‹ Œuvres complètes de M. le comte de Ségur, Volume 24Chapitre 10 sur 14 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Portrait de. Philippe- Auguste. — Troubles civils pour la régence. — Édits contre les juifs et les blasphémateurs. — Conférence entre les rois de France et d'Angleterre. — Fermeté de Philippe. — Destruction de'^brigands. — Exil d'Henri, duc de Saxe.-— Noureaux troubles civils. — Révolte du régent. — Sa soumission.— Dissensions en Angleterre. — Ligue des pastoureaux. — Travau^dans la capitale.— ^Révolte des fils du roi d'Angleterre. — Guerre avec l'Angleterre à la mort de Geoffroi , duc de Bretagne. — Naissance de Louis- Cœur- de -Lion. — État de rOrient. — Croisade des Français et des Anglais.— Mort de la reine Isabelle. — La dîme saladine. — Ambition de RicJiard-Cœur-de-Lion. — Guerre avec l'Angleterre. — Hommage de Richard au roi de France. — Conférence entre Henri et Philippe. — Défaite, fuite et soumission de Henri —-Mort de ce prince. — Son portrait. — Couronnement de Richard.— — Traité d'alliance entre la France et l'Angleterre. — Dispositions de Philippe avant son départ. — Réunion des armées française et anglaise. — Traité des Grecs arec Saladin. — Arrivée de Philippe et de Richard à Gènes. — Sujet de discorde entre Richard et Tancrède, roi de Sicile. — Intervention de Philippe. — Soumission de Richard au roi de France. — Paix entre Tancrède et le roi d'Angleterre. — Querelle de Philippe et de Richard. — Mort de l'empereur Frédéric. — Bataille entre les croisés et les Sarrasins. — Défaite des chrétiens. — Siège d'Acre — ^Détresse de l'armée chrétienne. — ^Arrivée du roi. —

556 PHILIPPE-AtJGUSTE.

Portraits de Philippe etAe Aicbard, — Leur maladie. — Premier assaut. — Capitulation refusëe. — Nouveaux assauts. — Capitulation accordée. — Projet de départ de Philippe. — Son embarquement. — Son arriyëe en France. — Tribu des Assissins ou Assassins. — L<eur chef, le Vieux de la montagne. ~- Meurtre attribue' à Richard. — Les massiers , garde de Philippe. — Vengeance féroce du roi d'Angleterre. —Keprësailles. — Reprise des hostilités. — Traité ayec le Soudan. -^Retour de Richard dans ses États. — Mort du Soudan.

Portrait oi PhiliDDc- Augustc moiitra sur le trône de Philippe- rr tr

Auguste, quelques-unes des erreurs de son siècle, et

s'il commit plusieurs fautes que Tignorance et la superstition rendaient alors trop communes, il y fit briller aussi ces grandes et rares qualités qui rendent les princes célèbres et font respecter leurs noms par les siècles. Philippe- Auguste, brave, habile, généreux, sage dans sa politique, ferme dans ses desseins, rapide dans ses entreprises, réprima l'orgueil des grands vassaux, affermit l'autorité royale, protégea le peuple, favorisa la renaissance des lettres, sut résister à l'ambition de la cour de Rome, réunit à sa couronne un grand nombre de riches provinces que les Anglais en avaient séparées, anéantit, par ses armes , une ligue puissante , fit respecter la France par les nations étrangères, embellit sa capitale par des monumens, et

PHItIPPE-AUGUSTE. 557

fararisa cette université naissante qni cherchait à faire sortir la raison des ténèbres.

Enfin , Philippe fut un des grands rois dont le génie illustra notre patrie; ses contemporains lui donnèrent le nom d'Auguste, parce qu'il était né dans le mois d'août; l'éclat de son règne fît consacrer ce nom par la postérité : ce titre mérité fut d'autant plus glorieux pour lui, qu'il survécut à celui de conquérant , décerné plais souvent par la fortune que par la vertu •

Cependant cette fortune, qui régit le monde, ne fut pas étrangère au succès de Philippe. Elle abrégea la carrière de Richard-Cœur-de- Lion, rival redoutable, qui l'emportait sur Philippe en audace , en rapidité , et plaça sur le trône d'Angleterre un roi lâche et cruel, Jean-sans-Terre , qui, par ses fautes et par ses crimes, donna au roi de France l'occasion et les moyens de reconquérir assez légalement la Normandie, l'Anjou, la Touraine, le Poitou et la Guienne.

Dans ces temps féodaux , la seigneurie donnait plus de pouvoir que la royauté, et Philippe, réunissant sous son autorité tant de vastes domaines, accoutuma les peuples à voir la puissance royale s'agrandir et se confondre avec les droits de la seigneurie»

358 PHILIPPK-AUGtJSTB.

M. Hallam, dans ses remarques jadicieuse» et profondes, observe avec raison que les progrès de la royauté , sous le règne de Pbilippe- Auguste, enlevèrent, par leur rapidité, aux grands vassaux le temps et la possibilité de calculer , de prévoir la grande révolution qui menaçait leur existence, et de s'y opposer.

Philippe-Auguste avait quinze ans lorsqu'il fut couronné. Plusieurs historiens datent de cette époque rinstitutioii des douze pairs de France. Henri H, roi d'Angleterre, porta dan* cette cérémonie, comme duc de Normandie, l'épée royale. Le comte de Champagne, grand sénéchal , le grand chambellan^ le grand boutillier et le connétable y remplirent les fonciiona de grands officiers de la couronne.

Le mariage d'Isabelle de Hainaut et de Philippe fut célébré, malgré l'opposition de la reine-mère, du comte et du cardinal de Champagne. Quelques historiens, trompés^par le mécontentement des seigneurs de ce parti, ont supposé, je crois à tort, que le peuple partageait cette désapprobation» La plupart des auteurs s'accordent à dire que cette union, qui mêlait le sang carlovingien à celui des Capétiens , excita au contraire dans la nation Troui.ie. une satisfaction générale.

civils pour - . J • j «^ , ^

la rës«nce. La jcuncsse du roi rendait une régence ne-

PHILIPPE-AUGUSTE . SSq

cessaire; la reine Alix, l'archevêque de Reims, son frère, et Philippe, comte de Flandre, se disputaient les rênes du gouvernement. Cette contestation remplissait la cour d'intrigue»; le comte de Flandre l'emporta; et, comme le roi venait d'épouser sa nièce, la reine-mère se réfugia en Champagne *, souleva en sa faveur les seigneurs champenois, les comtes deBlois, de Chartres, de Sancerre, et invoqua la protection de Henri , roi d'Angleterre , toujours prêt à profiter des dissensions de la France.

L'archevêque de Reims fomentait avec chaleur cette insurrection, dont le comte de Sancerre dirigeait les soldats. Guillaume l'Armorique appelle ce comte cames sacrœ Cœsaris. Philippe , trop jeune pour administrer, mais non pour combattre, marcha rapidement contre le comte de Sancerre, lui enleva Châtillon-sur-Loire, rasa ce château, et, conformément aux mœurs barbares du temps, dévasta cette contrée. Ce fut après cette expédition qu'il alla jusqu'à Bapaume au devant de la reine Isabelle.* Elle reçut la couronne à Saint- Denis le jour de l'Ascension. Le roi crut alors nécessaire de s'y faire couronner de nouveau par Guy , archevêque de Sens.

56o PHILIPPE- A.UGUSTE .

Ce fut le comte de Flandre qui , dans cette dernière cérémonie, porta Fépée de connétable. Philippe, justement irrité de voir plusieurs grands vassaux , et même ses plus proches parens, s'armer contre lui au moment où il montait sur le trône , conçut dès-lors le ferme dessein de réprimer leur orgueil et d'abattre leur pouvoir; mai«, sentant la nécessité de voiler ce grand projet pour en assurer l'exécution, il dissimula* « Je suis encore » jeune, disait^il à un de ses favoris, je suis » contraint d'endurer leurs outrages; mais ils }) vieilliront, ils s'affaibliront; moi, je croi- » trai en force et en pouvoir; à mon tour, w s'il plaît à Dieu, je me vengerai. »

Il fallait, pour combattre la formidable Angleterre et pour entreprendre une lutte dangereuse avec les grands, se créer un trésor. Ce fut probablement cette nécessité qui porta Philippe ou son conseil à publier un édit rigoureux contre les juifs.

Éditscontre Lc i4 févricr 1170, OU arrêta tous les

les juifs et . ,. . .

les biasphtf- Israélites qui se trouvaient à Paris, on ferma leur synagogue, on s'empara de leurs biens, on libéra leurs débiteurs , qui ne furent obligés de payer qu'un cinquième de leurs dettes au profit du fisc. Leurs temples furent changés en églises. La même persécution s'étendit

PHILfrPE- AUGUSTE. 36 1

contr'eux dans tous les domaines royaux, et fut imitée par plusieurs seigneurs.

Un tel acte, contraire aux droits divins et humains, ainsi que l'observe avec raison le président Hénault , et depuis formellement désapprouvé par un pape, Grégoire-le-Grand, fut aussi TefTet des contes absurdes qui avaient entouré le berceau de Philippe. On lui avait persuadé que les juifs crucifiaient chaque année des enfans, qu'ils volaient les vases sacrés, et qu'ils outrageaient la croix; trompé par ces calomnies, il se montra inexorable pour ces infortunés, malgré les représentations d'un grand nombre d'évêques, qui s'efforcèrent de le fléchir en leur faveur, soit par intérêt, soit par charité.

Il rendit dans le même temps une autre ordonnance contre les blasphémateurs, et cette ordonnance porte l'affreuse empreinte de l'injustice de ce siècle féodal; car, en vertu de cet acte , les blasphémateurs riches et nobles n'étaient condamnés qu'à une amende, tandis que les pauvres, roturiers ou serfs, qui avaient commis le même délit, devaient être noyés.

Ces taches du règne d'un grand roi, lorsqu'il sortait à peine de l'enfance, ne peuvent être attribuées avec justice qu'à son temps, à ses instituteurs et à ses ministres.

rois ce et

Les troubles civils continuaient. L'archevêque de Reims, cherchant à les étendre, se plaignit inutilement au pape de l'offense que le roi lui avait faite, en le privant du droit dp le couronner. Le Saint-Siège ne soutint point ses prétentions.

Conférence Lc roî d'Auglcterrc venait de débarquer en

entre les i» ?

deFran- Normandie , et sv était vu entouré par la gietene. reine-mère et par les seigneurs français mécontens. Philippe marcha contr'eux. Bientôt les armées furent en présence; mais, avant de livrer une action où l'on aurait vu avec horreur une reine portant les armes contre son fils , on convint d'une conférence qui eut lieu près de Try et de Gisors.

Dans cette conférence entre Henri, monarque vieux et expérimenté, et un jeune roî de quinze ans, la lutte était loin de paraître égale. Le vieil Henri, comptant sur l'ascendant que pouvaient lui donner son âge , sa gloire et sa puissance, employa tour à tour les prières et les menaces pour déterminer Philippe à rappeler près de lui sa mère et ses oncles, c'est-à-dire à retomber sous leur tutelle. Maisl'enfant-roi, montrant une audace et une fermeté précoces, et guidé par les conseils du maréchal Robert-Clément de Metz, son ministre, refusa de se réconcilier avec ses oncles.

FHILIPPE-AUGUSTR. 363

Cependant , résistant d'un autre côté à son conseil, <jui s'opposait au rappel de la reinemère, et ne craignant point son pouvoir, quand elle serait seule près de lui, il promit de la recevoir et de lui donner un revenu conforme à son rang, dès que le roi Louisle- Jeune, dont la fin était alors prochaine, serait expiré. Il exigea seulement que la reine Alix remît dans ses mains les châteaux- forts bâtis sur ses domaines.

Henri insista vainement sur la nécessité , qu'il représentait comme un devoir, de conclure la paix avec les comtes de Champagne , deSancerre, deBlois, et l'archevêque de Reims.

Philippe répondit fièrement aux paroles un Femwte-

j • % 1 • T 9 • dePhilippe.

peu hautaines du monarque anglais : « Je n ai w à rendre compte de ma conduite qii'à Dieu; » Vautorité uoyâle subsistera malgré les efibrts » des factieux : je ne pardonnerai qu'à ceux » qui se soumettront à mon pouvoir, et je w punirai sévèrement ceux qui voudront le w braver. » Une telle fermeté dans un âge si tendre lui mérita l'estime et l'admiration de Henri. Les hostilités cessèrent, et, le roi Louis étant mort deux mois après, Henri et Phi-? lippe, se montrant une mutuelle aifection, confirmèrent les conventions d'Ivry et conclurent définitivement la p^ix.

Destruction Le Tol, déliTré de la guerre étrangère, embiigands. ploya son activité à réprimer les brigandages affreux qu'exerçaient par toute la France les Brabançons, côtereaux et routiers, qui ne vivaient que de vols et de pillage, lorsque aucun prince ne les prenait à sa solde. Les troupes royales les attaquèrent, les poursuivirent et en tuèrent plus de sept mille.

Le père Daniel approuve justement cette rigueur indispensable ; mais il était tombé dans une étrange erreur en excusant la persécution des juifs, et en lui donnant des éloges, aussi injustes que contraires à la dignité de l'histoire.

B»ii Tandis que la défaite des rebelles inspirait

â'Henri,clac -, , , i • i

de Saxe, pour 1 autorité royale un respect depuis longtemps oublié , en Germanie h. chute éclatante d'un prince puissant frappa d'étonnement les peuples accoutumés à l'impunité des grands vassaux : le duc de Saxe avait envahi les biens de l'Église de Cologne; l'empereur marcha contre lui, le défit, le chassa de ses propres domaines, et, l'appelant en jugement, le fit condamner, par l'assemblée des grands de l'empire, à un exil de sept ans.

Ce duc de Saxe, Henri, surnommé le Lion, se vjt ainsi dépouillé de ses vastes États , qui comprenaient la Saxe, la Bavière et la Wesl-*

phalie. L'empereur Frédéric ne laissa à cette autique maison que le duché de Brunswick , qu'elle possède encore aujourd'hui.

Cet infortuné duc était gendre du roi d'Angleterre ; il implora vivement son appui. Le monarque anglais pressait avec instance le roi de France et le comte de Flandre de former avec lui une ligue contre l'empereur; mais Frédéric, par d'adroites négociations, détourna Forage qui le menaçait, et le duc de Saxe, perdant toute espérance, se vit obligé d'implorer la clémence de l'empereur. Frédéric ne rendit rien au banni, seulement il abrégea son exiL

Quand même Philippe aurait formé l'inv- Nouveaux

|. . • i«* • troubles

poutique projet d intervenir, par ses armes, civus. sans aucun intérêt direct, dans la querelle du duc de Saxe et de l'empereur, il se serait vu détourné de ce dessein par de nouveaux troubles qui ne tardèrent pas à s'élever dans ses propres Etats.

La reine -mère, Alix, revenue à la cour, Ri?voite était parvenue peu à peu à reprendre sur le roi son ancien crédit et à renverser celui du comte de Flandre. Le régent, irrité de sa disgrâce, quitta brusquement Philippe, sous le prétexte de résister à d'injustes prétentions formées par le roi sur ses domaines, que ce

du régent.

366 PHILTPPE*-ABGUSTE,

monarque supposait devoir faire partie de la dot d'Isabelle.

Le comte de Flandre prit les armes. A ce signal le cardinal de Reims , le duc de Bourgogne, les comtes de Blois, de Sancerre, et un grand nombre de seigneurs se joignirent à lui, redoutant la fierté d'un jeune monarque qui voulait et savait régner. Us espérèrent, parleurs forces réunies, contraindre ce prince à subir les lois que leurs pères avaient long-temps imposées aux rois carlovingiens et aux premiers Capétiens.

Philippe, comptant peu sur l'appui inconstant et temporaire des milices féodales, imita l'exemple de Henri II, prit à sa solde des aventuriers, et, prévenant par sa rapidité la réunion des rebelles, porta la dévastation dans le comté de Sancerrej il entra ensuite en Bour* gogne, s'empara de Châtillon- sur -Seine, et battit le fils du duc de Bourgogne, qui resta prisonnier : la promptitude de ces exploits consterna les rebelles. Le duc de Bourgogne et le comte de Sancerre se soumirent. On était inquiet du parti que prendrait le roi d'Angleterre. Philippe courut le trouver à Gisors, et conclut un traité avec lui *.

Ce fut cette même année que mourut la

* iiSa.

MILIPPE-AUGtJSTEi 56'J

comtesse de Flandre. Philippe , écoutant plus son ambition et ses ressentimens contre le comte que la stricte justice , prétendit qu'il devait hériter d* Amiens, de Péronne et du comté de Yermandois. M. Hallam, et plusieurs autres auteurs , citent des actes qui prouvent que ses prétentions étaient peu fondées.

Mais dans ce siècle, comme les intentions étaient rarement sincères, la rédaction des traités était obscure et vague; la force tenait lieu de droit. Le comte de Flandre, sommé de remettre ses domaines au roi, refusa d'obéir, et leva une forte armée. Ce qui peut indiquer le degré de richesse que le commerce commençait alors à donner aux Flamands, c'est que Gand seul fournit au comte vingt mille hommes.

Un si grand armement échoua par le peu sa d'habileté du chef; il né put ni s'emparer de Corbie, ni surprendre Béthisy , comme il l'espérait. Cependant, fier de ses forces, il s'était vanté de venir rapidement jusqu'à Paris et d'y planter son étendard. La marche prompte de Philippe abaissa son orgueil. A son approche le comte se retira. Le roi assiégea le château deBove, près d'Amiens. Le comte de Flandre accourut pour défendre ce fort, et défia le monarque au combat. Mais les manœuvres de

soumission.

Philippe rintimidèrent; au lieu de livrer bataille, il continua sa retraite si précipitamment qu'elle ressemblait à une fuite; et, comme le roi le poursuivait vivement, saisi de frayeur, il avoua sa félonie, sollicita sa grâce, et obtint, la paix en cédant à Philippe Amiens, le Vermandois et le comté dé Sancerre. Ce traité fut signé à Crépy. On y comprit le duc de Bourgogne, qui n'osait résister seul au vainqueur. Le roi était irrité de la partialité' que la reine avait montrée contre lui dans cette querelle avec les Flamands. Il voulait la répudier; mais la sagesse de l'évêqûe de Senlis, son ministre, apaisa sa colère et le fit renoncer à ce dessein , dont il lui démontra l'injustice, le scandale et le danger.

Ce prince , fidèle aux maximes de son aïeul et de son père , ne négligeait aucune occasion d'affaiblir les grands, en prenant contre eux le parti de leurs vassaux. Le seigneur de Vergy s'était vu injustement dépouillé par le duc de Bourgogne : Philippe fit citer le duc à la cour des pairs ; elle le condamna à rendre Vergy à son vassal et à payer une amende de trois mille livres.

Dissensions La fiu du règuc de Henri, roi d'Angleterre, ^\enl^ se voyait troublée par des dissensions de famille , et son étoile semblait s'éclipser au mo-

PHILIPPE-AUGUSTE. 56g

ment où s'élevait brillammept celle du jeune roi des Français. Henri , fils aine du monarque anglais, aspirait à Tindépendance. Révolté contre son père, il implora la protection de Philippe, qui la lui refusa. Ce prince mou-? rut peu de temps après , et Philippe demanda hautement qu'on lui restituât Gisors et le Vexin qui avaient été donnés en dot à sa veu^ ve, Marguerite de France. Après une assez longue contestation, les prétentions de Marguerite furent réduites à un douaire de dixsept cent cinquante livres. Cette reine épousa dans la suite Bêla, roi de Hongrie.

Les paysans, opprimés par les seigneurs, i^îp"e s'étaient réunis, dans plusieurs parties de la rcaux. France , en bandes très nombreuses : ces rebelles portaient le nom de pastoureaux. Celui qui les avait le premier appelés aux armes, n'avait eu pour objet que d'opposer une digue à la tyrannie , et de mettre un terme aux guerres privées des seigneurs , dont les débats continuels causaient la ruine des peuples. Mais bientôt ces insurgés , animés par la vengeance et par la cupidité, .5/b conduisirent en brigands et se confondirent avec les routiers et côtereaux, qui répandaient partout la terreur et la dévastation. L'armée du roi marcha contre eux et en extermina un grand nombre. Le 4. H

reste fut détruit pax les troupes de. plusieurs seigneurs ligués pour les combattre. Cette ligue exterminatrice ne démentit alors que trop le nom qu'elle avait pris de ligue pacifique^ Travaux L'auttéc II 84 fut pour les Parisiens une ''pitaîJÎ*' époque mémorable. La capitale , digne alors du nom de Lutèce , n'était qu'un amas de boue. A peine dans l'hiver pouvaitTon y communiquer d'un quartier à l'autre, et le palais même était infecté par les vapeurs de la fange qu'agitaient les chevaux et les chars. Philippe- Auguste en fit paver les trois principales rues. Ce prince , non moins occupé des embellissemens de cette résidence royale que de l'accroissement de son autorité et de l|t réforme des lois , ne se reposait des travaux de la guerre qu'en se livrant avec une égale activité à ceux de l'administration.

A la même époque, Maurice de Sully commença la construction de l'église de Notre- Dame. Ce fut aussi en 1184 que Philippe entoura de murs le bois de Vincennes. Le vieux roi d'Angleterre lui envoya, pour peupler ce parc royal, un grand nombre de cerfs et de daims. Cependant ce monarque rusé cherchait, en flattant la vanité du roi de France, à se dispenser , par une vaine courtoisie et par de frivoles dons, de l'exécution de ses engage-

PHILIPPE-AUGUSTE. Sy I

mens. Il avait promis de marier Richard- Cœur-de-Lion , 8on héritier, avec Alix, sœur de Philippe, et cette union se différait de jour en jour sous divers prétextes. Les uns attribuaient ces délais à la répugnance de Richard et à son caractère aussi fier qu'indépendant. D'autres, avec plus de raison, prétendaient que le vieil Henri , qu'aucune décence n'arrêtait dans ses passions, était devenu lui-même épris d'Alix et l'avait séduite.

Il est naturel qu'un père qui outraj^e la mo- R«?voite raie inspire peu de respect a ses enfans. C est '«» <i'Angi«-

* * * ^ terre.

la vertu plus encore que la nature qui rend sacrée l'autorité paternelle. Les trois flls du roi d'Angleterre se révoltèrent contre lui *. Ils s'armèrent, Geoffroi , duc de Bretagne , pour s'emparer de l'Anjou, Richard et Jean pour se saisir de l'Aquitaine, de la Saintonge et du Limousin.

Henri , accourant pour s'opposer à leurs efforts, les trouva soutenus par un trop grand nombre de seigneurs. Essayant alors de les ra- ' mener par la douceur, au lieu de les vaincre, il les appela à une conférence ; mais, loin d'y porter un esprit de paix et de soumission , les jeunes princes n'y montrèrent que de la violence. Le père, méconnu par ses enfans, se

* iiS3.

vit traité en ennemi par leurs partisans. On répondit à se» reproches par des injures , à ses offres de pardon par des insultes. Forcé de s'éloigner^ il fut poursuivi et courut risque de perdre la vie au milieu des traits qu'on lui lançait.

Guerre Sur CCS cutrefaites , Geoffroi, duc de Bregieterre à"u taguc , mourut ^. Cc fut ce prince qui établit Gelffr^ï, le premier dans ses États Théritage des fiefs

duc de Bre- * . * » 1 1 n -n < 19

ugne. en faveur des amés de chaque lamiUe , a 1 exclusion des cadets, qui n'eurent plus de droits qu'à des pensions alimentaires. Cette coutume devint générale en Bretagne.

La mort de ce prince compliqua les dissensions qui troublaient les derniers jours de Henri. Philippe-Auguste prétendit, comme «uzerain, à la tutelle d'Éléonore, fille et héritière du duc Geoffroi. Henri la lui contestait en sa qualité d'aïeul d'Éléonore et de duc de Normandie. Ces difficultés furent la cause d'une nouvelle guerre qui éclata entre la France et « l'Angleterre **.

Voltaire dit justement « que ces fréquentes w guerres entre Philippe -Auguste et les rois » d'Angleterre étaient inévitables. Le suzerain » devait sans cesse prétendre à maintenir une M autorité que bravaient des vassaux trop puis- * 1186. ** 1187.

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PHILIPPE-AUGUSTE. '5j5

» sans. » Il compare ces querelles « à des con- » tagions qui dépeuplent les provinces sans H changer leurs limites et sans améliorer les » mœurs. »

La rupture de la paix en donnait cette fois une preuve éclatante ; car Richard-Cœur-de- Lion, auquel son père avait enfin cédé le Poitou et la Guienne, refusait orgueilleusement de rendre hommage au roi de France pour ces deux provinces.

Philippe, rassemblant promptemehtses troupes, surprit ses ennen^is par sa célérité, franchit la Loire, s'empara dlssoudun, de plusieurs autres places ^ et assiégea Châteauroux , ville dans laquelle s'étaient renfermés le prince Richard et Jean son frère.

Henri accourut au secours de ses fils. Les deux armées en présence se disposaient à une action décisive, lorsque des légats du pape Urbain III parurent soudaiçi au milieu des. deux camps* Leur voix pacifique fut écoutée, et, par leur entremise, les deux rois conclurent une trêve; elle fut avantageuse pour la France. Philippe garda les places qu'il avait prises, et l'impétueux Richard, mécontent du faible appui que son père lui avait donné, promit de rendre hommage à Philippe et re-> chercha son amitié.

Naissance Co fut ccttc annéc * que la reine Isabelle cœur-de- douHa le jour à un fils, Louis, surnommé depuis Cœw-de-JUon. Le sang de Charlemagn^ et de Hugues-Capet coulait dans les veines du jeune prince. Cet héritage de deux races glorieuses, rappelant de si grands souvenirs, excita dans la France une joie générale. Malgré l'évidence des faits, un préjugé de tous les temps propage dans l'esprit des peuples cette erreur, peut-être utile, qui les porte à croire que le génie se transmet comme le nom. Ce qui est vrai, c'est qu'une naissance héroïque est un pesant fardeau qu'on traîne avec honte quand on ne le porte pas avec gloire. La naissance du prince fut célébrée à la cour par de brillantes fêtes ; on illumina Paris pendant huit jours. Etal de Tandis que la France, rayonnant d'espoir sous le sceptre d'un roi jeune, affable, généreux, actif, victorieux, se livrait à une joie universelle, inspirée par la paix et par la naissance de l'héritier du trône , les nouvelles désastreuses qui arrivèrent de la Palestine, répandirent sur l'Occident un voile de tristesse. Partout l'étendard de Mahomet triomphait de la croix. Le tombeau de Jésus^Christ était retombé sous le pouvoir' des musulmans, et le pape, cherchant à réveiller le zèle religieux * 1187.

rO rient.

des princes de l'Europe, fit prêcher une nouvelle croisade par ses légats, l'archevêque de Tyr et l'évêque d'Albano.

Un conquérant célèbre, Saladin, était alors le héros de l'Asie. A la tête d'un parti de rebelles, il avait massacré le soudan d'Egypte; il était monté sur son trône , et annonçait hautement le dessein et l'espoir de régner sur tout l'Orient.

Les chrétiens effrayés avaient chargé 1^-* chevêque de Tyr d'invoquer le secours des princes européens ; mais les efforts de ce prélat étaient demeurés sans succès. Il avait trouvé Louis-le- Jeune trop occupé à combattre les Anglais. Le roi d'Angleterre se voyait engagé dans une funeste querelle avec son clergé et le Saint-Siège, relativement au meurtre de Becquet; enfin l'empereur Frédéric était en guerre ouverte avec le pape.

Les forces des croisés en Palestine , épuisées chaque jour par des combats sanglans , étaient encore affaiblies par des dissensions intestines, inévitables conséquences de l'anarchie féodale.

Saladin en profita pour s'emparer de Gaza. Amaury, roi de Jérusalem, n'existait plus. Son fils, Baudouin IV, âgé de treize ans, occupait le trône sous la tutelle de Raymond , comte de Tripoli. Ce jeune monarque, frappé

de la lèpre , et forcé de renoncer au sceptre et à la société des hommes , balançait sur le choix de son successeur.

Le comte de Tripoli et le prince d'Antioche entreprirent de le décider en leur faveur par la voie des armes. Baudouin , irrité, maria' sa soeur Sibylle, veuve du marquis de Montferrat, à Guy de Lusiguan, investit ce seigneur des comtés de JafFa , d'Ascalon , et lui cdnfia le gouvernement de ses États.

L'inconstance est inséparable de la faiblesse. Baudouin, changeant peu de temps après de dessein, voulut enlever à Guy de Lusignan tout ce qu'il venait de lui donner, et plaça son sceptre dans les mains de son neveu Baudouin, fils de Sibylle; de sorte que cette princesse, qui se croyait déjà reine, ne fut plus que la mère d'un roi,

Lusignan voulut conserver par la force le pouvoir dont le privait la légèreté d'un roi mourant. Il souleva Jérusalem en sa faveur. Sur ces entrefaites les deux Baudouin moururent, et Lusignan fut proclamé roi par le peuple.

Cet assentiment général força le comte de Tripoli, qui lui disputait le trône, à dissimuler son ressentiment; il feignit de se soumettre. Mais dès ce moment , décidé* à U

PHILIPPE-AUGUSTE. ' Syy

vengeance et sacrifiant sa patrie ainsi que sa religion à un lâche orgueil ^ il trahit la cause chrétienne et se vendit secrètement à Saladin.

De tous les princes croisés, Lusignan, par malheur, était le moins capable de défendre, dans un si grand péril, le sceptre et la croix. Son propre frère, en apprenant son élection, s'écria : a Si on fait un tel homme roi, je i) pense qu'on doit me faire Dieu. »

Ce faible prince, accordant une confianfîe aveugle au perfide comte de Tripoli, rassembla son armée , marcha contre Saladin , et lui livra présomptueusement bataille dans la plaine de Tibériade.

Au signal donné , le comte de Tripoli attaque l'ennemi avec une ardeur feinte. Après une première charge, il se retire; Lusignan vole à son secours; mais, au moment où la mêlée s'engage, le roi se voit abandonné par son traître vassal, dont les troupes prennent la fuite. Entouré par les Sarrasins, vainement il cherche une ressource dans le courage du désespoir; ses soldats sont taillés en pièces. Les intrépides templiers, qui l'entourent et lui servent de boucliers , sont tous exterminés. Le roi lui-même tombe dans les fers du vainqueur. La perte du royaume fut le prompt résultat d'une seule défaite. Acre, BérytC;, Jé-

5j8 PHILIPPE-AUGCSTE.

rusalem se rendirent au vainqueur, et la reine Sibylle lui livra la ville d'Ascalon pour racheter la liberté de son époux.

Après ce grand désastre, les chrétiens ne conservèrent dans l'Orient qu'Antioche et Tripoli. Tyr était au moment de tomber sous le pouvoir des Arabes; le courage de Montferrat la sauva de ce malheur. Saladin, profitant de la trahison et méprisant le traître, laissa lan^ gAir et mourir dans l'oubli le comte de Tripoli, également en horreur aux musulmans et aux chrétiens.

croîsatiedes Lorsquc CCS nouvclles funestes parvinrent des^'Angiais! en Europc, le pape en mourut de chagrin *• Grégoire VIII, qui remplit peu de temps son siège, écrivit à tous les fidèles 'des lettres pressantes pour les appeler aux armes. Clément III, son successeur, ordonna dans toute la chrétienté des prières publiques. Ses légats conjurèrent les rois de France et d'Angleterre d'oublier leur ancienne rivalité, de s'armer pour soutenir la croix, et de sacrifier leur profane ambition au salut de leurs frères et de leur culte.

Dès que la chute de Jérusalem retentit dans l'Europe, le fanatisme i^eligieux et guerrier se réveilla : les Français et les Anglais cou- * 1187.

PHILIPPE-AUGUSTE. SyQ

Furent les premiers aux armes avec cette passion que devaient inspirer, dans ce siècle chevaleresque, la foi outragée et la gloire humiliée.

L'explosion de ce zèle ardent était cependant encore retardée par une nouvelle guerre prête à éclater entre Çhilippe et Henri; mais le duc de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Champagne, de Blois, du Perche et. de Sancerre s'opposèrent à cette guerre, qui devait livrer, sans secours, les chrétiens d'Orient à leurs barbares ennemis. La plupart des seigneurs français les imitèrent, et déclarèrent au roi qu'ils lui refuseraient leur assistance : Philippe céda, et dans l'année 1188, au milieu d'une plaine située entre Try et Gisors, les rois d'Angleterre et de France, réunis, conclurent une trêve nouvelle.

Là les deux armées, on pourrait presque dire les deux peuples, reçurent la croix des mains de l'archevêque de Tyr, en faisant éclater cet enthousiasme religieux que ne pouvait éteindre le souvenir de tant de sang versé stérilement en Palestine. Le champ qui contenait cette multitude immense de deux nations naguère ennemies, et alors ralliées sous le même étendard, prit et conserva le nom de champ sacré.

38o PHILIPPE-AUGUSTE.

Avant de 8e séparer, cette assemblée religieuse et guerrière décida que la croix des Français serait rouge , celle des Anglais blanche, et celle des Flamands verte. Le légat, au nom du Saint-Siège, accorda une indulgence plénière aux fidèles qui s'armeraient pour la cause sainte. Les monarques furent autorisés à lever un impôt sur les biens fonciers et mobiliers de tous ceux qui ne se croiseraient pas. L'Église interdit tout luxe aux pèlerins, et il fut défendu à tous ces guerriers d'amener avec eux, dans la Palestine, des femmes, qui, dans les , précédentes croisades, avaient porté dans les camps l'esprit d'intrigue et le relâchement des mœurs.

Guillaume de Tyr attribuait la décadence du pouvoir des Latins dans l'Orient à leur corruption, à leur indiscipline, aux rivalités de leurs chefs, tandis que les musulmans, alors sévères dans leurs mœurs , obéissaient tous à un même souverain , et n'avaient emprunté aux Européens que leur armure, leiu* lance, la cotte de mailles, repoussant d'ailleurs, comme des fléaux contagieux, les coutumes, les distinctions et les mœurs féodales. Mon Peu de temps après l'assemblée de Gisors,

We la rcin« * * '

Isabelle, j^ pcinc Isabellc mourut en accouchant de deux princes, qui ne lui survécurent que

trois jours. La douleur d^i roi fut aussi juste que profonde. Les vertus d'Isabelle lui avaient concilié l'affection' du peuple et l'ainour de son époux.

Bientôt le roi, surmontant sa douleur, employa son activité aux mesures qu'exigeaient à la fois et la tranquillité intérieure et le succès de la croisade. Les seigneurs les plus puissans devaient partir pour la Palestine, et ' leur absence était un gage de repos pour la France.

On remarquait, parmi les principaux croisés , les ducs de Bourgogne , les comtes de Dreux, de Flandre, deBlois, du Perche, de Rochefort, de Champagne, de Saint-Valery , d'Avenue, de Clermont, de Soissons, de Nevers, de Bar, de Sancerre, de Vendôme, deux Montmorency , les archevêques de Rouen , de Cantorbéry, les évêques de Beauvais et de Chartres, enfin une foule de Nobles et de prêtres.

Philippe établit une forte taxe sur les re- La dîme venus du cierge, et cette disposition était juste dans une guerre entreprise pour l'Eglise. Cependant ce même clergé opposa Ja plus vive résistance au paiement de cette dîme nommée la dîme saladine. En même temps il se plaignit hautement des brigandages que les No-

bles exerçaient sur les domaines ecclésiastiques.

Philippe y au lieu de commander^ invita les seigneurs à cesser leurs vexations et leur pillage. Les évéques renouvelèrent leurs lamentationSy reprochant au roi de se borner à des invitations y pour réprimer leurs ennemis^ qu'il aurait dû combattre. « Je vous imite^ ij leur répondit alors Philippe; vous me re- » fusez un subside nécessaire ^ et moi ^ je ne » vous défends que par mes prières, comme » vous ne voulez m'assister que par les vô- » très. »

Ambition Le rétablissement de la paix générale , si

de Richard , • - ■., , . •

cœui-de- nécessaire au moment d une guerre lomtame, ne fut pas de longue durée. L'impéti^eux Richàrd-Cœur-de-Lion , dont Tambition n'écoutait aucun conseil et ne redoutait aucun obstacle, méprisant les ordres de son père, du roi de France et du pape , qui avaient interdit formellement les guerres privées, pendant le temps de la croisade , attaqua brusquement Raymond, comte de Toulouse, dans le dessein de s'emparer de ses États.

Raymond^porta ses plaintes aux monarques anglais et français. Henri désavoua son^ fils. Philippe marcha contre Richard avec soli armée. Pénétrant dans le Berri et dans l'Au-

ÇHIUPPE-AUGUSTJE. 383

vergne , il emporta d'assaut presque toutes les forteresses.

Le roi d'Angleterre ^ irrité de tant de per- cuen-e tes, descendit en Normandie avec une armée, "guterre"" La guerre entre les deux rois recommença, et Philippe, qui venait de s'emparer de Vendôme, dirigea ses forces contre Henri.

Avant de combattre, les deux monarques, cédant aux instances des grands, qui voyaient avec peine leur rupture, et les pressaient de négocier , se donnèrent rendez-vous dans le Heù ordinaire de leurs conférences, entre Try et Gisors. Mais ils se séparèrent sans avoir pu s'accorder. Alors le eomte de Flandre et la plupart des seigneurs français refusèrent de nouveau leurs secours au roi.

Philippe, pour remplacer leurs troupes, rappela dans son camp les Brabançons; mais ils se livrèrent avec une telle fureur au pillage, que le roi se vit obligé de les faire attaquer par ses soldats les plus fidèles, de les désarmer et de les chasser.

Dans ce même temps Richard, dont la vio- Hommage

l . • • ^ . a ï ^<^ Richard

lence capricieuse rompait toutes les mesures au roi de de la politique de son père , changea tout à •

coup de volonté , se soumit à Philippe , lui rendit hommage , et promit de comparaître devant la cour des pairs.

Le roi d'Artgleterre , à cette nouvelle, laissa d'autant plus vivement éclater son courroux , que, non content de l'investiture de l'Aquitaine, Richard, sans son consentement, venait de recevoir de Philippe celle de la Normandie.

Le pape prit le parti du père outragé contre le fils rebelle; il excommunia Richard; mais les seigneurs normands et bretons, bravant les foudres de l'Église, reconnurent solennellement ce jeune prince pour leur souverain.

Rome voyait avec une profonde affliction ces sanglantes dissensions qui privaient les* chrétiens de la Palestine de tout secours. Un nouveau légat, le cardinal Ananie, fit tant d'efforts pour ramener la paix , que les deux rois convinrent de s'en rapporter à son arbitrage , ainsi qu'à celui dès archevêques de Bourconfcrcncfi g^s; dc Roucff ct dc Cautorbéry. On convint erphuipp" d'une conférence ; elle eut lieu à la Ferté- Bernard'^. Là, Philippe se plaignit amèrement du retard qu'éprouvait le mariage d'Alix ; il exigea la confirmation de l'hommage de Richard, et voulut que Jean-sam-Terre, frère de ce prince, fut contraint de prendre la croix.

Henri refusait d'accepter ces propositions. Le monarque français y persistait. Au milieo ^1189.

de ce débat, le légat, trop accoutumé à voir les couronnes s'humilier devant la tiare , ose prendre un langage hautain, et menace Philippe de jeter l'interdit sur son royaume.

(( Je brave votre interdit, répond le fier w monarque^ il est injuste, je n'en souffrirai » point l'exécution. Il n'appartient pas à Rome » de me juger, lorsque je trouve convenable » de réprimer des vassaux rebelles ou jaloux, » et quand je défends l'honneur de, ma cou- » ronne. Votre conduite partiale, au lieu d'être » dictée par un zèle sincère pour la paix, ne )) prouve que votre affection pour les sterlings » d'Angleterre. »

Le légat répond à cette réplique par de nouvelles violences et par des reproches sanglans adressés à Richard. Ce prince fougueux tire alors le glaive, et s'élance avec impétuosité sur le légat : il allait t)êrminer la dispute en tranchant ses jours ; une foule de seigneurs se jette au devant de lui et sauve la vie du prélat.

Richard, dont toute résistance redoublait le courroux , bravant la présence de Henri , se jette publiquement aux pieds de Philippe, et lui fait hommage de tous ses domaineis. « Je M les ai reçus , dit - il , du roi d'Angleterre » comme mon père ; mais je les tiens de Phi- » lippe comme mon seigneur. »

Cette action hardie avait été si prompte qu'aucune opposition n'eût été possible ; elle termina la conférence. On se sépara , et des deux côtés on courut aux armes.

Philippe et Richard réunis prirent d'assaut la Ferté- Bernard. Henri, ne se trouvant pas assez de forces pour combattre, çrnt que les Français se dirigeaient sur Tours, et courut se jeter dans la ville du Mans. Philippe, qui l'avait trompé par une fausse marche, paraît à rimproviste sous les remparts du Mans, enfonce les Anglais qui défendaient le pont, les poursuit et entre pèle -mêle avec eux dans la Défaite, ville. Henri, au moment d'être pris, échappe

fuite et sou- , , '■ '■

mission de ^.vcc pciue aux vainqueurs par une prompte fuite. Toute son armée était dispersée* Le roi de France , profitant avec célérité de ses avan** tages, s'empare en peu de jours d'un grand nombre de places qui, dans d'autres temps, auraient coûté des années de guerre. La ville de Tours même tomba sous son pouvoir ^.

La fierté seule de Henri survivait à ses forces , à sa fortune , à sa gloire ; il ne voulait point céder et ne pouvait plus combattre ; enfin les prières des comtes de Flandre, du duc de Bourgogne et de plusieurs autres seigneurs , vainquirent son opiniâtreté.

PHILIPPE-AUGUSTE. ZSj

Henri ^ consterné^ subit la loi de la nécessité, vint trouver Philippe dans son camp, lui rendit hommage pour tous ^es domaines , et promit .qu'au retour de la Palestine, Richard épouserait Alix.

Les deux monarques convinrent de se réunir l'année suivante à V4zelay. Henri paya pour la guerre sainte un tribut de vingt mille marcs d'argent. Les barons d'Angleterre furent contraints de jurer que, si le roi violait ce traité, ils joindraient tous leurs armes à celles du roi de France.

Philippe et Richard, pour garantie de ces . conventions , gardèrent ^n leur pouvoir les villes du Mans, de Tours, le Château-du-Loir, et à leur choix , la forteresse de Tron , celles de Pacy, de Gisors ou Nonancourt.

Montesquieu remarque que, pour éviter à l'avenir de semblables contestations, trop fréquentes dans l'anarchie féodale, Philippe, le duc de Bourgogne , et plusieurs autres grands vassaux déclarèrent , par un acte solennel , qu'un fief, de quelque manière qu'il fût divisé, relèverait toujours du même seigneur.

Au moment où les deux rois y après cette conférence , conversaient ensemble au pied d'un arbre, la foudre tomba au milieu d'eux. Philippe resta intrépidement debout sans pa-

ce pnnee.

raître ému ; le roi d'Angleterre , affaibli par l'âge et par le malheur^ s'évanouit.

Mort de Cet infortuné monarque, après la conclusion du traité , obtint de Philippe qu'il lui communiquerait la liste des seigneurs anglais entrés dans la ligue de ses ennemis; mais, lorsqu'il vit sur cette liste» fatale le nom du prince Jean, celui de ses fils qu'il aimait le plus, sa force succomba sous le poids de ses chagrins ; attaqué d'une fièvre violente , il mourut peu de jours après à Chinon *.

Exemple mémorable de la fragilité d'un pouvoir qui n'est soutenu que par la crainte et non par l'affection, le malheureux Henri vit, en expirant , ses propres serviteurs partager ses richesses et piller ses meubles; son corps fut abandonné par tous ceux qui le flattaient la veille. Il venait de rendre le dernier soupir, lorsque Richard, héritier de sa couronne et cause principale de son infortune, arriva près de lui. Plusieurs historiens du temps prétendent qu'à l'approche de ce fils rebelle, le sang du père bouillonna et sortit par ses narines. Un sentiment moral d'indignation accrédita généralement ce fait invraisemblable. Richard crut vainement dfacer ses torts en honorant à Fontevrault, par de pompeuses ob-

PHILIPPE-AUGUSTE. SSq

sèques^ le monarque et le père dont son ingratitude avait abrégé les jours.

Henri fut un roi aussi malheureux à la fin son de sa vie qu'il avait paru grand au commencement de sa carrière; le divorce impolitique de Louis-le-Jeune lui donna le moyen d'accroître sa puissance plus rapidement que par des conquêtes.

Profond dans ses vues, courageux dans les combats, ferme dans son administration, il dut sa gloire à son habileté , et ses malheurs aux intrigues de sa femme, autant qu'à l'ambition de ses fils.

Un prêtre , le curé de Neuilly , osant reprocher au prince Richard ses vices, lui dit : w Vous avez à vous méfier de trois filles bien » dangereuses, qui vous entourent : l'orgueil, » l'avarice et l'impureté, w « Eh bien, lui ré- » pond Richard en riant, il faut s'en défaire; » je lègue mon orgueil aux templiers, mon » avarice aux moines de Citeaux, et mon in- » clination pour les femmes aux prélats de » mon royaume. » Ce court dialogue peint en peu de mots Richard et son siècle.

Richard reçut solennellement la couronne courond' Angleterre. Après cette cérémonie , les deux "RÏÏhard.^ rois se réunirent à Nonancourt. Là ils se promirent de nouveau de porter promptement

SgO PHILÏPPE-AUGUSTE.

leurs armes dans la Palestine. Dans cette conférence, ces deux princes, destinés par leur caractère et par leur ambition à se haïr et à se combattre constamment, se jurèrent pourtant une fraternité d'armes qu'où regardait alors comme un lien sacré.

Traiu a'ai- Vézclav fut le lieu fixé pour la réunion des

hance entre J *^

itrluX d®^^ armées qui devaient s'y rendre l'année terre, guivaute. Lc traité d'alliance entre la France et l'Angleterre fut signé à Saint-Hilaire par les rois et par leurs barons. On s'y promettait une fidélité réciproque. Les deux monarques s'engageaient à défendre mutuellement leurs trônes et leurs personnes aux dépens de leur vie et de leurs biens.

Philippe déclara qu'il combattrait pour la sûreté des domaines du roi d'Angleterre , comme pour celle de Paris. Richard défendra , disait-il , cette capitale , avec le même zèle qu'il défendrait Rouen. Les seigneurs renoncèrent pour tout le temps de la croisade à toute guerre privée. Enfin le comte du Perche jura à Richard, sur Pâme du roi de France y et Guillaume le maréchal à Philippe, sur Pâme du roi d^Jngleten*ey qu'à l'époque fixée tout serait prêt pour le départ des croisés.

Ce fut à cette époque qu'on publia une ordonnance sévère contre lei excès auxquels se

PHILIPPE-AUGUSTE . Sq I

livraient trop habituellement les guerriers de i ^ ce temps barbare. Toujours la trop grande rigueur des lois atteste autant leur impuissance que leur nécessité. Par cette loi, tout homicide devait être lié au corps de sa victime, jeté dans la mer, ou enterré vivant. Pour une blessure on avait le poing coupé. Chaque injure était expiée par le paiement d'une once d'argent. Pour châtier les voleurs, leur tête devait être rasée, couverte de poix bpuillante et enduite de plumes* Rimer attribue cet étrange règlement au seul Richard; et en effet, cette loi, par sa violence, porte l'empreinte du caractère fougueux de ce prince , plus guerrier que législateur.

Lorsque les deux monarques signaient cette alliance, leurs intentions étaient sincères. Aussi se promirent -ils réciproquement que^ si Tun des deux mourait en Palestine, ses trésors et ses troupes resteraient à la disposition du survivant.

Dans ce moment de calme que devaient bientôt suivre de si longs orages, la reine douairière d'Angleterre, Éléonore, cause funeste de la ruine de la France et du malheur de ses deux époux , vint rendre hommage à Philippe pour la Guienne, a^'ffippô

Le roi, dans un testament qu'il fit signer, ^dëpân"

suiTant l'usage, par les quatre grands officiers de la couronue, et expédier par le chancelier, confia la régence de ses États , ainsi cpie la tutelle de son fils Louis , âgé de treize ans , à la reine Adélaïde de Champagne, sa mère, et à l'archevêque de Reims, son oncle.

Mais en même temps, pour limiter le pouvoir de cette régence, il laissa, entre les mains de ses grands officiers, un acte contenant plusieurs dispositions restrictives, entre lesquelles Mézeray remarque celle qui ordonnait de consulter l'ermite Bernard pour la nomination de tous les bénéfices vacans pendant l'absence du roi.

Philippe , suivant l'exemple de ses prédécesseurs, se rendit avec pompe à Saint -Denis pour y prendre l'oriflamme; il y reçut aussi, comme pèlerin, le manteau, la calebasse et le bourdon. L'abbaye de Saint -Denis inspirait alors à toute la France une grande vénération par son antiquité , par ses immenses richesses et par les précieuses reliques^ qu'elle prétendait posséder. Dans ces siècles d'ignorance , on s'occupak moins des vérités évangéliques que des contes inventés par la cupidité et accrédités par la superstition. Les moines assuraient qu'ils possédaient dans leurs trésors la couronne d'épines de Jésus^Christ, qui leur avait été don-

PHILIPPB-AUGUSTE. SgS

née par Charles-le-Chauve. Personne n'osait en douter; et, lorsque Philippe fut parti pour l'Orient, on assura que le prince Louis, étant devenu malade, avait été guéri eu touchant cette sainte couronne.

Cependant la rivalité de quelques autres monastères inspira toujours des doutes en Europe sur la possession du corps de saint Denis, que s'attribuait cette illustre abbaye. Le pape Innocent III prétendait que les restes de cet apôtre étaient à Rome ; il crut sans doute terminer cette contestation, un peu scandaleuse, en faisant présent à l'abbaye de Saint- Denis du corps que Rome possédait ; mais plus tard on vit le pape Léon IX déclarer qu'un troisième corps, conservé à Ratisbonne, était véritablement celui de l'apôtre. Le réVeil de la raison humaine a fait évanouir l'importance qu'on attachait autrefois à ces déplorables altercations.

Aucun nouvel incident politique ne s'op- Réuni posant plus à l'accomplissement des traités , fWnçlTue les armées française et anglaise se réunirent, en II 90, dans la plaine deVézelay, et marchèrent de concert jusqu'à Lyon, où elles se 8^éparèrent. De là Philippe prit la route de Gênes, et Riéhard celle de Marseille. La mauvaise foi des Grecs, et les troubles qui agitaient l'empire

ion des années

594 PHILIPPE- AUGUSTE i

d'Orient^ ne laissaient plus aux croisés aucune tentation de traverser la Grèce.

Plusieurs révolutions sanglantes avaient ren^ versé du trône successivement deux empereurs: le barbare Andronic , après avoir immolé un jeune prince qu'il devait protéger, et contraint sa veuve à l'épouser, venait d'expier ses crimes en succombant sous la rage populaire : ainsi une princesse du sang royal dé France s'était vue deux fois couronnée , mariée, veuve et dépouillée de la couronne.

Traite des Uu ucuvcl cmpercur , Isaac i'Ange, sans

Grecs avec - ,

saïadin. vcrtu , saus courage, sans talent, se trouvait appelé par la fortune et par l'inconstance populaire sur le trône chancelant des Césars. Ce lâche successeur de Constantin venait de conclure un traité avec Saladin, et de lui promettre cent galères pour combattre les croisés. De son côté , le Soudan s'engageait à lui céder la Palestine. Ces nouvelles excitèrent l'indignation des rois de France et d'Angleterre, qui partirent pour l'Orient , plus irrités peut- être contre les Grecs que contre les musulmans. Arrivée de Phillppc arrlva le premier à Gênes. Richard

Philippe et , . * * . *^ -, ami

4« Richard n avait point trouvé sa flotte prête ; il acheta trente vaisseaux à Marseille, et lorsqu'ils furent armés, il réjoi^it en Ligurie l'armée française.

PMLIPPE-AUGUSTE. 5^

Les deux flottes se dirigèrent vers la Sicile. L'impétuosité des orages avait maltraité plusieurs vaisseaux. On s'arrêta à Messine pour réparer les avaries causées par la tempête. Philippe, toujours généreux, tira de son trésor les sommes nécessaires pour dédommager ses barons des pertes qu'ils avaient faites en armes et en chevaux; il se rembarqua ensuite promptement ; mais les vents contraires le forcèrent de rentrer dans le port.

Tancrède régnait alors en Sicile *. Il était fils naturel du vaillant Roger. Guillaume, dernier monarque de cette lie, avait laissé en mourant, pour unique héritière de son trône, sa sœur Constance. Tancrède s'empara du sceptre au préjudice de cette princesse, mariée à l'empereur Henri IV. Henri avait contracté des liens d'amitié avec Philippe, et Tancrède devait craindre leur ressentiment ; il n'avait pas moins à redouter Richard, dont la sœur, nommée Jeanne, et veuve du dernier roi de Sicile, était alors retenue par lui en prison.

Le roi de Sicile , alarmé en voyant arriver dans ses ports deux ennemis si puissans, cherchait à se réconcilier avec eux, ou du moins à les diviser pour être protégé par l'un contre l'autre. Il espéra d'abord gagner l'amitié dti * irgo.

roi de France, en lui proposant de donner

en mariage une de ses filles au prince Louis.

Philippe, prétextant la trop grande jeunesse

de ces enfans, mais dans la crainte réelle de

mécontenter l'empereur, refusa l'offre qui lui

était faite.

Sujet de Bientôt Richard arriva et demajida vivediscorde en- . PA • 1«1 •

tre Richard mcut ouc Jcanuc sa sœur tut mise en liberté,

ctTancrède, >i» 1* i» ^ n a

roi de quon lui rendit ses biens et quon lixat son douaire. Tancrède accorda tout, fit sortir Jeanne de Palerme, et prodigua ses trésors pour acheter l'amitié du monarque anglais. Cette réconciliation fut peu sincère; dès que Richard vit sa sœur en son pouvoir, agissant plus en conquérant qu'en allié , il s'empara d'un fort et y plaça une garnison. Les Siciliens , croyant qu'il voulait se rendre maître de leur pays , coururent aux armes et fermèrent aux Anglais les portes de Messine.

Les Anglais, sans attendre les ordres de leur roi , s'efforcèrent d'escalader les remparts; vainement Richard et Tancrède ôrdon-

inier- uaicut aux combattans de s'arrêter. L'intervention de , PhUippe. vention de Philippe seule apaisa ce tumulte

et suspendit les hostilités. Mais le lendemain , au moment où le roi de France , à la prière des magistrats de Messine , conférait avec Richard pour terminer cette querelle, le roi

PHILIPPE- AUGUSTE, Sgy

d'Angleterre, apprenant que les Messinoi» venaient de faire une sortie, rompt la conférence, vole à>son camp, attaque les Siciliens, les met en fuite, les poursuit, entre pêle-mêle avec eux dans la ville, et plante sa bannière sur les murailles.

Témoin de cette action hardie, Philippe s'écrie avec emportement : « Comment un » prince mon vassal ose-t-il arborer son éten- » dard dans une ville que j'habite? » En même temps il ordonne aux Français d'arracher cet étendard et de le remplacer par le sien.

Les deux armées s'avancent l'une contre soumiMion l'autre. Les arcs étaient tendus, les glaiveç L roi de étaient tirés, le carnage allait commencer, lorsque Richard supplia le roi de France d'à- . paiser son courroux. « Je suis prêt, lui dit-il, » à retirer, par égard pour vous, l'étendard » que ma, victoire a placé sur ces murs; mais » ce que je puis faire volontairement, vous » ne l'obtiendrez de force qu'après de longs » efforts , en vous rendant responsable de tout » le sang que coûterait cette violence. »

Sa soumission, quoique un peu menaçante encore, apaisa le ressentiment de Philippe. II ' fut convenu que les deux rois resteraient maîtres de la ville , qui serait gardée par les chevaliers du Temple et de l'Hôpital, jusqu'au

598 PHILIPPE-A.UGUSTE.

moment où le douaire de la reiûe^ Jeanne serait totalement payé.

Paix entre Tancfède satisfit le roi d'Angleterre et con- ^eue'^rof clut définitivement la paix avec lui, Uiie des **ttrrif" conditions de ce traité fut le mariage d'une des filles de Tancrède avec Arthur, duc de Bretagne et neveu de Richard. Ces conventions furent signées sous la médiation de Philippe. Le zèle religieux l'emporta ainsi sur l'orgueil des defux monarques rivaux. Le calme succéda à l'orage , et une apparente cordialité voila quelque temps une jalousie plus assoupie qu'éteinte.

Tancrède, peu satisfait de ce rapprochement, vint trouver secrètement Richard. « Dé- » fiez -vous du roi de France , lui dit- il j le » duc de Bourgogne m'a porté de sa part une M lettre dans laquelle il vous accuse de man- » que de foi, de trahison, et me promet, si » je veux me joindre à lui, d'attaquer votre » camp pendant la nuit. » Richard ayant répondu qu'il ne pouvait croire à une semhlable perfidie , à une telle violation des sermens de fidélité réciproque que tous deux s'étaient faits en entreprenant la guerre sainte , Tancrède, pour toute réponse, remit la lettre ena^phii^e tre ses mains.

*chai5r Bientôt Philippe s'aperçut des soupçons du

monarque anglais; peu habitué à dissimuler ^ Richard^ pressé par lui de s'expliquer, chargea le comte de Flandre de lui porter la lettre injurieuse qu'on lui avait confiée.

Le roi de France, aussi surpris qu'irrité, dit que cet écrit, qui ne contenait que des mensonges , n'était point de lui , que cette intrigue n'était qu'un prétexte pris par le roi d'Angleterre pour rompre les liens formés entr'eux, et pour se dispenser d'épouser sa sœur Alix; qu'au reste, s'il manquait à cet engagement, il s'en vengerait par les armes , après son retour de la Palestine. La lettre étant ainsi désavouée, il n'en fut plus question, et l'on ne s'occupa plus que de la discussion relative au mariage d'Alix.

Les deux monarques savaient que la reine Éléonore, toujours active en intrigues et toujours constante dans sa haine contre la France , négociait alors un autre mariage pour Richard avec Bérang^re, fille du roi de Navarre. Éléonore, autrefois maltraitée par son époux Henri II, attribuait ses infortunes aux artifices d'Alix.

Cependant Philippe pressait vivçment Richard d'accomplir ses promesses. Le roi d'Angleterre, après avoir long -temps refusé de s'expliquer, apprit enfin au monarque français

la vraie cause de sa répugnance ^ et, si l'on en croit rhistorien Roger de Houeden, il lui fit connaître par des preuves irrécusables qu'Alix, séduite par Henri , en avait eu un enfant. Cette découverte termina toute contestation: Richard promit qu'au retour de la Palestine, il rendrait à la France Gisors et quelques autres places , paierait au roi deux mille marcs sterlings, enfin qu'il lui rendrait hommage pour la Normandie comme fief et pour la Bretagne comme arrière-fief.

Philippe voulut ensuite que sans aucun retard on partit pour l'Orient. Richard demandait quelques délais, et, sur son refus de s'embarquer, plusieurs barons anglais, sommés de tenir leur serment, se rangèrent sous l'étendard français. Philippe partit donc avec sa flotte, et, après vingt -deux jours d'une heureuse navigation, il arriva sous les remparts d'Acre, à la grande joie des chrétiens qui assiégeaient alors cette place ^.

Semblables aux Juifs lorsqu'ils se battaient entr'eux avec furie au moment où les Romains assiégeaient Jérusalem, l'aveugfe esprit de parti et l'ambition eflrénée des barons chrétiens agitaient encore entr'eux le flambeau de la discorde, malgré la terreur que devaient

PHIUPPE-AUGUSTE. 4^ I

lieur inspirer les armes conquérantes de Saladin.

Cçnrad de Montferrat , fier d'avoir sauvé Tyr, ne voulait point la céder au roi de Jérusalem , qui , pour se venger de lui , était venu lassiéger.

Cependant les croisés, dans leur détresse, Moriwe

-, , l'empereur

fondaient leurs espérances isur les puissans se- Frédéric. cours que l'Europe leur envoyait ; deux flottes danoise et anglaise leur apportèrent des vivres et des soldats, et d'un autre côté l'empereur d'Allemagne Frédéric, qui s'était ' rendu par terre en Asie , venait d'y remporter de rapides et d'éclatantes victoires sur les Sarrasins ; mais malheureusement sa carrière glorieuse eut une courte durée : il périt en voulant passer le Cydnus. Les eaux de ce fleuve, fatal à deux grands hommes, terminèrent sa vie; quelques auteurs disent qu'il s'y noya ; d'autres , qu'ayant voulu s'y baigner, l'extrême froideur de l'eau lui donna une fièvre ardente ; il ne trouva point, comme Alexandre, un médecin Philippe pour le sauver ^.

Les musulmans profitèrent du trouble causé par sa mort pour combattre avec succès son armée. Son fils Conrad, duc de Souabe, conduisit le reste de ses troupes à Antioche et de * 1191.

là au camp du rai de Jérusalem. Son heureuse médiation réconcilia passagèrement Montf errât et Lusignan ; ils ajournèrent leurs débats^ et marchèrent ensemble contre Saladin^ qui s'approchait des remparts d'Acre pour secourir cette ville.

Bataille en- Lcs croisés réuuls formaient une armée de ses et les cent mille hommes; dans son enthousiasme

Sarrasins»

religieux, elle s'écriait: Que Dieu reste neutre ^ et la victoire esf à nous. Après plusieurs combats entre des corps détachés^ dont les deux partis s'attribuaient l'avantage ^ les chrétiens livrèrent à Saladin une bataille qui dura toute une journée. ~ Défaite des L'ailc droîtc des Francs enfonça les Sarrasins , et s'empara même de la colline sur laquelle était la tente de Saladin. Le Soudan était vivement pressé , et si, dit un auteur arabe, « il eût été pris ou tué , toute l'armée coo- » sternée aurait pris la fuite; heureusement, » ajoute- t-il, les Francs, apprenant que leur » aile gauche battue était en péril, volèrent à » son secours. » Saladin , ralliant ses troupes, poursuivit les croisés, et en fit un grand carnage.

Le même auteur prétend que le grand-maître des templiers fut pris, décapité, et que dix mille chrétiens, tous cavaliers, périrent

dans cette sanglante journée. Trois femmes combattaient dans leurs rangs.

Bientôt la foule des cadavres infecta l'air,, et le rçndit contagieux. Le sultan tomba malade : les émirs lui persuadèrent de fuir non leûnemi vaincu, mais un fléau destructeur, et le siège d'Acre , investi par les chrétiens , devint pour les musulmans le résultat funeste de sa retraite.

Les historiens d'Angleterre et de France , ^ége loin de confirmer ce récit, peut-être dicté par la vanité des Arabes, prétendent que la vic-^ Coire resta indécise , et que le lendemain pourtant l'armée de Saladin parut céder l'honneur du triomphe aux croisés, puisqu'elle s'éloigna et n'opposa plus d'obstacles à leur marche ; ils continuèrent paisiblement leur route, et investirent la ville d'Acre. Mais là, ils trouvèrent une résistance égale par sa vigueur à l'ardeur de leurs attaques. Les assiégés repoussaient avec succès leurs assauts, et les fatiguaient journellement par de fréquentes sorties.

Ce siège durait depuis deux ans. L'armée D,?ires«e chrétienne , affaiblie par de nombreux com- ciiréUeTne! bats, épuisée par de continuels travaux, et frappée d'une contagion qui moissonnait chaque jour ses rangs, était en proie aux plus vives alarmes. Vainement les chrétiens avaient

4o4 . • ï'fllLlPPE'-AUGUSTE,

fait approcher des remparts trois hautes tours , qui, selon le récit des écrivains arabes, étaient *en bois , revêtues d'argile et couvertes d'un cuir trempé dans le vinaigre.

Un musulman, venu de Damas, ayant rassemblé un grand nombre de matières inflammables, en composa une sorte de feu grégeois, dont les assiégés lui permirent l'essai, sans lui accorder d'abord une grande confiance ; mais le succès passa leur attente. Les trois tours incendiées s'écroulèrent. La garnison, profilant de ce désastre, détruisit tous les travaux des assiègeans, et les contraignit de se renfermer dans leurs lignes. On voulut, dit l'auteur arabe, accorder àThabitant de Damas une récompense proportionnée au service qu'il avait rendu; mais il la refusa, disant qu'il n'avait tras^aillé que pour la gloire de Dieu et de son prophète.

Les mêmes écrivains orientaux , qui mêlent trop fréquemment dans leurs récits les contes à l'histoire , disent qu'à cette époque une escadre sarrasine s'empara de plusieurs vaisseaux portant mille guerriers francs, commandés par une princesse : ce qui est certain, c'est que l'armée chrétienne consternée se livrait aux plus vives alarmes.

Saladin était venu de nouveau l'attaquer, et.

après une lutte sanglante, l'avait mise en déroute. (( Neuf rangs de morts, dit l'historien » arabe, couvraient le terrain situé entre la M colline et la mer. Chaque rang offrait aux » regards plus de mille chrétiens immolés par » le fer des musulmans. »

Dans le même temps la garnison d'Acre avait ArriT«e

- , , , du roi.

force le camp des croisés , et ne s était retirée qu'après ayoir fait un grand caraage des troupes qui le défendaient. Telle était la détresse de l'armée chrétienne , lorsque tout à coup son courage fut ranimé à la vue de l'oriflamme et du débarquement des troupes de Philippe, qui entra dans le camp des croisés le samedi de la semaine de Pâques ^.

On respectait plus alors en Orient la valeur des Français que leur puissance. Les Arabes, en parlant de Philippe, disaient « qu'il était M illustre entre les rois chrétiens, quoique son )) royaume ne fût pas compté au nombre des » grands empires. » Le roi d'Angleterre leur inspirait plus de craintes : « Richard, écri- >) vaient-ils, Richard (Dieu le maudisse) est )) l'homme de son temps le plus remarquable » par son courage, par son habileté et par la » subtilité de son génie. »

Bientôt l'activité du roi de France réveilla

4o6 PHILIPPE-AUGUSTE,

l'espoir et répara les pertes des chrétiens ; on vit l'audace succédera rabattement; les travaux furent repris, les fortifications réparées; on construisit de nouveaux ouvrages; de nouvelles tours, de nouvelles machines menacèrent les remparts. Les assiégés, dont le courage avait bravé les périls, le nombre et le temps, prévinrent les assauts par d'audacieuses sorties, renversèrent lies ouvrages nouveaux , et incendièrent avec le feu grégeois les machines construites par les ingénieurs français. Le courage de Philippe , enflammé par cc^tte attaque , opposa aux ennemis de plus ardens efforts, les contraignit de se renfermer dans leurs murs, combla leurs fossés et parvint â ouvrir une brèche qui permettait l'assaut; mais il avait promis au roi d'Angleterre de l'attendre avant de livrer cet assaut décisif, et il tint sa parole. Ce prtnce, en route depuis long-temps, aurait déjà pu être arrivé; mais un léger contretemps et l'impatience de son caractère avaient retardé sa marche. Irrité de la perte de trois vaisseaux, qu'une escadre d'Isaac Comnène, roi de Chypre , lui avait pris, et brûlant de se venger i il débarqua dana cette île dont il se rendit maître. Comnène prisonnier se plaignit justement d'être traité en esclave; Richard, accueillant ses plaintes avec une ironie cruelle

et méprisante, le fit lier par des chaînes d'or.

Après avoir ainsi en courant conquis \in royaume pour se venger, il arriva sous les murs d'Acre, et y trouva les esprits divisés par un nouveau sujet de discorde. La reine Sibylle venait de mourir. Montferrat prétendait à la couronne de Jérusalem, et voulait l'enlever à Lusignan.

L'impétueux Richard , plus fait pour exciter des querelles que pour les apaiser, soutint hautement les prétentions ,de Lusignan , et Philippe celles de Montferrat. Les Génois, les Allemands et les chevaliers du Temple embrassèrent le parti du roi de France ; les hospitaliers , les Flamands et les Pisans se déclarèrent pour Richard : ainsi les funestes querelles qui armaient depuis tant d'années dans l'Occident l'Angleterre contre la France , éclataient avec la même fut^eur en Asie.

La voix de la religion et Tintérêt des deux peuples ne pouvaient suspendre cette haine nationale, accrue par la jalousie de deux rois également braves et également ambitieux. L'un ne voulait point de maître, et Tautre ne vou-lait point d'égal. Leurs trêves furent courtes , leurs traités peu sincères, et la mort seule mit fin à leur inimitié. Portraiisde

Ces deux princes, dont les qualités, les dé-dcSard.

4o8 PHILIPPE-AUGUSTE.

fauts et la jalousie exercèrent une si grande influence sur les destinées de leurs peuples, réimissaient en deux caractères opposés ces dons dé la nature qui, dans un siècle cheva*leresque et belliqueux , pouvaient le mieux exciter Fenthousiasme de leurs compagnons d'armes.

La taille de Philippe était élevée , son teint vermeil, ses cheveux blonds et frisés naturellement, son nez aquilin, son regard majestueux , quoique l'un de ses yeux fût terni par une taie légère ; la douceur de son sourire et la gaîté de son expression rassuraient promptement ceux qu'intimidait au premier abord son maintien sévère; il ^montrait adroit dans les exercices et brave jusqu'à la témérité. L'arbalète commençait alors à être . fort en usage ; Philippe méprisait cette arme comme favorable aux lâches. Capitaine actif et prudent, vigilant administrateur, politique adroit, ce monarque, généreux et magnifique, aimait la justice et protégeait les lettres. Les défauts qui déparaient ces grandes qualités étaient un vif penchant à la colère, des passions trop ardentes, et on dut lui, reprocher avec raison les moyens trop oppressifs qu'il employa pour tirer de ses peuples l'argent nécessaire à l'exécution de ses vastes desseins; mais comme il

PHILIPPB-AUGUSTE. 4^

reconquit la moitié de la France, ses 'succès en firent oublier le prix.

Son rival Richard , qui arrêta long-temps sa marche triomphale, était plus fait pour être craint que pour être aimé. La régularité de ses traits frappait les regards; mais la couleur blonde et ardente de ses cheveux annonçait au premier coup d'oeil la fougue de son caractère. Grand par quelques vertus , il était même encore grand dans ses vices, car il les couvrait d'un funeste ^lat qui éblouit trop souvent le vulgaire. -

Insatiable dans son ambition , plus guerrier même que Philippe , il arrachait à la fortune les faveurs que le roi de France n'en obtenait que par sa constance. Prompt à tirer parti de ses succès et à se relever de ses défaites, il poussait la magnificence jusqu'à la prodigalité. Fier, emporté, présomptueux, téméraire, il se montrait sans frein dans les combats comme dans ses débauches.

Le sort , en créant à la fois ces deux princes , parut vouloir faire briller dans ces ténèbres de l'anarchie féodale deux flambeaux, l'un en France pour éclairer le monde, et l'autre en Angleterre pour l'embraser.

Les prétentions opposées de Montferratet de Lusignan au trône de Jérusalem, n'étaient

pas alors la seule cause des discordes qui s'éleyaient entre Philippe et Richard. Le roi de France exigeait , en vertu des conventions précédentes, relatives à la croisade, que le monarque anglais lui cédât la moitié de l'île de Chypre. De son côté, Richard voulait que Philippe lui remît la moitié des trésors du comte de Flandre qui venait de mourir, et dont le roi de France s'était emparé.

Leur • A la honte des chrétiens et à la grande joie des musulmans,, leà princes et les seigneurs de leurs partis étaient au moment de vider cette querelle par les armes. La nature, plus puissante que tous les conciliateurs , mit seule un frein à leur fougueuse passion. Les deux rois, succombant à la fatigue et à la chaleur du climat, tombèrent gravement malades, perdirent une partie de leur fureur avec leurs forces, ajournèrent leur diflFérend jusqu'à la fin du siège d'Acre ^, et convinrent qu'en attendant cette époque, ils rempliraient religieusement les devoirs de frères d'armes, et que chaque jour l'un des deux rois dirigerait les attaques contre la ville, tandis que l'autre s'opposerait à celles de Saladin , et se chargerait de la défense des lignes.

Premier « i i

assaut. Des que les deux monarques purent quit-

ter leurs tentes et reprendre la lance, ils s'approchèrent des remparts et livrèrent un assaut, où l'on déploya des deux côtés ce courage impétueux qui n'éclate jamais avec plus d'ardeur que dans les guerres religieuses. Les boucliers et les cimeterres musulmans n'auraient peutêtre pas résisté aux glaives , aux haches , aux masses d'armes des croisés; mais, malgré leur opiniâtreté, ceux-ci furent obligés de céder avec une grande perte d'hommes à la violence du feu grégeois que les assiégés lançaient sur eux de toutes [mrts. Albéric Clément, maréchal de France, périt dans ce combat*.

Après de longs et vains efforts, Philippe, qui ce jour-là dirigeait l'attaque , se vit contraint de céder au sort et de faire sonner la retraite. Cependant les ingénieurs français étaient parvenus, par des travaux souterrains, à miner une tour qu'on nommait la tour maudite. Bientôt elle s'écroule avec fracas et ouvre en tombant une large brèche.

Les^deux émirs sarrasins, Mestoc et Caracos, qui commandaient dans la ville, perdant par ce désastre tout espoir de salut , envoient des députés aux rois et leur proposent une capitulation honorable. Caracos était premier ministre de Saladin. Ce fut lui qui fit creu^r

4l2 PHILIPPE- AUGUSTE.

le puits de Joseph et entoura le Caire de mu* railles.

Capitula- Les monarques refusent la capitulation pro-

ltoar«tusee.

posée y et ne veulent même promettre d accorder la vie aux assiégés que si Jérusalem et la croix de Jésus-Christ leur sont préalablement rendues par les musulmans; ils exigent de plus la liberté de tous les esclaves chrétiens.

Les émirs, consternés de ce refus, demandèrent au moins trois jours de trêve pour avoir le temps de consulter Saladin. Ce délai fut accordé; mais le fier Soudan refusa de ' souscrire à ces humiliantes conditions ; en même temps il promit aux émirs d'attaquer pendant la nuit le camp des chrétiens, afin de donner à la garnison sarrasine la facilité de se sauver par la brèche à la faveur du désordre que produirait ce combat*

Les croisés furent avertis de ce projet par un espion chrétien, et, profitant de cet avis, ils se tinrent en garde contre toute surprise.

Dès que la nuit répandit ses ombres sur la terre, Saladin se précipita brusquement sur le camp chrétien, et dans le même moment les assiégés s'élancèrent hors de la brèche; mais des deux côtés ils trouvèrent les chrétiens, préparés à les combattre. Après une lutte sanglante , les Sarrasins furent contraints de

PHILIPPE-AUGUSTE. - ^iS

rentrer dans leurs murailles ^ et Saladin^ pour la première fois vaincu , ordoirtia , en frémissant, la retraite.

Le lendemain les Français et les Anglais , Nourtan» plus animés que fatigués par ce combat glorieux, marchèrent à l'assaut, et les émirs obtinrent encore par leurs supplications que, pour éviter l'effusion du sang et la ruine de la ville, on leur permit d'aller trouver Saladin. L'orgueil du Soudan était abaissé par ses défaites ; il proposa aux monarques de leur rendre Jérusalem, la sainte croix et toutes les villes qu'il avait conquises, à condition que les croisés lui prêteraient vingt mille hommes pour combattre avec lui les fils du sultan Noradin , qui s'efforçaient alors de lui enlever l'Egypte.

En ne consultant que la raison et la politique , il est impossible de concevoir les motifs qui portèrent les rois de France et d'Angleterre à refuser des conditions si avantageuses. Le fanatisme peut seul l'expliquer. En acceptant ces propositions , le succès complet de la croisade était assuré , Jérusalem reconquise , le tombeau du Christ délivré; mais on ne crut pas pouvoir sans crime prêter à l'étendard de Mahomet contre les musulmans le secours des guerriers de la croix.

Toute conférence étant ainsi rompue, le

4l4 PÉILIPPE-AUGUSTE.

signal de l'assaut est de nouveau donné , et les Sarrasins, sans espoir^ mais décidés à périr avec honneur, jurent « qu'ils défendront la » ville comme le lion défend son antre ensan- » glanté. )) Ils se rassemblent sur la brèche et n'opposent à une foule innombrable d'assaillans qu'un petit nombre de soldats épuisés de Capita. fatigue et couverts de blessures. Le sang allait

ation ao- , • . n i /> «i i

cordée, couler; mais, a l aspect de cette taible troupe d'ennemis intrépides qui se présentaient à leurs regards plutôt comme martyrs que comme guerriers, les deux rois, touchés de la bravoure et de l'infortune de ces vaillans Sarrasins , suspendent l'attaque et consentent à la capitulation ^.

On accorda la vie aux assiégés; la ville fut rendue, la sainte croix promise; mille chrétiens, parmi lesquels devaient se trouver deux ceitts Nobles, et qui devaient être désignés par le roi^ obtinrent leur liberté. La garnison resta prisonnière de guerre jusqu'à l'exécution du traité, et Saladin paya deux cent mille besans d'or pour les frais du siège.

Les monarques français et anglais se partatagèrent le commandement de la ville, ainsi que tous les trésors qu'elle renfermait^ On n'en distribua aucune partie aux deux armées; cet

acte d'avarice eut pour résultat un grand mécontentement parmi les troupes et de nombreuses désertions.

Drogon de Mer Ion fut nommé commandant dans la ville française , et Hugues de Gournay dans la ville apglaise.

Après une si importante conquête , qui re- Projet

, r , n 1» .11.. ,dedëp«rlde

levait la fortune et 1 espoir des chrétiens , on Phuippe. devait penser qu'un pareil succès serait suivi promptement d'une plus grande entreprise, et que , profitant de la diversion opérée en Egypte par des rebelles, les croisés dirigeraient, sans perdre de temps, leurs armées contre Jérusalem, puisque sa conquêtje devait être leur unique but. Mais la longueur du siège , la fatigue , la perte d'un grand nombre de seigneurs français, de braves guerriers, et surtout enfin la continuité des discordes et la fougue du caractère de Richard , avaient refroidi l'ardeur de Philippe pour la guerre de la Palestine. Atteint par une maladie violente qui lui avait fait perdre les cheveux , les ongles , et attaquait encore son épiderme, il éprouvait une langueur que l'air natal pouvait seul guérir. Bientôt il déclara son ferme dessein de retourner en France. Vainement Richard multiplia ses efibrts pour le détourner de cette résofution.

Philippe, aigri par une trop âpre rivalité, croyait que ses ennemis avaient mêlé quelque poison aux remèdes qu'on lui administrait; et , tourmenté par ce soupçon, qui cependant n'était appuyé d'aucune preuve, rien ne put le faire renoncer à son projet de départ.

Il nous est impossible aujourd'hui de porter un jugement décisif sur les querelles de ces deux célèbres rivaux , et de prononcer entre les auteurs anglais qui donnent à cette occasion tous les torts à Philippe, et les historiens français qui accusent et condamnent exclusivement Richard. Tous deux étaient ambitieux et jaloux. La suite de leurs actions prouva seulement que Philippe était plus dissimulé , plus politique , Richard plus emporté et plus vindicatif. L'un ne se montra jamais que sévère; l'autre, entraîné par ses passions, fut souvent cruel et sanguinaire.

Au reste, il est probable que, Richard, par sa bouillante témérité, excitant à un plus haut degré que son rival l'enthousiasme des guerriers dans les combats , et Philippe le surpassant d'un autre côté par son habileté en administration et en. politique, le roi d'Angleterre dut poursuivre avec plus d'opiniâtreté l'aventureuse entreprise dans laquelle il s'était engagé ; tandis que tout portait le roi de France

à revenir dans une patrie dont il était appelé à rétablir la puissance et la fortune.

Avant de se séparer, les deux monarques jugèrent le grand procès de Lusignan et de MoDtferrat; ils décidèrent que le premier garderait pendant sa vie le sceptre de Jérusalem avec les comtés de JafFa et de Césarée. Après sa mort Montferrat devait hériter de la couronne, et réserver seulement les deux comtés aux en fans de Lusignan.

Philippe, en s'éloignant, laissa dix mille son emba^ Français dans le camp des croisés, sous les 'ï"*"*^"'ordres d'Eudes de Bourgogne, et il fit serment à Richard de ne rien entreprendre pendant son absence contre ses États. Après avoir réglé tous ces points importans , le roi s'embarqua pour la France, descendit d'abord en Italie, et s'arrêta quelques jours à Rome j il y reçut du pape Célestin III l'accueil dû à son nom, à son rang, à sa gloire.

Cependant on peut croire que Philippe, en visitant Rome, cédait plus à -ses passions qu'à une juste curiosité ou à un zèle religieux : car il pria le pape Célestin III de le relever du serment qu'il avait fait à Richard de ne point attaquer ses possessions pendant que ce prince resterait en Palestine. Le monarque éprouva

du pontife un refus aussi humiliant que mé-

rite. On serait tenté de regarder cette accusa^ tion de plusieurs historiens contre un grand roi comme calomnieuse ; mais par malheur ses actions ne^ tardèrent pas à la confirmer. Son arrivée Philippc rcutra daus son royaume le iour de

en France. ^\ *' J ^

Noël * ; il n'y rapporta de sa guerre chevaleresque qu'un laurier stérile , payé trop cher et arrosé de trop de sang. Cédant encore , au moment de son retour, à des conseils fanatiques, il fit, dit-on, brûler, à Bray-sur-Seine , quatre-vingts juifs accusés d'avoir couronné d'épines et crucifié un chrétien.

Tribu» de« Chaque siècle a ses faiblesses, ses passions,

Assissins ou * ' j. '

Assassins, geg crrcurs, et pour ainsi dire ses maladies. A l'époque des croisades, un bruit général était partout accrédité ; on croyait qu'en Asie, prés du mont Liban , il existait quelques tribus de l'antique Phénicie, qu'on nommait dans leur langue assissins y et que les Français appelèrent Assassins, Leur gouvernement, disait-on,

Leur chef, était théocratiquc. Leur chef, révéré par elles

leVicuxde ,^ il

la monugue comme uu dieu, et connu sous le nom de Vieux, de la montagne ^ dominait tellement par le fanatisme religieux les esprits de ses malheureux sujets, que ces esclaves infortunés, prêts à sacrifier leur vie pour obéir à leur maître, étaient fermement persuadés qu'ils en- * 1191.

traient dans le paradis dès qu'ils mouraient pour exécuter ses ordres.

Lorsque Richard était resté seul en Pales- Meurtre

*- atlribue a

tine, le marquis de Montferrat, son ennemi , RicUai^. mourut, et le vulgaire crut que , le roi d'Angleterre s'étant concilié l'amitié du Vieux de la montagne , Un agent trop fidèle de ce tyran avait poignardé Montferrat. Voici ce que raconte à ce sujet un historien arabe : « Le mar- » quis de Montferrat, dit-il, mourut assassiné » par un émissaire du chef ismaélite de Syrie , » nommé Sénan. Saladin lui avait promis dix » mille écus d'or pour faire périr Montferrat >) et Richard. Mais Sénan crut que la mort du >) roi d'Angleterre serait contrair-e à ses inté- » rets. Montferrat seul périt , et les Francs at- » tribuérent ce meurtre à Richard, n Quoi qu'il en soit , il parait certain que Phi- i^es mas-

'^ * ■: * ^ ^ siers, ffardc

lippe, également haï par Richard, craignit *« Philippe d'éprouver le même soi*t, et que, pour se garantir des poignards du théocrate asiatique , il se forma une compagnie de gardes nommés massiers , parce qu'ils portaient de^ masses de fer. Cette garde veillait jour et nuit à sa sûreté. Cependant, comme les mêmes auteurs assurent que Philippe , après avoir pris de plus amples informations, reconnut que les bruits semés contre Richard étaient mal fondés, on

peut penser que le roi de Frapce , en se créant le premier une garde, n'avait feint de craindre le Vieux de la montagne que pour se défendre d'un péril plus réel alors , de l'audace dangereuse des seigneurs turbulens dont il abaissait l'orgueil et le pouvoir.

Vengeance Lc roi d'Anglctcrrc , malgré son opiniâtre

féroce t***-.,.» .^ i ni» *

roi d'Angle- desir OC reconquérir Jérusalem, fut bientôt forcé de renoncer à cette entreprise. Saladin avait refusé d'exécuter la capitulation d'Acre. La vengeance de Richard fut féroce. Il fit décapiter six mille prisonniers ^.

Re- La mort d'un f^rand nombre d'esclaves chré-

^résailles. , "

tiens , ordonnée par le Soudan , punit ce crime et le surpassa. Ces meurtres et ces représailles rendirent la haine et la guerre des Sarrasins -et des croisés plus furieuses et plus implacables; iU se livrèrent de nombreux combats.

Reprise des Les Arabcs accusaient les chrétiens d'avoir

hosliliteS.

violé la capitulation ; ils marchèrent en force pour s'emparer de Césarée; mais ils furent repoussés par les Francs. Saladin, pour se venger de cet échec , rasa la ville d'Ascalon. Le roi d'Angleterre, à la tête de l'armée chrétienne^ marcha contre le Soudan , et lui livra bataille près de JafTa.

Dans<)ette action Richard, par son intrépi-

dite et par dés faits, d'armes presque fabuleux , accrut sa gloire. On dit qu'au milieu de cette mêlée sanglante ce prince, qui s'exposait au péril avec plus d'ardeur que tous ses compagnons d'armes y se vit entouré et au moment de perdre la vie ou la liberté. Le dévouement d'un chevalier anglais le sauva. Ce chevalierse couvrit de l'armure royale, et fut pris à la place du monarque.

Les auteurs musulmans assurent qu'à la suite de cette bataille, Richard entra en négociations avec le Soudan , et convint de donner sa sœur en mariage à Malek-Adel , frère de Saladin , à condition que cette princesse recevrait pour dot Jérusalem et plusieurs villes de la côte. Ils ajoutent que ce traité fut conclu, mais que leclergé chrétien n'en permit pa» l'exécution. Après une entrevue sans résultat entre Malek- Adel et Richard, les hostilités recommencèrent. Ce fut à cette époque qu'on apprit dans le camp des croisés la mort de Montferrat.

Une nombreuse armée arrivait d'Egypte pour renforcer celle de Saladin. Richard la combattit, la défit, et s'empara, près d'Hébron, d'un riche convoi. Il s'approcha ensuite de Jérusalem ; mais il la trouva trop bien défendue pour conserver l'espoir de s'en rendre maître. Cependant il y serait parvenu sans la fougue d&

son caractère. La garnison négociait et ne lui demandait que la vie ; il la lui refusa. Ce désespoir fit renaître le courage , et l'occasion fut perdue.

Traite avec Bicntôt il apprit crue les troupes de Saladin

1» Soudan. , rr ^ r ^ ^

étaient entrées dans JafTa, et assiégeaient la citadelle. L'infatigable Richard y courut et la délivra; mais après ce dernier exploit, apprenant que son frère le prince Jean et le roi Philippe se liguaient en Europe pour le dépouiller de ses États , et fatigué des nouvelles dissensions survenues entre les chefs de la croisade 9 il conclut avec le Soudan un traité désavantageux pour les chrétiens.

Par ce traité on convint qu0 les Latins posséderaient toute b. côte de JafFa jusqu'à Tyr, que tous les pèlerins seraient libres de visiter Jérusalem, qu'Ascalon, la clef de TÉgypte, et appelée par les Arabes t épouse de Sjrie i serait de nouveau démolie. Richard renonça à la restitution de la vraie croix comme à la délivrance du tombeau de Jésus- Christ, principaux buts de tant de combats. Lusignan , dépouillé de son royaume, obtint celui de Chypre, qu'il acheta des templiers. Henri, comte de Chatnpagne, devint roi de la Palestine en se mariant à la princesse Isabelle, qui avait transmis successivement à trois époux ce trône de

Jërtisalem sur lequel aucun d'eux n'avait pu monter.

Le duc de Bourgogne, dégoûté comme Richard de tant de travaux et d'exploits inutiles, était au moment de quitter la Palestine; mais une mort imprévue y termina ses jours. Les autres chefs des croisés allèrent visiter en pèlerins la ville sainte, dans laquelle ils n'espéraient plus entrer en conquérans. Six cent mille chrétiens avaient quitté leur patrie pour- entreprendre cette troisième croisade. L'Europe revit à peine cent mille de ces guerriers.

Le roi d'Angleterre souscrivit avec déses- Retour poir aux conditions que lui dictait Saiadin: il J^ns «f» sentit en frémissant quil fallait renoncer a des conquêtes lointaines pour défendre son propre trône, et mettre fin aux aventures d'un chevalier pour remplir les devoirs d'un roi ; il s'embarqua donc pour retourner en Occident*

Peu de temps après le départ de Richard, Mort le célèbre Saiadin, au retour d'une chasse qu'il avait faite avec son frère Malek-Adel , fut attaqué d'une fièvre violente qui termina sa vie *. Il était âgé de cinquante-sept ans , il en avait régné vingt-quatre en Egypte et dix-neuf en Syrie. Ce fameux conquérant de tant de vas- * 1193.

424 PHILIPPE-AUGOSTE.

tes États ne laissa dans son trésor que quarante-sept pièces d'argent, valant à peu près trente-sept francs de notre monnaie.

Les musulmans vantaient sa clémence autant que son génie. « Avec Saladin, dit Emad- » dedin, son secrétaire, moururent les grands » hommes ; avec lui disparurent les gens de » mérite; les bienfaits passèrent de mode; les » médians se trouvèrent à l'aise; toute idée de » bonheur s'effaça ; la terre se couvrit de té- » nèbres; le siècle eut à pleurer son phénix, » et l'islamisme perdit son soutien. Les dissen- » sions élevées entre les dix-sept fils que Sa- » ladin laissa , anéantirent dans sa naissance le » vaste empire que son génie voulait fonder. »

PHILIPPE-ACGOSTE. 4^5

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