I. Voltaire
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mais elles ne connaissent pas non plus d'exception. Si cette locution, le premier^ le dernier des citoyens , n'était pas une locution absurde , il serait vrai de dire que le dernier des citoyens doit jouir dans la même étendue que le premier des avantages de la constitution. Tous les deux doivent être également réprimés par les lois. Ce qui est juste, ce qui est injuste à l'égard d'un citoyen , est juste, est injuste à l'égard d'un autre. Il s'ensuit très-évidemment qu'il n'est pas raisonnable dlnterdire au théâtre la représentation d'un seul état de la société , s'il en est un seul dont la représentation soit permise. Tose dire qu'il n'y a qu'une manière de répondre à ce raisonnement: c'est d'employer encore le galimatias inintelligible des défenseurs de l'autorité arbitraire; c'est de proposer, comme le modèle d'une bonne constitution, ce monstrueux ordre de choses où des gens en place ordonnaient , défendaient ce qu'ils voulaient, sans alléguer d'autre motif de leur volonté que leur volonté; où, dans leurs décisions , tous les agens subalternes de l'autorité copiaient, au moins pour le sens, la formule inhumaine et dérisoire qui termine les édits des rois de France : car tel est notre plaisir.
XXIX. Nous touchons k l'époque la plus importante qui marque, jusqu'à ce jour, dans l'histoire de la nation française; et la destinée de vingt-cinq
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millions d'hommes va se décider. Si les intérêts particuliers s'anéantissent devant l'intérêt public; si l'on fait aux préjugés cette guerre ardente et vigoureuse, digne du peuple qui s'assemble, et du siècle qui voit s'opérer une aussi grande révolution, alors le nom de Français deviendra le plus beau nom qu'un citoyen puisse porter; alors nous verrons s'élever des vertus véritables ; alors le génie, sans cesse avili par le despotisme, reprendra sa fierté naturelle. A des arts esclaves succéderont des arts libres; le théâtre, si long-tems efféminé, si long-tems adulateur, rappelé désormais à son but respectable, n'inspirera dans ses jeux que le respect des lois, l'amour de la liberté, la haine du fanatisme, et l'exécration des tyrans.
XXX. Mais , si , quand il faut de puissans remèdes , on nous donne des palliatifs ; si l'on veut ménager encore les prétentions arbitraires, et cet empire de l'habitude , cette autorité des anciens usages ; si l'on se contente de remplacer un gouvernement absurde par un gouvernement supportable ; si l'on ne fait que perfectionner le mal^ pour me servir de l'expression du vertueux Turgot ; si , quand il faut établir une grande constitution politique, on s'occupe de quelques détails seulement; si l'on oublie un instant que les lois doivent également protéger tous les ordres de citoyens, que toute acception de personne ou d'é-
La mémoire de Charlemagne et de Henri lY ne sera point déshonorée, par la raison que dans des pièces de théâtre on aura £iit parler et agir Louis XI ' et Charles IX comme des tyrans qu'ils étaient Fénélon ne sera point flétri, lorsque, dans une tragédie, on aura peint le cardinal de Lorraine comme un prélat séditieux et intolérant. Sully, lHôpital et Turgot, ne descendront point du rang où les a placés Topinion publique, du moment que sur la scène on aura retracé avec énei^ gie l'administration despotique d'un Duprat, ou d'un Richelieu. Ainsi, dans la ferme résolution où je suis de faire servir au bien de ma patrie les faibles talens que j'ai reçus de la nature, je représenterai dans mes tragédies, le plus énergiquement qu'il me sera possible , et les vertus et les vices des hommes qui sont livrés au jugement
I. Chénier, lorsqu'il traçait ces pages éloquentes, était loin de se douter que , trente-cinq ans après lui , un de nos jeunes poètes les plus distingués, et dont les débuts dans la carrière dramatique ont été marqués par des triomphes, s'emparerait de la grande figure de Louis XI, et tenterait de la produire sur la scène. Cet heureux projet, qui maintenant ne peut tarder beaucoup à être exécuté , n'est pas d'une faible importance dans la discussion dont il s'agit. Il est toujours utile de s'appuyer d'autorités : si les jalouses clameurs dont la tragédie de Charles IX fut l'objet osent jamais s'éveiller de nouveau, la tragédie de Louis XI fournira en tems et lieu un dernier argument au plaidoyer de Chénier. l^Note de V Éditeur,)
de l'histoire. Je n'aurai pas plus de ménagemens pour les rangs et pour les professions que n'en aurait un historien véritablement instruit des droits de l'humanité. Si des tragédies composées dans un but aussi moral, aussi patriotique, ne peuvent encore être représentées en France, je m'occuperai, dans le silence du cabinet, d'une génération plus heureuse et plus raisonnable que la nôtre ; je travaillerai pour ceux qui viendront après nous : c'est d'eux que j'attendrai la récompense de mes travaux. Cependant je gémirai sur la faiblesse de mes concitoyens. Leur négligence sur cet article ne pourra qu'être la suite de leur négligence sur beaucoup d'autres points. Ils se seront occupés de la liberté individuelle; mais la liberté individuelle n'existe pas dans un pays où il n'est pas permis de publier ses pensées ; mais il n'est pas permis de publier ses pensées dans un pays où le théâtre ne participe point à la liberté de la presse. En effet, la représentation d'une tragédie , d'une comédie , est une manière de publier ses pensées. D'ailleurs , pour qu'une nation jouisse de la liberté individuelle, il faut que tout citoyen de cette nation puisse faire librement tout ce qui n'attaque point la sûreté personnelle, l'honneur et la propriété des autres citoyens. Aucun homme juste, aucun homme doué de raison ne peut révoquer en doute l'évidence de ce prin-
ÛEuvres anciennes. W. ^^
cipe; et la constitution n'est pas libre, je ne Ai% pas quand une classe de citoyens, mais quand un seul citoyen ne jouit pas de cette liberté dans sa plus grande étendue.
XXXII. Je relis ce que je viens d'écrire, et je crois pouvoir ici terminer des réflexions , présentées avec la franchise altière d'un ami de la vérité, et d'un citoyen digne de respirer un air libre. le n'adopterai jamais ces formes timides, ce style équivoque qui convient à Timposture, et dont on a souvent masqué la raison. Les gens imbus d'anciennes erreurs s'étonneront de cette importance que j'attache à la liberté du théâtre, du théâtre qui change insensiblement les mœurs nationales. Les opinions les plus certaines sont traitées de chimères quand elles contrarient les pensées de la multitude; mais le tems de la justice vient tôt ou tard; et, sur la question que j'ai traitée dans cet ouvrage, le tems de la justice n'est pas, je crois, fort éloigné. Ces idées, qui, au moment de leur publicité, sembleront peut-être des paradoxes à plusieurs classes de lecteurs, répétées sans cesse après moi, seront bientôt devenues des vérités triviales. La génération qui s'avance aura peine à concevoir qu'on ait pu les contester; mais, en plaignant les erreurs de notre ^écle, elle sera soumise à d'autres erreurs, qui, poursuivies sans relâche dans raille écrits énergiques.
finiront par succombtn* à leur tour sous les efforts de la philosophie. Ainsi marche Tesprit humain; ainsi l'art de penser et d'écrire readra chaque jour les hommes plus éclairés , et par conséquent plus vertueux, et par conséquent plus heureux.