lorsqu'un oisif a voulu faire rire les oisife à vos dépens, la représaille est de droit rigoureux. Il n'est pas même nécessaire que le plaisant ait réussi; et l'intention doit être réputée poiu: le fait. Quand on n'est pas né très - patient , il faut au moins se montrer reconnaissant , et rendre ce qu'on a reçu tout au plus vite , et, s'il est possible, avec usure.

Quand un brigand demande à im voyageur la bourse ou la vie, si le voyageur tue le brigand, il est certain qu'il n'est pas répréhensible ; le mal que le brigand voulait faire au voyageur, en s'emparant de son argent , n'est pourtant pas proportionné au châtiment qu'il éprouve en perdant la vie. Ceux de vos lecteurs qui ont de l'imagination se convaincront, en y réflécliissant , que le tort

est toujours à l'agresseur dans mille autres hypothèses.

En suivant encore celle-ci, le voyageur pourrait souvent éviter de se faire justice à lui-même: il y a des prévôts , des magistrats , qui sont chargés de veiller à la sûreté publique ; mais, si quelque citoyen de la classe de ceux qui n'ont que du mérite allait se plaindre sérieusement d avoir été vilipendé dans une brochure , à Paris , où l'on aime à rire , il est certain qu'on lui rirait au nez; et tont ce qu'il pourrait gagner serait de donner matière à une seconde brochure. Personne au monde n'est chargé de lui faire justice; et, comme il faut pourtant que justice se fasse , il paraît clair qu'il se la doit à lui-même. Il se doit encore à luimême et au public de combattre à front découvert.

La clandestinité n'est pas toujours condamnable. Je suppose que, sous Tibère ou Caligula, un citoyen de Rome eût écrit en faveur du gouvernement républicain, j avouerai qu'en cachant son nom il n'aurait fait qu'un acte de prudence; mais, grâce k de vrais philosophes, dont les écrits ont formé de vrais hommes d'état , les gens de lettres , en France, ne doivent plus craindre d'avoir raison; et l'on peut appliquer aux tems où nous vivons ce que Tacite a dit de l'empire de Nerva et de

OEaTTes ancieimes. IV. ^^

Trajan : Tems heureux ^ où Von peut penser lii ment, et s'exprimer comme on pense '.

Personne cependant n'a le droit de blâmer un auteur qui, pour des raisons particulières, croit devoir ne point se nommer à la tête d'un ouvrage de morale ou de politique, ou d'une pièce de théâtre; mais, en fait de satire, je pense qu'oo doit être de l'avis d'Ariste :

Un écrit cUndesdn n'est pas d'un honnête homme.

I. « Rarâ temporum felicitate ubi sentire quae tcUs, et qpm « sentîas dicere licet! » (Tagitb, iJtr/. liv. I.)

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