‹ Œuvres complètes de M. le comte de Ségur, Volume 24Chapitre 5 sur 14 · rv Guillaume · texte numérisé non relu

rv Guillaume

tait depuis long-temps entre les rois de rrance et d'Angleterre. Une plaisanterie la fit éclater ; Guillaumeavait acquis avec l'âge un excessif embonpoint. « Quand donc , dit Philippe , cet )) homme accouchera -t- il? sa grossesse dure )) bien long- temps. » Cette saillie se répandit en Angleterre , et Guillaume irrité s'écria : (( J'irai faire mes relevailles à Sainte - Gene- » viève, avec tant de luminaires, que le roi de » France pleurera long-temps son bon mot. » L'effet suivit promptement la menace : Guil-

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laume^ à la léte des Anglais et des Normands, vint assiéger Mantes, en dévasta les environs et mit le feu à la ville. Les flammes punirent elles-mêmes Tincendiaire : voulant éviter le feu qui consumait tout autour de lui, il sauta si brusquement un fossé , que le pommeau de sa selle heurta son estomac avec violence, et lui causa un abcès qui le fit mourir peu de jours après dans la ville de Rouen où il s'était fait transporter.

Partage de Ou uc rcconuaissait alors d'une manière po- "reses^fiîrsitive, chcz les Anglais, ni le droit d'aînesse, ni celui d'élection. Guillaume mourant partagea ses États comme il le voulut : son second fils, Guillaume-le-Roux, fut roi d'Angleterre; l'aîné, Robert, duc* de Normandie; Henri, le dernier de tous, obtint en partage les biens de sa mère Mathilde.

Ces trois princes , mécontens de ce partage, ne tardèrent pas à se combattre; en 1087, ils se déclarèrent la guerre. Guillaume-le-Roux, plus actif, prévint Robert et envahit la Normandie. Philippe, fomentant ces discordes dans le dessein d'en profiter, secourait alternativement les difFérens partis. Enfin, ils conclurent la paix à Caen; elle fut désavantageuse pour Robert : il perdit quelques places; Henri acquit le Cotentin.

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. A cette même époque, Philippe ordonna des Waimnce prières publiques pour obtenir de Dieu qu'il fiis*de"ruilui accordât des enfans. Dans la même année, le prince Louis naquit, et la naissance de cet héritier du trône fut célébrée par des fêtes solennelles.

Les obsèques de Guillaume -le -Conquérant eurent lieu à Gaen. Un incident, arrivé au milieu de cette cérémonie, prouve à quel point le nom de RoUon et sa justice étaient encore vénérés par les Normands. Au moment où Ton portait à l'église lé corps de Guillaume, un habitant de là ville s'écria : haro; ce met, synonyme de RoUon, servait encore d'appel à la justice, comme de chant pour courir à la victoire. Le convoi fut arrêté ; le bourgeois déclara que le feu roi lui avait pris, sans indemnité , un fonds de terre pour y bâtir une abbaye. Aussitôt le peuple indigné se saisit du corps, et ne pcflpmit de l'enterrer qu'après avoir obtenu du priijîce Henri l'indemnité réclamée.

Philippe avait long -temps en vain désiré Dirorce

1 o -Tk i 1 • 1 • du roi aTtc

des enfans; Bertne lui en donna trois; et, par Benhe. une singulière contradiction, cette reine,- aimée de son époux tant qu'elle avait été stérile, fut délaissée par lui dès qu'elle devint féconde. L'incomstant Philippe s'en dégoûta et fit, dit-on , fabriquer de faux actes généalogiques

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pour prouver sa parenté avec elle, et par conséquent la nullité de son mariage. Le divorce fut prononcé. 11 demanda la main d'Emma^ fille de Roger, duc de Sicile ^ mais, tandis que cette princesse était en route pour monter sur le trône de France, uil nouveau caprice le lui enleva.

Son 11 existait dans FAnjou une femme nommée

amour pour , iii -i !••

Beriradc. Bcrtrade, jeunc, belle , galante , ambitieuse et pleine d'artifice. Le vieux comte d'Anjou , Foulques Réchin, après avoir répudié successivement deux femmes, qui vivaient encore, avait épousé Bertrade. Mais le titre de comtesse et l'amoup d'un vieillard satisfaisaient mal les passions et l'orgueil de cette intrigante princesse. Le trône de France, vacant par Texil de Berthe, enflamma ses désirs; elle sut inspirer adroitement au roi la curiosité de la connaître. La politique lui fournit de faciles prétextes. Philippe vint à Tours. Le Comte l'y reçut avec autant de irespect que d'éclat. Bertrade profita si bien de cette entrevue, qu'elle inspira au monarque une violente passion. Il partit, et une troupe de cavalerie, qu'il avait laissée à Tours, enleva la comtesse, et la lui amena dans la ville d'Orléans.*

A cette époque, Rome avait changé deux fois de souverains. Victor III, successeur de Gré-

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goire VU, était mort, et Urbain II occupait le trône pontifical. Le divorce de Berthe, la njpture du mariage d'Emma et Tenlèvement deBertradiF, étaient pour l'Église un triplé sujet de scandale..

Bertrade, bravant les arrêts de l'opinion publique et le courroux de Rome, jouissait orgueilleusement de son. triomphe , prétendant r< qu'elle s'était soustraite non à un ma- » riage légal , maia à un adultère public. »

Dans ces circonstances, la princesse de Sicile arriva en Languedoc. Là eHe apprit sa disgrâce ; et, renonçant avec fierté à un sceptre souillé par le vice et qui n'était plus digne d'elle, loin de le 1^ réclamer, elle épousa le comte de Clermont.

Le roi, délivré de cet obstacle, ne se dis- oppotition simulait pas l'importance de celui que l'Eglise lui laissait à vaincre. Il employa tous les moyens de sa puissance et de* son esprit pour séduire les évêques français.

Le savant YVes de Chartres leur donnait l'exemple d'une inébranlable fermeté. Le roi fit dévaster ses terres, piller ses biens, et le raya du tableau des leudes.

Presque tous les prélats se montrèrent in^ flexibles ; les évêques de Rouen , de Senlis et de Bayeux, cédèrent seuls aux séductions du

des évêques

à son

mariage.

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motiarque, et sacrifièrent leur conscience à Tappât des richesses. Ils célébrèrent le mariage du roi avec Bertrade, et leur condescendance excita non- seulement un murmure général, mais une guerre intestine. Les partisans de Bertrade et ses adversaires coururent aux armes.

Le roi, dans le dessein probable de tromper l'évêque de Chartres qu'il n'avait pu fléchir, lui ordonna de remplir ses devoirs de vassal, et de venir assister à une conférence qui devait avoir lieu entre les monarques de France, d'Angleterre, et le duc de Normandie.

Yves, dans sa réponse, s'exprimait en ces termes : « Sire, trois motiîs m'empêchent d'o- » béir à votre sérénité : premièrement le pape >i vous. défend dé vivre avec Bertrade; secon- » dément vous avez ordonné aux évêques de » ne point se rendre au concile convoqué par » Urbain ; troisièmement le souverain pontife n vous déclare excommunié et votre mariage a nul : ainsi, par respect même pour vous, je » dois éviter votre présence. Si je vous voyais, » mon devoir me forcerait de vous dire publi- M quement ce que je vous écris en secret.. D'ail- » leurs tous les vassaux de mon Église ont violé » la trêve du Seigneur, et je ne puis les con- » duire près de vous tant que la prise d'armes

étrancf^res

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n leur attirera l'excommuiiicatioa. Enfin je ne » croirais trouver aucune sûreté dans votre » cour, m'étant rendu, par ma rigueur, enne- » mi d'un sexe auquel on ne doit jamais trop » se fier, même quand on en est Tami. » La lettre était terminée par des prières pour le salut du monarque.

Au milieu de semblables désordres , un règne ni«s«n si faible aurait pu exposer la France a une favorable à

* * la France.

ruine totale. La fortune seule la sauva. L'Angleterre et la Normandie étaient en proie aux discordes, fruit d'une conquête et d'une révolution récentes. La lutte du trône impérial et de la tiare occupait et ensanglantait la belliqueuse Germanie, ainsi que toute Tllalie. La guerre contre les Maures absorbait toutes les forces de l'Espagne. Rome même, si puissante au dehors, se voyait intérieurement déchirée par les querelles survenues entre le pape Urbain et un antipape nommé Clément, que l'Allemagne protégeait. Ce fut à l'abri de ces dissensions étrangères que le trône des Capétiens, malgré les fautes et la faiblesse de leurs premiers rois, s'affermit, s'accrut et s'éleva graduellement.

Philippe , profitant des embarras d'Urbain , Menace le menaça , s il persistait a condamner son ma- au pape. riage , de se déclarer pour l'antipape Clément.

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Urbain répondit qu'avant de prendre une décision définitive^ il fallait examiner dans un concile la légitimité des motifs du divorce de Berthe.

Le concile se rassembla dans la ville de Reims. La majorité des évêques se prononça pour le roi. Yves de Chartres refusa opiniâtrement de s'y rendre , et appela de la décision du concile au Saint-Siège. « Vous m'accusez » de trahison y écrivait-il aux autres évêques; » c'est vous qui trahissez le roi, en flattant » ses passions; moi, je le sers, en lui disant » la vérité. »

Le pape convoqua un autre concile à Autun. Trente -deux évêques y renouvelèrent et confirmèrent les excommunications lancées contre l'empereur Henri IV, contre l'anlipape , et enfin excommunièrent le roi de France luimême.

Mort Sur ces entrefaites , Berthe mourut. Phi-

de Berthe. t* i

lippe , trop enchaîné par Bertrade pour céder à la crainte des foudres de l'Église , les brava. Cependant il cessa de porter les ornemens royaux ; mais il garda Bertrade près de lui ; et , n'o83,nt aller dans les églises , il se contenta d'assister secrètement à la messe dans son Fameux palais.

cieimont. La resistaucc du roi et d autres motifs a un

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àit^t plus général , particulièrement le désir d'armer les chrétiens de l'Occident pour secourir les Églises d'Asie et pour reconquérir sur les musulmans le tombeau du Christ , décidèrent Urbain à convoquer dans Plaisance un concile général qui produisit peu de résultats. Mais y comme les Français étaient plus prompts que les Italiens à répondre aux cris de guerre , Urbain vint en France , et présida dans la ville de Clermont ce fameux concile qui décida la guerre générale des chrétiens contre les mahométans^ et donna naissance à cette première croisade jugée si diversement, et dont les conséquences changèrent la face du monde. Nous eu parlerons bientôt avec plus de détails, après avoir achevé le triste récit des honteuses querellés de Bertrade contre l'Église, et de Philippe contre Rome.

Philippe, ayant définitivement refusé de se couron- Séparer de sa maîtresse, tut de nouveau ex- uenrade. communié à Clermont, ainsi que tous les Français qui persisteraient à le reconnaître encore pour roi et pour seigneur. Cette rigueur audacieuse ébranla le roi ; il promit d'abandonner Bertrade, et fut absous dans un nouveau concile à Nîmes. Cependant son amour était trop violent pour briser les liens qui l'enchaînaient. Il viola encore ses sermens, rappela Bertrade,

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et la fit même couronner par les évéques de Troyes et de Meaux.

Tumuiie Le pape Urbain mourut la dernière année deTcxcom-de ce siècle; son successeur^ Pascal II, se "du'rôr" montra d'abord inaccessible aux prières du roi. Cependant les esprits étaient changés. La mort de Berthe faisait oublier Tillégalité de son divorce. Les seigneurs commençaient à s'indigner contre l'ambition romaine , qui prétendait disposer des trônes et des seigneuries. Une partie des évéques de France désapprouvait aussi cette usurpation sur l'autorité temporelle. Un concile, rassemblé à Poitiers , devint le théâtre d'une discorde éclatante. Les légats , irrités de la résistance du roi , voulaient renouveler l'excommunication. Le duc de Guienne et plusieurs seigneurs sortirent en courioux de l'assemblée. Une partie du peuple accabla les légats d'injures.

Cependant les évéques , qui étaient restés , commencent à prononcer l'excomiïiunication; alors la multitude s'emporte, elle lance des pierres contre les cardinaux ; un ecclésiastique est immolé par la rage populaire; la plupart des membres fuient épouvantés. Au milieu de cette terreur générale, quelques prélats plus courageux , et entr'autres deui^ abbés, Bernard de Tiron, et Robert d'Ârbrisselles, fondateurs

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(leFontevraUlt, demeurent intrépides et triomphent, par leur courage, de la fougue du peuple : ainsi Philippe reçta excommunié.

Plusieurs historiens , trompés par la date de quelques actes de ce prince y qui contenaient ces mots, Régnante Christo^ ont cru qu'il avait reconnu lui-même sa déposition; mais il est certain que ce monarque s'était servi , par piété, de cette formule dans plusieurs édits, long-temps avant d'avoir répudié Berthe.

Au reste, le roi, trop abandonné à l'amour Querelles

, * , des «ei-

pour supporter le poids des devoirs du trône , gneaw et ouvrit les yeux sur les dangers auxquels l'exposait l'anarchie : partout il voyait son autorité incertaine et la France déchirée par les querelles sanglantes des seigneurs et des évéques. Ils se battaient, se chassaient, se pillaient réciproquement , ne reconnaissaient aucun frein , et, bravant toute puissance dans leurs forteresses dont toutes les collines du royaume étaient hérissées, ils en descendaient en brigands pour tyranniser les bourgeois, ruiner les cultivateurs et enlever les serfs. Le ciel, protecteur de la France, avait alors As-^ociatioa

* A • • j • ' Louis VI

placé près du trône un jeune prince destiné à ^lacouen devenir le sauveur, l'appui et l'ornement. Louis, héritier de la couronne, s'était déjà signalé par son courage : on le nomma le batail-

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/ewr,- parce qu'il était toujours armé, Vés^eilléy parce que son incroyable activité le faisait paraître inopinément dans tous les lieux où il se trouvait quelque péril à courir, quelque tyran à' vaincre, quelque justice à rendre, quelque désordre à réprimer. Plus tard un trop remarquable embonpoint lui lit donner et conserver le surnom de Lôuis-le-Gros.

Il était évident que, dans ces circonstances critiques, l'épée devenait le seul sceptre qui pût gouverner. Philippe prit donc très sagement le parti d'associer Louis à son trône ; et les sei-

irent, ne tardèrent pas taient donné un maître, pitale n'étaient pas plus es parties du royaume leigneurs, et jusque-là )isins du trône avaient uelque repos sous son

Succès de battit sans cesse et suc-

, seigneur de Montmoterres de Tabbaye de Saint-Denis, les seigneurs de Roussy^ de Maries, de Coucy, de Mun, de Rochefort, du Puyset, de Montlhéri, et une foule de petits tyrans. •

Ce prince fut véritablenent le premier de

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sa race qui mérita le nom de roi et qui fit chérir la royauté , en se montrant le libérateur du peuple , Tappui du faible et le protecteur du pauvre. Les bénédictions de ses sujets furent le plus auguste sacre qu'un monarque eût encore reçu : il n'est pas d'huile sainte qui donne au pouvoir royal un lustre plus sacré , que les larmes de reconnaissance d'un peuple.

Non -seulement Louis réprima les révoltes des seigneurs qui dévastaient le duché de France; mais il fit sentir aussi le poids de ses armes aux oppresseurs du Berri, du Limousin, et remporta une sanglante victoire sur le comte de Champagne.

La maison de Rochefort s'était liée avec l'héritier du trône; il avait' épousé Lucienne, fille du comte Guy, grand sénéchal de France. Le pape cassa ce mariage. Louis se soumit à la décision du Saint-Siège. Guy et plusieurs seigneurs se révoltèrent alors contre lui; il les défit en plusieurs combats, s'empara de leurs châteaux, dispersa leurs alliés, et donna leur domaine de Gournay à leurs ennemis , le^ seigneurs de Garlânde, qui, depuis cette époque, jouirent à la cour d'une grande faveur.

La forteresse de Montlhéri, possédée par Troussel de Mont^lorency, était dans ce temps la citadelle la plus menaçante, et, du sein de

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ses remparts , on voyait sortir sans relâche les bandes les plus dévastatrices. Louis combattit long-temps Troussel sans pouvoir le dompter. Enfin un traité de paix termina cette guerre , et Louis devint possesseur de son formidable château.

Une gloire si pure ne pouvait rester longtemps à l'abri des traits de l'envie. Chacun admirait les exploits de Louis; la France bénissait son nom ; on ne l'appelait partout que le prince du royaume ; il régnait sur le cœur des peuples. Bertrade ne dominait que celui du roi : jalouse d'un héros destiné à posséder une couronne qu^elle aurait voulu laisser à ses propres enfans , sa haine lui inspira le dessein coupable de terminer les jours du prince qui lui était odieux.

Son Toyage Louls^, vQulant counaître par lui-même les

en Angle- *

terre. mŒurs ct Ics ressources d'une nation dont il prévoyait la longue et dangereuse rivalité, était allé en Angleterre , où régnait alors , après la mort de Guillaume-le-Roux , le roi Henri P% troisième fils du conquérant normand.

Ce monarque, au moment où'il célébrait par des fêtes l'arrivée du prince français dans sa cour, reçut par un émissaire secret une lettre revêtue du cachet de Philippe. Cette lettre était écrite par Bertrade ; au nom de son

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époux , elle priait le monarque anglais de se saisir de la personne de Louis , qu'elle accusait de trahison , et de le faire mourir.

Henri , ne pouvant croire qu'un père eût dicté un semblable écrit, consulta son conseil. On décida qu'il n'appartenait pas à un roi étranger de se mêler des affaires intérieures de la France , soit pour servir le juste ressentiment de Philippe, soit pour seconder la coupable passion de sa femme.

Louis, averti du piège qu'on lui avait ten- son retour du, repassa promptement la mer et surprit *'^"'"' étrangement la cour par son retour imprévu. n se plaignit hautement à son père de l'injuste arrêt prononcé contre sa vie ; mais , apprenant alors que le roi avait ignoré ce criminel projet, qui n'était qu'une trame ourdie par Bertrade, il jura que cette femme périrait de sa main, s'il n'obtenait pas justice contre elle.

Le faible monarque n'osait ni résister à son fils ni sacrifier sa maîtresse; et, ne pouvant dissiper cet orage, il ne songeait qu'au moyen d'en éloigner l'explosion.

Cependant un rapprochement plus apparent son empois que réel sembla refroidir les esprits ; mais la 'etTgu^^' perfide Bertrade , implacable dans sa haine , "***"* empoisonna le prince. Fendant plusieurs jours Tart des médecins échoua contre la violence

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du mal : on avait perdu l'espérance. Louis , malgré les conseils de ses amis , appela à son secours un charlatan qui le guérit. La pâleur qu'il conserva toujours depuis cette époque, rendit ineffaçables sur son visage les traces du crime de sa belle-mère.

Philippe, esclave de Bertrade et ne pouvant justifier un crime évident, implora la clémence de Louis. La piété filiale du prince l'emporta dans son cœur sur le plus juste ressentiment; il pardonna généreusement à la reine tous ses crimes, et le roi , pour lui prouver sa reconnaissance , lui donna Pontoise et le Vexîn , qui, dans la dernière guerre, avaient été repris sur les Normands.

Feinte Peu dc tcmps après , le pape vint en France au roi et de et rcprocha de nouveau à Philippe le scandale

Bertrade. , ^ , . ^ • T , .

de sa conduite. Le rot se soumit et lui promit de se séparer de Bertrade. Le pontife, adouci par sa docilité, lui laissa, en partant, l'espoir d'obtenir bientôt les dispenses nécessaires pour légitimer son mariage.

On tint en effet dans ce dessein un concile à Beaugency ; mais il n'eut aucun résultat. Un autre concile se réunit à Paris * ; le roi y parut en habit de pénitent ; il jura , ainsi que Bertrade, de rompre leur commerce adultère,

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et tous deux promirent de ne plus se parler, même sans témoins. A ces conditions ils furent absous.

Mais ce qui paraîtrait inexplicable dans d'autres temps et avec d'autres mœurs , c'est qu'un an après la décision du concile de Paris, le roi voyagea publiquement avec sa femme, et la conduisit même chez son premier époux. Foulques Réchin , qui les reçut tous deux avec respect, et sans montrer aucun souvenir du passé.

D'un autre côté, le pape, qui dans ses querelles avec Henri V, empereur d'Allemagne, se croyait probablement forcé de ménager le roi de France , parut ignorer, tolérer ou même approuver cette conduite; ce qui fit dire, par plusieurs historiens du temps, que le ma- TÎBQe de Bertradç avait été enfin reconnu et confirmé. L'abbé Suger, entr'autres, en parlant de Bertrade, dit que « ce qui élevait l'or- » gueil de cette reine et nourrissait sa haine , » c'était la certitude de voir ses enfans succé- » der au trône, si le prince Louis mourait. »

Le tableau des vices de cette femme et des désordres d'un monarque voluptueux nous a forcé d'interrompre le fil des événeméns de son règne. Comme ce prince, irrésolu dans ses projets, n'était constant que dans ses pas-

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sions criminelles, tout ce qu'il fit comme roi eut peu de suite et d'éclat. Il prit part, «ans justice comme sans gloire, aux longues querelles des princes anglais et normands. La reprise du Vexin fut le seul fruit de ces mouvemens. Le roi d'Angleterre réclama cette seigneurie, et, secondé par plusieurs seigneurs, renouvela la guerre. Philippe, secouru par le duc de Guienne, contraignit les Anglais à se retirer.

On chercherait sans utilité aujourd'hui la trace des autres détails d'un si long règne. A peine occupèrent - ils même l'attention des contemporains, tout absorbée par les grands événemens qu'amenaient les querelles des papes et des empereurs, la révolution de l'Angleterre, la lutte des Espagnols contre les Maures, et surtout la persécution des chrétiens par les Sarrasins dans l'Orient. Ces Barbares s'étaient souvent vus autrefois au moment de conquérir l'Europe , et l'Europe à son tour se préparait à punir leurs cruautés et à envahir leurs États.

Cause des Commc cc fut sous le règne de Philippe que se donna le signal de ces fameuses croisades , nous devons revenir avec quelques détails à cette importante époque où éclata le double fanatisme de la gloire et de la religion; fana-

tisme qui dépeupla l'Occident, et qui cependant ne contribua pas faiblement à le civiliser en i*écîaîraat par quelques faibles rayons de lumière , échappés aux traits de l'ignorance et conservés dans la Grèce et dans l'Asie, quoique enveloppés dans les ténèbres de la superstition.

De tout temps, le tombeau de Jésus-Christ à Jérusalem avait été le but de pieux et fréquens pèlerinages. Ce monument, bâti par l'impératrice Hélène, fut sacré tant que les. Romains ou plutôt les Grecs restèrent maitres.de la Palestine. Sous le règne d'Héraclius, elle leur fut enlevée par les mahométans.

Héraclius, le dernier des Césars qui, à la tête des légions romaines, ait montré un conquérant à l'Asie étonnée, ternit la fin de son règne par de nombreuses défaites. Vainement il avait voulu relever les débris de l'ancienne Rome, exilée et concentrée dans l'Orient : un nouveau culte , une nouvelle puissance , de nouveaux conquérans parurent tout à coup , et par des invasions rapides saisirent la terre d'étonnement et de terreur.

Les peuples qui, suivaient l'étendard de la croix , étaient malheureusement divisés en une foule de sectes qui se déchiraient; gouvernés par des tyrans aussi faibles que cruels, traités

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en esclaves , accablés sous le poids d'impôts excessifs, ils ne s'artnaient- encore que pour obéir, et ne combattaient plus pour une patrie où toute liberté était détruite.

Les musulmans, au contraire, développaient toute l'énergie d'un nouveau pouvpir qu'ils se croyaient donné par le ciel. De tout temps, belliqueux dans leurs déserts, l'enthousiasme religieux les rendit invincibles; lorsqu'ils s'élançaient de leurs antiques retraites, ils se battaient en martyrs et en héros; leurs mœurs étaient pures, leurs corps vigoureux. Sobres, tempérans, pauvres, ils méprisaient l'or des vaincus. Comme ils n'avaient point de luxe, ils avaient peu besoin d'impôts. Convertir était leur but. Tous ceux qui embrassaient leur culte partageaient leur puissance ; leurs cimeterres immolaient l'ennemi qui résistait; celui qui se soumettait pouvait suivre librement son culte en payant un léger tribut.

Un joug si doux, en comparaison de celui des empereurs grecs, ne devait rencontrer que de faibles obstacles. Peu le bravèrent, un grand nombre s'y soumit; la multitude courut au devant, et en moins d'un siècle le croissant, plus rapide que l'aigle romaine, domina en Perse, en Palestine, en Egypte, en Afrique, en Sicile, en Espagne, épouvanta l'Italie, fit

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trembler la France, et ne s'arrêta qtie devant les glaives de Charles-Martel, de Pépin et de Charlemagne.

Cependant la masse imposante de Tempire d'Orient résista long-temps aux efforts des enfans de Mahomet. Les Césars de Byzanee avaient conservé la discipline et l'organisation des légions romaines; et ces légions, obéissant à un pouvoir central et unique , opposaient un ferme rempart à la fougue tumultueuse des fils du désert.

Cet empire existerait peut-être encore, s'il n'eût appelé à son secours les farouches et anarchiques guerriers de l'Occident. Sa force ne fut véritablement détruite que par l'invasion des croisés , et l'anarchie féodale fit peu à peu disparaître les restes de la discipline , ainsi que tout vestige de la centralisation du pouvoir. Dès que ce pouvoir fut disséminé , on put le considérer comme anéanti; les légions l'avaient sauvé , les milices seigneuriales le perdirent.

Pendant plusieurs siècles les nouveaux mai- Premiers très de. Jérusalem semblaient respecter cette ^* *""*^*'* ville en deuil ; et , quoiqu'une profane mosquée eût remplacé le temple de Salomon , les chrétiens pouvaient encore en liberté pratiquer leur religion -dans son berceau, et venir de

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toutes les parties du monde , en pèlerins , verser de pieuses larmes sur la tombe divine. Oppression Des califes habiles protégèrent ces péleri-

des chré- . i i •

liens en uages , qui , sans alarmer leur puissance , enrichissaient leur commerce et grossissaient leurs trésors. Long -temps les chrétiens de rOccident avaient trop craint d'être subjugués par les Arabes , pour songer à porter la guerre au centre de leur puissance. Mais les mahométans ne tardèrent pas à éprouver le sort de tous les conquérans : ils connurent le luxe , ils se corrompirent; enfin ils devinrent intolérans, avides et persécuteurs. Le tombeau du Christ, autrefois confié par Aaroun-al-Raschild à la protection d^ Charlemagne, fut insulté ; on outragea, on pilla, on livra au supplice les chrétiens qui habitaient ou visitaient TAsie.

Alors les pèlerinages de l'Occident devinrent plus nombreux , dès qu'ils parurent illustrés par de grands périls. La belliqueuse Europe y vit un noble but et d'expiation et de gloire. Les Pisans et les Provençaux, commandés par le roi d'Arles , tentèrent quelques aventureuses expéditions pour secourir au venger les chrétiens orientaux.

De toutes parts les chefs des plus nobles familles, les comtes d'Anjou, de Flandre et de

Barclelonne, couraient en Asie dans l'espoir de se laver, dans les eaux du Jourdain, des crimes et des brigandages commis par leurs glaives.

Les plus jeunes fils des seigneurs , que leurs aînés privaient de tout héritage, couraient chercher, dans les rangs des légions grecques, de& aventures héroïques et une fortune pareille à celle qui avait couronné les exploits des chevaliers normands en Italie.

La haine contre les mahométans s'alimen*tait chaque jour par les nombreux combats que les chrétiens leur livraient sans cesse en Espagne et en Sicile. Enfin les souverains euxmêmes, apprenant lès récentes victoires de« Sarrasins contre les Grecs, commençaient à craindre que leurs redoutable* armées, après avoir renversé Byzance, ne pénétrassent en Hongrie et ne menaçassent encore la Germanie et la France d'une destructive invasion.

Peut-être même les plu» habiles monarques de l'Occident virent-ils avec un secret plaisir cette passion pour des guerres lointaines, qui devaient affaiblir un jour la puissance des grands vassaux , et donner aux communes une occasion favorable pour racheter leur liberté, et affermir ainsi la puissance royale sur les ruines de celle des seigneurs.

lyO PHILIPPE X®'.

L'âme tendre, dévote, chevaleresque et ardente des femmes, concourait à exalter la passion des guerres religieuses et la conflagration des esprits. Enfin tout annonçait une grande révolution, une guerre toute nouvelle, une lutte terrible de fanatisme contre fanatisme.

L'empereur grec Alexis Comnène invoquait àgraiids cris les secours des chrétiens, offrait aux yeux d'une jeunesse impétueuse l'appât des richesses, des grandeurs, des conquêtes , et les princes de l'Eglise romaine favorisaient de tous leurs efforts une entreprise si utile à leur pouvoir, et dont ils devaient espérer d'être les chefs , puisque la jreligion en était le mobile.

Enthoush»». Les révolutions sont lentement préparées

medePierre- -, .

l'Ermite, par Ic tcmps, et souvent les hommes auxquels nous accordons la triste gloire de les avoir opérées, n'ont fait qu'en sonner l'heure. Tout était prêt pour une* explosion; l'enthousiasme d'un pauvre ermite la fit éclater. Ce pèlerin, nommé Pierre, témoin des larmes des chrétiens, des persécutions et des supplices auxquels ils étaient livrés , indigné de voir leurs corps mutilés , leurs propriétés envahies , leurs filles outragées, leurs enfans enlevés, se prosterne devant le tombeau du Christ. Là, dans une extase religieuse, il croit entendre le Sauveur

PHILIPPE l""* ^7'

du monde qui lui parle. Dieu le charge d'enflammer le zèle des chrétiens , de provoquer et d'annoncer partout la délivrance des saints lieux j il part précipitamment pour Rome.

Le pape Urbain II l'accueille comme nn prophète. Pierre reçoit ses ordres et commence sa mission guerrière; il parcourt l'Italie et fait retentir toutes les villes, tous les bourgs, toutes les campagnes de ses gémissemens et de ses cris. On reçoit de nouvelles dépêches de l'empereur Alexis, qui excite les princes et les peuples chrétiens à sauver le dépôt des saintes reliques. Dans ses vœux imprudens, pour animer leur ardeur, il offre le ciel à leurs âmes, se» trésors à leur cupidité, les voluptés de sa capitale à leura passions.

Un concile nombreux se réunit à Plaîsan- Conciieià ce; les Italiens y font éclater leur zèle reli-àciermom. gieux , une vive pitié pour leurs frères ; mais ils étaient trop divisés, trop opprimés pour se livrer à un élan belliqueux. Les princes normands seuls se montrent prêts à tirer le glaive.

Le pape juge avec raison que c'est dans la patrie des héros qu'il peut espérer d'entraîner les peuples à la guerre j il convoque un nouveau concile à Clermont en Auvergne. Une multitude immense y accourt. La ville de-

vient, pour une telle assemblée, un théâtre trop étroit; toutes les campagnes voisines sont remplies d'une foule innombrable de princes, de seigneurs, de prélats, de prêtres, de guerriers et de peuple.

LatrÀv« Le concile s'efforce, au moment dé déclarer une guerre lointaine, d'assurer la paix intérieure ; il ordonne aux seigneurs de cesser leurs querelles et de suspendre leurs hostilités par une trêve qu'on nomma , pour la rendre plus sacrée, la trêve de Dieu. Les églises furent déclarées asiles inviolables; on plaça les veuves, les orphelins, les commerçans, les laboureurs sous la sauvegarde de la religion. Enfin, sous le prétexte de purifier tout ce qui devait prendre part à une si sainte entrépri3e, le concile renouvela contre le roi Philippe l'excommunication, qui devait durer tant qu'il ne cesserait pas de scandaliser l'Église chrétienne par ses désordres adultères.

ïixiiorta- Après toutes ces dispositions commandées

tiens de * , . .

Pierre et du Ics uucs par uuc sagc politique, les autres par la croisade, l'esprit du tcmps , Pierre -l'Ermite obtient la parole , et présente à cette ardente ass.emblée un vif et touchant tableau de l'humiliation de la croix, des ^lalheurs des chrétiens, de leurs supplices, de la barbarie de leurs persécuteurs et de la profanation des saints lieux. Ses

larmes^ ses sanglots furent plus éloquens que ses paroles y et émurent plus profondément une foule passionnée.

Le pape à son tour, parlant au nom de Dieu dont il se disait l'organe , et de l'apôtre qu'il représentait, fit éclater, avec une imposante autorité, la profonde indignation que lui inspiraient la destruction du saint sépulcre, l'usurpation de l'héritage divin par les impies, et du premier lieu de rassemblement des apôtres par des prophètes imposteurs.

S'adressant ensuite particulièrement aux Français : « Peuple chéri de Dieu, leur dit-il, » je vous apporte sa parole; son espoir est » fondé sur votre courage. Souvenez-vous des » victoires de Charles -Martel et de Charle- » magne; souvenez- vous que vos pères ont » sauvé l'Occident de l'esclavage des Sarrasins » et du joug de Mahomet. Une plus grande » gloire vous appelle aujourd'hui; courez donc » aux armes, délivrez l'Asie, brisez les chai- » nés de cette patrie de notre Sauveur, et » entrez en triomphe dans cette sainte cité » d'où la loi du Christ nous est venue. Cessez » donc, je vous en conjure, de tourner vos » armes criminelles contre vos frères; réunis- » sez-les toutes contre les ennemis de Dieu. )) Il ne s'agit plus de combattre pour venger

» des injures humaines^ mais pour punir les » Sarrasins de celles qu'ils osent faire à la Di- » vinité. La possession de la plus riche partie » du monde vous attend ; vous y trouverez les » évêques mutilés, les vierges outragées, les » autels profanés, les enfans des chrétiens » plongés dans l'esclavage. Cessez d'être la ter- » reur de vos concitoyens pour devenir celle » des Barbares, et méritez, comme les Ma- » chabées , une récon^pense éternelle. Mon » ministère me force à vous parler avec du- » reté : vous vous montrez sans relâche alté- » rés du sang humain, baignezrvous donc dans » le sang infidèle; soldats de l'enfer, devenez >i les soldats du ciel; Dieu vous appelle; écou- » tez les sanglots de Jérusalem , et souvenez- }) vous des paroles du Seigneur : Celui qui aime » son père ou sa mère plus que moi, n'est pas » digne de moi; quiconque abandonnera sa mai" » son y ou son père, ou sa mère y ou sa femme y n ou ses enfans, ou son héritage pour mon » nom, sera récompensé au centuple et possé- » dera la vie éternelle. »

A ce discours le peuple entier répond par cette acclamation universelle, qui fait retentir les plaines et les montagnes : Diex le volt; Dieu le veut, Dieu le veut. Soudain le pontife adopte ces paroles : « Elles seront, dit- il >

» votre cri de guerre , et la croix votre signe » de ralliement. »

Tous les assistans s'empressent à l'envi de Première se purifier par une confession générale. L'é- «">«^ véque du Puy , Adémar de Monteil , attache p»' **«•"•• le premier la croix sur ses vêtemens ; chacun imite son exemple. La France , l'Europe paraissent oubliées^ et la Terre -Sainte semble être devenue la patrie de l'Occident.

Ce religieux enthousiasme se répand comme un feu électrique en Angleterre et en Allemagne. Les seigneurs les plus puissaiis hésitent d'abord y mais bientôt ils se laissent entraîner par leurs vassaux et par leurs peuples.

Cet élan d'un zèle fanatique devient promptement un délire général. Les moines^ les femmes , les enfans , les mendians , les voleurs mêmes prennent la croix ^ et^ au milieu de ce tumulte européen , aucun sage n'osa ou ne put faire entendre sa voix.

Celle de la prudence ne fut pas mieux écoutée dans le choix des chefs de l'expédition et dans la conduite de cette première entreprise. Pierre-FErmite, oubliant sa profession, sa loi et son inexpérience y crut que l'inspiration du ciel suffisait pour faire un général comme un prophète. Il ceignit donc l'épée et conduisit en Orient^ avec autant de fanatisme que d'in-

176 PHILÏPJ>E I*',

capacité , cette première croisade formée par une foule désordonnée qui ne ressemblait ni à une nation ni à une armée.

sonindisci- Dévastant tous les pays qu'elle traversait, à /esuuctioL chaque pas ses brigandages lui créèrent des ennemis , et son indiscipline lui fit éprouver de sanglaiiites défaites; attaquée par les Hongrois qu'elle avait insultés, dispersée par les Grecs ^dont elle pillait les terres, elle arriva décimée sous les murs de Byzance.

L'empereur la transporta promptement audelà du Bosphore pour l'éloigner. Indocile à ses conseils et sans attendre aucun renfort, elle attaqua les Turcs belliqueux , qui la taillèrent en pièces. Ce fut ainsi que, victimes de l'anarchie et de l'ignorance, trois cent mille Européens périrent dans cette Asie , que leur funeste secours remplit non d'espérance, mais de terreur.

Seconde ar- Ccttc dcstructiou totalc n'étonna ni ne démandée par couraeea l'Europe en délire. Une seconde ar-

Godefr6i ,,.,,.

dcBouiUon. mée de croises, plus imposante et mieux commandée , ne tarda pas à prendre avec ardeur la route de l'Orient. On y comptait autant de chefs que de seigneurs. Les habitans du Vermandois marchaient sous les ordres de Hugues-le -Grand, frère du roi Philippe. Les Normands suivaient la bannière de leur duc

PHILIPPE I®'. lyy

Robert, les Flamands celle d'un autre Robert, leur comte. Les peuples de Chartres et de Blois étaient guidés par le comte Etienne , les Languedociens par le vieux Raymond, comte de Toulouse, les Lorrains et les Allemands par l'immortel Godefroi de Bouillon , regardé par tous les historiens comme généralissime, quoique la féodalité ne lui donnât presque aucune autorité sur ces pairs et ces seigneurs , souverains chez eux et habitués à l'indépendance , même dans les camps. Enfin les Italiens s'armèrent sous k conduite de Boemond et de Ro^ bert Guiscard, conquérant de la Sicile.

La plus grande partie de ces croisés traversa l'Allemagne eU la Hongrie ; une autre prit la route de l'Italie , et s'embarqua pour descendre en Grèce.

Hugues-le-Grand fut au nombre de ces der- Rixe» entre niers. La première croisade avait épouvanté etiesGrecî. les Grecs; ils redoutaient les alliés autant que les infidèles. A la suite de quelques rixes , Hugues-le-Grand fut arrêté par eux et retenu comme otage j les' autres croisés maintinrent assez de discipline pour n'éprouver aucun obstacle en Allemagne et en Hongrie; mais, arrives sous les murs de Byzance, l'orgueil des cliefs, la fierté impériale, la captivité de Hugues, et la haine des prêtres grecs contre les prêtres

IjS PHILIPPE l^^

latins, excitèrent de vives querelles qui furent suivies de sanglans combats. Enfin l'intérêt commun l'emporta sur les vanités privées. La sagesse de Godefroi et de Raymond apaisa les mouvemens tumultueux de leurs compagnons d'armes, et désarma le ressentiment d'Alexis Comnène.

Les orgueilleux croisés consentirent à rendre hommage à l'empereur des Grecs et à tenir de lui, comme fiefs, les terres qu'ils pourraient conquérir : étra'bge traité ! Les princes d'Occident s'étaient armés , disaient-ils, pour délivrer Jérusalem et pour sauver l'empire, et, avant de combattre, ils songeaient déjà à le démembrer :*ainsi l'emp^eur d^Orient voyait, en cas de revers, les infidèles maitres de ses provinces , et , si la fortune secondait les armes des chrétiens , il trouvait ses propres alliés résolus à se partager ses États.

Tout semblait cependant pacifié, lorsque l'orgueil impétueux de Boëmond amena une nouvelle rupture. Tancrède , neveu de ce prince , battit les troupes impériales. Mais enfin Raymond, comte de Toulouse, conclut la paix. Par sa médiation Alexis promit des secours ; Hugues fut rendu à ses troupes , et l'armée chrétienne traversa le Bosphore.

Dans ce temps de fanatisme, Venise seule

PHILIPPE l". 179

se montra froide et inactive ; Gènes approvisionna Farmée- L'ardente bravoure des chefs belliqueux de cette croisade obtint, malgré la résistance et la fureur des musulmans, des succès aussi rapides que brillans.

Une première victoire leur ouvrit les portes Premier» deNicée; une seconde, long-temps disputée, Asie,' leur laissa franchir tous les défilés de l'Asie. Baudouin s'empara d'Édesse, première souveraineté , première seigaeurie féodale établie dans l'antique Orient.

Après un siège long et sanglant, où la bar- Prise barie des Européens dut étonner les Arabes "'***'*** mêmes, puisque leur fureur alla au point de manger la chair de quelques espiens qu'ils avaient pris , la capitale de l'Asie fut livrée à Boëmond par un traître.

Godefroi de Bouillon , aussi célèbre par la force de son bras que par la prudence de son génie et par ses vertus , se signala dans cette guerre par des exploits chevaleresques, dont le récit quelquefois ressemble plus au roman qu'à l'histoire.

La prise d'Antioche excita le désespoir des musulmans. De toutes parts ils prirent les armes, se rassemblèrent et accoururent en foule pour venger leur culte et leur gloire.

Alexis, effrayé de cet immense armement.

l8o PHILIPPE l".

s'arrêta dans sa marche et s'attira la haine des Latins en leur refusant les secours promis.

En 1099, plusieurs chefs de croisés, saisis de terreur , retournèrent honteusement en Europe. Antioche , sans vivres et défendue par une armée à moitié détruite, se voyait entourée de troupes nombreuses, aguerries, et dont le fanatisme redoublait le courage. Une bataille décisive eut lieu. D'abord la fortune parut incliner pour les musulmans , mais la superstition vint au secours des chrétiens : par illusion ou par une fraude pieuse , ils crurent voir des envoyés célestes descendre tout armés d'une montagne pour les protéger. Dès qu'ils comptèrent sur, cet appui divin, ils -furent invincibles : rien ne put résister à leur furie ; les Turcs dispersés furent taillés en pièces. Bientôt les croisés se rendirent maîtres dePtolémaïs, de Saint- Jean-d' Acre, et, arrivant enfin au but de leurs vœux , ils aperçurent la ville sainte , se prosternèrent à son aspect, la saluèrent de leurs pieuses acclamations et campèrent sous ses murs.

si^ge Ce siège fameux ne dura que cinq semaines.

et prise de ^ , , î .

Jérusalem. Cependant cette armée de héros', ruinée par de si longues marches, par de perpétuels combats, par l'intempérie des saisons et par de fréquentes disettes, se trouvait réduite à vingt

PHILIPPE I*'. l8l

mille hommes , de six cent mille qu'elle comptait avec orgueil à son départ ; et c'était avec une inconcevable confiance que ces vingt mille guerriers attaquaient une ville forte, défendue par cinquante mille combattans.

Des deux côtés cependant les esprits étaient animés par une égale valeur et par uû égal fanatisme. Les musulmans, trompés par leur prophète, se. croyaient défendus par le ciel et par l'enfer. Les chrétiens, ranimés par la voix de leurs saints et belliqueux prélats , prétendaient voir à leur tète des anges vêtus de blanc; et la croix qui les guidait leur semblait la foudre céleste prête à briser le croi&sant.

Après deux assauts meurtriers , ces héros chrétiens escaladèrent les murailles saintes, et pénétrèrent dians^la ville sur les corps entassés et sanglans des mahométans immolés. Le carnage est horrible, rien n'arrête la furie du vainqueur; ni le sexe ni l'âge ne sont épargnés. Le sang s'Élève dans les rues jusqu'aux jarrets des coursiers effrayés. Mais soudain le saint temple, le sépulcre sacré sont aperçus. Par une réwlution subite , la rage fait place aux remords, l'orgueil à l'humilité, le cri de guerre à la prière fervente , la ^oif du sang aux élans de la piété. Ces fiers guerriers , à genoux et en larmes, paraissent tout à coup

l82 , PHILIPPE l".

changés en pèlerins humbles et pénitens. Un religieux silence succède au tumulte de l'assaut, et les conquérans de l'Asie, détournant de la terre leurs regards ambitieux, les élèvent au ciel, et ne demandent plus que leur grâce et leur salut au Sauveur du monde , dont ils viennent de délivrer le tombeau.

Modesiicde La glorieusc entreprise était terminée: mais,

Godefroi» " . * .

pour régir cette Terre- Samte affranchie, il fallait nommer un chef. Tous les suffrages des braves se réunirent en faveur du vertueux Godefroi. Ce prince, aussi modeste que vaillant, accepta le pouvoir, mais non le titre de roi, (( ne croyant pas, disait-il, qu'on pût dé- » corer sa tête d'une couronne royale dans le » lieu même où Jésus -Christ avait porté sur » la sienne une couronne d'épines. »

Défaite Les croisés étaient à peine riiaitres de la cité d'Égypie. sainte , qu'ils se virent forcés de combattre encore pour la défendre. Le soudan d'Egypte marchait contr'eux, à la tête de quatre cent mille hommes. L'intrépide Godefroi, loin de l'attendre dans ses murs , courut au devant de lui pour le combattre. La renommée des guerriers chrétiens faisait disparaître l'inégalité du nombre. La formidable armée des musulmans, saisie d'une terreuï* panique , céda au premier choc, se dispersa, prit la fuite et disparut.

PHILIPPE 1*^ l83

Une partie des conquérans retourna dans l'Occident pour y JQuir du reposât d'une gloire si chèrement achetée. Godefroi restait entouré d'une troupe si faible, qu'elle aurait dû succomber à la première attaque. Mais, les triomphes de la première croisade excitant dans l'Occident une impétueuse émulation , de nouveaux croisés s'armèrent en grand nombre pour secourir Jérusalem et pour étendre les conquêtes des Latins en Asie. Une foule de seigneurs accourut dans l'Orient, et leurs femmes partagèrent leur enthousiasme ainsi que leurs périls.

Cette même année vit périr deux, héros, MorUe Hugues-le-Grand , qui mourut à Tarse de sesoranTetde blessures, et Godefroi, qui jouit trop peu de temps de sa gloire. Baudouin, son frère, lui succéda.

Ce fut pendant cette guerre, d'une nature toute nouvelle , où l'armée chrétienne se composait de guerriers accourus de toutes les contrées de l'Occident, que tous ces preux,. entièrement couverts par leurs armures, se virent forcés de chercher quelques signes au moyen desquels ils pussent, dans les combats, se distinguer et se reconnaître au milieu du désordre de la mêlée.

Ainsi les croisades donnèrent naissance à a^molries!^

l84 PHILIPPE 1®'.

l'usage des armoiries. Précédemment chacun portait et changeait à son gré, comme parure, les emblèmes qui lui plaisaient. Mais dès-lors ce qui n'était qu'ornement devint distinction d'origine, de seigneurie, de famille, et quelquefois une illustre marque du souvenir d'un exploit guerrier, d'un noble trait de courage.

Hugues^Capet n'avait porté qu'une couronne ornée de fleurons. Celle de Louis-le-Gros était décorée de plusieurs croix, Louis-ler-Jeune est le premier dont le sceau présente une vraie fleur de lis. Ce ne fut que sous, le règne de saint Louis que les armoiries devinrent défini^ tivement héréditaires, et qu'ainsi le blason commença à être considéré comme une science utile à l'histoire.

Autrefois les fers de lance et les abeilles faisaient partie de la parure des rois mérovingiens. Le tombeau de Childéric en fournit la preuve , et ce fut la forme de ces fers de lance et de ces abeilles, assez imparfaitement figurées , qui les fit confondre par quelques historiens avec les fleurs de lis.

Nouveaux Comme l'enthousiasme de la religion et ce-

omrcs mo- , ' , . .

nas^tiques et lui dc la glolrc aulmaieut également les croisés, les institutions qui naquirent de ces deux passions furent nécessairement à la fois religieuses et guerrières. Aussi ce fut pendant les croîsa-

PHILIPPE 1^'. l85

des qu'on vit «e former et s'élever de nouveaux ordres^ moitié monastiques^ moitié militaires^ dont les membres , portant avec une égale ardeur le glaive et la croix , faisaient vœu de consacrer leur vie aux devoirs de la charité , comme à la défense de la foi contre les infidèles. Impétueux soldats dans les camps ^ humbles chrétiens dans les hôpitaux^ après avoir promené impitoyablement la mort dans les rangs ennemis, ils s'occupaient avec ferveur à rendre la vie aux blessés , à soigner les malades y à consoler les mourans.

Cet étonnant mélange de fierté belliqueuse et d'humilité chrétienne peut surprendre la raison ; mais il plaît à l'imagination , il l'exalte, et il est impossible , en déplorant la barbarie de ces temps antiques , de ne pas se sentir saisi d'admiration pour ces paladins cénobites, pour ces nobles héros de la foi et de la patrie.

Le plus ancien de ces ordres religieux, militaires et hospitaliers, furent ceux de Saint- Lazare , de Saint -Jean et du Temple. Les templiers, si fameuK par leurs exploits et depuis non moins célèbres par leurs malheurs , eurent pour fondateur Hugues de Payens. Saint Bernard rédigea ensuite leur règle, et leur donna l'habit blanc décoré de la croix rouge. Baudouin, roi de Jérusalem, les avait pla-

l86 PHILIPPIN 1".

ces prés du temple , d'où ils tirèrent leur nom. Leur renommée et leur fortune s'accrurent rapidement. Mais enfin , après leur défaite et la perte de la Palestine, leur puissance dans l'Occident, et les richesses qu'ils y avaient acquises, devinrent la cause de leur proscription.

Les ordres de Saint- Jean et de Saint- Lazare ont traversé les siècles, et leurs faibles restes, subsistant encore aujourd'hui, honorent les noms de Gérard et de Raymond Dupuis , leurs fondateurs.

Les ruines sanglantes de Saint-Jean-d'Acre furent le noble berceau de l'ordre teutonique. Le spectacle déplorable d'un guerrier allemand, blessé et mourant sans secours, décida quelques chevaliers de Brème et de Lubeck à panser les plaies et à sauver la vie de cet infortuné et de quelques-uns de ses compatriotes. Une simple tente, formée des voiles d'un navire , et dans laquelle on porta le» malades, fut l'honorable cloître où les premiers membres de l'ordre teutonique se consacrèrent aux devoirs touchans de la charité : cette institution pieuse et guerrière illustra la Germanie.

Tandis que le monde ébranlé retentissait du cri de guerre et s'épouvantait de la lutte

terrible de l'Europe contre l'Asie, semblable à l'indolent Antoine enchaîné par Cléopâtre, le roi de France languissait dans son palais aux pieds de Faîtière et artificieuse Bertrade, Depuis la paix conclue avec les Anglais , mok de

, , , U ' Philippe.

et qui avait terminé, en 1098, une guerre sans éclat , Philippe I" ne porta plus les armes ; il chargea le prince Louis , son fils , de contenir la turbulence des barons, de maintenir Tordre dans l'Etat, enfin de régner en son nom. Aucu» événement mémorable ne signala les dernières années de ce monarque; il mourut en 11 08 à l'âge de cinquante-sept ans, après quarante -neuf années de règne. Au moment d'expirer, détournant ses yeux du coupable objet qui avait dominé et terni sa vie, il le^ éleva vers le ciel; et, croyant, suivant l'esprit du siècle , réparer tous ses torts par une pratique superstitieuse, il se dépouilla de la pourpre , et se revêtit de la robe de saint Benoit. Bertrade lui survécut peu : elle s'était retirée dans son domaine de Haute -Bruyère, et y mourut sous l'habit de religieuse de Fontevrault.

Ce temps était celui des fondations célèbres : FonaaUon l'ordre des Chartreux fut institué par saint ^^*' Bruno; l'abhaye de Cîteaux et ses succursales, La Ferté, Pontigny, Clairvaux et Morimont,

l88 , PHILIPPE 1®'.

récemment fondées, se virent bientôt illustrées et enrichies par le célèbre saint Bernard, qui leur donna son nom. L'abbaye de Fontevrault eut pour fondateur l'éloquent et courageux Robert d'Arbrisselles.

Portrait Philippe avait reçu de la nature plusieurs

dePhilippe, ^ **^ ^ * ^ *^^ ^

qualités précieuses que sa faiblesse éclipsa : il était grand, beau, majestueux, spirituel, éloquent, modéré et brave ; cependant il ne laissa aucun renom ; il ne prit presque aucune part aux grands exploits dont l'éclat illustrait son siècle^ La passion de la gloire enflammait tous les cœurs, l'amour seul gouvernait le sien : aussi cette époque fut glorieuse pour la France et honteuse pour son monarque. Philippe altéra Le premier les monnaies; et, si les mœurs de son temps eussent été plus pures , son exemple les aurait peut-être corrompues.

sesenfans. H £ut dc la Tcinc Bcrthc un illustre fils, Louis VI, dit le Gros, Henri, mort jeune, un prince nommé Charles, et Constance, mariée à Boëmond, prince d'Antioche. Les enfans que lui donna Bertrade furent Philippe , comte de Mantes; Fleuryj Cécile, mariée à Tancrède, Eustache^ mariée au comte d'É-

Minîstres, taïUpCS* guerriers et ^ , . . 11.. » , •

savans de Tarmi SCS ministres les plus distingues, était

cette ëpo- . I A 1 i • • 1 •

qw. Gervais, archevêque de Reims, qui prétendit

PHILIPPE l*'. 189

vainement que la dignité de chancelier devait toujours appartenir aux prélats de son Église. L'histoire a conservé les noms des grands sénéchaux Guy et Hugues de Montlhéri ; des connétables Boldéric, Gaultier, Alaume, Adam, Thibault et Mathieu de Montmorency, Gaston de Poissy et Hugues de Chaumont. Maïs ceux qu'une brillante gloire immortalisa, furent les illustres chefs de la première croisade , dont nous avons déjà cité les noms.

Ce siècle d'ignorance compta cependant, au milieu des ténèbres, quelques savans : saint Bruno, l'évéque et médecin Gilbert, Scott, Robert d'Arbrisselles, et Raimbert, qui présidait les écoles du chapitre de Lille.

Déjà les rois capétiens s'occupaient d'ajourter quelques seigneuries à leurs domaines. Dans l'année 1100, Arpin vendit à Philippe sa vicomte de Bourges.

Il est impossible de tracer sans répugnance le tableau des mœurs barbares et superstitieuses de ce temps. Le prévôt de Paris, Etienne, avait conseillé au roi Philippe de piller l'abbaye de Saint-Germain. Au moment de l'exécution de ce dessein, Etienne devint subitement aveugle. Cet accident sauva l'abbaye et fut regardé par la multitude comme un miracle. Tous les bénéfices vacans étaient alors

igO PHILIPPE l".

vendus sans pudeur et spoliés sans scrupule. Peinture Grégoire VII , dans une de ses lettres, re^ pa/ie^^pe^ présente ainsi, avec son âcreté ordinaire, l'é- ^''"''' tat de la France : « Dans ce royaume , dit-il , » toute loi est oubliée, toute justice foulée » aux pieds : est- il quelque infamie , quel- » que cruauté qui ne s'y commette impuné- » ment? Depuis long-temps l'autorité royale » n'a plus assez de force pour réprimer ces » désordres. Les Francs , tous divisés entr'eux, » violent et usurpent tous les droits, lèvent » des troupes et déchirent leur patrie pour » venger leurs propres injures. Ces querelles » privées dévastent le royaume, le souillent » de meurtres , d'incendies , et l'accablent de » toutes les calamités que produisent les guer- » res intestines. Chose étrange et déplorable! » 'cette perversité , comme une maladie con- » tagieuse, semble avoir frappé tous les Fran- » cais. Souvent sans nécessité ils commettent » des crimes odieux , méprisant également les )) lois divines et humaines. Sacrilèges , inces- » tueux, parjures, ils "se trahissent récipro- » quen^ent; et, ce qu'on ne voit nulle part » ailleurs, les frères mêmes s'y battent contre » leurs frères, et les fils contre leurs pères. » Tous sont entraînés par la cupidité ; ils pré- » cipitent dans la misère ceux qu'ils domptent

lives coaire roi.

PHILIPPE l*^ igi

» par les armes j enfin, les pèlerins, si pron tégés partout, sont arrêtés, dépouillés par » eux et livrés aux tortures. »

Dans ces reproches, où l'esprit de satire, sesinvec sans doute trop fondé, fait disparaître indé- ïc cemment tout esprit de convenance et de charité, le même pape, en parlant de Philippe à un évêque français, s'exprime dans une autre lettre en ces termes : « Votre roi, ou plutôt » votre tyran , inspiré par le démon , est le » principal auteur de tous les désordres. Sa » vie est souillée de débauches et de crimes. » Ce misérable est incapable de tenir les rênes » du gouvernement qui lui sont confiées. Sa » faiblesse encourage , son exemple autorise >) la corruption et les crimes de ses sujets. >) N'est- il pas évident que ce prince, par la » ruine des églises , par ses rapines , par ses » adultères, par la violation de ses sermens, » par tous les vices dont je l'ai si souvent ré»- » primandé , s'est attiré le courroux de Dieu ? » Enfin , comment ce roi , qui devrait être le » soutien de la justice et l'appui des lois, )) n'a-t-il pas rougi -de jouer le rôle d'un chef » de brigands, en arrêtant et dépouillant lui- » même dernièrement des marchands de di- » verses contrées, qui voyageaient dans ses » domaines? » '

192 PHILIPPE r'.

Brigandages Cc même pontifc , prodiguant les plus gro^ esgian s. gj^^gg injures au monarque, l'appelait V ennemi de Dieu et loup rapace. Rien ne justifie un pareil langage. Mais il n'en est pas moins vrai qu'alors les princes et les grands se livraient sans pudeur aux vices les plus honteux. On vit un duc de Bourgogne attaquer l'évêque de Cantorbéry qui voyageait en France. Burchard de Montmorency fut contraint par les armes de restituer aux moines de Saint-Denis le fruit de ses rapines, et de leur donner des chevaliers pour otages. Hugues de Pomponne, comte de Rochefort, 'enlevait aux voyageurs, sur les grandes routes , leur argent et leurs chevaux. L'abbé Suger parle ainsi du seigneur de la Roche-Guyon : « Son père et son grand-père, » dit-il, s'étaient rendus fkmeux par leurs » brigandages. Le jeune Guy, probe et loyal, » s'abstenait de pillage et de vol ; mais peut- » être aurait-il cédé aux habitudes de ses pè- » res, s'il eût vécu davantage. Son beau-frère » Guillaume l'assassina ainsi que sa femme; » plusieurs chevaliers les vengèrent : ils défi- )) rent Guillaume; mais, plus barbares encore » que le vaincu, ils lui arrachèrent les en- M trailles et le cœur, n

Le plus fier de tous ces petits tyrans était Burchard , surnommé le superbissime comte :

PHILIPPE 1*"^. igS

son orgueil aspirait hautement au trône ; enivré de quelques succès , le jour qu'il prit les armfes^ -croyant déjà tçnir la couronne, il dit à sa femme : w Noble comtesse , donnez cette » magnifique épée à un guerrier qui va la re- » cevoir de vous comme comte, et qui ce soir n tous la rendra comme roi. » Son espoir fut trompé : Etienne , eomte de Blois , le combattit et le tua. 13,^^^^

Si quelques illustres prélats faisaient ^nten- ^"^ ''^*'«^dre, au milieu de* cette ànaFchie' et de ce tumulte des passions ^ les sévères et douces leçons de l'Évangile^ le clergé, eh général, ne se montrait pas plus exempt de vices que les autres ordres de l'État. Lorsqu'il se rassemblât, cédant à la loi du devoir, il prêchait des maximes salutaires; mais, séparés, les prêtres oubliaient promptement les ordres divins pour «liivre les^ passions hum£^{les.

Les gémissemens des peuples avaient décidé l'Église à opposer une digue afliix fureurs guerrières des seigneurs. Eh. io4ï , le concile de Tutujès , présidé par l'archevêque de Narbonne, établit la treize de Dieu. Cependant, si l'on en croit l'histoire du ^Languedoc, écrite par les bénédictins, ce même prélat viola luimême la trêve de Dieu , parut en habit militaire au concite de Narbonne, confessa depuis

ri

ig4 PHILIPPE l*'^

humblement ses erreurs, commit de nouveaux brigandages, et, dans un troisième concile, fît de nouveaux sernpiens qu'il vioia encore.

La famine et la peste furent les suites de ces dévastations. On vit des hommes se nourrir de chair humaine. L'abbé de Clairvaux, en traçant au pape Alexandre le tableau des mœurs de son temps, dit que Fantique Sodome semblait renaître de ses cendres. Ceux mêmes des^principaux membres du clergé qui étaient exempts de vises, ne l'étaient Jias d'un luxe contraire à l'Evangile. Saint Bernard blâme le faste des abbés. Le vénérabje Suger marchait avec une suite de six cents chevaux. . Grossièreté Lc langage des Français se ressentait néces-

el ridicule , . . • * » i i

du langage, saircmcut de la grossièreté de leurs moeurs. Un évêque d'Angers écrivait a un archevêque de Tours : « Tu dis que je suis ui\ cochon ; » moi, je dis avec plus de raison que tu, es un » bouc , et que tu ne respectes pas même ta » sœur. Ton infâme avarice t'a fait surnom- » mer partout le simoniaque, et tes perfides » fureurs semblent t'avoir métamorphosé en » serpent. Tu m^excommunies , mais je mé- » prise ton anathême^ comme l'excrément du » plus vil des animaux. »

A ces atrocités se joignait le ridicule, lors- ^ua de pareils hommes prétendaient élever

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leur style et le rendre éloquent. Si Pon ei^ veut un exemple , il suffira de liçe ces paroles d'un canon du concile de Nimes en faveur des moines : « Quelques insensés^ dît ce canon, gui- » dés par un zèle amer', prétendent que les » moines , étant morts au monde pour vivre » en Dieu , sont indignes des fonctions sacer* » dotales, comme d'administrer la pénitence, )) l'absolution , le baptême ; ins|,is ils se trom- » peut : saint Benoit a seulement interdit abx » moines les affaires temporelle^, ce qui est » également défendu aux chanoine» ; les uns » et les autres sont des anges, puisqu'ils an^ » noncent la volonté de Dieu. Mais Fordfe » évangéHque est plus élevée selon qu'il con- » temple la Divinité de phis près. Or, les moi* » nés n'ont-ils pa.» six ailes comme les chéru- » bins ? deux %urées par le çapuce , deux par » les manches ^ et les deux autres par le reste » de l'habit : voilà bien certainement^ les six » ailes angéliques. .Nous ordonnons donc que » ceux qui s'élèvent à ce sujet contre les moi- » nés, soient privés /des ft)nclions sacérdo-^ » taies. ^> • ' ."

Nous sommes arrivés au XII* siècle • coniment est -il possible^, après avoir parcouru avec dégoût le tàb^eau'des vices, de l'ignorance et àe l'^natHîhie de ces époques ténébreuses,

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que les ennemis de la philosophie osent encore si fréquemment nous parler des antiques mœurs et de quatorze siècles d'ordre et de prospérité? Le remède h tous ces maux naquit de leur excès, et ce fut au pfed du trotte que la justice et la liberté rieplantèrent leurs racines qui, sous cet abri, s'élevèrent peu à peu et fleurirent de nouveau. Tout vestige de l'ordre et de la législation établie par Charlemagne avait disparu. Les coutumes bizarres et variées remplaçaient les, lois. Les roturiers étaient livrés aux caprices des prévôts ou baillis, 'nommés par les seigneurs. Ji'hérédité des noms, des familles et des fiefs, établissait cependant des droits contestés et compliquait les procès. Les pairs de chaque seigneurie, ennuyés du métier de juges , , ne s^assemblaient phis que pour de grandes causes, tenant aux droits de la féodalité. Les vassaux un peu puissans vidaient leurs querelles par le glaive. Les faibles étaient toujours opprimés.

Cette oppression générale des uns, et la lassitude que des ^uerr6s éternelles^ faisaient éprouver aux auti^s, firent sentir universellement la nécessité du recours à la justice royale* Le?* monarques réprimèrent les rebelles par Içui» armes , annu)ére[nt par leurs airéts des jugemens tyranâiques, protégèrent les^'pe-

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lits seigneurs contre les grands^ affranchirent les communes, confisquèrent les domaines des vassaux qui résistaient à Leur autorité y et devinrent ainsi les augustes patrons des villes et des hommes libres; de sorte que les peuples reconnaissans commencèrent à regarder le trône comme leur soutien et leur refuge.

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