‹ Œuvres complètes de M. le comte de Ségur, Volume 24Chapitre 9 sur 14 · du roi pour · texte numérisé non relu

du roi pour

plus son espoir sur la relieion que sur la mé- i» guemon uecme. Il croyait alors aux miracles racontes par le peuple, et qui s'opéraient, disait-on, sur le tombeau de Thomas Becquet; comme il avait toujours protégé ce prélat contre ses ennemis, il fi t. un pèlerinage à Cantorbéry pour implorer la protection de l'archevêque et la guérison de son fils. On croyait apparemment

que la cupidité des prélats sur la terre les suivait encore dans le ciel; car Louis crut devoir offrir à l'ombre de son défunt ami une coupe d'or d'un grand prix et une rente de cent muids de vin.

Le roi d'Angleterre l'accompagna dans ce pieux pèlerinage. Peu de jours après, Louis revint en France ; une joie universelle y régnait. Le prince, espoir du peuple, était guéri. Le monarque attribua ce miracle à l'intervention du saint qu'il venait d'imploreç. Décidé alors à exécuter un dessein suspendu par la maladie de Philippe, il voulut l'associer à sa couronne, et fixa l'époque de cette cérémonie au jour de la Toussaint *.

Louis choisit parmi les barons du royaume les douze pairs qui devaient assister au sacre. Le jeune Henri, roi d'Angleterre, comme duc de Normandie , fut chargé de porter la couronne de France, quoiqu'il en fût réellement plus l'ennemi que le soutien. Louis, qui avait tout disposé pour rendre cette cérémonie éclatante et pompeuse , ne put en être témoin. Il tomba soudainement frappé d'apoplexie, et la paralysie qui en fut la suite ne lui laissa

et mariage quc quclqucs mois d'une vie languissante.

Vrmce" Cependant le sacre fut célébré avec magni-

ficence, et bientôt après le jeune roi épousa Isabelle de Hainaut. Comme elle descendait directement d'Hermen garde, fille de l'infortuné Charles détrôné par Hugues-Cape t, ce mariage excita dans la France une joie universelle. Charlemagne régnait encore dans le cœur et dans la mémoire des peuples , qui avaient conservé l'habitude d'appeler les premiers princes de la race carlovingienne les grands rois.

Baudouin , père de la^ nouvelle reine , lui donna en dot le comté d'Artois et lui céda les droits de sa maison sur le Hainaut. Mais cet accroissement des possessions royales frappait faiblement la nation. Ce qui excitait ses transports, c'était la vive satisfaction de voir réuni le sang de deux rois , Hugues-Capet et Charlemagne.

Isabelle fut couronnée à Saint-Denis : comme elle s'avançait vers l'autel, un de ses officiers, levant, pour écarter la foule, son bâton de cérémonie, brisa trois lampes, dont l'huile se répandit sur la tète du roi et de la reine. La superstition du temps fit regarder cet accident comme un miracle, et chacun crut qu'une onction divine avait précédé celle que l'archevêque de Reims allait donner aux deux

époux. Mort

Peu de temps après, Louis-le-Jeune mourut iVjTune.

336 ïx)uis VII.

à Paris en 1180 , à l'âge de soixante ans : il en avait régné quarante- trois. On l'enterra dans l'église de Saint-Port, abbaye qu'il avait fondée. La reine Alix, sa femme, lui éleva dans ce lieu un magniûque tombeau. Dans la suite le roi Charles IX, ayant fait ouvrir cette tombe , y trouva le corps de Louis tout entier, et prit à ses doigts plusieurs anneaux ainsi qu'une croix d'or qu'il portait à son cou.

Famille de Louis-le-Jeunc avait épousé trois femmes,

ce prince. ^ * '

Éléonore de Guienne, depuis reine d'Angleterre, Constance de Castille et Alix de Champagne. La première lui donna deux filles : Marie, qui épousa le comte de Champagne, et Alix , qu'il maria avec le comte de Blois ; Constance donna le jour à Marguerite , mariée au jeune Henri d'Angleterre , et après sa mort à Bêla, roi de Hongrie. La reine Alix fut la mère de Philippe-Auguste. Elle eut aussi deux filles : la première , nommée comme elle Alix^ fut d'abord fiancée à Richard, roi d'Angleterre. Ce lien promis étant rompu , elle donna sa main au comte de Ponthieu. Une autre fille, Agnès, jJus malheureuse avec un titre plus brillant, épousa l'empereur Alexis Comnène, et se vit ensuite contrainte à donner sa main au barbare Andronic, meurtrier de son époux.

Lt)DIS VII. 557

Les principaux ministres de Louis-le-Jeune Ministre furent Etienne de Garlande, Raoul , comte de cette épo- Vermandois, Thibsut, comte de Biais, et le célèbre abbé Suger. Hugues de Chaumont^ Mathieu de Montmorency, Simon de Méaufle , portèrent successivement Fépée d% connétable. Aobert-Clément de Metz> gouverneur, de Philippe-Auguste, fut le premier qui donna un grand éclat à la dignité de maréchal de France , et en étendit les attributions. Cette chaîne n'était avant qu'un oflBce du palais; depuis on vit les maréchaux remplacer les connétables à la . tète des armées.

Les savans les plus distingués de ce règne, où si peu de lumières perçaient les ténèbres , furent saint Bernard, Abeilard , Arnault àe Bresse, Héloïse, Gilbert de la Poiré, Gracian, Pierre Lombard , Pierre - le -Vénérable , abbé de Cluny , Suger et Odon de Deuil , secrétaire du roi.

Dans ce faux jour qui commençait à poin*dre, la philosophie, au lieu de former avec la religion une union morale, n'en contractait qu'une ridicule , €t la plupart des docteg du temps cherchèrent laborieusement à expliquer les impénétrables mystères du christianisme par les syllogismes d'un philosophe païen , Aristote.

Ce fut dans ce siècle que l'on vit à Paris le premier collège fondé à Sain t- Thomas -du- Louvre par Pierre de Dreux. La fondation du collège des Daûois, dans la capitale, date aussi de la même époque.

Ce qui peut paraître non moins singulier, c'est que la prétention au bel esprit, le style trop figuré et l'abondanee des antithèses, qui marquent ordinairement la corruption du langage et la décadence d'un goût trop ra£Giné, précédèrent en France le temps de la véritable éloquence , et , dans un siècle où la langue française commençait à peine à se délivrer de la rouille gauloise , germaine , et d'un latin défiguré , les écrivains les plus renommés , en traitant , soit en latin , soit en français , les matières les plus sérieuses, che^x^haient le faux brillant des jeux de mots^ L'abbé Vély cite avec raison comme un exev^ple de ce mauvais goût le passage suivant d'un écrit de saint Bernard , relatif à la pureté de la vierge Marie :

Flos utique filius Virgînis. . . îlos campi, non horti j canipns enim sine omtii huraàno floret admitticulo , non seminatusab aliquo, non defossut 3luxulo..* Sic omnino, sic Yirgmis al- Yus floruit j sic inviolata , intégra et casta Mariae viscera , tanquampascuae œter ni virer is florem protulere... Cujusgloria Tableau ^^ perpetuum non marcescat.

chevaleres-

''umps!'* Les chroniques et les histoires de ce siècle

de la féodalité mni arides. Les peuples y sont oubliés par les annalistes^ comme ils l'étaient par les grands qui les opprimaient. Aucune réflexion n'y rappelle les intérêts nationaux , et Ion y voit sans cesse les droits de l'humanité sacrifiés aux prétentions des grands et du clergé. Une sèche narration accumule sans ordre des faits souvent insignifians ; les exploits monotones de quelques seigneurs châtelains, les attaques de leurs forts , les perfidies de leurs traités et les fraudes pieuses interviennent sans cesse dans les intrigues de la politique. Ceux de ces auteurs qui jouissaient de quelque renommée, ne se distinguent des autres que par des éloges exagérés , prodigués aux princes en raison de leur munificence pour les églises, et par des détails pompeux de la richesse de certaines abbayes. Une profusion d'images et de citations tirées des saintes Écritures* en est le seul ornement, et l'éloquence ne s'y montre réchauffée que par une verve moins religieuse que fanatique. Prédicateurs froids lorsqu'ils prêchent la morale évangélique , ils ne deviennent orateurs véhémens que pour entraîner l'Europe dans la folie des croisades.

Il était réservé à des séntimens plus doux de Komansde donner un nouvel essor à l'imagination française et à notre poésie. Au milieu de ces mœurs

34o LOUIS VII.

barbares , deux passiohd , deux faiblesses , l'a-* mour et la gloire, semblaient être les vertus du temps. L'une adoucissait la férocité de nos guerriers ; l'autre disposait les cœurs généreux à secourir les opprimés. Toutes deux soumettaient la force à la beauté ; aussi nos premiers bons ouvrages, dans ce siècle naissant de. la chevalerie , furent des romans , des contes et des chansons.

L'orgueil féodal s'ennuyait sous les voûtes de ses sombres châteaux ; l'imdigiaation des conteurs , des troubadours , des trouvères , des jongleurs et des ménestrels, vint égayer ces vastes solitudes.

Les guerriers de ce temps aimaient à agir éi non à réfléchir. L'imagination des Français était vive , et leur raison nulle. Aussi , pour les accoutumer à lire , il fallut leur présenter, comme aux enfass, non des histoires, mais des contes. Les romans de chevalerie par* rurent et furent partout recherchés avec avidité. On y retraçait ce qui plaisait le plus aux preux , la vie^ errante des aventuriers , les combats à outrance, les sièges de châteaux , l'éclat des tournois; et, au milieu de toute la bigoterie d'une époque superstitieuse « il se forma en France une sorte de mythologie nouvelle, où'la beauté et la vaillance se trouvaient

>aladins.

presque divinisées^ et dans laquelle une galanterie héroïque , épurant l'amour, en faisait presque un culte moral.

Au défaut de loi» et de vertus, Thonneur ,H' vint présider aux destinée»- de la France ; il donna des appuis à la faiblesse, des protecteurs à l'innocence et des héros à la patrie. Les mœurs féodales avaient couvert l'Europe de châteaux -forts, repaires des tyrans qui, semblables à ceux de la Grèce barbare , répandaient l'effroi dans les bourgs et dans les champs ; les mœurs chevaleresques créèrent un grand nombre de paladins qui, renouvelant les exploits des Hercule, des Pirithoûs, des Thé§ée, attaquaient ces monstres modernes , s'armaient pour défendre la justice, pour redresser les torts, pour venger les injures, pour protéger la veuve et l'orphelin.

La vie de chaque chevalier était, ppur ainsi dire, un poëme en action; il se croyait attaqué, défendu par de bonnes ou de mauvaises fées , par des enchanteurs méchans ou bienveillans; cherchant des aventures depuis les rives de l'Océan jusqu'aux extrémités de l'A*sie, au retour de leurs longues courses, ils nourrissaient la crédulité' du temps par des fables orientales, par les récits de combats soutenus contre des géans*'

542 LOUIS Vil.

Les chroniques mêmes ^ adoptant ces exagérations, prêtaient à l'histoire les cooleurs du roman. L'enfant du chevalier était bercé de ces contes à l'aurore de sa vie; ils faisaient sur son âme une impression qui ne s'effaçait plus. Les femmes propageaient avec soin ces passions galantes et guerrières qui donnaient en Europe un empire réel à leur sexe; car dèslors les preux ne vécurent plus que pour plaire à la beauté qui devenait la récompense de leurs travaux et l'arbitre de leurs destin».

Lfsirou- Les anciens bardes des Francs n'existaient

badours,

plus; de nouveaux bardes les remplacèrent. Courant -de châteaux en châteaux, partout accueillis et fêtés , ils abrégeaient la longueur des soirées par leurs contes, par leurs chants et par leurs récits.

Le vieux seigneur du manoir croyait rajeunir en entendant raconter les prouesses des jeunes chevaliers. La châtelaine et les femmes qui l'entouraient, suspendant leurs travaux, écoutaient avec avidité ces aventures , tantôt amoureuses, tantôt guerrières, dont le souvenir venait encore long-temps après agiter leur sommeil.

Les troubadours mêlaient à leurs récits des vers que la musitjue rendait plus faciles à retenir. Quelques ménestrels accompagnaient

leurs voix de leurs instrumens. La douce paix de la campagne^ les amours du hameau avaient aussi leurs poêles nommés twuvères ; c'étaient eux qui composaient les pastourelles ou lais.

Dans tous les temps la raillerie^ Tépigramme^ la satire ^ sont une sorte de consolation pour la faiblesse contre la force oppressive. Cette disposition générale de Tesprit humain y plus commune encore en France qu'en tout autre pays , donna naissance aux sirventes , poèmes satiriques, et aux fabliaux, dont quelques-uns, dialogues, donnèrent presque une idée de la comédie.

Le temps nous a conservé un de ces premiers drames satiriques , intitulé F Hérésie des pères j et composé par Anselme Faidit, dont la plume hardie osa ainsi , dans des jours de fanatisme , attaquer celui des conciles qui proscrivait les Albigeois.

On chercherait vainement dans ces premières productions des muses françaises la clarté, l'élégance et le goût ; mais l'imagination y brille , et on y voit avec surf»rise un mélange continuel de pruderie et de libertinage, de naïveté et d'affectation.

L'amour voulut avoir ses tribunaux. Une so- l« cour ciété de dames et de chevaliers, établie à Romana ou Pierre -Feu , porta le nom de cour

d^amour. Les Iroubadours lui soumettaient des questions sentimentales qu elle devait juger. On appelait tensons les plaidoyers que l'on chantait dans ces procès galans.

Le plus ancien des romans qui soit venu jusqu'à nous est celui de la Rose , dont les personnages , dignes des Précieuses ridicules , sont Jalousie y Bel Accueil et Faux Semblant.

Richard de Lille composa un petit poème satirique , dont le sujet était une querelle entre la Pudeur et la Volupté; celle-ci finit par jeter la première dans la Seine, « d'où il ad- » vint que depuis il n'y eut plus de honte ni » de pudeur dans Paris. »

Dès que les muses promirent la gloire , les plusfiers seigneurs français recherchèrent leurs faveurs. Les guerriers les plus renommés, les princes et les rois mêmes se disputèrent cette nouvelle palme, et parmi les troubadours on vit briller les noms de Raymond Bérenger, souverain de Provence, des comtes de Sceaux, de Grignan, de Castellane. Richard -GEurde-Lion , roi d'Angleterre , chantait la beauté en combattant pour elle. Louis-le-Jeune protégea les poètes, et mena en Palestine, à sa suite, plusieurs troubadours et ménestrels pour adoucir l'ennui du voyage.

Si l'on en excepte la vaillance^ les qualités Bienfaits de grandes et brillantes manquaient à ce monar- "'^^ne. que. Cependant on doit convenir qu'il montra de douces vertus qui lui méritaient l'affection des peuples. Il voulait le bien^ aimait la justice , se montrait loyal à l'excès , et même à son préjudice y dans un temps où la mauvaise foi semblait généralement permise par la politique. Ce qui le distinguait de la plupart des princes y c'est qu'il était susceptible d'amitié : long- temps après la mort d'un ministre qu'il avait chéri, on l'entendait souvent dire aux ministres de la religion : « Priez Dieu pour mon » cher Garlande. »

Avant le règne de son père et le sien, les campagnes voisines de Paris étaient livrées aux brigandages des seigneurs. Tous deux les comprimèrent. Les habitans de la capitale même^ par le défaut de toute police, étaient en proie aux voleurs et aux assassins. Les noms de plusieurs rues, Vide-Gousset y Coupe- Gorge y Coupe " Gueule et Tire --Chape, sont de sales et honteux monumens A% cette époque barbare.

Les citoyens libres de cette grande cité se voyaient encore, en 1 1 54, dans un état d'humiliation peu différent de l'esclavage. Les bourgeois de Paris n'avaient pas le drok de pour-

suivre leurs débiteurs. Louis - le - Gros leur accorda ce droit; mais il n'abolit pas celui de prise, qui permettait au monarque, toutes les fois qu'il entrait dans Paris , d'enlever aux habitans leurs meubles et leurs provisions.

Abolition Une ordonnance rendue par Louis-le- Jeune,

du droit de ' • *

prise. enhi65, réforma cet abus. «Chaque fois, dit » le prince, que nous venions dans la capi- » taie , nos sergens avaient coutume de pren- M dre dans les maisons les matelas et les lits » qui s'y trouvaient, usage vicieux et illicite » que nous- prohibons. >i

Le préjugé, venu des Francs, qui voulait que chacun vengeât sa propre injure, qui substituait la force à la justice , et consacrait le, duel en le nommant jugement de Dieu y « existait alors dans toute sa plénitude. L'Évan-

gile même n'en éloignait pas le clergé, et Geoffroi de Vendôme cite un combat judiciaire qui eut lieu à cette époque entre un chanoine et un moine.

Les hommages rendus par un vassal à son suzerain n'étaient qu'un engagement de lui garder s'a foi comme feudataire, et de lui prêter le secours de ses armes dana certaines circonstances. Mais l'hommage-lige imposait des obligations plus étroites. Le vassal s'engageait

à soutenir le suzerain contre touie créature ifui peut vivre ou mourir.

L'hommage du serf, déshonorant pour l'humanité, s'appelaiit hommage de corps. On en peut juger par les t^mes d'un arrêt qui déclare la nommée Agnès, femme de corps y taillable de haut et de bas à volonté^ et ne pouvant se marier que du consentement de sou seigneur.

L'abbé Vély rapporte une tranipetion de l'évéque de Paris, confirmée par Louis VII : « Nous consentons, dit ce prélat, qu'Odeline, » notre' ftmme de corps, épouse Bertrand, » homme de corps de l'église de Saint-Ger- » main-des-Prés, à condition que les enfans » nés de ce mariage appartiendront, moitié à ')) notre personne, et moitié à l'abbé dudit » monastère. »

Ainsi ïe sort de l'immense majorité du peuple français ne différait alors en rien de celui sous lequel gémissaient naguère encoîe les nègres de nos colonies.

Pour achever ce triste tableau des mœurs d'un ancien régime trop vanté par les enthousiastes de la chevalerie, le même historien cite avec raison les assises de Jérusalem ; car on sait que Godefroi de Bouillon , voulant régler la législation d« son nouveau^ royaume , fit chercher avec soin dans les cou-

tûmes de$ différentes provinces de France celles qui lui paraissaient le plus généralement établies. Or, voici l'une de ces dispositions : « Si quelque vilain que ce soit se marie » avec vilaine d'autre lieu sans le commande- » ment du seigneur de la vilaine , le seigneur » du vilain rendra au seigneur de la vilaine, n en échange, une autre vilaine du même » âge, par la connaissance de bonnes gens; » et, s'il ne trouve vilaine qui la vaille, il » donnera le meilleur vilain qu'il aurait d'âge M à être marié. » * *

Comment comprendre que chez un peuple bien plus sauvage, Romulus et Numa, rassemblant, pour fonder la ville éternelle, des aventuriers, des brigands même de plusieurs contrées, aient établi dans leurs lois les égards réciproques entre les patriciens et les plébéiens, les .devoirs mutuels de patrons et de cliens, l'union de la liberté et de la royauté, un respect religieux pour les droits de l'humanité, tandis que, pendant plusieurs siècles, dans l'Europe éclairée par les lumières du christianisme, des lois barbares, au mépris des maximes de charité et d'égalité de l'Évangile, aient consacré l'injustice, la tyrannie des seigneurs et l'oppression des peuples, traités par eux comme les plus vils animaux?

Le remède à tant de maux ne fut pas moins Origine

1 » , • A ^«î ï* cheva-

bizarre que ces maux i étaient eux-mêmes^ et lerie. les opprimés ne durent leur soula^jement qu'à la folie de leurs oppresseurs. En effet, les croisades, qui firent verser tant de sang européen dans l'Orient, rapportèrent en compensation à l'Occident quelque bien et quelques lumières.

Lorsque le fanatisme précipitait dans des contrées lointaines une si nombreuse partie des seigneurs de l'Europe et de leurs vassaux , la nécessité contraignit les papes et les rois , pour assurer la tranquillité intérieure, à recourir aux saines .maximes, depuis long-temps oubliées, de la politique, de la religion, de la morale. Partout la paix de Dietu fut prêchée. La discorde civile suspeadit ses fureurs. Partout on ouvrit des asiles aux veuves, aux orphelins; partout on leur chercha, on leur choisit des protecteurs. L'autorité royale, sous prétexte d'exécuter les décrets pacifiques des conciles , reprit plus de force et de dignité ; les communes profitèrei;it de ces circonstances pour obtenir ou acheter leur affranchissement.

Enfin, comme IL s'était établi en Palestine des associations religieuses et militaires pour soigner les malades, secourir les pauvres et combattre les infidèles, on vit se former aussi

55o LOUIS TH.

ea Europe une institution à la fois guerrière , religieuse, galante et morale. Les guerriers qui s'engageaient dans cette bizarre et héroïque milice, devenue bientôt l'objet de la plus haute ambition de tous le« preux, contractaient, au pied des autels, l'obligation de secourir les opprimés, de punir les oppresseurs, de défendre l'innocence et la beauté; ils juraient de remplir leurs devoirs au nom de Dieu, de l'honneur, du roi et de la dame dont ils portaient les couleurs, et à laquelle ils consacraient leur vie.

Telle fut la chevalerie française, institution moderne, dont on ne peut .faire remonter la naissance plus haut qu'à la fin du XP siècle. La rai^dn seule n'aurait jamais pu ni conce* voir , ni fonder, ni organiser une si étrange association, dont le monde antique n'avait point offert d'exemple. Cette chevalerie, dont on ne peut s'empêcher d'admirer l'enthousiasme, les vertus, l'héroïsme, même lorsque le bon sens est le plus choqué de ses exagérations, de set travers et du mélange bizarre d'amour et de dévotion qui en composait l'esprit, cette chevulerie, dis- je, naquit des mœurs féodales et les adoucit : ce fut un bien né. de l'excès des maux.

Pour combattre l'hydre de la féodalité.

monstre aussi formidable que Fancienne Chi*mère, il fallut qu'un grand nombre dé héros ^ presque aussi fabuleux que Bellérophon , s'u-* nissent afin de la vaincre ou de lui dérober au moins ses nombreuses victimes.

On devait, pour parvenir au rang de che- Rëcepuoa valier, mériter cette dignité par une conduite iicr. généreuse et par de brillans exploits. Le candidat se préparait à sa réceptioti par le jeûne, la confession, la pénitence et la communion. Il faisait ce qu'on appelait la veille des annes , en passant la nuit en prières dans l'église ; se présentant ensuite au pied de l'autel , couvert d'un vêtement blanc et accompagné du cbevalier qui lui servait àea parrain, il écoutait avec humilité les exhortations du prêtre. Il lui prése^i^t ensuite une épée qu'il portait pendue à son cou; le pcmtife la bénissait : il jurait sur elle de omintenir les rëgleiœns de la chevalerie et d'être fidèle à. l'honneur ainsi qu'à la religion. Le chevalier qui recevait le novice le frappait légèrement avec son glaive en lui disant : : a Au nom de Dieu , de saint » Michel et de saint Georges, je te fais chew valier. »

Les dames qui assistaient à la cérémonie attachaient au nouveau chevalier ses éperons d'or, le revêtaient de la cotte de mailles ,

552 Loms VII.

de la cuirasse, des brassarts, des gantelets, et lui ceignaient Tépée. Alors le chevalier, sautant sur son coursier, brandtssait ses armes et montrait aux assistans, par ses évolutions rapides, sa grâce et sa force.

Le jeune preux qui se destinait à cette belliqueuse carrière, entrait chez quelque seigneur d'abord en qualité de page , et ensuite d'écuyer. Là il s'instruisait et se formait à tous les devoirs qu'il devait remplir, suivait partout son seigneur, conduisait ses chevaux et prenait soin de son armure.

On a conservé le souvenir de la singulière et naïve prière d'un chevalier nommé Lahire : u Bieu, disait- il au moment d'un combat, je i> te prie de faire aujourd'hui pour Lahire ce » que tu voudrais que Lahire fit pour toi , s'il » était Dieu et que tu fusses Lahire. ))

En considérant d'une part la naïveté et de l'autre les vices des Français à cette époque, on croit voir réunis et confondus l'enfance et la décr^itude d'un peuple.

Louis, si hardi dans les combats, et Henri II , si audacieux dans ses entreprises contre les barons de son royaume, accrurent, par leur condescendance, l'autorité abusive du Saint-Siège. Les prétentions de la cour de Rome étaient devenues, dans ce siècle, si ar-

LOUIS TII. 55t

rogantes, que les légats osèrent dire, au milieu d'une assemblée d'évêques et de barons, devant laquelle ils avaient forcé le roi d'Angleterre de comparaître : w Nous ne redoutons » rien ; car nous venons parler au nom d'une » puissance accouttimée à commander aux » rois, aux princes et aux peuples. »

On voit que les lieutenans du serviteur des serviteurs de Dieu égalaient, au moins en orgueil, les Popilius et les autres lieutenans de l'ancien sénat romain. Au reste, Condillacdit avec raison que (c l'accroissement du pouvoir » des papjss. était moins dû à leurs talens qu'à » la faiblesse des rois, à l'ignorance des évê- » ques et à la crédulité des peuples. Jamais » ils ne formèrent un plan méthodique d'uy) surpation; mais, comme les seigneurs, ils » prirent ce qu'on leur laissait prendre, parce » qu'on ne savait rien contester. »

Louis-le-Jeune était moins propre que tout autre à réformer de tels abus : adonné aux petites pratiques d'une dévotion minutieuse, on le voyait, dans les plus grands périls, consumer le temps en longues prières, et commander à ses soldats épuisés des jeûnes austères dont il donnait l'exemple. A son retour de Jérusalem, il refusa même, par scrupule, un induit que le pape voulait lui accorder pour 4. 33

554 LOUIS tu.

la collation de tons les principaux bénéfices

vacane dans le royaume.

On aurait cru qu'un prince si pieux devait être sévèrement chaste. Cependant plusieurs auteurs lui donnent un fils naturel nommé Philippe y qui fut, dit- ou, doyen de Saint- Martin de Tours.

Pour rendre encore plus terne un règne, dont la perte de tant de provinces, par un divorce impolitique, avait obscurci l'éclat, le sort plaça Louis entre deux monarques célèbres, Louis-le-Gros son père et Philippe- Auguste son fils. La justice de ThistQire ne comptera point Louis-le-Jeune au nombre des grands rois; mais elle doit le placer honorablement au rang des guerriers vaillans et des preux chevaliers.

Page 1