LETTRE
Pois, ce IX juin 1788.
V/N a dit souvent, Messieurs, que M. de BufFoa avait dénaturé la prose , en lui prêtant mal à propos le langage de la poésie. Le plus beau génie de notre siècle , M. de Voltaire , a désigné l'auteur de VHùtoire naturelle comme un physicien qui écrivait en prose poétique. Ce reproche a été répété depuis par cent faiseurs de brochures, qui, je ne sais comment, osaient être envieux dun grand homme. On Ta même renouvelé d'une manière très -dure, ou, comme on disait alors, très-impudente , dans quelques plates satires publiées généreusement contre M. de Bufifon, durant le cours de sa dernière maladie.
L'égard qu'on doit aux opinions d'un homme tel que M. de Voltaire, même lorsqu'il se trompe, sufiBrait seul pour, engager à discuter celle qu'il paraissait avoir sur le style de V Histoire naturelle. Ce reproche éternel d'écrire poétiquement un ouvrage en prose sur la physique est fait pour
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séduire au premier abord ; mais il £aiut commencer par écarter ce moX. poétiquement^ qui ne peut qu'embrouiller les idées. La question se réduit à savoir si l'on a tort d^employer un style très-^levé quand on écrit sur la physique. Ces mots expriment encore une idée très-générale y puisque la physique embrasse une infinité de parties, et chacune de ces parties une infinité de détails, dont la variété demande nécessairement plusieurs stylés. Un écrivain qui s'élève ou qui s'abaisse avec son sujet ne mérite que des louanges. On doit le blâmer quand il n'y a point de proprn^ tion entre son s^le et le sujet qu'il traite. Ces principes une fois posés , il faut examiner si M. de RufTon s'est exprimé pompeusement dans les endroits qui ne demandaient que de la simplicité. U faut examiner s'il a écrit V Histoire du Singe ou du Chien du même ton qatV Histoire de P Homme ^ la Théorie de la Terre y les Époques de la IVature , et tout ce qui tient aux causes premières. I^ résultat de cet examen sera, je pense, que, M. (le BufFon étant né avec une élévation d'esprit aussi rare que sa facilité , son style est quelquefois , mais rarement , au-dessus de sa matière. Ce défaut peut déparer trente ou quarante pages dans l'ouvrage le plus étendu qu'im homme ail jamais écrit.
L'affectation bizarre d'imiter en prose les tours.
les expressions et les périodes poétiques, ne saurait être imputée à M. de Buffon sans injustice ; mais elle avait déjà fait des progrès quand il com^ mençait à écrire ; et peut-être il faudrait remonter fort loin pour en trouver les premiers exemples. L'espace de votre journal , Messieurs, ne me permet pas d'exposer ici ma pensée avec quelque détail : je tacherai de la développer, autant qu'elle doit l'être, dans un Éloge de M. de Buffon, que j'espère publier vers la fin de cette année '. Pulssé-je élever^ en l'honneur de ce grand homme, un monument qui ne soit pas tout à fait indigne de lui être consacré !
Aucune des qualités du style ne manquait à M. de Buffon. Il possédait éminemment la sévérité, la noblesse, la magnificence, et cette énergie brûlante qui part d'une ame fortement émue, et qui , plus que tout le reste , constitue l'écrivain de génie ; mais le caractère distinctif de ses ouvrages, c'est,* j repense, une clarté admirable, une connaissance parfaite de* la juste' valeur des mots pris en eux-mêmes, de leur force accidentelle relativement à la place qu'ils occupent dans le discours. De tous les prosateurs du dernier siècle , Pascal est celui qui a porté le plus haut
I. Cette pièce ne nous est pas parvenue; nous ignomns si elle a été publiée. ( Note de r Éditeur. )
cet art prodigieux d'employer loajours ie mot qu'il &llait employer. Cet art suppose une féce mûrie par l'étude , et supérieurement organisée , où tous les objets se peignent de leurs couleurs véritables , où toutes les idées s'enchaînent d'ellesmêmes de la manière la plus naturelle, et par conséquent la plus heureuse. L'ordre qui règne dans le cerveau se retrouve dans le plan de Touvrage qu'il a produit , dans toutes les parties de cet ouvra^, dans la suite des phrases, et dans l'arrangement des mots. Le style est nécessaire* ment clair , rapide , élégant , harmonieux : d'où l'on peut conclure évidemment qu'un auteur qui écrit mal ne saurait bien concevoir. Le vice de l'expression suit toujours le vice de la pensée : c'était le sentiment de M. de BufFon. Voici comme il s'explique sur l'art d'écrire dans son beau discours de réception à l'Académie française : « Bien V écrire , c'est tout à la fois bien penser, bien sen- « tir, et bien rendre ; c'est avoir en même tems de tf l'esprit , de l'âme et du goût. » Idée lumineuse, idée d'un penseur du premier ordre, et qui, luimême, écrivait parfaitement dans toute l'étendue de la définition qu'il a. donnée!
J'ai l'honneur d^être , etc.
MÉLANGES