CHAPITRE VI
LOVIS VU) DIT LB lEVlTE.
Portrait de Louîs-le- Jeune. ^- Organisation des commune^. «- — Querelle the'ologiquc d'Abeilard avec Bernard. — Son amour pour Hëloïse. ^- Célëbritë de Fabbé Suger. — ise code Justinien retrouve. ^- Discordes civiles en Angleterre. ^- Ari'ogancc du pape Innocent. — Guerre entre le roi et le comte de Champagne. — Massacre de Vitrj ordonne par Louis. — Ses remords, —Troubles civib. ^Revers des chrétiens en Palestine. — Incertitude du roi. — Exhortations du pape Eugène III. — Empire de saint Bernard sur son siècle. —Discours de ce prélat. — Enthousiasme de Louis. — La croisade préchée dans toute la France. ^- Lettre de saint Bernard aux Allemands. — Ses succès en Germanie.— -Croisade de Conrad. — Conseils de Suger à Louis. — Choix du chef de la croisade et du régent. —- IVàissance de Suger inconnue. -—Éducation des rois à Saint-Denb. — Interdiction des guerres privées pendant la croisade. — Impôts levés à cette occasion. — Affliction de Suger au départ du roi. — Politique astucieuse de Manuel Comnène. — Désastres de Fempereur Conrad. — Loyauté de Louis. — Son entrée dans Constantinople. ^ Son prompt départ. — Mauvaise foi de Manuel. — Conseils de Févéque de Langres. — Retour de Conrad à Constantinople. — Défaite des Sarrasins. — Imprudence des croisés. — Leur désasti'e. — Bravoure du roi. — ■ Sa noble modestie. — Découragement de Tarmée. — Embarquement pour la Palestine. — Mort de la plupart des croisés. ^- Arrivée du roi à Antioche. — Amour
de* Raymond pour la reine. —* Départ préqipitd du r«i. — Sa réception à Jérusalem. — Sa jonction avec Conrad. — Siège de Damas. — Succès des chrétiens. — Dissensions entre les seigneurs français.-— Départ de Conrad et de' Louis pour leurs États. — Prospérité de la France sous la régence de Suger.— Plaintes violentes contre saint Bernard. •— Sa vaine justification. — Guerre en Normandie. — Mort de Suger. — Répudiation d'Éléonore. — Union de Henri avec cette princesse. — Sa soumission au roi de France. — Son avènement au trône d'Angleterre. — Son adroite politique, r— Mariage de Louis avec Constance, princesse d'Espagne. — Son voyage en Espagne à ce sujet. — Vain traité entre lui et Henn. -^ IVouvelle guerre entr'eux. — Armée de Brabançons, Cotereaux et Routiers.— Trêve avec l'Angleterre. — Querelle de deux papes. — Nouveau mariage de Louis, après la mort de la reine Constance. —Excommunication de l'antipape Victor. — Paix entré Louis et Henri. — Querelle de l'archevêque Becquet et du roi d'Angleterre. — Fuite du prélat en France. — Naissance de Philippe- Auguste. — Rupture entre la France et l'Angleterre, — Mort de la princesse Mathilde. — Intrigues de la reine Éléonorc. — - Conduite du pape dans la querelle de Becquet et de Henri. — Soumission de Henri au roi de France. — Assassinat de Becquet. — Procès de Henri à cette occasion. — Sa réconciliation avec le roi de France* — Révolte fomentée en Angleterre par Louis. — Activité et succès de Henri. — Paix générale conclue à Amboise. — Frayeur de Philippe-Auguste dans son enfance. — Pèlerinage du roi pour la guérison de son fils. — Sacre et mariage de ce jeune prince. — Mort de Louis-le- Jeune. — Famille de ce prince. — Ministres et savans de cette époque. •— Tableau chevaleresque de ce temps. — Romans de chevalerie. — Les paladins. — Les troubadours. — La cour d'amour. — ^Bienfaits de ce règne. — Abolition du droit de prise. — Origine de la chevalerie. — Réception d'un chevalier.
LiE nouveau monarque, en montant sut* le Portrait trône , réunit sous son autorité beaucoup plus ^ jcu"nT. "^ 4, 16
de provinces que «on père ; mais il n'avait pas hérité de son génie, et son imprudente politique lui fit bientôt perdre un accroissement de puissance qu'il ne devait qu'à la fortune.
Il était pourtant doué de quelques nobles qualités. Sa vie prouva qu'il avait une âme élevée, un cœur droit et généreux. Peu de braves de son temps montrèrent plus d'intrépidité ; nul ne l'égalait en piété , et c'était la vertu du temps; mais il fut toujours inhabile capitaine et médiocre homme d'État. L'auteur 4^8 Variations de la monarchie française donne en peu de mots une trop juste idée de ce prince : « Il entreprit, dit -il, sans succès, » une croisade, répudia Éléonore, et perdit M ainsi la moitié de la France : voilà son » règne. »
Dès que Louis. -le -Jeune apprit la mort de son père, il laissa des garnisons en Guienne pour y maintenir la tranquillité, et se hâta de revenir dans la capitale. La reine ne tarda pas à le suivre.
Organi- Lcs prcmièrcs démarches du roi ne laissè-
sation des • i •
communes, rcut aucuu doutc sur sa résolution de suivre les principes de son prédécesseur, relativement à l'affranchissement des commune». H
régla leur organisation; elles eurent toutes pour chef un maïor ou maire , el douze pairs ou juges bourgeois pour l'assister.
Un zèle trop ardent pour la liberté n'en arrête que trop fréquemment les progrès : les habitans d'Orléans^ donnant trop d'extension à leurs privilèges communaux^ résistèrent tumultueusement à quelques ordres du roi, et opposèrent la force à l'autorité. Louis comprima cette sédition.
Arrivé à Paris, il convoqua l'assemblée des grands. Les seigneurs réunis jugèrent que l'autorité de la dynastie royale étant assez solidement établie , un nouveau sacre serait inutile. Dans cette assemblée, le roi fit une vive peinture des malheurs auxquels la turbulence des seigneurs et leurs guerres continuelles livraient le royaume, et tous convinrent de la nécessité de chercher quelques moyens pour mettre un terme à ces discordes.
Quelques grands événemens en Europe signalèrent cette époque. Le prince normand Roger combattit le pape Innocent, le fit prisonnier, et le contraignit à lui confirmer le titre de roi de Sicile , qu'il avait obtenu de l'antipape Anaclet *. Indépendamment de la Sicile, ce prince réunit sous son autorité la
PouiUe et- la Gakbre^ et posa ainsi les fondemens de la monarchie napolitaine.
Dans le même temps ^ Alphonse^ issu de la maison de France, fut proclamé roi de Portugal, et, selon les mœurs du temps, paya cette couronne en se reconnaissant vassal et tributaire du Saint-Siège.
QucrcUe L'aunéc suivante ^ , le nom d'Abeilard de-
ihëologique . ,
d'Abeilard viut tristcmept célèbre en France par ses
ave«Ber- • i i.
^rd. amours , par ses malheurs , par son zèle religieux et par son hérésie. Il était né en Bretagne. Écrivain spirituel, théologien subtil, Abeilard renouvelait les opinions d'Arius , de Nestorius et de Pelage. Forcé de comparaître devant un concile réuni à Sens, il n'osa pas lutter contre le génie de saint Bernard. Condamné par le concile , il en appela au pape ; mais, au lieu de se rendre à Rome, il s'arrêta dans l'abbaye de Cluny, où il termina ses jours, sous l'habit religieux. Le principal reproche qu'on lui adressa fut de diviser les deux personnes de Jésus^hrist et de préférer le libre arbitre à la grâce. Le roi et le comte de Champagne assistèrent au concile qui jugeait Abeilard.
Dans nos temps modernes, on a presque oublié les combats théologiques d'Abeilard et * ii4o.
LOUIS Vil. 2^5
de Bernard. Âbeilard lui-même serait déjà peut-être oublié , sans la passion qu'il avait éprouvée pour Héloïse , dont l'éloquence , la douleur et la constance nous attendrissent encore.
Les erreurs changent avec les siècles, mais son i amour est de tous les temps. Abeilard en tut Héioîse. un modèle touchant et une victime célèbre. Mutilé par une atroce jalousie, forcé de consumer dans un cloître de longs jours sans espoir, il n'eut de consolation que les lettres d'Héloïse, monument héroïque pour les* âmes tendres , et que la piété , même la plus rigide , couvre d'un voile d'indulgence.
Héloïse s'exila dans un monastère, et devint abbesse du Paraclet. Deux lignes de ses lettres suffiront pour peindre l'inutilité de ses efforts contre un sentiment qu'elle ne pouvait vaincre : (c Vœu sacré, dit-elle, sombre monastère, » en changeant mes vêtemens , vous n'avez ja- » mais pu me changer et faire d'Héloïse un » marbre insensible. »
La mémoire d' Abeilard ne vit plus que dans les annales des passions privées; son adversaire, saint Bernard, restera fameux dans celles de l'Église , qu'il illustra , et dans celles de la France , sur laquelle sa trop funeste influence attira de grandes .calamités.
cciebrilé Un autre religieux, non moins célèbre, suger. Tabbé Suger, succomba d'abord dans sa lutte contre l'irrésistible ascendant de saint Bernard ; mais il mérita par sa sagesse une gloire plus pure , et son habileté répara ou prévint une grande partie des maux produits par l'enthousiasme de son éloquent adversaire. Tous deux durent leur éclat à leur mérite et non au hasard de leur naissance. « Ils prouvèrent, » dit Mézeray, que les hommes tirçikt plus de » force de leurs lumières que de leurs di- » gnités. »
Le code Taudis que ces deux lumières commençaient retrouve" à dissipcr Ics ténèbres , dans lesquelles le XIP siècle était plongé, un flambeau long -temps perdu se retrouva. Le code Justinien, ce recueil des lois romaines qui méritèrent le beau nom de raison écrite y reparut tout à coup en Europe, sortant des sombres archives d'un monastère de laPouille, où il était resté enseveli pendant plusieurs siècles; on l'apporta en France, et cette soudaine apparition devint, pour ainsi dire, dans. l'Occident, le signal de la renaissance des idées saines de justice et de civilisation.
Il est juste de dire que le clergé , qui dans sa juridiction avait seul conservé quelques souvenirs des antiques traditions, fut aussi le
premier à profiter des lumières du code ancien qui reparaissait. Ce fut encore lui qui fit les plus fréquens efforts pour obliger les seigneurs à maintenir la paix de Dieu.
Suger, avant de gouverner le royaume, montra qu'il était digne de cet honneur, en réformant le premier les mœurs de son église. Le luxe, Fambition, l'anarchie régnaient dans le monastère de Saintr Denis, à tel point que saint Bernard l'appelait « le foyer des intri- » gués de la cour et de l'armée. » Suger y rétablit Tordre et la règle. Eugène III disait de Suger : « Devant César, c'est un homme de » la cour romaine; devant Dieu, c'est un » homme de la cour céleste. »
Tandis qu'un monarque, animé par des sen- DUcoptie*
, !•• !•»# • • •• civiles en
timens de Justice et de piété, continuait, ainsi AngUierrcs que son père, à réprimer la turbulence des grands et la licence des mœurs , noble entreprise dans laquelle le seconoaient le zèle ardent de Bernard et le génie sage de Suger, l'Angleterre était en proie aux discordes civiles. Etienne, appuyé par le légat du pape et par quelques évêques , s'était mis en possession du trône. Il s'était aussi emparé de la Normandie, qu'il avait donnée à son fils, le duc Eustache. Louis-le-Gros l'avait favorisé, et Louis -le -Jeune, imitant son père, reçut
^48 LOUIS YII.
rhommage d'Eustache et lui donna en mariage sa sœur Constance.
Le comte d'Anjou, furieux de voir les droits de sa femnje Mathilde méconnus , prétendait reconquérir par les armes le royaume et le duché qu'on lui enlevait; il entra avec ses troupes. en Normandie, et cette longue guerre assura le repos de la France.
Arrogance La . trauquilUté du roi ne fut tl*oublée que Innocent, par uuc entreprise de la cour de Rome contre son autorité. Le pape Innocent, qui portait alors la tiare, de^vait cependant quelque gratitude au roi de France, qui l'avait soutenu contre l'antipape Anaclet; mais l'orgueil l'emporta sur la reconnaissance. Le clergé de Bourges avait élu pour archevêque Pierre de La Châtre, sans demander le consentement du roi. Le monarque ordonna aussitôt de procéder à une nouvelle élection, en excluant La Châtre du nombre des candidats.
Celui-ci partit précipitamment et porta ses plaintes à Rome. Le pape l'accueillit, le soutint et le sacra, disant avec arrogance « que a Louis était un jeune prince qu'il fallait éclai- » rer, pour lui apprendre à ne plus désormais » s'arroger la liberté de se mêler des affaires n ecclésiastiques. »
La Châtre revint à Bourges; mais, les habi-
tans ayant refusé de le recevoir, il se retira en Champagne, après avoir jeté l'interdit sur les domaines royaux qui se trouvaient dans son diocèse.
Une autre cause vint aigrir ces différends. Guerre en- Le comte de Vermandois, premier ministre îrcomu' ai du roi , voulant épouser Pétronille, sœur de la "°p'^°* reine, répudia sa femme qui était fille du comte de Champagne. Saint Bernard s'opposa au divorce > et le pape soutint le comte de Champagne, qui déclara la guerre au roi *. Ce comte était intrigant, turbulent et bigot ; les couvens le vénéraient comme un saint; la cour le regardait comme un séditieux ; le peuple disait que les moines étaient ses soldats et son artillerie.
Louis marcha rapidement contre lui , défit ses trdtij)es, dévasta son territoire et lui accorda une trêve, à condition qu'il obtiendrait du pape l'approbation du divorce de sa fille. Mais Rome refusa d'y souscrire. On soupçonna le comte de Champagne d'avoir déjoué par ses intrigues la demande que lui-même adressait officiellement au pape, et c^ soupçon fut confirmé par la découverte d'une correspondance secrète qu'il entretenait avec les Anglais, le comte de Soissons et le comte de Flandre^ pour former une ligue contre le roi.
* ii/ii.
35o LOUIS VII.
MasMore Louis. irrité, rentra en Champa^e *, y porta donné par le ter ct la flamme , 8 empara de Yitry, et, dans l'aveuglement de sa colère, ordonna d'incendier une église dans laquelle les habitans s'étaient réfugiés ; treize cents personnes y périrent.
Ses Bientôt le remords succède à la fureur:
remords, t • » . i i •
Louis, épouvanté de son crime, passe promptement, comme tous les hommes faibles, de l'abus de la force à J'excès delà crainte. Poursuivi par l'idée de cet horrible massacre , il se croit l'objet de la haine publique, voit devant lui le ciel fermé, l'enfer ouvert; il implore la protection de saint Bernard, obtient sa médiation pour fléchir la rigueur du nouveau pape Célestin II , s'abaisse , s'humilie , reconnaît La Châtre pour archevêque de Bourges, se réconcilie avec le comte de Champagne, et prend la résolution de se croiser pour expier dans une sainte guerre le forfait qu'il avait commis. Il exécuta ce dessein deux ans après, en 1x47 : ainsi cette croisade impolitique eut pour cause un acte d'injustice et de violence, et la Palestine devint encore le tombeau de cent mille Français pour expier le massacre de Vitry.
^cwlSr* Avant de porter ses armes dans l'Orient, * 1145.
Louis 6ut à soutenir tine autre guerre contre Alphonse, comte de Toulouse, qui refusait de se dessaisir de ce comté , engagé à son père par l'aïeul de la reine Éléonore. Louis conduisit son armée en Languedoc. L'histoire se tait sur les événemens de cette guerre; elle ne dut point avoir de résultat marquant , puisque les comtes de Toulouse continuèrent à garder leurs fiefs sous la mouvance du roi.
, En revenant de cette expédition, Louis comprima la révolte d'un seigneur de Montjay qui opprimait ses vassaux et résistait à la justice royale. Le roi rasa sa forteresse et n'en laissa subsister qu'une tour, faible débris qui attestait seulement le respect que la royauté gardait encore pour la féodalité. En ruinant le pouvoir des seigneurs , il croyait devoir laisser subsister les droits et les signes de la seigneurie.
Bientôt des nouvelles récentes de la Pales- Revers d tine répandirent dans l'Occident de vives alar- "^palesu mes sur le sort des chrétiens d'Asie; et la seconde croisade, projetée par Louis, fut dès-lors irrévocablement décidée.
Godefroi de Bouillon et Baudouin, son frère, ayant cessé dé vivre, Baudouin du Bourg avait occupé quelque temps le trône de Jérusalem. Il mourut, après avoir marié Mélésinde,
chrétiens en
ine.
sa fille, à Foulques, comte d'Anjou. Le règne de Foulques fut court; il termina ses jours en 1142, laissant la couronne à son fils Baudouin III , sous la régence de la reine Mêlésinde.
Tant de règnes difFérens^ dans l'espace de quarante années, s'étaient vus troublés sans relâche par des guerres continuelles contre les Sarrasins, et la fortune, alors constante pour les chrétiens, avait étendu leurs conquêtes. Ils possédaient quatre États en Asie : le royaume de Jérusalem , la principauté d'Antioche , le comté d'Édesse et celui de Tripoli. Leurs possessions s'étendaient ainsi de l'Ëuphrate à l'Egypte; Josselin de Courjtenay gouvernait Édesse; Raymond de Poitiers, oncle de la reine de France Éléonore, était prince d'Antioche; Raymond, petit- fils du fameux Raymond P% comte de Toulouse, occupait Tripoli.
L'union de ces princes avait fait leur force; la discorde^ causa leur ruine. Le prince d'Édesse et le comte d'Antioche se déclarèrent la guerre; les musulmans profitèrent de ces dissensions. Sanguin, Soudan d'Alep, envahit leurs États et s'empara d'Édesse, regardée comme l'un des boulevards de la chrétienté. La mort mit un terme aux exploits du conquérant sarrasin; ses eunuques révoltés l'as-
sassinèrent , et son trône fut partagé entre ses deux fils, Codbedin et Noradin; le premier fut Soudan de Mosul et d'Assyrie; Noradin régna dans Alep *.
Tous les auteurs du temps se réunissent pour donner de justes éloges à la bravoure, à la prudence, à la générosité de Noradin. Les musulmans le vénéraient comme un ardent et intrépide défenseur de la foi. Les Francs admiraient en lui l'honneur et l'urbanité d'un chevalier.
Ce Soudan , informé des succès de Josselin de Courtenay, qui venait de rentrer dans • Édesse, marcha contre lui, l'attaqua, le mit en fuite et reprit la ville, dont plusieurs forts étaient encore restés occupés par les Sarrasins ^*.
Cette victoire répandit la terreur parmi les chrétiens, qui perdirent, dit-on, trente mille hommes dans cette défaite. Partout ils fuyaient au lieu de combattre, et cherchaient en vain un appui dans le royaume de Jérusalem , gouverné par un enfant et par une femme. Ce fut alors qu'ils adressèrent de tous côtés leurs plaintes aux monarques de l'Occident, et principalement au roi de France.
• . ,. , . ... Incerlitud»
Louis, disposé par ses sentimens religieux du roi.
* ii4a. ** ii44-
à combattre les infidèles , avait déjà promis à Dieu d'expier, dans la Palestine , le massacre de Vitry. Cependant, arrêté par les conseils de Suger, qui le conjurait de ne point abandonner son royaume, il hésitait encore, et, dans son incertitude, il consulta saint Bernard , qu'on regardait comme l'oracle de l'Église.
Exhorta- Saiut Bernard, malgré l'ardeur de son zèle,
lions du .
p«p«Eu- crut pourtant devoir soumettre une question politique d'une si haute importance au jugement du pape Eugène III. Ce pontife , consultant plus les intérêts apparens de l'Église que ceux de la France, exhorta le roi à se croiser, , et renouvela, en faveur de cette sainte entreprise, les promesses et les indulgences prodiguées par le Saint-Siège à l'époque de la première croisade.
Il ne restait plus que le vœu national à entendre. Louis cohvoqua pour les fêtes de Pâques une assemblée générale des évêques et des seigneurs à Vézelay, en Bourgogne ^. La foule, attirée par cette solennité, contraignit
le roi à tenir cette assemblée au milieu des
champs. Là, au centre de l'enceinte, s'élevait un tertre en forme de théâtre , sur lequel saint Bernard monta; il y lut la lettre du pape, et,
* ii46.
LOUIS VII* ji55
après cette lecture^ prononça un discours dont l'éloquence pathétique et brûlante excita un enthousiasme universel.
Le génie de saint Bernard fut alors une Empire puissance qui obtint un trop funeste ascendant Beraa^°ur sur les destinées de l'Europe. Peu d'hommes exercèrent sur leur siècle autant d'empire. Vainement une vocation religieuse l'avait enfermé dans un cloître au fond d'une solitude; un esprit de cette nature ne pouvait rester enseveli dans une étroite enceinte. Sa renom-, mée en sortit, et ses lumières, d'autant plus étonnantes qu'elles brillaient dans un temps de ténèbres, le firent consulter comme un législateur par les princes de la terre.
La vie solitaire avait enflammé son imagination et rendu ses sentimens plus impétueux. Forcé de paraître au milieu des cours, il s'y montra, comme un phénomène, revêtu de toute la puissance de la religion et armé des foudres de l'éloquence, La nature l'avait doué d'une grâce et d'une beauté qui remplissaient d'amour les âmes que ses austérités pénétraient de respect. Les rois s'humiliaient devant lui ; les hérésies se taisaient à sa voix; il régnait dans les conciles ; lorsqu'il haranguait les peuples au milieu des campagnes, ses paroles, écoutées comme des oracles, touchaient tous
les cœurs et entraînaient toutes les opinions ; sévère contre tous les vices, il imposait aux grands et aux prélats; l'innocence et le malheur se réfugiaient sous son égide; et l'Église, dont il était la lumière, ne semblait se gouverner que par sa volonté.
Malheureusement, lorsque les plaintes des chrétiens d'Asie retentirent en Europe, saint Bernard écouta plus son zèle que la politique; il voulut la guerre, la commanda, et, l'autorité de sa vertu donnant trop de puissance à ses erreurs, il entraîna l'Europe dans une nouvelle croisade, qui ne fut célèbre que par ses désastres.
Discours « Chrétiens, s'écriait-il en s'adressant à cette » foule immense qui I écoutait avec avidité, » toute la terre frémit et tremble en appre- » nant que Dieu craint de perdre la terre qu'il » chérit. Sion vous appelle aux armes ; le Sei- » gneur veut s'immoler une seconde fois pour » vous. La Jérusalem céleste vous ouvre ses » portps ; elle attend de nouveaux martyrs.
» Ce siècle est un temps de crimes et de » châtimens; l'infernal ennemi du genre hu- » main répand partout le souffle de la cor- » ruption ; les brigands lèvent de tous côtés » leurs têtes impunies; les lois sont impuis- >i santés contre le débordement des mœiurs;
» les méchans triomphent. L'hérésie usurpe » la chaire de la vérité; Dieu va maudire son » sanctuaire : prêtez donc l'oreille à ma voix.
» Hâtez-vous d'apaiser le courroux céleste. i) Il ne s'agit plus de vous couvrir du cilice , » mais de vos boucliers ; ce ne sont plus de » vains gémissemens qui peuvent calmer la » colère divine ; les travaux , les fatigjies , les » périls, la guerre enfin, voilà les expiations » que Dieu vous demande ! Lavez vos fautes » dans le sang des infidèles, et faites éclater » votre repentir en délivrant le tombeau du » Seigneur*
» Hésiteriez -vous à prendre les armes, si » vous appreniez qu'un ennemi féroce a porté » le feu dans vos cités, la dévastation sur vos » terres , enlevé vos filles , outragé vos fem- » mes et profané vos temples ? Eh bien ! tous w ces malheurs et de plus terribles encore w tombent sur la ville sainte, sur la famille du )} Seigneur. N'est-elle plus la vôtre ? suppor- » terez-vous en silence tant d'outrages ? laisse- » rez-vous les Sarrasins se baigner dans le sang » des chrétiens et se rassasier de leurs larmes? » Leur exécrable triomphe, douleur éternelle » des siècles, sera pour vous un immortel }) opprobre.
» Je vous parle au nom du Dieu tout-puis- 4. 17
» sant. Il châtiera sévèrement les lâches qui » refuseront de }e défendre. Enflammez -vous » donc d'une sainte colère, courez aux armes, » et répétez avec moi ces paroles du prophète : » Malheur à celui qui n^ ensanglante pas son I) épée!
» Dieu , sans doute , n'aurait pas besoin de » vos faibles bras ; il pouri*ait d'un seul mot » faire apparaître douze légions d'anges, et ses » ennemis seraient réduits en poudre. Mais » son ineffable bonté pour vous veut confier » à vos armes la vengeance de sa gloire et de » son nom profané. Il vous a donné sa vie; » sacrifiez-lui aujourd'hui la vôtre. Précipitez- » vous avec ardeur dans ces illustres combats » où le triomphe promet la gloire , où la mort » même assure la vie éternelle. Nobles che- » valiers, illustres soutiens de la croix, mon- » trez-vous dignes de vos pères ! Jérusalem » conquise a gravé leurs noms dans les cieux ; » arrachez -vous à un lâqhe repos; méprisez » des biens périssables; cherchez des palmes )) immortelles, et méritez votre part d'un » royaume qui n'aura point de fin. w EDthousUs- Â ces mots, la foule transportée exprime son admiration par des cris et par des larmes. Louis croit entendre la voix de Dieu; il se jette aux pieds du saint orateur, lui demande
, LOUIS TH. sSg
la croix , et > montrant aux assistans ce signe sacré , il leur adresse ces paroles , que la chroniquje de Mauriniac nous a conservées :'
« Quelle honte pour nous si le Philistin » triomphé de la famille de David ! SoufFrirons- » nous que les peuples asservis au démon dé- » vastent les États où nos pères ont rétahli le » culte divi|i? Laisserons- nous le vice im- » monde triompher de la vertu ? Ne sommes- » nous plus ces Francs qui surent se inontrer » libres dans les chaînes et braver les affronts » dans les fers? Sommes -nous indignes de » marcher sur leurs traces, de secourir comme » eux nos amis par les armes , et de poursui- » vre nos ennemi^ même après leur mort?
» Français , ne permettons pas que cette » vertu nationale dégénère. Montrons-la dans » tout son lustre ; qu'elle relève le courage M des chrétiens d'outre^mer, qu'elle arrête ces » triomphes impies d'un ennemi si méprisable » qu'il ne mérite pas même le nom d'homme. » Mfirchons , prei|ix chevaliers, renversons les » idoles et leurs adorateurs. Volons avec ar- » deur dans ces lieux saints autrefois foulés » par le pied divin, d^^ns cette cité où Dieu » moi;rut pour nous, et qu'il illustra par s^ » présence corporelle. Que le Seigneur se lève » avec nous, ses ennemis ^e^ont dissipé
» les mettrons en fuite ; oui, nous confondrons » le vain orgueil des téméraires qui ont juré » haine à Sion. Si nous combattons avec cou- » rage, si la sagesse divine préside à nos con- » seils, la victoire est à nous. Français, je » vous déclare que mon intention est de me » consacrer entièrement à cette sainte entre- » prise. Je vous conjure tous de seconder ma )) volonté par votre consentement et par vos » armes. »
Ces deux discours furent fréquemment interrompus par ce cri des assistans : Dieu le veut! Dieu le veut! Lorsque le roi eut cessé de parler, Tair retentit de cette acclamation universelle : La croix ! la croix !
Les premiers qui se décorèrent de ce signe de la charité , devenu alors le signal des batailles , furent la reine Eléonore , décidée à suivre son époux, le comte de Toulouse, les comtes de Champagne, de Flandre, de Nevers, de Soissons , de Tonnerre , de Varenne , de Ponthieu, Archambaud de Bourbon, Enguéi^nd de Coucy, Hugues de Lusignan, le comte de Dreux , frère du roi , le comte de M aurienne son oncle , les évêques de Noyon , de Langres, d'Arras, de Lisieux. Une foule immense de chevaliers suivit leur exemple.
Le grand nombre de croix apporté par saint
Bernard ne pouvait suffire au zélé empressé de la multitude. L'abbé de Clairvaux fut obli^ géy pour satisfaire leur impatient désir^ de dé* chirer ses habits en pièces et de leur en dis* tribuer les morceaux.
Vue église^ dédiée à la croix et bâtie sur la colline de Vézelay, fut un monument de ce jour d'enthousiasme , et long-temps on y vint rendre hommage à la tribune qui venait d'être le théâtre de la gloire du saint orateur.
Bernard , dont les succès redoublaient le La croisade zèle, continua de prêcher la croisade dans dansiùui*
,- ^ la France.
toutes les villes de la France. Partout on 1 entourait, on l'admirait, on s'armait à sa voix, on le vénérait comme un envoyé céleste, el la crédulité du temps lui attribuait une foule de miracles.
Ce prédicateur éloquent, qui semblait alors revêtu de la toute -puissance divine, écrivit au pape et lui donna en peu de mots une juste mais funeste idée de l'enthousiasme belliqueux qu'il avait excité. « Les villes et les » châteaux, disait- il, deviennent déserts; on » ne voit partout que des veuves dont les » époux sont vivans. »
Le dévouement des Français pour ce nouveau père de l'Église semblait porté jusqu'au délire : dans une assemblée, convoquée à
Chartres, les seigneurs les plus fiers, les priûces les plus ambitieux, les guerriers les plus expérimentés déférèrent d'un commun accord le commandement de la guerre sainte à saint Bernard ; persuadés que celui qui , au nom de Dieu, prophétisait la victoire, était seul capable de la fixer.
Mais Tabbé de Clairvaux, éclairé par un esprit plus juste que celui de Pierre- l'Ermite, et instruit par son exemple, refusa l'honneur périlleux qu'on lui ofirait. Ses refus irritèrent sans persuader. On voulut le forcer de se charger d'un si redoutable fardeau, et, pour s'y soustraire, il se vit contraint d'implorer la protection du pape Eugène , qui lui écrivit que sa mission était de prêcher et non de combattre, et que ses seules armes devaient être la parole de Dieu et la trompette évangélique.
Dans le même temps un moine fanatique, (c voulant, disait- il, faire expier aux AUen mands leurs péchés , pour les rendre dignes n de servir glorieusement la croix, » les exhortait à massacrer les juifs.
Lettre Saiut Bcmard, informé de la rapidité avec Berna^aux laqucUo cc fauatisme contagieux et sanguinaire s'étendait sur les bords du Rhin, écrivit aux Allemands une lettre pleine de force
touiè Tiï. ji65
et d'onction. « Mes frères, leur disait-il, et
» c'est ici Tapôtre qui vous parle par ma bou-
» che, je vous avertis de vous défier des es-
» prits ardens et trompeurs qui s'élèvent au
» milieu de vous* Certes nous nous réjouis-
}) sons des preuves de ferveur que vous don-
» nez pour la cause de Dieu; mais les senti-
» mens les plus louables cessent de l'être dès
» qu'ils sont dépourvus de modération. Écou-
» tez ma voix; vous ne devez ni égorger ni
» persécuter les juifs; vous ne devez pas même
» les bannir : consultez les divines Écritures ,
n et n'oubliez jamais la prophétie que ren-
» ferme l'un des psaumes, relativement à ce
n peuple coupable et infortuné. L'Église vous
» dit : Dieu vous apprend comment il traite ses
n ennemis; ne les tuez pas , de peur que mon
M peuple ne tombe dans VovJbU. Les juifs sont
y* des témoins vis^ans qui rappellent sans cesse
» la passion de notre Seigneur. Us ont été dis-
» perses chez toutes les nations pour rendre
» témoignage à notre rédemption par le long
)i et juste châtiment attaché à leur forfait.
M L'Église vous dit encore dans le même
» psaume : Seigneur y qui nous protégez ^ c^est
» votre puissance qui disperse ces juifs et les
* humilie. C^est par votre volonté quUls gémis--
» sent dans les liens d^une dure captivité ^ sous
aô^ tovis vir.
w le jotig des princes chrétiens. Cependant , » lorsque la fin du monde approchera , ils re- >» connaîtront leur tort et se convertiront. Jusw que- là tout juif qui mourra demeurera dans n les liens de la mort. Mais , lorsque la mulU^ n tude des nations entrera au service du Sei^ » gneur , tout Israël sera sauvé.
» Vous reprochez aux Hébreux leur cupi- )i dite , leur usure ; hélas ! nous voyons avec » une trop amère affliction que partout où il » n'existe point de juifs ^ les usuriers chrén tiens se conduisent comme eux, et méritent » moins le nom de chrétiens que celui de 9 juifs baptisés. Cessez donc de vous opposer u à l'accomplissement de la volonté divine. Si » vous exterminez les juifs , comment s'opé- » reront leur conversion et le salut qui leur » est promis ?
» Vous direz que nous allons pourtant im- M moler les infidèles en Asie; mais, si leur » conversion avait été également prophétisée, w il vaudrait mieux supporter leurs outrages ^ que de les précipiter dans le tombeau. D'ail- » leurs ce sont ces infidèles qui nous ont at- » taqués les premiers; notre glaive ne fait » que repousser le leur. La charité chrétienne » nous permet de résister aux superbes; mais » elle nous ordonne aussi d'épargner le faible
7) qui s'humilie^ et surtout un peuple dont les » ancêtres ont été chéris de Dieu, un peuple » qui tient de lui sa loi , un peuple de qui est » né, selon la chair, le Christ, dont le nom )} sera béni dans tous les siècles.
» Épargnez donc ce peuple infortuné, et » suivez seulement à son égard les ordres du » pape, qui veut que les juifs affranchissent » du poids de leur usure tous les guerriers » pieux qui ont pris le signe de la croix. »
Nous avons cru que cette lettre , parvenue jusqu'à nous, suffirait pour donner une juste idée de l'éloquence de saint Bernard et des mœurs de son siècle.
Le fanatisme des Allemands laissa tomber ses armes à la voix du saint orateur. Elle imposa silence à Rodolphe, à ce moine intolérant. Il fut contraint de se renfermer dans son cloître.
A cette occasion , saint Bernard retraça aux religieux de la Germanie une vérité que luimême semblait avoir oubliée. « Votre devoir, » dit-il, est de fuir les villes comme des pri- » sons et de chercher la solitude comme un » paradis. » L'auteur de VHistoù^e des Croisades loue avec raison cet acte de modestie et de vraie piété, qui étonna un siècle barbare, et que Vély tourna en ridicule dans le nôtre.
266 LOUIS vu;
Ses Les succès de saint Bernard ne furent pas
Germanie, moins éclataus en Allemagne qu'en France. La plus grande partie des seigneurs de la Germanie prit la croix. L'empereur Conrad résistait seul à ses exhortations; il redoutait justement les troubles que son absence pouvait exciter dans l'empire , et se montrait peu sensible aux promesses rassurantes du fervent abbé, qui lui offrait pour garantie la protection du Saint-Siège. « Le pape et l'Église, » disait-il, vous ont placé sur le trône, et dé- » fendront leur ouvrage ; tandis que vous com- » battrez pour lui , Dieu régnera pour vous. »
Croîsade Courad et ses prédécesseurs avaient trop ap-
de Conrad. .,, ,, , . ni»-
pris a leurs dépens a connaître 1 ambition romaine pour se reposer sur ce dangereux appui ; mais enfin l'opiniâtreté de l'apôtre triompha de la raison du prince. Au milieu d'un sacrifice solennel , interrompant tout à coup la prière, iKprend la parole avec véhémence, fait entendre du fond du sanctuaire les trompettes qui doivent, dit -il, annoncer un jour à la terre le jugement de Dieu. Au nom de Jésus-Christ, il rappelle à l'empereur les bienfaits dont le Seigneur l'a comblé, et lui reproche amèrement son ingratitude. Toutes les voûtes du temple retentissent d'acclamations et de gémissemens. Conrad, troublé par cette
apostrophe violente, cède à l'émotion gêné-» raie; il se laisse entraîner, tombe aux genoux de Bernard, et s'écrie : « Je jure de combattre , » puisque Dieu m'appelle. »
Tous les seigi^eurs, tout le peuple l'imitent et répètent ces paroles. Saint Bernard leur distribue les croix, et leur donne un drapeau que le Seigneur, assurait-il, avait lui-même' béni. w Telle fut, dit M. Michaud, la fin de cette » diète de Spire, qui s'était rassemblée pour » délibérer sur les intérêts de l'empire, et qui » ne s'occupa plus que du salut des colonies )) chrétiennes en Asie. »
Les ducs de Bohême et de Thuringe, le comte de Carinthie, les marquis de Styrie et de Montferrat se rangèrent aussi sous l'étendard de la croix, ainsi que plusieurs prélats, parmi lesquels on remarquait Othon de Freyssingen , frère de l'empereur, et qui écrivit une relation de cette croisade. Cet historien, plus religieux que politique, célèbre comme un miracle la conversion d'une foule de voleurs et de brigands qui juraient de verser leur sang pour Jésus- Christ. Il ne comprenait pas que cette méprisable tourbe préférait habilement l'espoir d'un brigandage lucratif, autorisé et même honoré, au pillage vulgaire qui ne lui offrait pour perspective que la honte et les supplices.
Les Allemands, encore plus crédules que les Francs, ne tarissaient pas sur les miracles attribués aux prophètes de la croix. On voit, dans les légendes du temps, que^ dans une seule journée, saint Bernard avait fait trente -six miracles. Il se vit une fois au moment d'être victime de l'enthousiasme qu'il inspirait : pressé par une foule immense qui accourait pour le voir et qui s'accroissait à chaque instant , il allait être étauffé , si l'empereur ne l'eût pris dans ses bras, et ne l'eût, à l'aide de ses gardes, arraché au danger.
Saint Bernard, enivré de sa propre gloire , ne démentait pas , comme sans doute il aurait dû le faire , le don qu'on lui supposait de faire des prodiges , et il appelait lui-même le triomphe qu'il avait remporté sur les irrésolutions de Conrad, le miracle des miracles.
Conseils Avaut dc commencer la guerre contre les inà^LoTs! fidèles , le roi de France convoqua dans Étampes une assemblée , afin d'y délibérer sur les plus sages mesures à prendre pour la conduite de l'entreprise ' et pour l'administration du royaume. Là, le sage et prudent Suger s'etForça vainement encore de retenir l'ardeur de Louis; il ne blâmait pas la croisade ; mais il voulait que le roi restât en France , et que , pour une guerre si lointaine , dont les périls étaient
certains et le succès douteux , il n'exposât point sa personne, son trône et la tranquillité de son pays. Inutilement il lui rappela tous les I motifs que la rivalité de l'Angleterre et la tur-
I bulence des grands vassaux devaient lui sug-
\ gérer pour démontrer la nécessité de sa pré-
sence. i< Votre premier devoir, lui disait -il, » est d'administrer votre royaume, et non de » conquérir la Palestine. »
La voix d'un homme éclairé par la raison humaine était trop faible pour détourner de ses desseins un prince qui , dans son religieux fanatisme, croyait obéir à la voix de Dieu. Louis n'écoutait plus que saint Bernard , n'avait plus de patrie que la Palestine, et jurait par les saints de Bethléem (c'était son serment habituel ) qu'il verserait tout son sang pour venger les outrages prodigués par les infidèles à la cité de Dieu, à la foi chrétienne et au tombeau du Seigneur.
La résolution du roi étant irrévocable , il ci.oix du voulut que le choix du chef de la croisade et croisade et que celui du régent de la France fussent l'on- " ''*^*'" ' vrage d'une libre délibération. On recueillit les suffrages, et Louis fut unanimement proclamé généralissime des croisés. Une commission ayant été nommée pour l'élection du régent, saint Bernard, rentrant dans l'assemblée
ayo LOUIS VII.
à la tête des commissaires, dit ces paroles, de l'Écriture, en montrant aux assistans Guillaume , comte de Nevers, et Suger, abbé de Saint- Denis : (( Voilà deux épées , elles nous sulB- « sent. M Une acclamation générale confirma ces choix.
Mais, tandis qu'un faux zèle faisait sortir tant de religieux du cloître pour dominer les rois et armer les peuples, le comte de Neyers, entraîné par un zèle non moins aveugle, et dégoûté des affaires temporelles que ses devoirs, sa naissance et ses talens l'appelaient à régir, avait résolu de se faire chartreux. Rien ne put le détourner de ce dessein.
Suger, par une modestie plus convenable à son état , refusa aussi la régence ; mais , heureusement pour le roi et pour la patrie, le pape, qui sur ces entrefaites vint en France, força le pieux et modeste abbé à se charger d'un fardeau qu'il soutint avec autant d'habileté que d'éclat *.
Naissance Qu iguoralt ct l'ou iguorc encore la naisinconnue, sance de ce grand homme. Sa vie illustra la France. La reconnaissance nationale et la gloire ont consacré son tombeau. Son premier berceau reste inconnu ; tout ce qu'on sait , c'est qu'à la fin du XP siècle, un homme, dont on
LOUIS VII. ayi
ne dit pas le nom , porta dans l'abbaye de Saint-Denis un enfant de neuf à dix ans^ le posa sur l'autel , le dévoua ou plutôt l'abandonna à Dieu , et se retira pour ne plus reparaître : cet enfant était Suger.
« Suger fut le premier homme^ dit un élo- , » quent académicien , qui , dans ces siècles » d'anarchie^ ait conçu et donné quelques idées w de l'administration publique. Né sujet obs- » cur, moine destiné à la solitude , devenu )) par son seul mérite abbé d'u^ illustre mo- » nastère , il monta un instant sur le trône » sous le titre de régent, et la justice de l'hîs- » toire place l'abbé de Saint-Denis parmi nos » rois entre Charlemagne et saint Louis. »
Il existait sous les premiers rois de la troi- Éducation
• i 1 1 1 ^ 1 • des rois à
sième race une louable coutume : assez ordi- saint-Deni». nairement l'héritier du trône était élevé dans le monastère de' Saint-Denis. Ainsi, dans son enfance, l'utile contemplation des tombes royales le prémunissait en quelque sorte contre les prestiges séduisans du trône , et il trouvait dans les ombres de la mort de sévères leçons qu'il n'aurait pu entendre au milieu de l'éclat mensonger des cours.
Là, Louis-le-Gros avait appris que les peuples ont des droits , et les rois des devoirs j il trouva dans ce monastère le bien le plus rare
272 LOUIS vir.
pour les monarques, un véritable ami. Suger devint le sien; tous deux avaient l'esprit jus^e et le cœur droit : tous deux étaient animés du noble sentiment qui fait les grands hommes. Ils savaient sacrifier les intérêts privés à l'intérêt général; ils aimaient la justice, ils détestaient l'oppression.
Louis VI, en sortant de cet asile, consacra sa glorieuse vie à la défense du faible, au maintien de l'ordre , à l'affranchissement des communes; il combattit les superbes^ et protégea les faibles. Son glaive victorieux contraignit une foule de tyrans à la soumission. Éclairé par les conseils de son savant ami , qui lui servait toujours de confident et de guide , s'il ne put, dans ce temps de ténèbres, s'élever au rang de législateur, il traça par sa ferme administration la route que suivit avec plus de succès l'un de ses plus illustres descendans , et on retrouve dans quelques actes de son administration le principe des Établissemens que nous dûmes depuis à saint Louis.
' Lorsque ce roi mourut , Suger conserva presque le même crédit sur l'esprit de son héritier ; il avait été l'ami du père, il servit presque de père au fils. Cependant Suger hésitait avec raison à se charger de la régence ; il savait combien l'auto ri te' d'un régent, passagère
LOUIS VU. ayS
de 8â nature^ est faible en comparaison de rautorité royale, et combien elle excite la haine et la jalousie. Si le régent est pris parmi les princes ou les seigneurs les plus puissans, bientôt on Taccuse d'aspirer au trône; s'il est sujet obscur, l'orgueil s'irrite de son élévation et brave souvent son pouvoir. Un moine tenant le sceptre devait offenser la vanité des prélats et la fierté belliqueuse des grands.
Suger mesurait tous ces périls. Sa modestie ignorait la force que devaient lui donner la droiture de son cœur, la fermeté de son âme et l'étendue de ses talens. L'expérience lui apprit 8eule, ainsi qu'à la France, qu'il était digne de la gouverner.
Le roi , par ses conseils et avec le secours jnterdu pape, prit les mesures les plus efficaces guerrTspripour assurer la paix intérieure pendant son ab- ^^danHâ" 8ence. On interdit aux seigneurs toute guerre "*''** ** privée, tant que durerait la guerre sainte, et le pontife romain menaça d'excommunicatioçi tous ceux qui enfreindraient la paix de Dieu.
Cette paix , ou plutôt cette trêve générale , fut le seul résultat utile de ce délire pieux, de cette folie chevaleresque qui devait faire périr tant d'Européens pour obtenir de vaines palmes en Asie , et ruiner tant de princes et de 4. 18
274 toxns VII.
seigneurs pour défendre quelques petits trônes chancelans, nouvellement élevés en Syrie par d'heureux aventuriers.
impAisie- Les relations de la première croisade nous ^casi^^n. laissent dans la plus profonde ignorance sur les moyens qu'on prit pour subvenir aux frais d'une si lointaine et si dispendieuse expédition. Il n'en fut pas de même de la seconde croisade , et , quoiqu'à cet égard la plupart des dispositions administratives , émanées du roi et des chefs des croisés , ne soient pas parvenues jusqu'à nous , on sait cependant que Louis soumit le clergé à de fortes contributions que les prélats accordaient avec peine, mais ne pouvaient refuser sans honte , puis^ qu'on prenait les armes pour la croix.
Suger, administrateur de la plus riche abbaye , donna l'exemple de ces sacrifices ; on peut juger de l'étendue des impôts levés à cette occasion , en observant que la seule abbaye de Fleury fut taxée à mille marcs d'argent. Les larmes et les prières de l'abbé obtinrent difB- -cilement que cette taxe fût réduite à trois cents marcs et cinq cents besans d'or.
Une autre grande que^ion fut décidée par •le roi dans l'assemblée d'Étampes; il s'agissait de savoir si les croisés prendraient , pour se rendre en Orient, la route de l'Italie et de la
mer, ou sUl» traverseraient TAUiemagne et la Hongrie. Les ambassadeurs de Roger, roi de Sicile, représentèrent vainement au monarque français les périls et les dépenses d'une longue marche dans laquelle y après avoir traversé des pays barbares , on se verrait exposé aux pièges tendus par la perfidie , tandis qu en passant par ritalie et en s'embarquant sur une flotte alliée, les Français arriveraient à leur destinnation , sans rencontrer d'obstacles et sans avoir éprouvé de pertes.
Malheureusement Louis, rassuré par les let^ tre8 et les promesses de Manuel , empereur d'Orient, craignit moins de s'exposer à l'inconstance de la cour d'Orient qu'à celle des vents. U ne tarda pas à s'en repentir ; et le secrétaire de ce monarque, Odon de Deuil ^ qui écrivit une relation de cette croisade, prouve ,en deux mots combien cette détermination lui inspirait déjà d'alarmes: Sic ievminatafùity disait-il, secanda diesy sed non secmida.
Les juifs contribuèrent en grande partie aux frais d'une guerre entreprise pour défendre le tombeau du Dieu que leurs pères avaient crucifié. Le zèle ardent des croisades réveillait une antique haine contre ce peuple dispersé. L'éloquence de saint Bernard les avait sauvés d'une destruction imminente, en rap-
^76 tôtji» vn.
pelant aux chrétiens qu'ils devaient conserver avec soin ces témoins vivaps de la vérité des prophéties. Mais Pierre -le -Vénérable, abbé de Cluny, déclara que, si l'Évangile défendait de les persécuter, il fallait au moins les punir en leur enlevant ce qu'ils préféraient à tout, leurs richesses, fruit de l'usure et du -sacrilège. Ils furent soumis à d'énormes con- -tributions.
Beaucoup de vieillards, ne pouvant se croiser, léguèrent, par testament, leurs biens aux -pèlerins d'Grient. Un grand nombre de barons vendirent leurs terres pour s'équiper. La plupart ruinèrent leurs vassaux , en leur faisant payer les frais de leur armement. Le pape défendit sévèrement aux croisés tout luxe dans leur habillement,, dans leur armure, dans leurs équipages, u Vous devez prouver , leur M disait-il, que vous marchez non à la gloire, » mais à la pénitence. »
Affliction ^u moment de son départ, Louis- le- Jeune
de Soger au 1: '
départ du ^g rendit solennellement à Saint-Denis, pour y prendre l'oriflamme *. H y vit l'église décorée des portraits dé Godefroi de Bouillon , de Tançrède, de Raymond et des autres héros de la Palestine. Le roi, prosterné devant le tombeau de saint Denis, y reçut du pape la
Digiti
LOUIS Vil. ^77
^nne^ère et le bourdon des pèlerins. Sugen Tersa des larmes en l'embrassant; il pleurait avec raison sur le délire chevaleresque , mais impolitique de son roi, sur la folie de son siècle f et sur toutes les plaies que la supersti?^ tion allait faire à sa patrie.
L'armée royale se réunit à Metz , et Louis y à la tête de cent mille croisés, traversa la Germanie pour se rendre à Constantinople. Éléonore et un grand. nombre de dames, marr chaieat au milieu de l'armée.
L'empereur Conrad, qui avait été le dernier à se décider, fut le premier à agir. Il partit avant Louis, avec cent mille Allemands, pour la Palestine..
Les premiers; croisés s'étaient plaints, sans raison, de la mauvaise foi des Çrecs et de Fempereur Alexis Gomnène. Il avait appelé l'Occident pour le secourir , e^ l'Occident accourut pour le dépouiller. Les chefs de la croisade, au lieu de lui^eeidre les provinces conquises par le^ infidèles, se les. partagèrent; et tout homme de bonne foi doit convenir que dès -lors il devenait assez indifférent aux Grecs que leurs villes fussent envahies par des Sarrasins ou possédées par des princes étrangers. De là naquirent nécessairement des semences fécondes de discorde , et la haine
2j8 LOUIS vir.
religieuse 9 qui existait déjà entre le culte grec et le culte latin, ne fit qu'aigrir ceé ressentimens.
Politique Manuel Comnène régnait alors en Orient.
asIucLeuse . ■
He Manuel H était fils dc Jean et petit-fils d'Alexis- Corn-
Comnène. ^ *^
nène. Ce prince, hardi dans ses expéditions, intrépide dans les combats, aurait été habile en politique, s'il ne l'eût confondue avec l'intrigue; il était non-seulement fin , mais fourbe. Ennemi* des Latins comme des Sarrasins, il accueillit avec une feinte bienveillance les ambassadeurs de Conrad, loua magnifiquement son zèle pour la foi , lui promit en abondance des vivres et des secours , pourvu qu'il maintint une sévère discipline dans ses troupes, et dans le même temps il conclut avec les soudans ^ne trêve de douze années , en les avertissant de tous les j^ans formés par les Latins. ♦
L'empereur grec, déjà en guerre déclarée avec Roger, roi deî Sàcile; dont il avait pénétré l'ambition, regardait l'arrivée prochaine de trois cent mille Allemands et Français comme un fardeau plutôt que comme un secours, et, croyant que son trône était plus menacé par ses alliés que par ses ennemis, il augmenta les fortifications de Constantinople , et envoya en Thrace une armée chargée de
LOUIS VÎI. 2jg
surveiller avec soin celle de Conrad j dès qu'elle entrerait dans ses États.
L'empereur d'Allemagne arriva sans obsta- Detattr^a*
... , . ., Tempereur
des jusqu a rhilippopoUs ; mais comme il en connd. sortait, quelques soldats grecs attaquèrent son arrière-garde et pillèrent ses bagages. Les Allemands revinrent sûr leurs pas, et se vengèrent des Grecs en les massacrant.
Cet événement fu^ suivi de plusieurs combats; mais, peu de temps i4>rès, les deux empereurs, tous deux chrétiens, tous deux alliés ^ tous deux beaux-frèrés et gendres de Bérenger, comte de Luxembourg, se réconcilièrent. Cette réconciliation fut froide et peu sincère.
Conrad voulait que son arméei jouit, après une longue marche , de quelques jours de repos sous les murs de Byzance ; mais l'adroit Manuel sut lui persuader de ne point prolonger son séjour, en lui inspirant la erainte de se voir enlever l'honneur de la guerre par l'arrivée prochaine de Louis.
Conrad^ trompé par ces conseils, franchit le détroit, et, préférant par un choix funeste la route la plus courte à la moins dangereuse , prit un chemin montueux , traversa la Bithy* nie et la Lycaonie , laissant à sa droite la Phrygie et la Lydie.
Bientôt il se vit égaré dans les déserts dé la
28o Loiris VII.
Cappadoce par des guides perfides. Le peu de villes et de bourgs chrétiefts qu'il rencontra lui fermèrent leurs portes. On lui -refusait de» vivres, ou il n'en recevait que d'empoisonnés. Partout il trouvait des embuscades et des corp* musulmans, que Manuel avait avertis de sa marche. Vainement il opposait à tant de péril» un courage ardent, une fermeté' inébranlable ;^ il ne pouvait ni triompher des attaques sans cesse renouvelées des Sarrasins, qui fondaient fréquemment sur lui à la manière des Parthea,. ni les atteindre dans leur fuite rapidel
Enfin , lorsque tant de fatigues et de combats eurent presque décimé son armée, son eamp fut investi par une foule innombrable de Barbares. Une bataille meurtrière eut lieu; les Sarrasins firent un carnage effroyable des Allemands, qui perdirent dans cette mêlée les neuf dixièmes de leurs forces.
L'empereur, grièvement blessé de deux coups de flèche , trouva son salut dans l'excès de son désespoir. Il se fit jour au travers de l'immense multitude des ennemis qui l'entouraient , et prit avec ses faibles débris la route de Nicée, espérant dans ce grand désastre trouver un asile sous la tente de Louis, dont on venait de lui annoncer l'arrivée, dttouii. Le roi de France, malgré la turbulence des
Xxifzvklé
LOUIS YII. 281
seigneurs et Vindûcipline des troupes^ était parvenu sans mésaventures en Hongrie. Là^ sa loyauté repoussa les offres et déjoua les intrigues d'un seigneur hongrois nommé Boric, neveu de l'empereur Manuel ; ce rebelle voulait lui ravir la couronne impériale. Mal accueilli par le monarque , il s'introduisit secrètement dans le camp français pour tenter l'ambition de quelques barons, et former avec eux un complot. Lie roi le fit arrêter. Dans sa route , Louis avait reçu une ambassade de Manuel. La prolixité des orateurs grecs et leur flatterie déplurent à la rudesse et à la franchise un peu grossière des guerriers français.
Plus l'arrivée des croisés inspirait d'alarmes à Manuel , plus il s'efforçait de dissimuler sa crainte et ses véritables intentions. L'impératrice et lui adressèrent fréquemment au roi et à la reine Éléonore des lettres affectueuses, dont l'exagération indiquait plus qu'elle ne cachait la fausseté.
Le roi feignit de croire à ces démonstrations amicales; mais, dès qu'il fut sur les terres de l'empire, la vérité des soupçons qu'on lui avait inspirés contre la sincérité de Manuel, se trouva pleinement confirmée. Les vivres promis n'arrivaient pas. Des troupes de brigands apos'tés lui tendaient des embûches et harcelaient fré-
:j83 louis vu.
quemment sa marche. Louis dissimula' son courroux , ou plutôt crut devoir le sacrifier aux intérêts de la cauee sainte qui enflammait son zèle : Roger de Sicile cherchait à aigrir son ressentiment, et à lui persuader de s'emparer de Constantinople. Le roi, en loyal chevalier, refusa avec dédain de concourir à cette trahison.
Son entrée L'accucll QUc l'empercur des Grecs fit au roi
dans Con- , • o i
irtantinopie. dc Francc eut une magniticence éclatante et une apparente cordialité. Le patriarche et tout le clergé vinrent hors de la ville au devant du monarque français. L'empereur lui proposa une conférence , et Louis , contre l'avis de son conseil, voulant montrer qu'il était au-dessus de toute crainte , entra avec une suite peu nombreuse dans Constantinople *. L'empereur le reçut à la porte de son palais, et le fit asseoir à sa droite sur un trône placé à côté du sien. Les Français visitèrent avec autant d'étonnement que d'admiration les monumens de la capitale de l'Orient, restes imposans de la grandeur romaine; la magnificence de l'église de Sainte- Sophie le» éblouit; on y célébra avec pompe une messe solennelle. Cette cérémonie fut suivie d'un grand concert et d'un repas spleadide.
* ii48.
Le roi y impatient d'achever 8a grande en- son prompt ti^prise , se sépara promptement de Manuel. ^'^ L'empereur lui montra autant de regrets qu'il ressentait de joie de son éloignement. Louis traversa le détroit, mais ne voulut pas s'éloigner de Byzance , avant l'arrivée des renforts qu'il attendait.
Dès que les Français fureiït campés au-delà M»iiTtu« du Bosphore, les preuves de la mauvaise foi lunua. de Manuel s'accumulèrent; on empêchait les vivres d'arriver au camp , et , pour hâter le départ de l'armée , on s'efforçait d'exciter la jalousie du roi , en répandant les plus fausses nouvelles et les détails de prétendues victoires remportées par Conrad.
Louis se plaignit avec amertume du retard des secours promis et des approvisionnemens qui lui étaient nécessaires. L'empereur, avant de donner la satisfaction qu'on lui demandait, exigea que tous les seigneurs français, excepté le roi, lui rendissent hommage.
Louis rassembla un grand conseil de guerre, conseiu Là, l'évêque de Langres, indigné de la con- de ilngr««. duite de Manuel, proposa formellement, pour assurer le succès de la croisade, d'assiéger Constantinople et de s'en rendre maître. « Vous » l'avez entendu, dit-il, les Grecs osent vous >J proposer de reconnaître leur domination et
284 LOlUIS VII.
» de TOUS soumettre à leur lot; ils veulent que M la force obéisse à la faiblesse et le courage à >i la pusillanimité. Sur quels Iservices , sur >» quels exploits peut donc se fonder leur or- » gueil? Est-ce sur les pièges que leur perfidie D nous a tendus? sur les outrages que leurs » prêtres nous ont prodigués^ en prétendant » purifier par la flamme les autels où nos pon- » tifes ont célébré le saint sacrifice ? L*hon- » neur nous défend le seriqent qu'ils nous » demandent; l'honneur nous ordonne la ven- » geance contre tant d'injures ;Constantinoplè » n'est qu'une odieuse baririére entre les chré- II tiens d'Europe et leurs confrères d'Asie. » Croyez -moi, renversons ce funeste écueil. » Qu'attendez- vous des Grecs? Ne se sont -ils » pas laissé enlever par les infidèles les plus )} belles cités de l'Asie et le tombeau même du » Seigneur? Bientôt leur lâcheté abandonne- )) rait Byzance aux Sarrasins , et leur ouvri- M rait ainsi les portes de l'Occident. Prévenons » donc notre ruine par celle de ces traîtres; » ne laissons pas , derrière notre armée , de » perfides alliés, pires que nos ennemis. L'Eu- )i rope vous demanderait un jour compte de }) votre imprudence. La guerre que nous en- » treprenons est une guerre sainte, et tous les » moyens qui peuvent en assurer le succès se-
Looïs VII, 285
» font justes. La religk>n et la nécessité tous » commandent la conquête que je vous pro- » pose. Déjà maîtres des aqueducs^ nous avons » un moyen facile de contraindre ses habitans » à 88 soumettre ; croyez qu'ils ne pourront )) soutenir les efforts de nos intrépides cohor- » tes. Naguère , lorsque nous approchions de » Byzance , nous avons vu une partie de ses » tours s'écrouler devant nous ; que nous an- » nonce ce nouveau prodige ? Il nous dit que » Dieu lui-même nous appelle dans les murs » de Constantin^ et qu'il nous ouvrira les por- » tes de cette cité , comme il a ouvert à vos » pères celles d'Antioche et de Jérusalem. » (Relation d'Odon de Deuil, secrétaire du roi.) Ainsi la voix d'un ministre de l'Évangile conseillait la trahison. Les barons français montrèrent plus de loyauté. « Nous sommes venus, » répondirent-ils, pour défendre Jérusalem, » et non pour renverser Constantinople. Les » Grecs peuvent être hérétiques , mais il ne » nous est pas plus permis de les tuer que de » tuer les juifs. Dieu nous a chargés de châ- » tier les infidèles, et non de juger les chré- » tiens. Une fausse politique vous fait oublier » les .maximes de la charité, et jamais vous ne » pourrez nous faire comprendre que la reli- » gion puisse approuver ce que l'honneur dé-
286 LOUIS Vïl.
» fend. » Leur avis prévalut. La vanité de Manuel fut satisfaite : les chevaliers français lui rendirent hommage, et Taraiée, s éloignant du rivage, s'enfonça dans l'Asie.
Keiour Arrlvés près de Niçée , les croisés furent
^e Conrad à , ^ , iin
constanti- bieutot convaiucus de la fausseté des nouvelles
'nople.
répandues par les Grecs. Ils apprirent la dé- S9,streuse défaite des Allemands. Bientôt le mal* heureux Conrad parut. Louis s'efforça vainement de le consoler. Tous deux jurèrent de nouveau de rester \\ms et de combattre comme frères d'armes dans la Palestine. Mais l'empereur changea bientôt de résolution. Honteux de se voir sans armée à la suite du roi de France, son orgueil blessé l'emporta sur son zèle religieux ; il renvoya en Europe les misérables débris de ses troupes, et revint presque seul à Constantinople , où Manuel le reçut avec une joie alors d'autant plus sincère qu'il ne le redoutait plus.
Louis continua sa marche et traversa laPhrygie: Les ruines d'Éphèse et de plusieurs autres cités célèbres lui attestèrent la faiblesse des iirecs. Leur mauvaise foi ne fut pas moins évidente. Partout les habitans fuyaient à l'approche des Français , et les villes fermaient leurs portes an roi.
Sarrasins* Sur CCS cntrefaitcs. Manuel inforn^a Louis
LOUIS YII. 287
que de toutes parts les Sarrasins s'assemblaient en foule pour l'attaquer ; il conseillait aux croisés de se disperser dans quelques villes fortes qu'il leur offrait ciomme asiles. Louis pénétra le piège et continua sa marche. Arrivé sur les bords du Méandre , il trouva l'armée des Sarrasins décidée à lui en disputer le passage *.
Le courage des Français triompha de tous impmles obstacles. Animés par l'exemple du mo- croué». narque , ils se jetèrent dans le fleuve et le franchirent malgré la nuée de traits que leur lançaient les Barbares. Après une opiniâtre résistance y les comtes de Champagne y d'Alsace et de Macoii enfoncèrent les infidèles ; ils furent mis en fuite et laissèrent les rives du Méandre couvertes de leurs morts. Le roi, qui s'était signalé dans cette journée par sa valeur, s'empara du camp des Sarrasins. Les chrétiens, attribuant à Dieu leur triomphe, racontaient qu'ils avaient vu un ange, vêtu de blanc, guider leur bannière et les conduire à la victoire.
Les musulmans , battus et dispersés , se rallièrent bientôt et cherchèrent l'occasion de surprendre leurs vainqueurs; l'imprudence des croisés ne les laissa pas attendre long-temps. Lorsque l'armw chrétienne traver^t les mon-
288 LOUIS TIt.
tagnes et les défilés étroits qui «éparent la Phrygie de la Pysidie, le seigneur de Taille-bourg, chargé de commander l'avant-garde, arrive sur une hauteuî* où, suivant les ordres du roi , il devait rester toute la nuit. Le contraste de ces sombres forêts, de ces rochers
arides , avec la riante verdure d'une vallée
fertile qu'on apercevait au pied des monts, excita les regrets de plusieurs chefs, surtout ceux de la reine Éléonore et des femmes qui suivaient l'avant-garde. Le comte de Taillebourg, GeofFroi de Rançon , n'eut pas la fermeté de résister à leurs prières ; il descendit dans la plaine, et, dès qu'il eut abandonné les hauteurs, les musulmans s'en emparèrent.
Cependant le roi et le reste de l'armée s'avançaient avec sécurité. En voyant briller les armes au milieu des bois , ils les crurent occupés par l'avant-garde, et la saluèrent avec joie. Comme on était sans crainte, on marchait sans ordre; les bagages se trouvaient au milieu des colonnes; un grand nombre de soldats avaient jeté leurs armes sur des chariots.
leur Dès qu'on est engagé dans le défilé , tout à coup les Sarrasin« , faisant retentir l'air de leurs hurlemens , se lèvent , s'avancent et se précipitent , le cimeterre à la main , sur les chrétiens désarmés. Les croisés, entourés d'en-
nemîs furieux , «lerrés entre de« rocs escarpés et de profonds précipices, ne peuvent ni marcher en avant ni se retirer. Des roches lancées du haut des monts les écrasent. Le glaive musulman les immole, et d'épaisses tétièbres ajoutent encore à l'horreur que répandent dans les âmes le bruit des torrens, les gémissemens des hlessés et les cris des assaillans. On ne peut plus ni donner d'ordres ni les exécuter. Une foule de braves est immolée; un petit nombre se fait jour et trouve son salut dans la fuite. Trente seigneurs , qui entouraient le roi , le défeadent vaillamment et périssent tous à ses pieds.
Louis, resté seul, gravit lin rodher. Là, s'a- Bravoure dossant à un arbre, il brave intrépidement les efforts de plusieurs musulmans. Les plus audacieux sont renversés par son glaive. Les autres, le prenant pour un simple chevalier, quittent ce combat dangereux et courent piller les bagages.
Bientôt Louis entendit la voix de quelques Français errans. C'était Odon de Deuilqui, à ,1a tète d'un détachement envoyé du camp , cherchait le monarque ; il le trouva seul au pied de son arbre, entouré des morts immolés par son glaive. Le roi apprit par eux que les infidèles avaient disparu. Peu de momens après 4- '9
du
roi.
:290 L^UIS Yll.
il monte sur un coursier resté sans maître, et y après avoir triomphé par sa fortune et par son courage de beaucoup d'autres périls , il rejoint heureusement son avant -garde et les débris de son armée ^ qui gémissait déjà de sa perte.
Le roi écrivit à Fabbé Suger que, dans ce désastreux combat , il avait perdu quarante des principaux chefs de son armée. Le bruit de la mort du monarque français se répandit alors dans tout l'Occident. L'intérêt inspiré par son courage ne fut point refroidi par son infortune; on blâmait la témérité d'un général malhabile , mais on ne pouvait voir sans pitié l'infortune d'un chevalier si vaillant.
s. noMe Cc pHucc, plus dlguc d'éloge comme homme que comme roi, donna dans ce grand levers une noble preuve de modestie, et, ne voulant plus, malgré son sang royal, conserver l'autorité militaire après de si grandes fautes , il exigea que l'armée élût un autre chef. Après une vive résistance, elle obéit et choisit pour général un simple chevalier nommé Gilbert, dont chacun vantait la bravoure et respectait l'expérience; on lui adjoignit Evrard des Barres, grand -maître des templiers, qui venait d'arriver avec ses chevaliers dans le camp des croisés. Toutes les troupes obéirent sans mui^
I de
LOtJIS VU. 291
mure à ces deux nouveaux chefs ^ et le roi leur en donna l'exemple. Gilbert fit observer la plus sévère discipline^ et remporta plusieurs succès contre les musulmane.
La marche des Français fut un combat près- Dëcoumque perpétuel. Trahis par les Grecs, harcelés rarmée. par les infidèles^ privés de tentes et de bagages, affaiblis par la fatigue, par l'intempérie du climat, par une maladie contagieuse, quelques-uns jetaient, leurs armes , demandant des fers ou la mort , et tous auraient succQmbé à leur désespoir, si la fermeté du roi n'eut soutenu leur courage. Ils arrivèrent enfin à l'em-* bouchure du fleuve Ccstius, sous les murs d'A^ thalie; ils espéraient trouver du repos dans cet asile, leur espérance fut trompée. La ville leur ferma ses portes, leur refusa des secours, et leur vendit, au poids de l'or, des vivres avariés.
Louis, ne pouvant plus résister aux gémissemens et aux murmures de son arn^e , con- Toqua un conseil. La majorité fut d'avis de s'embarquer et de se rendre par mer dans ia Palestine. Louis combattit viveiàent cette ptoposition. « Livrerons -H pus ainsi, disait- il^ » tant de blessés , tant de malades , tant de )y pèlerins , exposés à une mort certaines ? » Abandonnerons-nous bonteusf meoi la route » glorieuse suivie par les pi^emiera croisés , hé-* .
» roïques conquérans d'Antioche et de Jéru- » salem? Et, quand je partage avec vous les » travaux, les fatigues, les besoins, les dan- » gers , qui de vous refuserait de partager » avec moi le péril et l'infortune ? » Embarque- Ceé paroks excitèrent une forte émotion,
ment pour * ,
laPaiesiine. mais cUc fut passagèrc , et Louis consentit à l'embarquement. Le gouverneur d'Athalie promit des vaisseaux ; on les attendit deux mois , et, lorsqu'ils arrivèrent, il ne s'en trouva pas assez pour embarquer toute l'armée.
Les cris , les gémissemens de ceux qui restaient à la merci des Grecs et des musulmans, déchiraient le cœur du roi. Il consola ces infortunés par des promesses , et donna au gouverneur d'Athalie la plus grande partie de l'argent qu'il possédait , en le chargeant de faire arriver ces malheureux sur les cotes de la Cilicie. Le comte de Flandre et Archambaud de Bourbon prirent le commandement de cette partie de l'armée qui ne pouvait s'embarquer.
Après avoir fait ces dispositions, le roi monta $ur sa flotte et partit, en répandant des larmes sur le triste sort des compagnons d'armes qu'il abandonnait. Ceux-ci répondirent à ces tou— chans a^dieux par des acclamations et par des vœux pour sa prospérité.
Mort des croises
Bientôt les tristes présages de Louis furent vérifiés , les musulmans arrivèrent en^ foule dans les plaines d'Athalîe* Les Grecs refusèrent constamment d'ouvrir leurs portes â.ux chrétiens. Les croisés , malgré leur petit nombre , repoussèrent vaillamment plusieurs attaques des infidèles ; mais enfin, l'excès du danger triompha de leur courage. Les deux généraux Archambaud et Thierry, sacrifiant l'honneur à la crainte , se jetèrent sur un navire et prirent la fuite.
Le départ des chefs porta au comble le désordre et l'effroi des soldats. Cependant, sept ^j^^^lJ^ mille des plus intrépides , se divisant en deux colonnes , résolurent de se faire jour, de traverser l'armée des infidèles , de s'ou,vrip un chemin glorieux , ou de trouver une mort honorable. Après des prodige» de bravoure , ils périrent presque tous. Les malade» restés dans Athalie furent lâchement livrés à leurs ennemis par les Grecs. Les musulmans les égorgé-, ïent. Athalie sembla bientôt punie par le sort de sa lâcheté : la peste pénétra dans ses murs , qu'elle dépeupla presque entièrement.
Après trois semaines de navigation , Louis entra avec sa flotte dans le port de Saint-Siméon, situé à Tembouchure de l'Oronte et à cinq lieues d'Antiobhe. Raymond^ souverain
Arrivi?e du roi à Antioche.
de cette contrée, vint au devant du monarque , et Je reçut avec autant de pompe que de respect *• Amour ac Cependant ce prince ressentit moins d'intépour la rêt poirr son roi que pour la reine Eléonore; elle lui inspira un violent et coupable amour^ Raymond joignait à la beauté qui attire l'esprit qui séduit. Éléonore , jeune , légère , capricieuse / aimait les hommages et ne pouvait s'acéoutumer à la grave piété de son époux , qu'elle disait plus moine que roi. Leur impru* dente liaison excita la jalousie du monarque. Raymond lui proposait de se reposer quelque temps à Ântioche , et d'y concerter avec lui les mesures convenables pour s'emparer d'Alep et de Césarée. Le roi , dissimulant ses soupçons^ vrai motif de son refus ^ répondit qu'avant de foriper aucune entreprise, il vou* lait accomplir son pèlerinage à Jérusalem ^ et persista opiniâtrement dans sa résolution. D<?part Le prince d'Antioche, entraîné par sa pasdu roi. rian , forma une conspiration pour retenir le roi malgré lui dans la ville. Louis, instruit de ces trames, les déjoua, enleva la nuit la reine du palais qu'elle occupait, sortit précipitamsa , ment d'Antioche , et arriva sans obstacle à Jé-
reception a
Jérusalem, rusalcm , OU le roi Baudouin III le reçut avec * 1148.
Loois VU. 2g5
tous les honneurs dus à son rang, à son cou-^ rage et à ses infortunes.
Louis, faisant alors le dénombrement de ses troupes, vit avec une trop juste douleur qu'il avait perdu,, en traversant l'Asie, les trois quarts de cette brillante armée sortie de France avec tant de trompeuses espérances, et précipitée par une superstitieuse et aveugle politique dans un vaste tombeau.
Là , le roi retrouva aussi le malheureux sa jonction Conrad, nouvellement arrivé de Constantino- Conrad. pie avec quelques restes de ses phalanges décimées , et ces deux nobles ruines royales , se soutenant mutuellement, rêvaient encore dans leur détresse les conquêtes et la gloire.
Les princes chrétiens convoquèrent une si«fge grande assemblée à Ptolémaïs * : le siège de Damas y fut résolu. Les croisés se mirent en marche et investirent la ville. Le roi de France commandait les croisés. L'empereur Conrad et le roi de Jérusalem combattaient sous ses enseignes. Le patriarche de Jérusalem portait une croix sur laquelle on assurait que Jésus-Christ avait été attaché. Les chevaliers de Saint-Jean et du Temple avaient réuni leurs armes à celles des Français.
Damas, fortifié au midi et à l'est par de pro-
* ii48.
IigÔ LOUIS VIT,
fonds fossés et par de hautes murailles, n'était défendu au nord et à Fouest que par des rem«parts de terre , des palissades et de nombreux jardins plantés d'arbres épais. On avait fait dans ces jardins plusieurs retranchemens. Ce fut vers cette partie de la ville que les croisés dirigèrent leur attaque, sncch dos Le roi de Jérusalem , à la tète des chevalier* cbreiuns. ^^ ^^^ chréticns d'Orient, enfonça, malgré une vive résistance , les rangs de l'avant-garde ennemie ; mais il échoua contre le gros de l'armée. Bientôt l'ardeur de Louis engagea une affaire plus sanglante et décisive, qui fut terminée par la déroute des infidèles. Conrad se distingua dans cette action par un exploit que l'histoire semble emprunter au roman. Défié par un Sarrasin gigantesque, il le combattit, et, d'un coup de sabre, fendit son corps en deux parts. On prétend que ce prodige de force et de vaillance glaça d'efirôi les Sarrasins , qui plièrent et abandonnèrent aux croisés les rives de l'Oronte* Dissensions L'arméc chrétienne occupa le faubourg. On t^i^eun croyait la chute de Damas certaine. Le courage avait assuré la victoire ; la trahison en fit perdre le fruit. Déjà les vainqueurs se disputaient cette nouvelle conquête. Thierry d'Alsace, comte de Flandre, obtint la majorité des suf-
LOUIS yii. 2gj
frages, et ses rivaux jaloux combattirent dèslors avec froideur pour une entreprise dont ils n'espéraient plus profiter.
Les musulmans, informés de ces dissensions, les alimentèrent par leurs intrigues; et, sous prétexte de négocier, ils envoyèrent dans le camp des émissaires qui semèrent la méfiance entre les barons d'Asie et ceux d'Europe. Les premiers proposèrent au conseil de changer le plan d'attaque, parce que les jardins et la rivière, disaient -ils, s'opposaient aux mouvemens et à l'approche des machines de guerre. Ce funeste avis fut adopté , et l'armée , abandonnant l'heureuse position où ses succès l'avaient placée , se porta vers l'autre côté de la ville , qui ne lui présenta plus que des tours et des remparts impossibles à renverser.
Dans le même temps Une nombreuse troupe de musulmans, profitant du mouvement des chrétiens, pénétra dans la ville et doubla ainsi les forces de la garnison. Peu de temps après on apprit que les sultans d'Alep et de Mosul arrivaient avec leurs armées. Cette nouvelle porta le découragement dans le camp des chrétiens. Ils s'accusaient tous mutuellement de trahison ; on prétendait que le roi de Jérusalem avait été gagné par l'or de? musulmans de Damas. Les mêmes soupçons, si l'on en croit
Guillaume de Tyr, se répandirent sur les templiers et sur le prince Raymond d'Antioche. Départ Uue lîgue ainsi désunie ne pouvait plus
de Conrad " , *^ '^
n d< Louis espérer de vaincre. On leva honteusement le
pqiir leurs *
^t"is. siège de Damas, et dès -lors Conrad et Louis, presque aussi irrités contre les princes de Syrie que contre les Grecs, résolurent d'abandonner la Palestine et de retourner dans leurs États.
L'empereur exécuta le premier ce dessein , et revint en Germanie ; les fatigues et les chagrins <ju'il avait éprouvés dans sa funeste expédition, abrégèrent sa vie. Il mourut trois ans après son arrivée en Europe.
Louis, ayant accordé à son armée un repos de quelques mois dans la ville de Jérusalem, s'embarqua à la fin de Thiver, descendit sur les côtes d'Italie, visita Rome et arriva en France à la tête des faibles restes d'une si brillante armée, sacrifiée sans nécessité, conduite sans talent et presque toute anéantie sans gloire ^..
Plusieurs historiens prétendent que dans sa route Louis fut rencontré et pris par la flotte des Grecs. Celle de Roger, roi de Sicile, arrivant inopinément, le rendit à la liberté. Ce qui doit faire regarder ce fait comme douteux , c'est qu'Odon de Deuil , secrétaire et confident du monarque, n'en fait aucune men- *■ 1149.
LOOIS VII. 399
lion dans la relation très fidèle qu*il nous a laissée de cette croisade.
Au malheur public se joignaient encore les chagrins domestiques. La reine Éléonore , par sa légèreté coupable , avait perdu le cœur de son époux ; sa vanité ne s'était point montrée insensible aux hommages du prince d'Antioche y et Topinion générale la soupçonnait encore d'une intelligence plus criminelle avec un jeune guerrier sarrasin^ aussi remarquable par sa vaillance que par sa beauté.
La seule consolation qui s'offrait au roi deProfp^"ti?
* ^ delaFrance
France, après tant de revers, c'était de re- «ousu
* régence ue
trouver son royaume dans un état de prospé- ^h^^rite qui excita son admiration, en confondant les lâches impostures des courtisans qui s'étaient efforcés, par leurs calomnies, de noircir dans son esprit l'irréprochable conduite de l'abbé Suger.
La fermeté, la justice, la sagesse et l'habileté du régent avaient maintenu la tranquillité publique , puni les brigands , réformé par son exemple autant que par ses lois les mœurs du clergé, contraint les grands au repos, à la soumission , et forcé les vassaux les plus puissans à respecter l'autorité qui lui était confiée.
Ce simple religieux, sans autre appui que son génie, avait tellement triomphé de l'or-
5qo louis VII.
gueil des prélats et des seigneurs , et leur inspirait un tel respect, que dans leurs lettres ils lui donnèrent souvent le titre de majesté. Pour le venger complètement de ses ennemis, Louis reconnaissant lui en accorda un encore plus honorable , celui de ))€re de la patrie.
On dut à ce régent la première loi écrite que les rois de la troisième race osèrent publier pour combattre les préjugés de la féodalité et de la superstition. Cette loi défendit à un juge d'Orléans de descendre dans Tarène pour soutenir ses arrêts par le glaive ; elle défendit aussi le duel à tous les jujges des domaines royaux.
L'ardente piété de Louis fut préservée de tout excès par la prudente fermeté de Suger, qui s'opposa avec succès aux prétentions des papes relativement aux investitures. L'abus d'une dévotion mal éclairée couvrait alors la France d'asiles religieux qui offraient l'impunité au crime ; Suger ne laissa plus aux assassins le funeste espoir de trouver un refuge au pied des autels.
Il était impossible d'abattre les châteaux menaçans situés sur toutes les montagnes du royaume, et d'où l'on voyait sans cesse descendre d'orgueilleux tyrans qui répandaient partout l'épouvante et le pillage. Mais Suger,
LOUIS VU. 3oi
en faisant construire dans les vastes domaines du roi un grand nombre de forteresses proteo triées , rassura les peuples et inspira une res-* pectueuse crainte à leurs oppresseurs.
Lorsque Fabbé de Saint-Denis vit que ses conseils ne pouvaient détourner le roi de la funeste croisade où l'ascendant de saint Bernard Tentrainaity il sut au moins lui persuader de faire payer les frais de cette expédition, non par un peuple déjà trop opprimé y mais par un clergé cupide , qui avait amassé des trésors scandaleux. Dans un tel siècle y la sagesse d'une telle résolution et son succès peuvent passer pour un prodige ; enfin , ce dont on peut trouver rarement d'exemple dans l'histoire, c'est qu'à la fin d'une guerre lointaine si désastreuse, et pendant l'absence du monarque, dans un temps où le pouvoir royal était si faible, le régent de la France étendit l'autorité du trône, et prépara par ses réglemens le règne des lois.
Dans les premiers momens,' la turbulence des seigneurs avait cherché à intimider Suger ; mais sa fermeté les déconcerta; il contraignit par la force des armes le comte de Vermandoîs à abandonner un rebelle qu'il protégeait ; il écrivit au duc de Normandie : « Si vous ne » venez pas remplir votre devoir de vassal
502 LOUIS Vît.
» près de moi, j'irai vous chercher. » Robert, frère du roi, se révolta; Suger le contraignit à se soumettre. Son courage ainsi que sa justice lui attiraient des hommages universels. Un roi d'Ecosse sollicita son amitié, et les autres monarques de l'Europe demandèrent souvent ses conseils.
piainie« La Fraucc entière , veuve d'une si brillante coRire saint arméc, éclatalt alors en reproches et en plaintes
Bernard.
violentes contre saint Bernard. Dans les monarchies comme dans les républiques, le vulgaire porte tour à tour à l'excès son enthousiasme et sa haine. Ceux qui avaient admiré , exalté avec le plus d'exagération l'abbé de Clairvaux , et qui l'avaient regardé comme un prophète, le traitaient comme un imposteur.
« Où sont, s'écriait une foule de nobles rui- » nés , de femmes sans époux , de filles pri- » vées de dot et d'orphelins sans appui , où » sont les triomphes qu'il nous promettait ? » S'il eût été inspiré, ses oracles seraient -ils » démentis? Pourquoi sortait-il de la retraite » où ses devoirs le retenaient? pourquoi, re^ » nonçant à la prière et à la méditation , est-il M venu tromper les rois, égarer les peuples, » entraîner la nation dans l'abime ? »
Le pape Innocent II lui-même , oubliant sans do\ite avec quelle ardeur il avait provoqué cette
LOUIS VII. 3o3
nouvelle croisade , 8'éftf,it écTrié , en apprenant les désastres de la Palestine : « Faut- il donc » qu'un moine seul décide de si grandes des- » tinées , et que les princes de la terre ne puis- » sent diriger leurs conseils et gouverner leurs » peuples que d'après ses ordres ! »
L'abbé de Clairvaux , désespéré de voir que tout le sang versé retombait sur lui , ne pouvait supporter le poids de ces reproches et la chute de sa renommée. Il s'indignait surtout , lorsqu'on lui appliquait ses propres paroles qu'il avait adressées autrefois au fanatique Rodolphe , persécuteur des juifs : « Cet hom- » me, avait-il dit, n'est envoyé ni de Dieu ni » des hommes. Est-ce en qualité de moine on » d'ermite qu'il prétend remplir un devoir en » prêchant les peuples? Qu'il sache que le de- » voir d'un religieux n'est pas d'enseigner , » mais de pleurer. Homme sans pudeur et » sans âme , dont la folie a été placée sur un » chandelier pour être vue de tout le monde , » te crois-tu plus grand que le prince des apô- » très, qui demande au Seigneur : Frapperons- » nous avec notre épée? et peux- tu répondre à » cette question dans un sens si différent de la » réponse d^ Dieu , qui dit lui-même : jRe- » mettez votre glaive ; quiconque se servira du » glaii^e , périra par le glaive ? »
5o4 LOUIS VII.
savainrju». Vainement l'âbbé de Clairvaux employa , pour se justifier, cette même éloquence qui avait entraîné l'Occident en Asie. Vainement il attribua, non sans fondement, la plus grande partie des désastres de la croisade à la licence , aux vices des croisés , aux fautes des princes et à leur désunion. Chacun trouvait dans ses maux une sorte d'adoucissement, en les attribuant au prédicateur impétueux de cette folle et funeste entreprise.
Le temps nous a conservé cette apologie ; elle se trouve dans le deuxième livre de la méditation , qu'il adressa au pape Eugène IIL (( Très saint père , lui disait-il , si le retard de » ma justification venait d'indifférence ou de » dédain, j'en rougirais et je m'avouei'ais cou- » pable. Mais l'épreuve des calamités que nous » envoyait la Providence m'accablait à tel » point, qu'elle me rendait incapable de tout » travail , et semblait même suspendre mo- M mentanémentma vie. Dieu parait avoir jugé )) l'univers avant le temps ; n'écoutant que sa » justice et oubliant sa miséricorde , il n'a » épargné ni son peuple ni même la gloire de » son nom. De toutes parts les nations infidé- » les, parlant avec mépris des peuples chré- » tiens, s'écrient avec orgueil : Où est leur M Dieu P Cette apostrophe impie ne doit pas
LOUIS Tii. 3o5
M nous surprendre ; car tous les enfans de TÉ-
» glise, tous ceux qui portaient la croix, sont
» abattus et morts dans le désert, victimes du
« fer ou de la faim. La discorde s'est répandue
» parmi les princes ; et le Seigneur > loin de
» les guider dans une voie salutaire, les a lais-^
» ses s'enfoncer dans un labyrinthe sans issue,
« où ils n'ont trouvé que la douleur et la mi-
» sera. L'épouvante a pénétré dans les palais
» des rois , elle a égaré leur raison. Quelle
» confusion pour nous ! Au nom de Dieu , nous
» leur avions promis la sécurité, les succès,
» la victoire ; ils n'ont recueilli que les alar-»-
» mes, la honte et la destruction. Cependant
» peut-on. nous accuser de témérité? n'avons-*
)) nous pas agi d'après vos ordres, ou pour
» mieux dire d'après ceux de Dieu même, qui
» parlait par votre bouche ? />
Après ces plaintes adressées à la Divinité, plaintes dont l'orateur chrétien ne put se dissimuler lui-même la hardiesse , reprenaiit le langage d'une résignation plus chrétienne , il cherche quelque consolation dans les exemples que lui fournit l'histoire sainte. « Je répéte- » rai, disait-^il, ces mots de David : Je me suis » rappelé vos jugemens , Seigneur^ et fai été » consolé* w II se compare ensuite à Moïse et à son peuple, que Dieu ne fit pas entrer dans
5o6 LOUIS VII.
la terre qu'il leur avait promise, et Mais le » peuple hébreu, continue le savant abbé, avait » la tête dure; il murmurait toujours contre » le Seigneur, je l'avoue ; ils étaient incré- » dules et rebelles : et les peuples chrétiens, » que sont-ils donc aujourd'hui? Qu'ai-je be- >* soin de dire ce qu'ils avouent eux-mêmes? » Quel succès pouvaient espérer ceux qiù en » marchant revenaient toujours sur leurs pas , » et dont le cœur retournait toujours en Égyp^ » te ? Eh bien l si les Hébreux ont péri à cause » de leurs iniquités, nous étonnerons -nous » que ceux-ci, se rendant coupables^ des mé- » mes crimes , éprouvent les mêmes châti- » mens? »
Ces courtes citations d'une longue apologie indiquent suffisamment l'amertume des accusations dont saint Bernard se voyait l'objet, et la confusion que lui causait l'excès des malheurs attirés sur l'Occident par son éloquent fanatisme.
Il était difficile, dans ce siècle, que les rois et les peuples se livrassent quelques momens au repos» La politique était sans bonne foi, les lois sans force , l'ambition et la cupidité des seigneurs sans frein.
Guerre en Louis, à pcluc rcmis des fatigues de la croi-
Normandiç. - i • » «
sade, crut devoir s armer en faveur du comte
LOUIS TH. ' 5o7
d'Anjou y dépouillé par le roi d'Angleterre ; il entra en Normandie et reprit quelques places sur les Anglais. Le comte d'Anjou ^ peu reconnaissant de ce service y se révolta contre son suzerain, et les Anglais profitèrent de cette discorde.
Eustache , fils du roi anglais Etienne , vint implorer la protection de Louis et lui rendre hommage. Le comte d'Anjou, effrayé de ce rapprochement, se réconcilia avec le monar** que, et parvint ensuite à se rendre maître de la Normandie. Ce comte , bigot , déloyal et ambitieux, mourut peu de 4emps après cette victoire , laissant un fils lîommé Henri , qui fut plus habile et devint plus puissant que lui. Ce jeune prince reçut en partage l'Anjou, le Maine et la Normandie, et bientôt nous verrons qu'il réunit l'Angleterre à ses vastes possessions , qui acquirent encore un inunense accroissement par l'imprudente politique du roi de France.
Louis ne pouvait supporter le caractère lé- Mon ger de la reine Éléonore ; il voulait la répudier ^* La sage résistance de Suger retarda cette funeste résolution, dont le résultat devait être le démembrement du royaume. La passion jalouse du monarque céda aux grave»
* ii5o.
de Sugeti
3o8 LOUIS VII.
conseils de son ministre. Mais'^ par malheur pour la France, Suger mourut *. La raison, qui par sa voix: éclairait le trône, disparut avec lui : l'antipathie des deux époux croissait chaque jour; les caprices de la reine irritaient Louis ; la superstitieuse dévotion de ce prince ennuyait la reine. L'aversion l'emporta sur la ^'pmiia- politique. Un conseil, rassemblé à Beaugency, nore. cassa Ic mariage du roi , sous prétexte de parenté; et Louis, toujours loyal, même à ses dépens , rendit à Éléonore , en se séparant d'elle, la Guienne et le Poitou, riche dot qui augmenta bientôt la puissance d'une couronne rivale.
En accordant à Suger le juste hommage que méritaient ses grands talens, l'impartialité de l'histoire défend cependant d'oublier ses faiblesses. Il partagea quelque temps les erreurs et le luxe des prélats de son siècle; mais il eut un mérite presque aussi rare que la perfection, celui d'écouter les leçons austères et de réformer lui-même ses penchans.
Saint Bernard, qui lui avait adressé de vifs et de justes reproches sur son luxe personnel et sur la corruption des mœurs de ses moines, rendit une éclatante justice à l'ordre qu'il avait fait rentrer dans son monastère. .
♦ ii5r.
LOUIS VII. » 5o9
Ce qui pourrait encore étonner ceux qui ne counaitraient pas l'influence inévitable des opinions contemporaines sur les caractères les plus fermes et sur les esprits les plus justes^ c'est que Suger, dont la voix avait si courageusement résisté aux avis funestes qui entraînèrent Louis et cent mille Français en Palestine , s'occupait y à la fin de ses jours , du projet d'une nouvelle croisade^ et voulait consacrer au succès de cette entreprise la plus grande partie des trésors de son abbaye. Les nouvelles désastreuses venues de l'Orient, et la crainte de voir le saint sépulcre profané de nouveau par les infidèles , avaient excité dans son âme pieuse une douleur qui troublait alors sa froide raison.
Éléonore et ses riches domaines étaient une Union proie trop tentante pour que l'ambition de aveccetu» plusieurs seigneurs ne cherchât pas à s'en emparer. Thibaut, comte de Chartres, essaya de l'enlever; mais cette princesse, instruite de ses desseins, lui échappa et arriva sans obstacle à Tours. Là, un autre ravisseur l'attendait; c'était GeofFroi, l'un des frères du nouveau comte d'Anjou. Elle trouva encore le moyen de se dérober à ses poursuites; arrivée en Guîenne, elle offrit elle-même sa main à l'heureux Henri, qui vit passer ainsi sous son pouvoir les plus
5lO LOUIS TII.
belles provinces de la France^ la Normandie ^ le Maine ^ l'Anjou , le Poitou et la Guienne ^. Ce prince, ardent, aimable et brave, devait en effet l'emporter sur un monarque triste et dévot, aux yeux d'une reine galante, qui préférait les qualités brillantes aux vertus.
Le roi de France détestait la femme qu'il avait répudiée; mais il ne pouvait voir sans un profond chagrin que des provinces si belles vinssent tout à coup accroître la force d'un vassal déjà trop puissant; et, dans l'espoir de l'affaiblir, il forma promptement une alliance intime contre Henri avec Etienne, roi d'Angleterre , et le comte de Blois. Bientôt il entra en Normandie à la tête de son armée, et assiégea le fort Neumarchais, près de Gournay.
setoumis- Hcuri accourut trop tard pour le défendre;
df°F^^.'ce fort s'était déjà rendu. Il se borna dans cette campagne à relever les fortifications de ^s autres châteaux. Ce prince habile connaissait le caractère de Louis : persuadé que ce monarque avait plus de vanité que de fierté, il apaisa ses ressentimens par une feinte soumission , obtint une trêve nécessaire à ses vues ambitieuses , et descendit ensuite en Angleterre pour combattre Etienne ^ qui le traitait toujours d'usurpateur.
♦ ii5a.
LOUIS VII. 5ll
Le sort semblait alors favoriser constam' sona?^ ment la fortune de Henri. Le roi d'Angleterre irôn» dAnperdit à cette époque son fils Eustache, et, n'ayant point d'autre enfant , il consentit à reconnaitre Henri pour son successeur, à condition que celui-ci le laisserait jouir paisiblement de la couronne pendant sa vie. Cet arrangement termina la guerre.
Peu de temps après Etienne mourut ^. Henri moDta sur le trône d'Angleterre ; et Louis , toujours faible quoique vaillant, lui rendit Neumarchais et Vernon pour la modique somme de deux mille marcs d'argent.
Henri II, satisfait de se voir beaucoup plus sonadrou.
. • • poUlique.
puissant que son suzerain, vint sans répugnance rendre solennellement hommage à Louis pour la Normandie, la Guienne, le Poitou, l'Anjou, la Touraine et le Maine. Ce fut ainsi que, par une habile déférence et un feint abaissement, il se fit légalement confirmer la légitime possession des deux tiers d'un royaume perdu par la légèreté du monarque français.
A peu près dans le même temps , Louis Mariage de épousa Constance , fille d'Alphonse VHI , roi con"unce. de Léon et de CastiUe , et maria sa sœur, qui se nommait aussi Constance , à Raymond , comte de Toulouse.
5l2 LOUIS VII^
La nouvelle reine n'était pas encore en route pour la France, et déjà de nouveaux soupçons étaient entrés dans le cœur du roi. On répandait le bruit que la princesse d'Espagne, destinée au roi de France , était le fruit d'une unipa illégitime,
Son voyage liOui? , pour s'cn assurcr, se rendit en Espaça Espagne ' , , , à ce sujet, gne SOUS le prétexte dun pieux pèlerinage; il
y fut accueilli avec magnificence par le monarque de la péninsule. La fausseté des bruits répandus sur la naissance de la reine lui fut prouvée. Il revint en France et convoqua à Soissons une grande assemblée*; tous les seigneurs qui y assistaient, pressés par le roi de mettre un terme à leurs discprdes , jurèrent de maintenir entr'eux la paix pendant dix ans. vaintrait^ Paus la mémc année, Henri II et Louis con- Henri. férèreut ensemble et signèrent un traité d'alliance et d'amitié. Jamais il n'en fut conclu de plus formel, de moins observé et de plus promptement rompu. Cependant voici les termes de l'engagement inviolable qu'avaient contracté les monarques pour conserver la paix entre les deux royaumes : « Nous voulons que » tout le monde sache que telle est et telle sera )) désormais notre amitié , que chacun de nous }) défendra la vie de l'autre, ses membres, sa
LOUIS YII. 5l5
)) dignité , se8 possessions. Moi / Henri , j'ai- » derai de toutes mes forces Louis ^ roi de » France, mon seigneur; moi, Louis, je se- » courrai de tout mon pouvoir Henri , roi n i) d'Angleterre , mon homme et mon vassal , )) sauf néanmoins la foi que nous devons ré- )) ciproquement à nos vassaux tant qu'ils nous » seront fidèles. »
Le monarque anglais, aussi adroit en politique qu'impétueux dans les combats , ne perdait pas une occasion d'étendre ou son pouvoir ou son influence. U gagna tellement la confiance de Thierry d'Alsace, comte de Flandre, que celui-ci, partant pour Jérusalem, mit sous sa protection ses États et son fils. Non moins actif dans sa politique intérieure , Henri se renjdit successivement maître de tous les châteaux-forts d'Angleterre , abattit l'orgueil féodal, et devint maître absolu de ses sujets. Se trouvant ainsi à l'abri de toute opposition et de toute diversion dans son pays, il débarqua en France, enleva Amboise au comte de Blois, porta la guerre en Bretagne , et contraignit Conan de Richemont, duc des Bretons, à lui céder la ville de Nantes.
Louis -le -Jeune, jaloux de tant de succès, NouvcUe ménageait cependant eticore par prudence un enuVîuxrival qui chaque année devenait plus redouta-
Sl4 LOUIS VU.
ble; il donna même sa fille Marguerite en mariage au fils aine de Henri ^. Mais le roi d'Angleterre, dont Tambition semblait devenir plus insatiable par les faveurs de la fortune, forma le projet de s'emparer de Toulouse. Cette entreprise lassa la patience de Louis^ et renouvela la guerre entre les deux rois.
Àrm^e d« Heuri , comme tous les princes habiles, concàilre»^' naissait son siècle, son peuple, et les dominait. Loin de se borner à ces levées de troupes féodales qui ne donnaient qu'une force précaire, il ne demanda à ses vassaux que des tributs, et avec leur argent il se forma une armée soldée qui s'éleva au nombre de vingt mille hommes. Elle était composée de ces aventuriers ou brigands, triste fruit de l'anarchie et des croisades; ils ne vivaient que de pillage, et répandaient partout l'effroi et la dévastation. On les nomma Brabançons , CÔtereaux, Routiers.
Les seigneurs achetaient d'eux tour à tour ou le repos ou des secours passagers. Le roi d'Angleterre, en les prenant à sa solde, rendit ses succès plus rapides, et délivra plusieurs contrées des brigandages de ces bandes redoutables.
Robert de Dreux , envoyé en Languedoc par Louis ^ fit de vains efforts pour arrêter la mar-
* ii5».
LOUIS TII. 3l5
che dtt roi d'Angleterre. Henri s'empara d'un grand nombre de places et assiégea Toulouse. Mais bientôt Louis ^ accourant lui-même sous les murs de cette cité , força les lignes ennemies et pénétra dans la ville ^.
Le monarque anglais leva le siège ; mais , tandis qu'il prétendait s'éloigner par respect pour ne point conibattre personnellement son suzerain, il fit entrer une partie de ses troupes dans le duché de France, et força par cette diversion le monarque français à revenir défendre ses propres domaines.
Les succès de cette campagne furent balan- Trèr« ces, et la révolte de quelques seigneurs déter- gieurre. mina Louis à conclure une trêve avec l'Angleterre. La contestation relative à Toulouse resta indécise. Richard, second fils du monarque anglais , reçut la promesse d'épouser une fille de Louis et d'obtenir pour apanage le duché de Guienne.
Le midi de l'Europe se vit alors troublé par OnercUe la rivalité de plusieurs prétendans qui se dis- papes. putaient la chaire pontificale après la mort d'Anastase IV et d'Adrien IV, successeurs d'Eugène III. .
L'empereur Frédéric Barberousse se déclara en faveur d'un pape élu sous le nom de Vic-
* uSq.
5i6 LOUIS vu.
tor. Son concurrent^ Alexandre III, proclamé par une autre faction , fut appuyé par les vœux des rois de France et d'Angleterre. Victor obtint une décision favorable à sa nomination dans un concile tenu à Pavie, où se trouvèrent les rois de Hongrie , de Bohême et de Danemarck.
Les ambassadeurs français et anglais lui refusèrent leur assentiment. Son rival Alexandre vit sa nomination confirmée par les conciles de Beauvais et de Toulouse. Les Espagnols' y grossirent son parti. Alexandre , vaincu en Italie, se réfugia en France *, et du sein de cet asile , il excommunia son adversaire.
L'empereur d'Allemagne, pour terminer ces dissensions, proposa, sans succès à la vérité, le moyen le plus propre à multiplier les difficultés et à les rendre inextricables : c'était d'élire un troisième pape.
ifouveau A ccttc époQuc la Tcinc Constance, protec-
nariase de 1 x . x
louis après trice déclarée d'Alexandre, mourut, et Louis
la mort de a 1 1 1 1 r^i •
la reine épouSR Adélaïde de Champagne , unie, par les liens du sang à l'antipape Victor. Cet événement releva les espérances de ce pontife. Ses agens persuadèrent au roi de venir à une conférence qui devait avoir lieu entre Dijon et Dole, et dans laquelle Alexandre et Victor
*■ ii6a.
LOUIS TH. 5i7
se trouveraient pour terminer leur différend.
Victor y vint ; Alexandre refusa de s'y rendre. Louis y parut sans défiance avec une faible escorte. Mais bientôt l'arrivée de l'empereur, avec une suite si nombreuse qu'elle ressemblait à un corps d'armée, excita ,1a juste inquiétude du monarque français.
Le chancelier de Frédéric prit un ton hautain et presque menaçant , déclarant qu'une décision relative à l'élection d'un pontife romain appartenait exclusivement à l'empereur. Le roi, souriUnt de cette orgueilleuse prétention , lui répondit que « lorsque Jésus-Christ » avait confié à saint Pierre le soin de paître » ses brebis, il n'avait pas exclusivement pjtrlé » de celles de la Germanie., j*
T()ut semblait présager des hostilités auxquelles le roi de France ne s'était pas préparé. Heureusement l'approche du roi d'Angleterre, qui vint à Dijon pour le soutenir, le tira de l'embarras où son imprudence l'avait jeté. Les rois de France et d'Angleterre rejoignirent Alexandre , sur les bords delaLoire, et lui rendirent les plus grands honneurs : ainsi ce pontife, chassé de Rome et banni de l'Italie, vit les deux pluspuissans monarques de l'Occident marcher humblement à pied devant son coursier, dont ils tenaient modestement les rênes.
5l8 LOUIS TII.
Ezcommi»» Un ooiicile convoqué à Tours excommu-
ranti^pê nia l'antipape Victor^ et enveloppa aussi d^ns
'*''*'' cette excommunication les novateurs connus
sous le nom d'Albigeois , et qui répandaient
avec rapidité leur doctrine dans le midi de la
France.
Les fiançailles de la princesse Marguerite^ avec le prince Henri d'Angleterre, avaient été jusque-là retardées. On les célébra. Marguerite devait avoir pour dot Gisors et Neufchâtel. Le roi d'Angleterre, pressé de les posséder, s'en rendit maître par surprise : Louis, offensé de voir sa foi soupçonnée , reprit les armes.
Paix entre Lcs dcux moudrqucs furent bientôt en prénlarïT sence et au moment de combattre. Mais, comme tous deux, craignant des troubles intérieurs, n'osaient compromettre leur couronne par une bataille, ils convinrent d'une trêve et négocièrent. Les deux villes qui avaient été l'occasion de la querelle furent mises en séquestre dans les mains des chevaliers du Temple. Cet article étant convenu, on conclut la paix.
Querelle ae ^ Hcuri II, par son courage et par sa fermeté,
queBecquet était parvcuu à soumettre à sa volonté l'orgueil
et du roi ^ i, a i -r i i •
d'Angle- des barons d Angleterre. Le clergé lui opposa plus de résistance. Le plus opiniâtre de ses adversaires fut le chancelier Thomas Becquet, archevêque de Cantorbéry. Le pape avait
LOUIS VII. 3x9
rendu des décrets fulminàns contre tous les usurpateurs des biens de l'Église. Becqueta voulant les faire exécuter strictement en Angleterre, refusa de reconnaître la juridiction des juges séculiers , et se permit même d'excommunier un vassal de la couronne.
Le roi, peu accoutumé à rencontrer des obstacles à sa volonté , convoqua à Westminster une assemblée d'évèques , et voulut les contraindre à punir ce prélat rebelle ; mais ces évêques prirent ouvertement le parti de l'archevêque.
Alors Henri , réunissant autour de lui , à ruue
1111 du prélat
Clarendon , un grand nombre de barons an- •«» France, glais, leur fit jurer de maintenir la juridiction réglée par les coutumes. Becquet, menacé par tous ces barons , prit la fuite et chercha un asile en France.
Le roi d'Angleterre écrivit au pape, et le pria d'investir l'archevêque d'Yorck des pouvoirs de légat. Après quelque résistance le souverain pontife y consentit. Henri crut alors qu'il obtiendrait promptement la déposition de Becquet; mais l'archevêque d'Yorck ne montra plus , comme légat , la docilité qu'on attendait d'un sujet; il refusa de prononcer la déposition.
Alors l'impétueux Henri , de sa propre au-
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torité déposant le prélat^ ordonna la saisie de ses biens ; Becquet en appela à Dieu y et se sauva une seconde fois en France. Le monarque anglais écrivit à Louis que Thomas^ archevêque déposé, s'était échappé de son royaume f comme un traître : Louis accueillit froidement ses ambassadeurs , et répondit a qu'il » ne comprenait pas comment Becquet n'était » plus archevêque , et en vertu de quel droit » on pouvait l'avoir déposé. »
Cependant une nombreuse assemblée, tenue à Northampton, avait condamné l'archevêque de Cantorbéry, comme coupable de félonie , pour avoir violé son serment. La cour de Rome n'osait faire éclater son indignation contre les Anglais : la fierté du caractère de Henri arrêtait les foudres romaines. Le roi de France se déclarait hautement protecteur de l'archevêque proscrit. Henri lui demanda une conférence à Gisors; elle n'eut aucun résultat.
Le roi d'Angleterre se vit obligé de retourner précipitamment dans ses États pour réprimer une révolte excitée par les prêtres , dans le pays de Galles. Lorsqu'il eut forcé les rebelles à se soumettre, il revint en France. Une nouvelle conférence eut< lieu entre les deux rois. On y confirma les anciens traités
Lours VII. 321
de paix , en évitant de parler de la question relative au prélat proscrit.
Louis-le-Jeune avait, inutilement jusqu'à j^aîssance cette époque, désiré et espéré un fils. Enfin Auguiîrr cet héritier du trône , si vivement souhaité par lui, naquit en ii65. Le roi, attribuant sa naissance à l'ardeur de ses prières, donna à ce jeune prince , appelé Philippe , le surnom de Dieudonné. La gloire de sou règne lui mérita depuis celui d'Auguste. *
La nuit qui précéda la naissance de Philippe , Louis crut voir en songe la reine accouchant d'un fils et présentant à tous les seigneurs français une coupe pleine de sang. Cette même disposition à la crédulité, qu'on retrouve dans tous les siècles , avait pareillement adopté la prédiction des destinées belliqueuses d'Alexandre par un songe de sa mère.
Cette même année on reçut dans l'Occident Rupture les plus désastreuses nouvelles de la Palestine. France et Le roi, dont les revers n'avaient pas refroidi te^e! le zèle , établit sur toutes les terres en France, tant laïques qu'ecclésiastiques, un impôt pour secourir les chrétiens d'Orient dans leur détresse. Le roi d'Angleterre imita son exemple. Ce fut ainsi que le fanatisme du temps concourut à l'accroissement de l'autorité royale ,
et que peu à peu on reconnut aux monarques le droit de lever des taxes sur leurs sujets.
Ce tribut devint une cause de querelle entre la France et l'Angleterre. L'archevêque de Tours prétendait que l'impôt levé en Touraine devait être versé entre ses mains, pour être réuni aux autres produits de la taxe imposée sur les possessions des vassaux des rois de France. Henri refr.sa d'y consentir, malgré la réclamation de Louis.
Un procès du comte d'Auvergne vint ajouter de nouveaux alimens à la discorde. Ayant été dépouillé par son oncle , il le cita au tribunal du roi d'Angleterre comme duc deGuienne.D'un autre côté, son adversaire eut recours au monarque français comme seigneur suzerain. Les deux rois prirent les armes , et les deux peuples furent ainsi victimes de ces disputes féodales, fruit inévitable d'un système de gouvernement absurde , où le droit était toujours incertain et cédait toujours à la force. Toutes ces questions féodales, entre un suzerain et des vassaux aussi puissans que lui , étaient autant de nœuds gordiens qu'on ne dénouait que par l'épée. Henri incendia Chaumont. Louis livra Andely aux flammes. Une
Monde trêve suspendit ces désastres.
VauliWe? Ce fut cette même année que mourut la
reine douairière Mathilde, princesse qui mérita, par ses vertus, par son habileté, par son courage, une juste célébrité. Les malheurs qui suivirent sa mort , et les discordes qui éclatèrent dans la famille royale , ne firent que trop sentir aux Anglais l'étendue de cette perte. Le intrigues turbulent caractère d'Éléonore , n'étant plus ifiéonow! contenu par elle, excita entre son époux et ses fils la haine la plus irréconciliable. Cette reine, fléau de deux couronnes, après avoir outragé et ruiné son premier époux, le roi de France , remplit d'amertume , par ses intrigues, la fin du règne de HenrL
Le roi d'Angleterre et l'archevêque de Can- conduite
. • 1 . • du pape
torbéry étaient tous deux trop opiniâtres pour^aii»iaqu»qu'aucune voie conciliatrice pût terminer leur Becquet et
^ * de Henri*
différend. Le pape, croyant sa puissance intéressée à la cause du prélat, le nomma son légat en Angleterre. Armé de ce pouvoir, Becquet s'en servit avec violence , excommuniant tous les partisans de l'autorité royale.
Louis fomentait ces dissensions ; et, pour accroître les embarras de son rival, il prit hautement le parti de Eudes de Bretagne , qui accusait Henri d'avoir séduit et outragé sa fille.
Les deux monarques se rendirent à une conférence où se trouvèrent deux légats ^u pape et un grand nombre de seigneurs. Cette cbn-
fërence aigrit les esprjts au lieu de les rapprocher. Henri refusa de reconnaître l'autorité de son suzerain. Le cardinal de Pavie , légat , montra pour le roi d'Angleterre une partialité qui choqua le roi de France. Les négociation» furent rompues. Le pape , ménageant les deux partis, défendit àBecquet de continuer ses violences, et lui écrivit en même temps des lettres qui contredisaient secrètement ses défendes officielles.
Soumission Ou rcpHt Ics armcs ; Henri , voyant pluaanHê sicurs scigucurs de la Normandie et de la Touraine se déclarer contre lui , apaisa Louis par une feinte soumission; il promit, ainsi que ses deux fils Henri et Richard, de rendre au monarque français le même hommage que ses prédécesseurs, et de remplir envers lui les devoirs d'un fidèle vassal.
La paix fut retardée par une vive querelle élevée entre un seigneur et un baron d'Angleterre. Un <luel fut la suite de cette contestation. Guy de Lusignan tua dans ce combat le comte de Salisbury, et le roi d'Angleterre appuya fortement les plaintes de la famille du comte qui demandait vengeance. Lusignan , condamné, dut sa fortune à son malheur; car, étant forcé de fuir, il se rendit en Palestine, et devint roi de Jérusalem.
Ses possessions eu France étaient livrées au pillage par les Anglais. Louis arrêta le cours de ces dévastations • il força les Anglais à se retirer. La crainte de ses armes contraignit enfin le roi d'Angleterre à conclure la paix aux conditions qui lui furent dictées par le monarque français : Henri renouvela publiquement son hommage pour la Normandie et pour les autres seigneuries qu'il possédait en France. La charge de grand sénéchal fut rendue à son fils Henri. Enfin le roi d'Angleterre promit de se réconcilier avec Becquet, pourvu que ce prélat vînt faire devant lui quelque acte de soumission • Becquet y consentit, mais avec une restriction jésuitique ; car il jura d'obéir a tous les ordres de son roi , pourvu que l'honneur de l'Église n'y fût pas compromis.
Henri , ayant de se séparer de Louis , luï demanda la permission de lui confier son fils Richard, pour le faire élever dans sa cour. A cette époque, le crépuscule des lumières et de la civilisation ne paraissait encore que dans les écoles de la France.
Henri, de retour en Angleterre, donna de nouveaux sujets de plaintes à ses ennemis. Il fit couronner, à Westminster, son fils Henri par l'archevêque d'Yorck, au préjudice des, droits de celui deCantorbéry; et, au mépris des anciennes.
Saô LOUIS VII.
coutumes, il laissa en Normandie la jeune reine sa belle -fille y Marguerite de France, de sorte qu'elle ne fut point couronnée avec son mari. Louis, regardant cet oubli comme un affront, prit les armes ; Henri , pour éviter la guerre, vint trouver le roi et apaisa son ressentiment, en lui offrant toutes les réparations qu'il désirait.
j^«g»"Mt^ Cependant Becquet, bravant toujours l'autorité du roi d'Angleterre , ne cessait d'exciter contre lui l'ambition du clergé et l'orgueil des barons mécontens. La patience n'était pas la vertu de Henri. Irrité par les intrigues de l'opiniàtre prélat , un mot cruel lui échappe : « Est-il possible, dit- il un jour, que parmi w tant de serviteurs que j'ai comblés de grâces » et de bienfaits , il ne s'en trouve pas un asn^set fidèle pour me venger d'un prêtre tur- » bulentqui sème les troubles dans mon royau- » me! » Animés par ces paroles imprudentes qu'ils regardent comme un ordre et comme un arrêt de mort , quatre Nobles anglais courent à Cantorbéry, entrent dans la cathédrale et massacrent l'archevêque au pied des autels, le 29 décembre î i 70.
Au bruit de cet assassinat, le peuple anglais fut consterné, la cour saisie d'effroi, et l'Église indignée. Le roi de France demanda au souve-
rain pontife une éclatante justice de cet attentat f qui f tout en blessant son zèle pieux , flattait sa haine secrète, et lui donnait des ar-^ mes contre son rival.
Vainement Henri envoya des ambassadeurs Procès à Rome pour se justiiier *. Le souverain pon- ceucMcatife, refusant de les recevoir, exigea que le monarque anglais se soumit au jugement du Saint-Siège, et se purgeât par serment du meurtre qui lui était imputé : soumettre les rois au jugement d'un prêtre, c'était évidemment proclamer la souveraineté temporelle de Rome, et changer le gouvernement féodal de l'Europe en théocratie.
Mais la superstition du siècle fermait les yeux des peuples et même ceux des princes sur cet étrange abus d'un pouvoir purement spirituel. Henri, cédant à l'orage^ abaissa la couronne devant la tiare, et il comparut en accusé dans la ville d'Avranches, au milieu d'une assemblée nombreuse , présidée par les cardinaux Albert et Théodin , légats du pape.
Là, ce prince jura sur l'Évangile qu'il n'avait pas commandé cet abominable meurtre ; mais , comme ce crime était commis en son nom , il promit aux légats toutes les satisfactions qu'on exigerait de lui. Ceux-ci le con-
damnèrent à entretenir, pendant un an, deux cents gentilshommes en Palestine , à casser tous les décrets rendus par lui contre les droits du clergé, à restituer à l'église de Cantorbéry les biens dont il l'avait dépouillée , et à se rendre lui-même en Espagne, dès que le pape le lui ordonnerait, pour secourir les princes chrétiens contre les Maures. Après avoir prononcé cet arrêt, les légats, conduisant le roi hors de IVglise, le firent mettre à genoux sur la place publique, et lui donnèrent l'absolution. En la recevant, il ajouta la promesse de partir pour la Palestine , si le souverain pontife l'exigeait. Sa rëconci- Hcuri, décidé à désarmer tous ses ennemis
liation arec
le roi de par sa soumission, se réconcilia aussi avec le roi
, France. *
de France, en faisant couronner la jeune reine Marguerite *. Avant cette cérémonie , cette princesse vint à la cour de France avec son époux.
RtjroUc Louis connut avec une secrète satisfaction,
fomentée en '
Angieierre par Icurs conûdenccs , leurs vues ambitieuses
par Louis. * '
et leurs dispositions à secouer le joug de Henri. Il encouragea le jeune prince à exiger la Normandie comme apanage, et lui promit l'appui de ses armes pour l'obtenir.
Tel est l'aveuglement des hommcè; Louis," dont les contemporains vantent la probité, et * II 72.
qui n'aurait point osé se soustraire aux plus minutieuses pratiques d'une dévotion superstitieuse, ne croyait pas violer les préceptes de rÉvangile en enfreignant ceux de la morale. Ce monarque dévot, qui avait compromis sa fortune , sa couronne , son peuple et sa vie pour aller défendre dans l'Orient le tombeau de Jésus-Christ, fomentait sans scrupule la révolte des fils d'un roi son allié contre leur père; et c'était en quittant les autels d'un Dieu de charité, qu'il excitait dans un État voisin la guerre civile , et semait la discorde au sein d'une famille royale.
Le jeune roi Henri , encouragé par ses conseils , retourna en Angleterre , demanda hautement à son père de lui céder la Normandie, et, sur son refus, se sauva en France où il prit les armes.
Sa mère Éléonore entraîna dans sa révolte les deux autres fils du roi, Richard et Geoffroi, qui soulevèrent en leur faveur une partie de la Guienne et de l'Anjou. Un grand nombre de seigneurs normands embrassa la cause du jeune Henri , et le roi de France se déclara ouvertement pour lui.
Le roi d'Angleterre ne montra pas dans cette Actirii^
• 1 A p'ii «n •! ••!• et succès de
crise la même faiblesse qui 1 avait humilié aux Heari. pieds du pape. Intrépide contre toute arme
35o LOUIS VII.
qui ne partait pas du Vatican^ il prit à sa solde vingt mille Brabançons^ et marcha contre ses ennemis. Cependant le comte de Flandre lui enleva Aumale et Neufchâtel. Louis, avec le jeune Henri , assiégeait Verneuil. Le monarque anglais accourut pour faire lever le siège , mais on le trompa par des propositions de paix : tandis qu'il négociait , Verneuil capitula; et Louis, s'étant fait donner des otages, se retira; Les Bretons s'étaient aussi révoltés : Henri les combattit et les vainquit près de Dôle. On convint d'une conférence à Gisors. Les deux rois et les trois princes s'y trouvèrent , mais ils se séparèrent sans avoir pu s'accorder.
Au milieu de ces orages, Henri,. qui n'ignorait pas le poids que pouvait donner à sa cause l'appui de Rome, écrivit au pape, implorant sa protection dans les termes les plus humbles. « Mon royaume, lui disait- il, est sous votre » juridiction; je suis votre feudataire; appre- » nez donc à mes ennemis quelle est l'étendue » de la puissance d'un souverain pontife. Si » vous ne pouvez protéger le patrimoine de » saint Pierre avec les armes temporelles , » prouvez au moins à l'Europe que vous savez » le défendre avec le glaive spirituel. »
Le pape , gagné par cette déférence , se dé-
clara en sa faveur, et menaça ses adversaires des foudres ecclésiastiques.
Si Henri était parvenu à trouver dans le Saint-Siège un puissant appuis d'un autre côté un nouvel ennemi vint augmenter l'embarras de sa position. Le roi d'Ecosse lui déclara la guerre. Henri battit les Écossais , revint en France y attaqua Vendôme, la prit d'assaut, et se vit encore forcé de retourner en Angleterre pour combattre de nouveau le roi d'Ecosse.
Les humiliations ne coûtaient rien à la politique du monarque anglais; il les regardait comme des ruses de guerre. Décidé à se réconcilier complètement avec le clergé , il se rendit en pèlerin au tombeau de saint Thomas de Cantorbéry, s'y fit donner des coups de discipline par les moines , et , reprenant ensuite son glaive royal, il marcha contre les Écossais, les mit en déroute et fit leur roi prisonnier.
Pendant ce temps le roi de France assiégeait Roiien ; il était au moment de s'en rendre maître , lorsque le rapide Henri accourut pour le délivrer, coupa les vivres de l'armée française et la contraignit à lever le siège.
Les deux monarques eurent ensuite une PaUgëneconférence où rieti ne fut réglé définitivement, à Ambolse? On y convint seulement d'une trêve entre les
deux rois. Henri , profitant de la liberté que cette trêve lui laissait, marcha en Poitou contre son fils Richard, et le força de se soumettre : enfin on conclut la paix génét^ale à Amboise. Le jeune Henri obtint deux places en Normandie et une forte pension; Richard, deux villes en Poitou et la moitié du revenu de ce comté; Geoffroi, la moitié des revenus de la Bretagne, que lui apporta en dot une princesse bretonne.
Il ne restait plus qu'un seul point de contestation. Henri différait toujours la conclusion du mariage de son fils Richard, fiancé avec Alix de France. Il voulait que Louis donnât à cette princesse la ville de Bourses pour dot. Les deux monarques soumirent cette difficulté à la médiation du pape. En attendant sa décision , ils renouvelèrent leur serment de paix , d'amitié, et s'engagèrent à se croiser ensemble pour porter leurs armes en Palestine.
Frayeur Lc jcunc héritier du- trône de France, à Auguste l'âge de quatorze ans, annonçait déjà, parla
dans son . • , i . * i> »i # • i
enfance, vivacitc dc SOU cspnt et par i élévation de ses sentimens , que la patrie aurait en lui un chef digne d'elle. Un étrange accident obscurcit un moment l'aurore de sa brillante destinée. Le jeune prince chassait dans la forêt de Compiègne. Séparé des siens, il s'égare et ne
LOUIS vîi. 535
peut retrouver son chemin. La nuit arrive ; Philippe se trouve plongé dans d'épaisses ténèbres. Tout à cqup une espèce de fantôme colossal parait à ses regards : c'était un grand homme hideux , couvert de vêtemens noirs , portant une hache sur l'épaule , et éclairé d'instant en instant par un brasier contenu dans un vase qu'il tenait , et sur lequel il soufflait. L'obscurité , le lieu , la superstition du temps firent prendre au prince effrayé un charbonnier pour un spectre. Saisi de terreur, l'enfant royal , qui devait pourtant être un jour un héros intrépide, perdit connaissance. Le charbonnier, après avoir essayé vainement de le calmer, le porta dans ses bras au palais de son père. La santé de Philippe fut vivement altérée par cette frayeur , et pendant quelque temps on craignit qu'il ne perdit la vie ou la raison.
Louis-le-Jeune, dans son affliction, fondait Penennage