JUILLET
On a beaucoup écrit contre l'Inquisition religieuse. L'Europe entière insulte aux Espagnols,
I. « J*avais achevé cet écrit dans les premiers jours du mois « dernier. Je me préparais à le donner au public : j'en ai été (t empêché par suite d*événemens importans, qui ont fait tant « d*honneur aux citoyens de la capitale. Voyant Tédifice de 11 « tyrannie s'écrouler de toutes parts, j*ai cru que mon ouvrage « devenait inutile; j'ai pensé qu'il n'était plus tems de dénoncer, « en quelque partie que ce soit, les sourdes manœuvres d'un n gouvernement traîné dans la boue. Mais déjà quelques pré- « jugés se relèvent; j'entrevois que les conversions opérées par « la crainle ne sont pas des conversions durables. Les vérités
• les plus évidentes sont contestées avec audace jusque dans « l'Assemblée nationale. Le petit nombre d'hommes invariable- «( ment attachés aux principes ne peut vaincre par la rabon les « passions du plus grand nombre. La liberté de publier sa « pensée aura certainement des contradicteurs. On demandera
• des exceptions. Les oppresseurs voudront se conserver, dans « ce genre, im petit coin de tyrannie. Puisse ce tableau rapide « et fidèle inspirer contre eux la haine qu'ils méritent! Puisse « enfin cesser en France la longue conspiration du gouveme- « ment contre les lumières î » ( Note de Cfiénier. )
qui conservent encore au milieu d'eux ce tribunal fanatique. Assurément je n'ai pas le dessein d'en prendre la défense. Je n'envie point cette thèse à ceux qui argumentent toujours d'après ce qui s'est fait , et qui ne cessent d'opposer au droit naturel ce qu'on est convenu d'appeler le droit positif. Mais, pour traiter une question politique, je ne connais qu'une manière : c'est de partir des premiers principes. Quels sont les premiers principes? les voici. Le droit des citoyens est égal. Un citoyen doit être libre en ce qui ne nuit point au droit d'autrui. Par conséquent , il doit être libre de publier sa pensée, jusqu'à ces bornes communes. Aller à la messe, au prêche, à la synagogue, à la mosquée : c'est publier sa pensée en matière de religion; mais ce n'est point nuire au droit d'autrui : par conséquent, l'Inquisition religieuse est contraire au droit naturel. Mais^ quand on a reconnu l'évidence d'un principe , il faut admettre toutes les conséquences qui en résultent nécessairement. Il n'est plus tems pour les Français de craindre la vérité, ni de reculer devant elle , comme les enfans devant leur ombre. C'est pourquoi , j'ai cru devoir , en qualité de citoyen français, dénoncer à cette grande nation, et à ceux qui ont l'honneur de la représenter en ce mo-» ment, tons les genres d'inquisition qu'on exerco en France sur l'esprit des citoyens. Il est beau de
défendre les opprimés. Dénoncer l'impression , c'est bien mériter de la société entière. Mais l'oppression existe toujours dans un iHcdre de choses arbitraire, dans un ordre de choses où l'opision particulière du magistrat décide. Quand ellcj n'existerait pas toujours, elle est possible, elle peut exister impunément , puisque, le inagistraJ: a'eat pas re^>Qi)5able de ses opinions. Des institutioDS qui rendent cette impunité possible sont contraires au droit naturel : par conséquent , elles sont contraires aux intérêts . de la société ; par conséquent ceux qui représentent la société , ceux qui sont chargés des intérêts de la société , dmvent les abolir.
n. La matière que je traite est malheureusement si féconde, le droit de publier sa pensée» été violé parmi nous avec une variété si ingénieuse, qu'en voulant exposer tant d'absurditéis je sais à peine par où commencer. Je tâcherai pourtant de mettre un peu d'ordre dans mes idées, en développant ce chaos de tyrannie. Je vais coramencer par l'inquisition exercée avant U publication de la pensée. Je dis que je v^ cumimticer par celle-là, car ce n'est pas la seule : t|IMDd la pensée est pnhhée, il existe encore une «Ulrc iiit(ui.-4tton. Toutes les deux se divisent ii l'jntiiù ; niuia il no faut pas anticiper : revenons à lii'rt».
III. Si vous voulez publier votre pensée en France, vous trouvez d'abord sur votre chemin des Censeurs royaux autorisés à mutiler vos ouvrages autant qu'il leur plaît , et même à vous refuser leur approbation , sans entrer dans aucun détail. Toute espèce d'écrit est jugé, en premier lieu, par le tribunal des Censeurs. Ce tribunal est le lit de Procuste; et ce lit ne con* vient qu'aux nains. Malheur aux gens qui sont trop grands! ou leur coupera la tête et les jambes. Ces inquisiteurs subalternes connaissent très-bien l'ignorance timide des principaux inquisiteurs, et ne manquent pas de la servir avec une basse complaisance, quand ils ne la partagent pas. Il y a dans Paris plusieurs centaines de gens portant le nom de Censeurs royaux. Leurs places sont fort agréables : elles font parvenir dans les antichambres de ceux qu'on appelle Grands seigneurs; elles procurent des gratifications, des pensions particulières, suivant que les Censeurs font leur devoir plus ou moins fidèlement; c'est-à-dire, suivant qu'ils sont plus ou moins serviles. Au reste, il règne parmi eux une émulation qui enchante. Quand ils ont servi pendant vingt ans, on leur accorde , je crois , une pension de quatre cents francs: c'est pour eux la retraite des invalides. Us ne sont pas si bien payés, dit -on, que les espions de police: si cela est vrai, c'est une injus-
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tice criante ; car on est forcé de convenir qu'ils ne sont pas moins utiles.
lY. On a tout prévu. Comme la philosophie pouvait se glisser dans les ouvrages de chimie, de médecine, d'astronomie, d'algèbre, et même de théologie, il y a des Censeurs royaux pour chacune de ces parties. On doit être assuré que toute idée philosophique est soigneusement ar* rêtée au passage. Il faut être juste pourtant : Ton ne saurait nier qu'il n'y ait Censeurs et Censeurs ^ comme il y ^fagots et fagots Plus d'un Censeur se pique aujourd'hui de penser , et n'est pas effarouché d'un écrit qui a fait peur à son confrère» Il est certain qu'il y a de la ressource, à moins qu'il ne soit question d'un ouvrage trop raisonnable. Les Censeurs qui ne sont pas jansénistes vous passent les vérités rebattues. Vous vous arrangez fort bien avec eux , en retranchant seule^ ment tout ce qui voudrait avoir l'air d'une vérité neuve, tout ce qui tendrait trop évidemment à éclairer un auditoire ou des lecteurs. \JAbnanajch royal ^ selon Fontenelle, est le Iwre qui contient le plus de vérités : cette décision de Fontenelle a probablement alarmé le gouvernement; du moins est - il certain qu'il y a maintenant un Censeur royal chargé particulièrement de veiller sur ce beau livre, et de le lire tous les ans, d'un bout à lautre, par ordre de M. le Garde -des -sceaux^
On conviendra qu'il y a du mérite à remplir un pareil devoir. Les ministres sages profitent de tout ce qu'ils entendent , de tout ce qu'ils voient. Le musicien du Bourgeois gentilhomme a prouvé très-bien que la musique est d'une grande importance dans l'Etat ; les ministres qui ont gouverné la France au dix-huitième siècle n'ont pas laissé tomber à terre une aussi profonde leçon : ils ont nommé M. Grétry Censeur pour la musique , de peur que cette damnable philosophie , qui désole le royaume , ne vînt à pénétrer quelque jour au milieu des doubles croches. Mais, comme les ballets pourraient bien n'être pas exempts de ce poison philosophique, on exhorte les personnes qui sont à la tête de la censure , à nommer Yestris ou Gardel Censeur des pas de deux et des chaconnes. Cette censure est de la plus grande importance. Le raisonnement du maître à danser dans le Bourgeois gentilhomme est aussi fort que celui du maître de musique : on sent bien qu'un seul mauvais pas renverserait le royaume, comme plusieurs ont failli le renverser du tems de M. l'archevêque de Brienne et de M. le garde-des-sceaux de Lamoignon.
V. Je vais reprendre le ton sérieux, pour ne point scandaliser trop long-tems ceux qui pourraient s'étonner de voir un écrivain dénoncer avec dérision des choses si complètement ridi-
cules. Je ne réponds cependant pas que, dans le cours de cet ouvrage, la gravité ne m'abandonne quelquefois; mais il faut bien me pardonner d'être au niveau des objets que je traite; et je ne crois pas qu'on puisse aisément décider s'ils doivent exciter davantage l'indignation ou la pitié. Mais je veux, dans ce chapitre, démontrer aux Censeurs royaux , le plus austèrement possible , que le mé* tier qu'ils font est indigne d'un homme délicat, qui n'est point dénué d'esprit, et qu'il doit par conséquent répugner à tout homme de lettres. Plus un livre est philosophique, plus il combat les préjugés énergiquemeut, et plus il est sûr d'être rejeté par les Censeurs. Je ne dis une chose nouvelle pour personne un peu au fait de ce qui se passe. Il n'y a pas un seul de ces Messieurs qui eut donné son approbation , par exemple , à l'admirable lettre où J. J. Rousseau terrassa l'archevêque de Paris, Beaumont. En refusant d'approuver cet ouvrage , ou tout autre aussi fortement raisonnable, un Censeur royal agit selon sa conscience, ou contre sa conscience. Dans le premier cas, il croit qu'il est dangereux d'éclairer les hommes , à moins qu'il ne soit assez malheureusement né pour être la victime de tous les préjugés : cela s'appelle un homme très -borné. Dans le second cas, il sait connaître la vérité, il sait (ju'il est utile de la dire, et cependant il en ose
empêcher la publication de tout son pouvoir; il opprime les gens de lettres et le public, pour obéir aux passions du despotisme ; il a vendu au despotisme sa raison , sa pensée , son âme ; il ne pense plus : il est bien vil et bien malheureux. On dit qu'il y a parmi les Censeurs royaux de fort honnêtes gens : je n'en doute assurément pas. On dit qu'il y a même dans cet ordre de fort hounéteà gens qui sont pleins de lumières : c'est un effet , je l'avouerai , dont il m'est impossible de trouver la cause; du moins l'on doit convenir qu'il n'ont jamais voulu mettre à profit leurs lumières. Us se sont étourdis , pour ainsi dire , -sur la profession qu'ils exercent^ Les voilà maintenant avertis : si mes raisonnemens produisent chez eux l'évidence, je connais une conduite , mais je n'en connais qu'une seule , vraiment digne d'un homme de lettres, qui aurait le malheur d'être Censeur royal : c'est de quitter demain cet emploi; c'est de prévenir par un désistement volontaire l'instant nécessaire et prochain où les Représentans de la nation vont obéir sur ce point à la volonté générale, et la consacrer par des lois. Si quelques-uns des Censeurs royaux ne voulaient pas être convaincus , je les invite tous, et chacun d'eux , à vouloir bien me réfuter. C'est trop peu de les inviter: je leur en porte le défi public; mais j'exhorte ceux qui seraient tentés de prendre
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la plume à réfléchir , à raisouuer. En répliquant, s'il en est besoin, je redoublerai de force; j'userai de tous les avantages que me donnent la cause que je défends, et la puissance de l'opinion publique, ralliée désormais aux grands principes d'équité naturelle et à toutes les conséquences qui découlent de ces principes.
VI. C'est surtout dans l'examen des pièces de théâtre que se déploie la séJiférité censorialé. Au théâtre, d'ailleurs, les entraves sont inévitables. On peut faire imprimer un livre sans observer les réglemens de la librairie; mais ce moyen ne peut exister pour la représentation d'une œuvre dramatique. Le Censeur des théâtres était autrefois M. Marin , si célèbre par le ridicule : cet emploi n'a point dégénéré en passant à M. Suard, l'un des quarante de l'Académie française , on ne sait pourquoi; un malin dirait: on sait pourquoi. Ceux qui fréquentent le théâtre n'ignorent pas quel est le zèle de M. Suard contre les pièces qui pourraient faire penser; ils n'ignorent pas non plus combien ce zèle est augmenté depuis un an. La nation marche à grands pas vers la liberté; M. Suard semble marcher aussi vite eu sens contraire. J'ai voulu faire représenter, au commencement de cette année , une tragédie qui a pour titre : Henri F III ou la Tyrannie, Le Censeur Suard, qui nVst pas le censeur Catoii, n'a pas cru qu'on
dût la représenter : dans ce moment, disait -il, comme si telle ou telle époque pouvait changer la nature des choses, et rendre légitime ce qui ne l'est pas. La pièce est d'une morale très-austère : j'en appelle à la conscience du Censeur. Je lui ferai de plus observer que dans le même tems sa conscience timorée lui laissait approuver toutes les pauvretés immorales, et souvent obscènes, qui surchargent les nombreux tréteaux de la capitale. L'archevêque de Cantorbéry , Crammer , est un des personnages de la pièce. Il a ce langage humain et tolérant qui convient aux prêtres, et qui rend la religion respectable. Cet archevêque a singulièrement effrayé le timoré Suard ; et le timoré Suard avait permis de livrer à la risée, sur le théâtre de l'Ambigu -comique, un archevêque très-connu par le poème de la Pucelle. Que les amateurs de l'art dramatique ne s'étonnent plus de ne point voir de nouveautés au Théâtre- Français : dix pièces nouvelles sont dans le cas de la tragédie ^ Henri VIIL II n'est pas jusqu'aux pièces anciennes dont la représentation est défendue, quand elles ne paraissent pas assez empreintes du fléau de la servitude. Il faut que le public soit instruit de ces manoeuvres, afin que l'opinion publique en fasse justice. Ce n'est pas tout : pendant ce tems , on fait représenter sans cesse des ouvrages infectés de despotisme et d'aristocratie.
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ile rmile Magistrat de la librairie, du profond Ministre de Paris , du Garde-des-sceaux , ou grand inquisiteur. Telle tragédie, telle comédie, pourrait faire parvenir jusqu'aux rois la vérité; par cet ingénieux moyen, les intrigues de leur cour, son insolence et sa perversité, pourraient leur être dévoilées ; mais en cela , comme en tout le reste, les rois de France sont esclaves des iroportans qui les approchent, et des créatures de ces importans. Avant de parvenir au trône, il faut qu'un ouvrage dramatique plaise aux intendans des menus-plaisirs , valets subalternes des grands, valets nommés GerUilsliommes de la chambre; il faut qu'il n'épouvante pas ces grands valets ; et tout ce qui a l'air d'une pensée les épouvante. Ils sont courtisans; et comment espérer d'éclairer le maître sur son antichambre, quand il faut être jugé par cette antichambre avant d'arriver jusqu'à lui?
IX. Si les premiers hommes d'une nation, c'està-dire , les hommes les plus éclairés , pouvaient empêcher les plus ignorans de publier leur pensée, cette autorité serait souverainement injuste. Premièrement, tous les hommes sont susceptibles de passions : par conséquent , ils sont tous capables de parler, d'agir avec partialité. En second lieu , quand on pourrait trouver un homme toujours équitable, toujours impartial, son autorité
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arbitraire sur la publication de la pensée serait encore injuste par cela seul qu'elle serait arbitraire, et qu'elle détruirait l'égalité des droits, qui ne peut subsister qu'avec des lois écrites, établies par le Peuple ou par ses Représentans. Quand les plus ignorans peuvent empêcher les plus éclairés de publier ce qu'ils pensent, cet ordre de choses n'est pas plus injuste que le premier, je le sais; mais on conviendra qu'il est infiniment plus ridicule. Or, voilà ce qui est arrivé, ce qui iarrive tous les jours en France. Je n'exagère point, j'ose le dire; une seule réflexion suffira pour en convaincre mes lecteurs: se figurent-ils, sans éclater de rire , Voltaire , Montesquieu , J. J. Rousseau , Ruffon , Destouches , Piron , Gresset , tous les gen3 de lettres dans tous les genres, ne pouvant offrir leurs idées au public sans consulter Armenonville, Chauvelin, Hérault, Rerrier, Le Noir, de Crosne, Desenteljes, Villequier, Marin, Suard, € tutti quanti? Je ne saurais joindre dans mon esprit ceux qui sont soumis à la férule , et ceux qui la tiennent, sans me représenter une troupe d'aigles gouvernés par des dindons. Qu'on ne dise pas que l'image est trop burlesque : en conscience, elle ne saurait l'être plus que la chose même.
X. A moins d'avoir beaucoup réfléchi sur l'inquisition française, il est fort difficile d'imaginer
ŒaviTR anciennes. IV. 3D
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toutes les précautions qu'elle a prises contre h Raison. Sans vouloir nuire dans l'opinion publique à l'armée des commis de banière, j'ose aflb>mer que la Raison en France a été proscrite bien plus soigneusement que la contrebande. L*éleB« due de la proscription est aussi ridicule qu'effimyante. Il y a en un tems où les adresses des marchands ne pouvaient s'imprimer sans permission; mais le gouvemeinent s'est éclairé : cet abos ne subsiste plus. On voit encore au bas des aflfichesi pour la vente des maisons la signature de M. de Crosne : les têtes fortes du ministère conviennent que c'est encore un abus , mais qu'il ne subsisterait plus dans cent ans, si on laissait fiûre le gouvernement , qui se garde bien d'agir avec précipitation. Il y a tout lieu d'espérer aussi que, vers le même tems, on ne pourra donner à danser sans la permission de M. le Lieutenanl-général de police. Les philosophes veulent aller trop vite : ils gâteront tout, comme (tisent fort bien les ministres. U est très-certain qu'il ne faudrait que savoir attendre : au bout d'une vingtaine de sièr clés , nous aurions infailliblement la phis grande liberté de penser.
XI. Mais on jouit en France de la liberté de penser ; qu'est-il besoin d'écrire ce qu'on pense ? cette réponse est digne d'un despote ou d'un esclave. Elle est digne d'eux ; car elle est absurde.
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11 est certain que je ne l'ai jpas inventée à plaisir : un magistrat, dont je veux bien taire le nom, m'a fait cette incroyable ôhjectàcm. Je Veux bieii taire son nom , je le répète ; mais cet ouvrage ne peut guère manquer de tomber entus ses mains; et il rougira. On jouit en France de la liberté de penser ! O vous , qui voulez bien- ne pas^ nous ravir cette liberté si consolante , fidèles agens de ta tyrannie , pouvez - vous comprendre l'énorme ridicute d'une pareille réponse? Faut'^-il vous savoir gré de ne point posséder un art que le des* potisme ignorera toujours : celui de contraindre ies moQvemens secrets de Fâme ? Gitez-nlôi , âe grâce , un pays où la pensée soit ésiclalve dans le sens que vous entendez. On jouit en France de la liberté de penser! Jihl la malheureuse cap^ tive reléguée loin de sa famille et de sa paMe jdans un sérail de Constantinople jouit aussi de la liberté de penser , k l'instant même où sa boixche n'ose repousser des embrassemens odîeut.
ÏjC nègre de vos colonies que vous faites expifer dans les travaux et dans les toormens pour aK'oir du sucre jouit aussi dé la liberté de concevoir qu'il lui serait utile et qu'il' serait juste d'exterminet ses tyrans. La pensée du Juif est libre au milieu des bûchers de l'Inquisition; la pensée du Maure était libre , quand sa tête allait tomber sôus le glaive de Muttey Ismaël , qui fut à
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la fois, dans son empire, législateur, magistrat, pontife et bourreau.
XII. Partisans gothiques de l'autorité arbitraire, vous tous qui n'avez. cessé d'usurper les droits d'une grande nation , quand la voix de vingt-cinq millions d'hommes s'élève contre vous , quand la plume des philosophes, amis du peuple, vous dénonce à l'Europe et aux générations à venir, il vous est permis de penser qu'on vous accable d'un mépris injuste , et que vous ne serez pas toujours marqués du sceau du ridicule; mais, si vous n'aviez pas cette liberté , seriez- vous libres ? non, sans doute. Il doit vous être permis de combattre en ce point le sentiment universel , de défendre publiquement vos lumières et votre conduite pubUquement attaquées. Il doit vous être permis d'énoncer votre pensée de quelque manière que ce soit. Si votre pensée nuit aux droits des autres citoyens, ils peuvent vous en fiûre rendre compte devant les tribunaux. Si vous êtes reconnus calomniateurs, la loi porte une peine contre le calomniateur ; et vous devez subir cette peine. Telle est la véritable borne ; tel est l'instant où la publication de la pensée n'est plus légitime. Cette borne, qui vous est prescrite , est prescrite à tous. Ce droit que vous avez , c'est le droit de tous. Ce droit que vous avez, des hommes plus éclairés le réclament pour eux; et, quand
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ce ne serait pas des hommes plus éclairés que vous, ce sont des hommes et des citoyens : cela suffit. Dans la constitution politique, les magistrats n'ont des droits que comme citoyens ; comme magistrats ils n'ont que des devoirs. Ces devoirs peuvent être renfermés dans une seule ligne : faire exécuter les lois écrites.
XITI. La quantité de libelles prononcés dans les éghses prouve que la chaire ne participe pas en France aux entraves de la presse et du théâtre. Il faut conclure encore qu'il y a des professions où le calomniateur est sûr de l'impunité. Quant aux tribunaux, les cliens qui veulent publier des mémoires sont soumis à la censure des avocats : iml ne peut présenter au public ses griefs ou sa justification sans la signature d'im avocat. Ce simple exposé suffit pour faire concevoir aux lecteurs qui exercent leur raison tous les inconvéniens d'un pareil usage. Et , par exemple , dans ce pays des ordres ^ je suppose qu'un homme de tordre de la nation accuse , en justice réglée^ un homme de X ordre des Ministres , ou de X ordre des Intendans des provinces , ou de \ ordre des Maîtres des requêtes, ou de \ ordre desPrésidens à mortier, ou de \ ordre des Conseillers, on doit sentir aisément que cet homme aura peine à trouver dans \ ordre entier des Avocats un seul jurisconsulte assez hardi pour signer son mémoire. Quand il ne s'agirait que d'un confrère, la même
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difi&cuUé aubsisterait eacore* SI) s'agit de faire .ci^er le j^emeat d'une <yHir sâavepaine, la dif« ficulté devient beaucoup plw grande. Il n'est poiat de procès un peu célèbre qui ne vienne à l'appui de ce que j'avance, Paimi cent ei^empleSf que je pourrais aceuinuler , je veux en chAÎaûr un seul dont nous avons été téoKHUS il y a peu d'années* Quand feu M. Dupaty prit la défense de ces trois malheureuK d« Chaumont , injustraeient condamnés au dernier supplice, un jurisconsulte intf^ire^ et plus courageux que la plupart de ses confrères, signa le mémoire justificatif, composé par M. Ikipaty ^ Ce jurisconsulte fut puni d^ sa générosité. L'injusiice qu'il éprouva^ car le mot de sévérité serait ici fort peu convenable, ne lui ravit point Testime publique, et ne parvint pas davantage à convaincre la nation de Tinfeillibilité parleBsen*' taire; mais cette injustice a dû nécessairement augmenter la circonspection des Avocats, qui ont piresque toujours refusé leur signature à des mémoires où la faiblesse osait plaider contre la force. XIV. Ici finit l'inquisition antérieure à la publication de la pensée. Nous entrons dans uoe carrière nouvelle^ et qui n'est guère moinséten*due. Il est juste de commencer par la censure de la Sorbonne , censure autrefois redoutable , et
I. Ce mémoire 10-4**, signé Legrand Laleii, fut publié tn 1786. (Note de r Éditeur.)
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maintenant tombée dans Le plus profond mépris. Au demi^^ siècle , une censure de la £atcttlté de théologie faisait le sujet de toutes les conversations : elle occupait Paris, et quelquefois k France entière. La Sorbonne, il y a quelques années^ s'avisa de censurer leà Principes de la Morale de l'abbé de Mably. Personne n'en sut rien^ menlè dans le quartier de la Sorbonne. La censhire de Bélisaire 2l fait quelque bruit ^ parce qu'il plut dans le tems à M. de Voltaire de ^'égayer tor RibalUer: mais les mœurs étaient déjà chailgées; et M. de Voltaire ti'aUrait pas eu besoin de diriger sur ce point l'opinion publique. On sait qtie la Sorbonne voulait censurer XEsprii des lois^ quand il parut. De bonnes gen» menacèrent les docteur de la colère de Monfesc(uieu , colère puremenit philosophique, et qui île tendait <|u'à les couvrir de ridicule. Probabl^nent ils eurent peur ; ce qu'il y a de certain, c'est que la tensure n'eut point lieu. Mais c'est trop long - teros parler de la Soi^bonne.
XV. Après l'inquisition théologique de la Sor* bonne, vient l'inquisition des évéques. Ces messieurs se sont arrogé le droit de dénigrer publiquement les philosophes, de leur adresser les invectives les plus dures, de les désigner par leurs écrits; et, quand ils sont une fois désignés, souvent même nommés, de tirer de leurs écrits des inductions calomnieuses sur leur caractère et
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sur leur conduite. Messieurt les évéques ne se font pas scrupule d'appeler gens sans religion tous ceux qui professent une religion différente de la leur, et gens sans mœurs j tous ceux qui n'ont point leurs mœurs. Ces pieuses satires , parlons mieux , ces pieux libelles, sont intitulés Màndemens ou Pastorales. Ces Pastorales sont aussi mauvaises que celles de Fontenelle , mais ne sont pas toutà-iait aussi mielleuses. Lorsque J. J. Rousseau publia son beau traité de l'Éducation , l'Archevêque de Paris, qui vivait alors, crut devoir précautionner son troupeau contre les leçons que donnait un philosophe éloquent et passionné pour la vérité. Christophe de Beaumont fit ou fit faire un Manélément, que la plus énei^ique réponse a couvert d'un opprobre immortel. Christophe de Beaumont prouvait fort bien que J. J. Rousseau avait été prédit par saint Paul , et que J. J. Rousseau, suivant la prédiction de saint Paul, était amateur des voluptés plutôt que de Dieu, La correction vigoureuse que reçut cet archevêque rendit un peu plus timides les faiseurs de màndemens'. On trouve aujourd'hui moins de personnalités calomnieuses dans leurs chefs-d'œuvre, qui toutefois sont loin d'en être exempts. Les évéques s'escri-
I. Voyez plus haut, inémc volume, page 279, le chapitre intitulé : Sur une édition des œuvres de J,-J. Rousseau, el plus haut encore, page a 3 et suiv. (Noie de l'Éditeur.)
ment toujours contre les philosophes, surtout contre ceux qui n'existent plus. Un homme qui aurait le courage de compulser ces nombreuses sottises ferait bien des gros volumes , s'il recueillait seulement les Mandemens où Ton a injurié Voltaire pendant sa vie et après sa mort. Au reste, dans tous ces écrits, les philosophes sont outragés collectivement. On trouve une occasion de les attaquer jusque dans les Mandemens publiés au commencement du carême , pour permettre aux dévotes de manger des œufs frais.
Survient -il une guerre? il faut s'en prendre aux philosophes. Une grêle désastreuse vient-elle à ravager les moissons? ces coquins de philosophes ont amené la grêle. Nos saints orateurs mitres ressemblent tous au personnage de V Écossaise, qui accuse les philosophes de faire baisser les fonds publics, et de faire renchérir l'eau des Barbades,
XVI. S'il n'est pas de Mandement qui ne soit coupable de ridicule , aucun n'avait encore égalé, dans ce genre, celui que M. l'Évéque de Châlons n'a pas craint d'offrir, il y a quelques mois, à la dérision des fidèles. M. l'Évéque de Châlons ordonne des prières publiques dans son diocèse pour les États- généraux. Il n'aime pas plus les assemblées nationales que les philosophes. Il se plaint amèrement de cette doctrine nouvelle , que des' impies ont semée dans tous les coins de la
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giie française , et que la «nation aurait dû fixer dans son sein par des bienfaits et des hommages: On voulut flétrir Emile; on le fit brûler par la main du bourreau; mais, sortant de ces mains impures , il passa dans celles des mères ; il resserra les saints nœuds de la tendresse maternelle et delà tendresse filiale. Il passa dans les mains desen&ns, et rendit plus vertueux que leurs pères les fils de ces magistrats qui avaient traité l'auteur en criminel. Il fut traduit dans toutes les langues de l'Europe ; et partout il forma des instituteurs, des époux, des citoyens; partout il perfectionna l'éducation; surtout dans cette île fameuse où la raison , jusqu'à nos jours, était plus réputée qu'ailleurs; dans cette lie, fière et magnanime v qui donna si long - tems à la France des leçons de liberté, que la France va lui rendre désormais. Depuis la condamnation A' Emile ^ presque tous les livres célèbres furent brûlés par ordre du par^ lement de Paris. Cette flétrissure devint un honneur; et ce fut presque un déshonneur pour un philosophe que d'échapper aux injures des Avocats-généraux. Du reste, leurs fréquentes attaques furent toujours dédaignées; aucun d'eux n'obtint l'espèce de gloire qu'avait obtenue Christophe de Beaumont. Il doit être permis à tout citoyen de dénoncer en justice réglée un écrivain qu'il croit coupable. Si la loi prononce contre l'accusé, il doit subir la peine déterminée par la loi; sinon.
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c'est l'accusateur qui doit être puni. Ici le magistrat accuse, et ne court aucun risque. Un dénonciateur de cette espèce est un calomniateur privilégié.
XVIII. Que dirai -je maintenant de ce despotisme exercé sur les gazettes par le Ministre des affaires étrangères? On sait à quel degré le despote Fergennes a poussé cette inquisition. Par le double moyen de la crainte et de l'amour du gain , ce profond politique avait soumis, ou pour mieux dire, accaparé les journaux de l'Europe entière. Aussi, tant qu'il a vécu, les journalistes fidèles n'ont cessé de lui donner le titre de grand homme. Il ne l'a perdu qu'en mourant; et sa gloire est descendue avec lui dans la tombe. Mais achevons le tableau de tyrannie que j'ai voulu présenter à la nation généreuse qui s'est lassée d'être esclave : j'y veux ajouter encore quelques traits. Les Gouverneurs et leslntendans de province réunissaient dans leurs mains tous ces différens pouvoirs. Ce qui est peut-être plus odieux : à la voix des princes, des ministres, de tous les esclaves puissans, les lettres étaient ouvertes; le gouvernement, toujours absurde, mais toujours infatigable dans sa tyrannie, interceptait les secrets des citoyens, et n'offrait dans ses agens de toutes les classes qu'un vii amas d'espions et de délateurs. Afin de mêler le brigandage aux autres crimes, on inventa la
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Blois, jouit, mVt-on dît, d'une grande faveur auprès des aristocrates : en la lisant, je suis convaincu que cela doit être. Elle contient des instructions pour le hameau de Madon. Voilà ce que j'y trouve mot pour mot : Toutes les choses et toutes les personnes ne doivent pus indiflférem* ment être ébranlées et décréditées dans Vopinion, lin appartient pcLS au premier venu d\infecierrair de poisofis et de maximes pernicieuses. Touie pro^ duction clandestine est un délit punissable. Il doit j avoir lui aréopage pour exercer la censure^ et un ministère public chargé de dénoncer les cou* pables. J'ignore si quelqu'un des paysans de Madon a réclamé contre une pareille doctrine. En tout cas, je prie M. l'évêque de Blois de vouloir bien me permettre de lui représenter que les propositions qu il avance ne sont conformes ni à Féquité, ni à la saine logique. Toutes les choses doivent pouvoir être également soumises à la discussion. Chacun doit pouvoir, à son gré, les attaquer ou les défendre. Il est dit, dans l'évangile, que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Église de Dieu : cette prédiction doit rassurer l'Église de Dieu. Quant à moi, j'ose affirmer que le mensonge ne prévaudra plus contre la vérité. Elle sortira toujours triomphante des combats perpétuels qu'elle soutient contre lui; et nous verrons chaque jour les préjugés reculer devant
la philosophie. I^ société. doit accorder aux citoyens un droit égal. L'homme qui publie ses opinions en quelque manière que ce soit ne nuit point aux droits d'un autre homme: donc, toutes les opinions doivent être indifféremment discutées. Celles qui sont décréditées par l'examen ne peuvent qu'être nuisibles : voilà pour les choses. Quant aux personnes, j'invoquerai encore cette égalité de droit à laquelle il facat toujours revenir: hors de ce principe, l'arbitraire commence; hors de ce principe, il n'y a plus qu'injustice et délire. Le calomniateur doit être puni, quel qu'il soit, et quelle que soit la personne calomniée. L'honneur d'un paysan de Madon est aussi sacré que celui de M. l'évéque de Blois; mais, du moment que l'honneur d'un citoyen n'est pas outragé dans un écrit, cet écrit est légitime; et l'amour propre de M. l'évéque de Blois n'est pas plus sacré que celui d'un paysan de Madon. Je ne sais trop ce que veut dire infecter Vair de poisons et de maximes pernicieuses: ce style est fort singulier ; mais il n'iest pas question ici de style. Si M. l'évéque de Blois veut dire qu'il n'appartient pas au premier venu de calomnier, je lui représenterai encore que cela n'appartient à personne. Quant aux maximes permcieuseSy je ne sais si on peut en ùtfecter Vair; mais je sais que nombre de gens en ont infecté
OEuvres anciennes. IV. ^7
4*« DÉWOÏîClATiON
le papier. Un arâloenite en trouvert beaucoup dans cette dénoocîatton ; jl^vouerai que j.'c9i trouve beaucoup dans kbrodnirede M. réréqoe 4e Biois. J*entends par WMXùnès pernicieuses des maxime contraîrets k la jilstice, à h morale, au droit nafiLirei ; et je citerai pour exemple les (nopositions que je côrobatk actuellement. Mais la 4oi ne doit punir que ce qui mût au droit des lûtoyens : un livre imikioral ne nuit point au droit des citoyens. Le mépris public doit être le sea! chàtimefif d'un auteur immoral; il n'appartient qu'à ropinion de faire justice des opinions. Il ne -fiiilait pas dire que iouie produciicm ciandesUne est un délit punissable : la clandestinité ne suppose pas toujours un délit; et ie délit peut exister sans la clandestiiiité. Les Lettres Provinciales^ daus le tems de leur nouveauté , pouvaient s* appeler des productions clandestines; et, malgré Tarrét du parlement de Provence, les Lettres Proi^incides ne formaient pas un délit punissable. D'un autre coté, les sermons calomnieux du curé Liucestre contre le roi de Navarre, depuis Henri IV , étaient véritablement criminels ; mais ils n'étaient pas clandestins. Si M. l'évéque de Blois s'était borné k dire : toute production calomnieuse est un délit punissable^ il aurait énoncé clairement une proposition conforme à la justice, k la vérité. Au reste , en admettant même ces propo-
sitioiis inadmissibles, en supposant que la société puisse, accorder à quelques citoyens plus de droits qu'aux autres, en supposant qu'elle puisse sévir contre les écrivains immoraux, eo supposant que toute production clandestine soit un délit punissable » il ne s'ensuivrait pas qu'il dut y avoir dans l'état un aréopage pour exercer la censure^ et un ministère public chargé de dénoncer les coU" pables. Tous les .cas pourraient être prévus dans des lois écrites , établies par le Peuple ou par ses Représentans. Si les prohibitions blessaient le droit naturel, ce serait toujours des injustices; mais ce serait des injustices légales: T'arbitraire ne peut jamais être légal. J'ai dit tout œ que j'avais à, dire sur ua ministère public accusateur. Quanta l'aréopage qu'on propose, je ne connais que ce. seul moyen de rendre la censure, en France ^ plus ^rannique et plus odieuse ; de lui imprimer plus que jamais cet esprit aristocratique, jugeant avec deux poids et deux mesures y faisant acception des personnes et des choses , mais dont l'oppression, toujours égale, toujours invariable, ne laisse aux. opprimés aucun, espoir d'adoucissement.
M* l'évéque de Rlois aime tant les censeurs elles aréopages qu'il désire encore une censure secrète des moeurs, et un tribunal de magistrats chargés de . distribuer des lettres de cachet, selooileur conscience ; car les lettres de cachet lui paraissent
4!ào DÉNONCIATION
bonnes à conserver. Si jamais ces deux censures et ces deux aréopages s'établissaient dans ce royaume, ceux qui pourraient rester en France y regretteraient sans cesse le gouvernement de Lx>uis XI, et celui du cardinal de Richelieu. Non, je le déclare : Tinquisition de Madrid et la chambre étoilée d'Angleterre n'ofiBriraient, à mon sens, qu'une faible idée de ces institutions désastreuses.
XXI. Récapitulons maintenant tous les genres <ie tyrannie que j'ai exposés dans cet écrit : il ne s'agit plus que de les compter. L'inquisition des Censeurs royaux, l'inquisition du Lieutenant générai de police, l'inquisition du Magistrat de la librairie, l'inquisition du Garde des sceaux , l'inquisition du Ministre de Paris, l'inquisition des Intendans des menus plaisirs, Tinquisition des Gentilshommes de la chambre, l'inquisition des Avocats, l'inquisition de la Sorbonne , l'inquisition des faiseurs de Mandemens et de Pastorales^ l'inquisition des faiseurs de réquisitions^ l'inquisition du Ministre des affaires étrangères, l'inquisition des Gouverneurs et des Intendans de province, l'înquisitioa de la Poste aux lettres, l'inquisition de la Chambte syndicale, l'inquisition indéfinie de tous les valets de Versailles ; somme totale : seize inquisitions exercées en France sur l'esprit des citoyens. J'en oublie peut-être quelques-unes; mais il ne faut
DES INQUISITEURS DE LA PENSÉE. 4:ir
plus compter les billets de confession, ce complément de la tyrannie ecclésiastique; ni, j'espère, ce complément de la tyrannie ministérielle; ces terribles lettres de cachet, distribuées abondamment à ceux qui osaient parler ou écrire avec énergie. Ce sont toujours deux inquisitions de moins : tant il est vrai que tout dégénère. Les gens qui ne pensent pas, et qui s'appellent les gens sensés y disent tous qu'il n'y a plus assez d'entraves ; ils ajoutent que c'est bien dommage y mais qu'il faut s'en prendre aux philosophes.
XXII. Ici des réflexions singulières se présentent sans doute à l'esprit de mes lecteurs. Des philosophes ont-ils pu exister dans un pays si monstrueusement despotique? Est-ce véritablement en France, est-ce parmi tant de liens ridicules, que les premiers écrivains du siècle ont osé prendre leur essor? Est-ce bien au milieu de ces barbares que Voltaire , Montesquieu , J.-J. Rousseau , d'Alember t , Diderot , Mably, Raynal , Helvétius, ont écrit avec une liberté courageuse? Oui,, ces hommes sont des Français; mais ce n'est pas impunément qu'ils ont instruit les nations. La tyrannie leur à fait payer cher une gloire déjà trop orageuse , et des lumières trop souvent contestées par ceux même qu'ils éclairaient. On connaît les nombreuses persécutions excitées contre Voltaire, et les disgrâces de sa cendre , qu'un mo-
4m dénonciation
nument public devait offrir an respect de ses concitoyens et des étrangers. Montesquieu , plein de hardiesse et de timidité, né dans nne dasse qni le forçait à la circonspection, respecta, malgiié lui, quelques-uns des préjugés de son siècle ;^ les gens à préjugés qui rqetaîent avec êffit>i tout ce qu'il a dit de vrai dans son grand ouvrage exaltent aujourd'hui tout ce qu'il a dit contre son opinion, et se prévalent sans cesse de et qu'il n'a point osé dire. J.-J. Rousseau, le plus malheureux des hommes de génie, parce qu'il était le plus sensible, fîit décrété par le parlement de Paris, et chaîné des imprécations ecclésiastiques, poiur avoir écrit un ouvrage aussi Vertueux qu'éloquent Lorsqu'il composa le chef-^d'œiivre du Contrat social, il n'évita de nouveaux malbeurs que par la profonde ignorance des tjrrans de bi pensée , dont le plus éclairé ne* pouvait comprendre cette admirable exposition du droit politique, encore moins toutes les conséquences qui résultent de pareils principes. On enfennà Diderot au donjon de Vincennes, pour avoir poblié des Pensées philosophiques. Il fut depuis àv«c d'Alembert à la tête d'un monument littérairo, dont le projet seul étonna l'Europe; itims que d'impertinentes tracasseries, que de vexations de toute espèce éprouva cette Encyclopédie ^ qui, malgré ses nombreux défauts , fait tant d'honneur
à la France et au dix-huiûèrae siècle! Mably n'osa publier ses meilleurs ouvrages : ils ont paru depuis sa mort; et sa réputation s'accroît à mesure que la nation s'éclaire. RaynaU décrété comme J. J. Rousseau , fut contraint de fuir comme lui ; et l'auteur du livre de VEsprit s'est vu forcé de rétracter la vérité : malheur plus grand pour un philosophe que l'exil et la persécution. Ils furent tous en horreur aux agens du fanatisme, et plus encore, s'il est possible, aux agens de la tyrannie : ce qui me rappelle ce mot célèbre de Duclos, qui aurait dû trouver sa place parmi les écrivains que j'ai nommés : Les gens de cour craignent les gens de lettres, comme les filous craignent les réverbères,
XXIII. La génération qui a succédé immédiatement à ces hommes illustres n'a point hérité de leur courage. Les écrivains qui maintenant touchent à la vieillesse n'ont déployé, pour la plupart, qu'une philosophie timide. Ils se taisent dans la révolution présente ; et , tandis qu'un cri universel de liberté se fait entendre d'un bout de la France à l'autre, ceux qui devraient élever la multitude à leur niveau peuvent à peine atteindre au sien. La génération qui succède à celle-ci offre un aspect plus imposant, des talens plus brillans et plus utiles, une raison plus fière et plus vigoureuse. Comment se fait -il cependant
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que , parmi tant de bons citoyens qui réclament avec force le droit de publier sa pensée , ce droit le plus particulier à l'homme, puisque t'homme est essentiellement doué de raison ; comment se fait -il que je sois encore le seul à développer dans toute son étendue cette chaîne tortueuse qui nous garrotte et nous entoure de tous côtés? Comment se fait-il que je sois encore le seul i dénoncer cette immense hiérarchie d'oppresseurs, qui pèse sur le génie des hommes voués aux lettres , et par conséquent sur les opinions de toutes les classes de citoyens ? Si la philosophie s'est répandue dans les provinces, si elle s'est montrée dans le conseil du roi, si elle s'est fait jour au sein des corps les plus aristocratiques, si nous sommes enfin plus raisonnables à beaucoup d'égards, nous le devons tous à ces hommes qui ont été persécutés. Ce sont eux qui nous ont appris à penser; ils nous ont menés comme par la main vers la vérité. Guidés par eux, nous avons laissé les préjugés dans la poussière des collèges. Eux seuls ont préparé la Rés^olution qui commence. Ils nous ont servis pendant leur vie; ils nous servent encore du sein de leur tombe. Leurs écrits sont pleins d'un feu sacré qui nous échauffe et nous éclaire. Ils ont été nos précepteurs, nos bienfaiteurs; et pouvons-nous, sans être indignés, rappeler à notre souvenir tous les malheurs qu'ils ont
éprouvés, précisément parce qu'ils ont été nos bienfaiteurs ? La force de la justice et de la vérité m'entraîne. Autant ils méritent de respect, de reconnaissance, autant faut-il prodiguer de mépris et de haine à cette foule de méchans ou d'imbéciles qui, sous mille dénominations différentes, n'ont exercé qu'un seul emploi , celui de persécuter la raison : espèce odieuse et vile, qui aurait étouffé le génie en France, si le génie pouvait être étouffé; espèce vraiment ennemie du peuple, vraiment rebelle au peuple, et qui, par des lettres de cachet , des vexations, des crimes sans nombre, serait parvenue à vaincre l'opinion publique, si l'opinion publique n'était pas irrésistible.
XXIV. Ceux de mes contemporains qui cultivent les belles -lettres auraient pu me donner l'exemple que je leur donne. Les auteurs dramatiques , surtout , auraient dû me prévenir, en fixant sur la liberté du théâtre une partie de l'attention publique. Il convenait à des sexagénaires de ne pas attendre qu'un homme à peine âgé de vingtcinq ans défendit leurs intérêts. Si je n'aimais que la renommée, je les remercierais de leur silence, et de l'honneur qu'ils m'ont, laissé; car il y a de l'honneur à défendre, même faiblement, la cause de la liberté : mais je souhaite, au contraire, que ce reproche les réveille, et qu'il les anime dans leurs travaux; je souhaite sincèrement de me voir chaque jour surpassé par les talens.
uue guerre perpétuelle entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvem'és ; et Ton voit une nation entière avilie devant quelques individus, qui ne sauraient tenir leur pouvoir que de cette nation. Quand le désordre est venu à ce point, il arrive, par la force des choses, que les magistrats sont presque toujours des hommes ignorans ou corrompus; je dis presque toujours, et j'affaiblis ma pensée, je ne sais pourquoi. En effet, Fintérét du gouvernement devenant directement contraire à l'intérêt de la société , les magistrats étant conjurés contre les citoyens, je puis concevoir qu'un honnête homme ignorant s'imagine faire le bien en faisant le mal ; je conçois £sicilement qu'un homme éclairé, mais injuste, sacrifie le bien public à son intérêt particulier; mais il m'est impossible de comprendre comment, en aucune circonstance , un homme qui joindra l'équité naturelle aux lumières trempera dans cette conjuration de quelques - uns contre tous. En un pareil ordre de choses , un magistrat aussi juste qu'éclairé serait véritablement un prodige, et serait un prodige inutile : il ne pourrait changer l'esprit du gouvernement; il se verrait sans cesse contrarié par ses collègues; et, ne voulant point devenir oppresseur, il rentrerait bientôt dans la classe des opprimés. C'est ce qui arrive dans tous les états despotiques; c'est ce qui ar-
rivera toujours en France, si les formes arbitraires n'y sont pas entirèrement abolies. Citoyens, qui représentez la nation, songez donc à resserrer dans ses bornes légitimes l'autorité des' magistrats, autorité naturellement usurpatrice; qu'ils deviennent ce qu'ils doivent être : les simples agens de la puissance législative, les exécuteurs des lois écrites. Qu'un homme n'ait pas le droit de dire à un homme : a Tu ne publieras point ton opia nion , car ton opinion n'est pas la mienne ; » voilà le dernier degré du despotisme. Quant à moi , je viens de remplir mon devoir de citoyen : je viens de dénoncer à la nation que vous avez l'honneur de représenter, je viens de vous dénoncer à vous-mêmes une tyrannie aussi absurde qu'étendue. Vous établirez sans doute en France la liberté de publier sa pensée : j'attends vos lois pour obéir, et je respecte vos lumières; mais, si la presse, le théâtre, la chaire, les tribunaux; si toutes les manières de publier sa pensée ne sont pas également libres; si dans cette partie, comme en toute autre, vous ne détruisez pas toute espèce de puissance arbitraire, au nom de l'équité qui est au fond de vos cœurs, au nom de la vérité que vous aimez , je suis obligé de vous le dire : vous aurez fait une infraction au droit naturel, et vous n'aurez point élevé l'édifice de la liberté.
que la première manière peut s'exercer par It voie du théâtre, de la chaire, des tribunaux et de simple conversation ? Remontons aux principes, soyons ccmséquens, et ne craignons pas notre raison.
On cherche la liberté dans V indépendance: elle n'est que dans la règle , dit Fanonyme. Je suis de cet avis. 11 en conclut qu'il faut une censure pour le théâtre : ce n'est pas raisonner conséquemment. On doit en conclure tout le contraire. Il faut une règle, c'est-à-dire, une loL Vous ne pouvez établir une censure, sans établir l'opinion d'un seul homme ou de plusieurs hommes décidant souve* rainement. L'opinion d'un seul homme, ou de plusieurs hommes, n'est point une loi: c'est dans la loi quest la règle, La liberté consiste à ne dépendre que des lois.
L'anonyme prétend , Messieurs , qu'il est une borne où la liberté doit s'arrêter : nen n'est plus \Tai. Là commence la censure j dit-il: ce n'est pas raisonner conséquemment. 11 fallait dire : là commence la loi. Supposez des hommes tels que vous voudrez , ils seront des hommes : ils jugeront avec passion. La loi seule est sans passion; la loi seule est une borne véritable. Du moment qu'il existe une censure, il n'y a plus de borne véritable, puisque la borne est dans l'opinion de ceux qui exercent la censure : ceci est l'évidence. Que l'a-
iioiiyme réfléchisse , qu'il soit conséquent, et qu'il ne craigne point la raison.
L'anonyme nous parle des Grecs, des Romains et des Anglais : faut-il encore, Messieurs « à la fin du dix -huitième siècle, employer cette manière de raisonner? Regardons- nous les Grecs, les Romains et les Anglais, conmfie le modèle de la perfection? Si cela est, ayons des ilotes, établissons l'esclavage, les combats des gladiateurs, une chambre haute, un parlement septénaire. Si ces choses nous paraissent vicieuses, examinions aussi les autres; mais les autres sont raisonnables. Ici la question de fait devient une question de droit. £n vérité, ce n'était pas la peine de parler des Grecs , des Romains et des Anglais. Les législateurs anglais, travaillant il y a cent années, ont établi la liberté sur une base plus solide que les peuples anciens. Les Anglais se sont élevés à la hauteur de leur siècle : élevons-nous à la hauteur du nôtre. Un siècle entier n'a- 1- il rien ajouté à la somme des lumières? Cette opinion serait trop ridicule. Soyons conséquens, et ne craignons pas notre raison.
L'anonyme assure que l'Angleterre est le seul gouvernement moderne où existe la liberté de la presse. L'anonyme se trompe: elle existé en Suisse, en Hollande. Il ne fallait pas oublier surtout l'Amérique septentrionale , pays où la liberté
OEuTres anciennes. IV. .^O
434 LËITRE AUX AUTEURS
politique et civile est infiDÎment plus étendlue , plus solide, et mieux établie qu'en Angleterre, grâce aux lumières du dix -huitième stède; heureux pays où la liberté de publier sa pensée est illimitée, sauf à être puni dans le cas déterminé par la loi. Revenons au théâtre : pendant iongtems> en Angleterre, il a été libre, comme im presse ; c^est Walpole qui le rendit esclave , et cW tout dire pour c^ux qui connaissent TAnglelefre. Les hommes éclairés , les hpmmes justes de son tems , s'élevèrent contre lui , particulièrement mi« lord Chersterfield ; mais ce fut en vain. Walpole était sûr d'avoir la pluralité des voix dans tout œ qu'il proposait. J'ai fait ailleurs des observations sur ce point ^; mais, sur ce point -là même, un homme de beaucoup de mérite, M. Brissot de Warville, m'avait déjà prévenu '.
L'anonyme méprise beaucoup l'ancienne censure des théâtres : je suis charmé qu'il soit sur ce point de l'opiniop générale. Il veut que la censture scMt désormais exercée par des gens éclairés : je ne demande pas s'il connaît quelque monsieur Guillaume qui veuille vendre des tapisseras;
1 . f^ojTZ Touvragc intitulé : De la liberté du Tlwétfe em France y présent volume , page 371. (Noie de r Éditeur,)
1. Voyez les Lettres de Brissot sur l'Histoire d'Angleterre, a vol. in-8°. {Note de l'Éditeur.)
mais que ces nouveaux censeurs unissent Tinté* grité aux lumières ; et je dirai ce que j'ai déjà dit : Ce sont des hommes ^ ils auront des passions. Je veux encore les supposer sans passions , ce qui répugne à la nature humaine; et je dis que ce tribunal d'hommes parfaits tiendra tout au plus lieu d'une loi excellente ; et je dis encore que leur autorité sera souverainement injuste, par cela seul qu'elle sera arbitraire , par cela seul qu'elle tiendra lieu de la loi,
MaiSj dit-on, Messieurs , la loi nest pas faite. Je le sais. Mais elle serait difficile à poser. Qu'importe , si elle est possible ? Or , elle est possible. £n effet, du moment que nous concevons un délit, nous concevons une peine contre ce délit, par conséquent une loi qui détermine la peiile.
Mais il vaut mieux prévenir les délits que les punir. Mais, tout homme ayant le droit de publier sa pensée , sauf k subir la peine déterminée par la loi y du mcnnent que nous l'empêchons de publier sa pensée, nous le dépouillons d'un droit. Or, dépouiller im homme d'un droit, c'est le punir : ainsi, nous punissons un homme avant qu'il soit coupable y le tout pour ne pas le piuiû** Voilà sans doute une merveilleuse invention. D'ailleurs, on ne prévient les délits que par la crainte des châtimens: par conséquent , il faut des lois.
Il vaut mieux prévenir les délits que les punir.
Par bonheur. Messieurs , l'auteur n'est pas consé* quent. S'il Tétait, armé de ce beau principe, il nous ôterait la liberté de la presse ; il nous rendrait l'espionnage de la police et les lettres de ca» ehet ; il nous donnerait une inquisition religieuse et une inquisition d'État. Qui ne voit que les institutions les plus sinistres seront excusées, si l'on admet ce principe vague et sans but ? C'est celai des tyrans et des esclaves. Cest ainsi que, pour n'avoir point de délits à punir, on a commis l'éternel délit de ravir à l'humanité ses droits imprescriptibles.
Mais la liberté du théâtre mérite une tout autre considération que la liberté de la presse. Des trois manières de publier sa pensée, la parole, l'écriture et l'impression, certainement la première est celle dont les effets sont les plus importans. D'après cela, établirons -nous une censure pour les tribunaux? Établirons -nous une censure pour la chaire y dont les effets sont encore plus populaires que ceux du théâtre ? Le malheureux qui manque (le pain ne donnera pas quarante-huit sous pour écouter une tragédie; il entendra le sermon gratis. Faut-il une censure pour les sermons ? L'homme qui parle dans la rue peut enflammer le peuple par ses discours: ne pourra -t- on parler dans la rue sans consulter un censeur? Ah! laissons de misérables objections qu'inspire l'habitude de
Tesclavage. Une vue courte aperçoit aisément les ioconvéniens de la liberté de publier sa pensée. Une Tue étendue découvre le remède dans cette liberté même. assujettie à des lois. Lisez des manderaens et des réquisitoires : vous y verrez que Voltaire, J. J. Rousseau, Raynal, sont des incendiaires, et que les livres ont produit tous les crimes. Les raisonnemens qu'on fait maintenant contre la liberté du théâtre , on les a faits contre la liberté de la presse. La raison nous a donné l'une; la raison nous donnera l'autre : c'est une révolution inévitable; mais on peut lutter plus ou moins long-tems contre la raison.
Remarquez , Messieurs , que la liberté du théâtre a un grand inconvénient de moins que la liberté de la presse : c'est que nul ne peut échapper à la loL II est possible de faire imprimer un livre sans nom d'auteur, ni d'imprimeur, ni de libraire ; il est encore possible d'imprimer de faux noms; mais, en fait de pièces de théâtre, l'auteur peut être forcé de se nommer. C'est à la loi de l'ordonner; c'est aux comédiens à ne point se charger d'une pièce anonyme. Croyez^vous, après cela, qu'il y ait beaucoup de délits ? Croyez-vous, Mesr sieurs, qu'on affronte un châtiment certain?
McUs on peut éluder la loi. Dites qu'on peut n'être pas dans le cas de la loi. En fait de personnalités, par exemple, il faut que la personnalité
438 LETIBE AUX AUIEUBS
soit démontrer, pour que Faoleiir ioit puni. Établiaaoos une c oauf c qodeoiiqiie , noos ne ban* nîitMtt point dn théâtre ics personnalités qui ne sont pas démontrées. Si nous Tookins les empècber^ nous élèrerons un tribunal inquiet, soup» çonnenz, oent fins pire que Tandenne censure, trouvant partoot des allusions, des personnalités. Si un auteur éproure une injustiGe, il aura, diton, recours aux magistrats, qui jugeront diaprés leurs opimkms. Quoi ! toujours des iMMnmes! toujours des opinions ! et jamais des lois ! C'est dans la loi qu^est la r^e. La liberté consiste à ne dépendre que des lois.
Les idées me gagnent en foule ; et je finis de peur de faire un livre. Si Tanonyme n'est pas oon- Taincu, qu'il me réfute; qu'il lise mon écrit sur la liberté du théâtre; qu'il lise encore ma dénonciation sur les Inquisiteurs de la pensée* ; qu'il tâche d'y répondre, non par des autorités, ni par des récits pathétiques de tous les maux qu'il suppose gratuitement, mais en prouvant que mes principes sont £eiux, ou que mes conséquences ne découlent point de mes principes. £n attendant, ne craignons pas notre raison. Les citoyens ne doivent être soumis qu' aux lois établies par les
I. frayez plus haut, présent yolume, page 388 et suivantes. {Note de l'Éditeur,)
Représentans de la nation. Toute espèce de magistrats ou d'assemblées d'administration doit seulement faire exécuter les lois. Poursuivons partout l'arbitraire, détruisons l'arbitraire, ou ne prononçons plus le mot de liberté, si nous ne pouvons concevoir la chose. Quand la génération , vieillie dans le délire de l'esclavage , aura quitté la vie , il viendra, sans doute, une génération plus courageuse, plus raisonnable, plus digne d'élever l'édifice de la liberté , que nos faibles mains ne peuvent construire.
J'ai l'honneur d'être, etc.