DU THÉÂTRE
x5 juin 1789.
Kjevx qui pensent, et qui savent exprimer leurs pensées , sont les plus redoutables ennemis de la tyrannie et du fanatisme, ces deux grands fléaux du monde. L'imprimerie doit détruire à la longue la foule innombrable des préjugés. Grâce à cette découverte , la plus importante de toutes , on ne verra plus l'esprit humain rétrograder, et des siècles de barbarie succéder aux siècles de lumières. En vain ceux qui sont intéressés à tromper les peuples voudraient maintenant ralentir la communication des idées : la persécution contre les livres ne fait qu'irriter le génie. Elle ne saurait empêcher, ni même retarder, les révolutions qui s'opéreront, de siècle en siècle, dans l'esprit général ; et les persécuteurs ne réussiront qu'à se rendre odieux, en troublant, il est vrai, le repos
X',i^ DE LA UBEHTE DU ÏIIIiATRE hummes seront instruits, plus ils tendront à légalité politique, seule basesoli<le d'une coiistitutiou. Un gouvernement, ami des hommes, voudrait ie bonheur de chaque citoyen, et l'éclat de la société entière. Maïs le bonheur de chaque citoyen dépend de l'égalité politique de tons les citoyens; et, plus chaque citoyen est heureux . dans son intérieur, plus la société entière est puissante et respectable au dehors. ToutdépeDil donc, pour une nation, de la masse de ses lumières. Le gouvernement est donc coupable envers une nation , quand il gêne la publication de la pensée en tout ce qui ne nuit point au droit des citoyens. Or, comme ce droit des citoyens est essentiellement égal pour tous , il est très-évident que les différentes manières de publier sa pensée doivetit être également libres. Il doit donc être permis de représenter ce qu'il est permis d'imprimer. Il ne peut être nuisible de faire réciter ce qu'il est utile d'écrire.
y. Sous la régence d'Anne d'Autriche , et dans la jeunesse du roi Louis XIV , la nation firançaise commençait à s'instruire en écoutant , à son théâtre, les scènes admirables de P. Corneille, et les excellentes comédies de Molière. Ces deux poètes lai apprenaient à penser , tandis que ses plus éloquens prosateurs bornaient encore tout leur génie k défendre Jansénius , ou à flatter en chaire les
princes morts et les princes vivans; roais, quand on Vaperçut de cette route nouvelle que la raison se frayait en France , on résolut de la lui fermer. Plus nos poètes dramatiques avaient illustré la nation chez l'étranger, plus on sut les avilir; et, plus leur art parut propre à former des hommes libres , plus on crut devoir rendre esclaves tous ceux qui le cultivaient. Ce n'est donc point assez d'avoir composé en France une pièce de théâtre; ce n'est point assez d'avoir à essuyer les intrigues, les cabales, les dégoûts sans nombre, inséparables de la carrière dramatique ; ce n'est point assez d'avoir à supporter les tracasseries les plus étranges, les rivalités les plus humiliantes! Pour faire représenter une pièce, il faut monter d'échelon en échelon : dé M. le Censeur royal à M. le Lieutenant-général de police; quelquefois à M. le Ministre de Paris ; quelquefois à M. le Magistrat de la librairie ; quelquefois à M. le Garde-dessceaux : voilà pour la ville. Veut -on faire représenter sa pièce à la cour? c'est une autre échelle à monter. Il faut s'adresser à M. l'Intendant des plaisirs dits Menus y et de M. l'intendant des plaisirs dits Menus à M. le premier Gentilhomme de la chambre en exercice. Tous ces messieurs ont leur coin de magistrature, leur droit d'inspection sur les pièces de théâtre , leur privilège ; car où n'y en a-t-il pas eu France ? Il est bien vrai qu'une
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vers la vérité d'une manière aussi forte et plus directe, Molière, déchiré, calonmié par la cabale des prêtres; Molière, insulté en pleine église par Bourdaloue; Molière, en insérant dans sa pièce * un panégyrique de Louis XIV , sut intéresser l'orgueil de ce prince, et s'assurer de son appni. Ce despote, jeune alors, aidé d'un esprit droit et d'une forte volonté, donna, pour un moment, au théâtre d'un peuple asservi un peu de cette liberté qui caractérise le théâtre des nations gouvernées par elles-mêmes. Il aida Molière à triompher de ses ennemis; et cette comédie fut représentée. Elle ne l'aurait pas été , je pense , en des lems postérieurs au règne de Louis XIV ; elle éprouverait de grandes difficultés dans ce moment-ci. Louis XIV, lui-même, n'aurait pas toujours été si favorable à Molière. Lorsque, dans ses dernières années , affaibli par l'âge et par les chagrins, lassé d'une puissance arbitraire exercée pendant plus d'un demi -siècle, il traînait les restes de sa vie entre son confesseur jésuite , et sa maîtresse janséniste, il n'est pas probable qu'il eût pris plaisir à voir tourner eu ridicule les charlatans de dévotion; et leurs cris auraient infailliblement étouffé, près du vieux monarque, les réclamations du philosophe.
IX. Ainsi tout variait en France sous le despotisme aristocratique dont nous voulons secouer
le joug; ainsi la loi d'hier n'était plus celle d'aujourd'hui , et celle d'aujourd'hui se voyait le lendemain remplacée par une autre; ainsi le moindre ami du prince, un valet de chambre, une courtisane en faveur, la maîtresse d'un mimstre ou d'un premier commis, persécutait insolemment la philosophie, ou la protégeait plus insolemment. On a vu Voltaire luttant , à chaque nouveau chefd'œuvre, contre la foule des envieux et des fanatiques, forcé de ménager des courtisans qu'il méprisait , déplorant la pusillanimité de ses concitoyens, disant la vérité par vocation, par besoin, par enthousiasme pour elle; se rétractant , se reniant lui-même pour échapper à la persécution; admiré , sans doute , mais dénigré , mais haï , mais enfermé deux, fois dans les cachots de la Bastille; exilé , contraint de vivre éloigné de sa patrie ; osant à peine venir expirer dans cette ville qui se glorifie de l'avoir vu naître; jouissant des honneurs d'un triomphe , et trouvant à peine un tombeau; avant ce dernier opprobre, poursuivi, pendant trente années , jusqu'au pied du mont Jura, par des mandemens et des réquisitoires; flattant sans cesse et les flatteurs et les maîtresses du roi ; et laissant à la postérité , avec un exemple de force , un exemple de faiblesse , qui déposera moins contre lui que contre son siècle,
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indigne encore, à bien des égards, d'être éclairé par un si grand homnie.
X. Et que n'eût - il pas fait dans des cûrconstances plus heureuses? Quel essor n'eût pas pris son génie; quelle importance n'eût point acquise la tragédie dans notre siècle , si des obstacles puérils n'eussent point arrêté la marche de Voltaire! Il a parfaitement connu la majesté de ce beau genre de poésie. Dans Mérope et dans Oresle^ il a transporté sur notre scène l'austère simplicité de la scène grecque. Dans Mahomet et dans Ah zirCj il a su déployer, avec une énergie jusque* là inconnue des Français, cet amour de l'humanité, cette haine du fanatisme, cette passion pour la tolérance, qui fait aimer ses ouvrages autant qu'on les admire. Combien il aurait donné de plus grandes leçons, s'il n'eût pas été forcé d'affaiblir ou de voiler ses intentions, en présentant sur la scène des mœurs étrangères et des faits inventés ! Quelle carrière immense ce redoutable ennemi de la superstition aurait vue s'ouvrir devant ses pas , en jetant les yeux sur l'histoire moderne ! Là , tous les grands préjugés s'offrent à combattre. De quek traits de feu n'eût-il pas su peindre les usurpations et les fureurs du sacerdoce ; l'établissement de l'Inquisition; les forfaits d'un Alexandre VI; les guerres longues et sanglantes que le fanatisme
allumait, tour à tour, daus tous les coins de l'Europe; des millions d'hommes égorgés pour des querelles théologiques; et, malgré tant d'atrocités, les peuples courbant toujours la tête sous un joug imbécille et cruel, que leur sang avait tant de fois rougi!
XI. Il n^aurait point, sans doute (je suppose toujours des tems plus heureux,) il n'aurait poitit dégradé la tragédie nationale en la consacrant, comme a fait un homme médiocre ' , à des aventures sans importance, à des fanfaronnades militaires, à des flatteries serviles, flétrissantes pour l'auteur qui ose les risquer^ et pour l'auditoire qui peut les souffrir. Voltaire, poète, historien et philosophe , était vraiment digne de créer
1. « Dubelloy, calculateur d'effets du théâtre, a substitué « aux grands intérêts publics des niaiseries chevaleresques et A des rodomontades militaires ; il a sacrifié sans cesse à la va- «c nité de quelques maisons puissantes et à l'autorité arbitraire. « Il a donc fait des tragédies anti-nationales; et, si les hom- « mes d'un goût délicat souffrent en écoutant de pareils oun vrages, ce n'est pas, dans le fond, parce qu'ils ne sont point K assez conformes à l'histoire ; c'est p;|tce qu'ils ne sont point « du tout conformes au bon sens, u
Cette note , extraite du discours placé en tête de la tragédie de Charks IX ^ nous rappelle ce vers épigrammatique de Chénier, sur la tragédie de Giiston et Bayard, de Dubelloy : Pour Mcourir Bayard faut-il tant de cohortes ?
Voyez V Essai sur les principes des arts, tom. Il des OEuvr. posth., pag. 192. {Note de l' Éditeur.)
parmi nous une scène nationale. On peut lui reprocher d'avoir médiocrement aimé la liberté. On peut aussi lui «reprocher même d'avoir souvent déifié les tyrans et la tyrannie'; mais les grands hommes sont ceux qui ont moins de préjugés que le vulgaire. En faisant marcher l'esprit de son siècle. Voltaire dépendait lui-même de cet esprit ; ou , peut-être , il a cru qu'il devait subir un joug pour qu'on lui permit d'en briser un autre. S'il avait vu, autour de lui, se former une puissance publique, il aurait écrit avec plus de hardiesse et de profondeur sur les matières politiques.Dans les circonstances où nous sommes, l'autorité arbitraire n'aurait point eu d'adversaire plus intrépide : il aurait compris que la tyrannie est mille fois plus dangereuse que le fanatisme. Le fanatisme , sans la tyrannie , ne saurait avoir aucune puissance. Avec de l'argent et des soldais, la tyrannie est toujours toute - puissante.
XII. Échauffé , dès mon enfance , par les écrits des grands hommes , pénétré des vérités sublimes qu'ils ont exprimées avec tant d'énergie, passionné pour l'indépendance , et révolté contre toute espèce de tyrannie ; mais , par une suite de ce caractère , me sentant très - incapable de par-
I. Voycï les Réflexions sur Foitaire, lome III des OEuvrrs Jfoêthumes , page 4o3. {Note de l'Éditeur. )
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venir à la faveur sous un gouvernement arbitraire, je m'étais livré de bonne heure à la philosophie et aux belles-lettres. J'avais compris que , dans un état où l'intrigue dispose de toutes les places, un bon livre, c'est-à-dire un livre utile, devient la seule action publique permise à un citoyen qui ne veut point descendre à des démarches humiliantes. Entraîné vers la tragédie, non-seulement par un penchant irrésistible , mais par un choix médité, par une persuasion intime que nulle espèce d'ouvrage ne peut avoir autant d'influence siu* l'esprit public, j'avais conçu le projet d'introduire sur la scène française les époques célèbres de l'histoire moderne, et particulièrement de l'histoire nationale; d'attacher à des passions , à des événemens tragiques , un grand intérêt politique, un grand but moral. La tragédie est plus philosophique et plus instructive que r histoire y écrivait jadis Aristote *. J'avais cru qu'on pouvait rendre notre théâtre plus sévère
I . « Le poète (tragique et épique) et rhistorien ne diffèrent « pas en cela seulement que l'un écrit en vers et l'autre en « prose. Mettez en vers l'histoire d'Hérodote, ce ne sera jamais « qu'une histoire en vers. La vraie différence est que lliisto- «rien transmet les faits tels qu'ils sont; le poète, tels qu'ils <( |>euvent ou doivent être. Aussi la poésie est-elle plus phi-*- « losophique et plus instructive que l'histoire. La poésie s'at- « tache plus au général, l'histoire au particulier, m {Fajrez la Poétique d' Aristote traduite par Chénier, tome II , page 5oSt des OEuvres posthumes. ( Note de l'Éditeur.)
ut'î> mœurs de lacite , réloquence noble et pathétique des vers de So leut supérieur au mien pourrait fai k tous les gens raîsoimables ce qi ▼ait il y a près de trois mille ans.
XIII. J*ai du moins saisi la seul m'était permis d'aspirer : celle d'o et de composer te premier une ment nationale. Je dis le premier monde doit sentir que des romans sur des faits très-peu importans , o Tesprit de la servitude , ne sauraient tragédies nationales ; et les personm trées n'ignorent pas qu'on avait fai d'un siècle , des tentatives en ce geni pour mon coup d'essai, le sujet, j'o plus tragique de l'histoire moderne r thélemi ^ Nul autre ne pouvait offr une aussi forte peinture de la tyran fanatisme. J'ai tâché de renr^^it^fé*^
les IX; la politique sombre et perfide de Catherine de Médicis ; lorgueil et l'ambition du duc de Guise ; ce même orgueil , cette même ambition masquée, dans le cardinal de Lorraine^ d'un zèle hypocrite pour la religion catholique. J'ai opposé à cette cour de conspirateurs la flère ei intrépide loyauté de l'amiral de Coligni, la noble candeur de son élève , le jeune roi de Navarre , depuis notre bon roi Henri IV; et le grand sens du chancelier de l'Hospital, ce ministre ami des lois et de la tolérance. Que le public me permette de l'entretenir un moment ^ non pas précisément de cet ouvrage, qui n'a pas encore été soumis à son jugement , mais des difficultés qu'il a fait naître à plusieurs lectures, et des prétendus iticonvé^^ niens que quelques gens ont trouvés à sa repré* sentation. Mes lecteurs voudront bien remarquer qu'en répondant aux objections faites contre cette tragédie j'aurai répondu à toutes celles qu'on pourrait faire contre les tragédies politiques et nationales. Elles demandent à être traitées avec cette liberté austère et impartiale, avec cette haine des abus , avec ce mépris des préjugés qui distingue un poète et un historien philosophe. S'il se trouve, et certainement il s'en trouvera parmi ceux qui jetteront un coup d'oeil sur cet écrit , s'il se trouve des personnes bien convaincues que ce genre d'ouvrages ne serait pas moins
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utile qu'il serait intéressant pour la nation ; s'il se trouve , et certainement il s'en trouvera , des personnes étonnées de la puérilité des objections que je m'apprête à réfuter , je les prie d^observer que ces objections m'ont surpris plus qu'un autre; et je les prie encore de vouloir bien se joindre à moi 9 d'unir sur ce point leur voix à la mienne, et d'employer , pour soutenir la raison , un pea du zèle et de l'ardeur qui n'ont cessé d'animer ceux qui font profession de la combattre.
XIV. Est -il possible de représenter sur le théâtre un roi de France tout à la fois homidde et parjure, un roi de France qui verse le sang de ses sujets? Ne serait-ce pas au moins très-indécent? voilà la première objection. Que veutelle dire ? A qui craint-on de manquer de respect? Sont-ce des courtisans de Charles IX qui parlent? Est-ce bien sous le r^ne d'un prince équitable, d'un prince qui a senti lui-même le besoin de limiter son pouvoir, qu'on peut trouver de l'indécence à faire justice d'un tyran deux siècles après sa mort? L'indécence serait de calomnier un Charlemagne, un Louis IX, un Louis XII, un Henri lY; mais , quand un roi de vingt-deux ans a pu commettre le plus grand crime dont This* toire du monde fasse mention , celui d'un roi qui conspire contre son peuple, l'indécence est sans contredit à penser un seul moment qu'une nation
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victiine de sa rage lui doit encore des égards, et qu'un citoyen de cette nation ne peut la venger, après deux siècles écoulés, en livrant sur le théâtre la mémoire de ce monstre à Texécration publique.
XV. N'est-il pas indécent de représenter des prêtres chrétiens sur le théâtre? N'est-ce pas un moyen sûr de nuire à la religion, sur-tout si Ton fait parler ceux qui ont mérité la haine publique? telle est la seconde objection. C'est à peu près celle que les dévots faisaient autrefois contre la comédie du Tartufe. Ainsi, les charlatans qui trompent les peuples font toujours semblant de confondre la cause des hommes et la cause de Dieu ; mais leur fausse dialectique ne séduit plus personne. Non , sans doute, un ouvrage où le fanatisme est peint des couleurs les plus noires, c'est-à-dire, de ses véritables couleurs; non, sans doute, un ouvrage où la tolérance est préchée sans cesse ne saurait nuire à la religion, à moins que la religion ne soit essentiellement fanatique , et prodigue du sang des hommes. Si cela était, ceux qui voudraient l'abolir seraient les bienfaiteurs de l'humanité; mais cela n'est pas. Les jours sont venus où la religion s'épure, et s'identifie, pour ainsi dire, avec la morale. On sait qu'il ne faut point accuser Dieu des fautes de ses ministres; et l'on sait qu'un ministre de Dieu peut être coupable. Le prêtre
bientôt vous nier : vous ne pensez pas du moins qu'un crime exécuté en iSya puisse fléteir la nation française en 1789. Quand les Danois, assemblés par Représentans en 1 660 , déférèrent à leur roi l'autorité la plus illimitée 9 certainement ils se couvrirent d'opprobre aux yeux de tous les peuples qui avaient alors quelque idée du droit politique; mais, si les Danois d'aujourd'hui se rappelaient qu'ils sont des hommes, et qu'il ne convient pas à des hommes d'obéir au caprice d'un seul, vous ne pensez pas que l'ignominie de leurs ancêtres pèserait encore sur eux. L'opprobre n'est pas plus héréditaire que la gloire. L'un et Tautre ne sont pas plus héréditaires chez les nations que chez les individus; et la honte des Danois en 1660 ne subsisterait plus pour leur postérité devenue libre, comme le contrat des Danois en 1660 ne saurait lier leur postérité.
a deuil, reçoivent ce jour- là les complimens de coudoléaBce « des Représentans de la nation et de toute la cour.
«Voilà, Monsieur, comme ceux qui admireront toujours vos « talens en toute autre occasion s'efforcent d'atténuer le crime « de leurs aïeux. Puissent-ils parvenir enfin à l'effacer de leurs « annales , et de la mémoire de toutes les autres nations en « général, mais surtout de la vôtre, pour laquelle nous avons, « ainsi que j'ai pour vous en mon particulier , une vénération '< sans bornes ! »
y aï l'honneur d'être,
Monsieur, Volif très-humble el Irès-dévoué servitcnr,
George UILIR.
XVII. Il en est ainsi des Français. En snpposant que le massacre de la Saint-Barthélemi soit le crime de la nation, les Français de ce tems-là sont flétris, mais non ceux d aujourd'hui, qui n'étaient pas nés encore. En vous accordant (ce qui n'est point mon avis) qu'un écrivain philosophe doit quelquefois dissimuler sa pensée par respect pour sa nation, vous conviendrez du moins qu'il doit ce respect seulement à la génération qui existe , et qu'il ne doit que la vérité aux générations qui ne sont plus. Cet esprit de fanatisme et d'intolérance qui a causé nos guerres civiles du seizième siècle s'est beaucoup affaibli parmi nous; mais, quand il subsisterait dans toute sa force, quand il serait encore l'esprit général , quand les partisans effrénés du dogme auraient conservé sur la nation cette influence qu'ils ont perdue, serait-ce en effet respecter la nation que de la tromper? serait-ce lui manquer de respect que de l'éclairer ? Quel homme aurait le mieux mérité de ses concitoyens ; celui qui, dans des écrits timides, caresserait leurs préjugés, ou celui qui risquerait de leur déplaire , en disant tout haut des vérités énergiques ? Un bon citoyen ne doit-il pas traiter sa nation comme un véritable ami traite son ami? N'est-ce pas servir son ami que de le désabuser d'une erreur funeste? et ne vaut-il pas mieux servir son ami que de le flatter?
peuple nouveau qui vous environne, qu'il est tems d'écrire pour des hommes, et que les enfans ne sont plus!
XX. O Racine! poète sublime et naïf dans Athalie^ austère dans BritannicuSy partout sensible et touchant, partout correct, élégant, harmonieux, loin de moi Tesprit des barbares qui méconnaissent tes admirables beautés! Certes, malgré tes défauts, qui sont ceux de ton siècle, et que tes grands talens peut-être ont rendus plus contagieux, je vois et je révère en toi le génie le plus parfait qui ait illustré les arts de FEurope. Mais fallait-il abaisser ce génie au rôle de complaisant de cour? Fallait-il ambitionner des succès aux petits appartemens de Versailles , ou dans le couvent de Saint-Cyr? Fallait-il enfin perdre tes veilles à composer des tragédies allégoriques, à retracer en vers excellens, mais peu tragiques, et encore moins philosophiques, les amours du jeune Louis XIV et de la fille de Charles premier, ou les amours du vieux Louis XIV et de la veuve Scarron? Homme fait pour éclairer la France, qu'importaient à la France Esther et Bérénice? Ah! si, au lieu d'écrire cette longue élégie royale, tu avais traité le grand sujet que j'ai tenté; si tu avais employé ton tems et ton éloquence à donner à tes concitoyens d'énergiques leçons de tolérance et de liberté, tu aurais servi ta nation
qui avait alors plus d'éclat que de bonheur, et plus de talens que de lumières. Peut-être le conseil de Louis XIV n'aurait pas été animé du même esprit que le conseil de Charles IX ; peutêtre l'industrie des Français n'aurait pas. enrichi l'étranger de notre ruine; et peut-être le sang des Français n'aurait pas coulé sur les échafauds du Languedoc pour des opinions théologiques.
XXI. Si je réclamais la liberté du théâtre dans l'auguste assemblée des Représentans de la nation, ou si j'étais sûr de n'avoir pour lecteurs que des hommes éclairés comme eux, et soumis au seul empire de la raison , je n'invoquerais l'autorité d'aucune époque ni d'aucune nation; je n'exposerais que des motifs tirés du droit légitime de publier sa pensée. Ce chapitre est donc spécialement écrit pour ceux dont le jugement est moins exercé, qui examinent moins sévèrement les idées qu'ils ont adoptées, qui prennent souvent l'usage pour le droit, et sont plus aisément persuadés par des exemples que convaincus par des raisoanemens. Ministres, Commis, Gensenrs royaux, Agens ou Partisans du despotisme, écoutez. Je ne vous parlerai point des Athéniens : vous me diriez quils vivaient au sein d'une démocratie; comme si le droit des hommes dépendait de la forme des gouvememens; comme si le droit des hommes n'était pas le même dans Athènes et
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dans Paris , sous le frente-neinriàiie d^ré et sous le quaranle-neuifîème, à Toméo et sous là ligne! Mais laissons dans ce motfielit les peuples qui n'ont point oublié la Jâgaké de Thomoie. Je tous dirai qu'au oommeacement du seizième stède on représenta sur différens théâtres d'Italie, et aoeme k Rpkne^ derant le pape Léoo X, la comédie de là Mandragore, du célèbre FiorenCin Machiavel. Dans ce pays superstitieux, on vil sans frémir, sur la scène, un religieux qui se joue de la confession, et qui est l'agent d^BUi adultère. Il fieiut voir dans l'original les cona cih que frète Timolfaée donne à sa pénitente : cette scène est admirable, j'ose le dire. Elle est égale, en tous sens , à celle ou Ttiriufè veut séduire la femme de son bienfaiteur; et, ce qui doit plus étonner, Blachiavel a écrit sa comédie cent cinquante ans avant celle de Molière. Cette pièce n'est pas sans doute une école de bonnes monm; mais son immoralité ne serait pas un titre d'exdusk>n à Paris, où l'on représente journellement les Êurces de Moùtflenri, de Dancourt et de M. de Beaumarchais ' . Rappelez*vous bien que la Man^ dragons fut composée au commencement du seizième siècle; dans un pays où les monastères cuit fourni tant de souverains pontifes ; dans les