‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 107 sur 279 · DES BOURBONS · texte numérisé non relu

DES BOURBONS

Les fonctions attachées à ce titre de Roi sont si connues des François, qu'ils n'ont pas besoin de se le faire expliquer : le roi leur représente aussitôt l'idée de l'autorité légitime, de l'ordre, de la paix, de la liberté légale et monarchi(|oe. Les souvenirs de la vieille Franee, la religloQi les antiques usages, les mœurs de la famille, les habitudes de notre enfance, le berceau, le tonbeau, tout se rattache à ce nom sacré de roi : H n'efifraye personne; an contraire, il rassure. I^ roi, le magistrat, le père; un François coofinl ces idées. Il ne sidt ce que c'est qu'un empereur; il ne connoit pas la nature , la ferme , la liinil> du pouvoir attaché à ce titre étranger. Mais il sait ce que c'est qu'un monarque descendant de saiat Louis et de Henri IV : c'est un chef dont lapait' sance paternelle est réglée par des InstltotioBS, tempérée par les mœurs , adoucie et rendue ex* cellente par le temps, comme un vin généreux né de la terre de la patrie, et mûri par le soleil de la Franee. Cessons de voul^ 'wm le cacher '..H

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B> msn ni repos , ni boBheur, ni iéiieité , ni sta- Uilté dans nos lois , nos chinions , nos fortunes , ftB qaaod la maison de Bourbon sera rétablie lor le trtoe. Certes , l'antiquité , plus reconnoisnote que nous, n*auroit pas manqué d'appeler tme^nae race qui, commençant par un roi knve et prudent, et finissant par un martyr, a vmfKé dans l'espace de neuf siècles trente-trois wnirques, parmi lesquels on ne trouve qu*un ml tyran : exemple unique dans Thistoire du Boade, et étemel sujet d orgueil pour notre patrie. La probité et l'honneur étoient as^s sur le titee de France, comme sur les autres trônes la fivee et la politique. Le sans; noble et doux des Gipets ne se reposolt de produire des héros que |oir fidre des rois honnêtes hommes. Les uns f u* raot appelés Sa^^, Bons, Justes, Bien- Aimés; la antres surnommés Grands, Augustes, Pères des lettres et de la patrie. Quelques-uns eurent iei passions qu'ils expièrent par des malheurs; Mis aucun n'épouvanta le monde par ces *vices qvl pèsent snr la mémoire des Gàtars, et que Boooaparte a reproduits.

Les Bourbons , dernière branche de cet arbre ■cré, ont vu , par une destinée extraordinaire, leur premier roi tomlier sous le poignard du fa- ■tiqiie, et leur dernier sous la hache de l'athée. I^epnis Bobert, sixième fils de saint Louis, dont ib descendent, il ne leur a manqué, pendant tnt de siècles, que cette gloire de l'adversité , fi'ik eut enfin magnifiquement obtenue. Qu'avoDs-Dousà leur reprocher? Le nom de Henri IV feiteneore tressaillir les cœurs françois, et remplit nos yeux de larmes. Nous devons à Louis UV la meilleure partie de notre gloire. N'avons- BOIS pis surnommé Louis XYI le plus honnête tame de son royaume? Est-ce parce que nous iim tué oe bon roi que nous rejetons ce sang? Eit-ee parce que nous avons fait mourir sa sœur, n femme et son fils, que nous repoussons sa fanyie? Cette famille pleure dans l'exil, non ses rnlheors, mais les nôtres. Cette Jeune princesse qne nous avons persécutée, que nous avons rendue orpheline , regrette tous les Jours , dans les palais étrangers, les prisons de la France. Elle poQYoit recevoir la main d'un prince puissant et glorieux , mais elle préféra unir sa destinée à celle de son cousin, pauvre, exilé, proscrit, parce <pi'il étoit François, et qu'elle ne vouloit point te séparer des malheurs de sa famille. Le monde mkr admire ses vertus, les peuples de l'Europe

la suivent quand elle parott dans les promenades publiques, en la comblant de bénédictions : et nous, nous pouvons l'oublier 1 Quand elle quitta sa patrie, ou elle avoit été si malheureuse, elle |eta les yeux en arrière, et elle pleura. Objets constants de ses prières et de son amour, nous savons à peine qu'elle existe. Ah 1 qu'elle retrouve du moins quelques consolations en faisant le bonheur de sa coupable patrie ! Cette terre porte naturellement les lis : ils renaîtront |^os beaux , arrosés du sang du roi martyr.

Louis XVIII, qui doit régner le premier sur nous, est un prince connu par ses lumières, inac*» cessible aux préjugés , étranger à la vengeance. De tous les souverains qui peuvent gouverner à présent la France , c'est peut-être celui qui convient le mieux à notre position et à l'esprit du siècle ; comme de tous les hommes que nous pouvions choisir, Buonaparte étolt peut-être le moins propre à être roi. Les institutions des peupli^ sont l'ouvrage du temps et de l'expérience : pour régner, il fiaut surtout de la raison et de l'uniformité. Un prince qui n'auroit dans la tête que deux ou trois idées communes ,^ mais utiles, serait un souverain plus convenable à une nation qu'un aventurier extraordinaire, enfantant sans cesse de nouveaux plans, imaginant de nouvelles lois, ne croyant régner que quand il travaille à troubler les peuples, échanger, à détruire le soir ce qu'il a créé le matin. Non-seulement Louis XVIII a ces idées fixes, cette modération , ce bon sens, si nécessaire à un monarque, mais c'est encore un prince ami des lettres, instruit et éloquent comme plusieurs de nos rois, d'un esprit vaste et éclairé, d'un caractère ferme et philosophique.

Choisissons entre Buonaparte , qui revient à nous portant le code sanglant de la conscription , et Louis XYIII , qui s'avance pour fermer nos plaies, le testament de Louis XVI à la main. Il répétera à son sacre ces paroles écrites par son vertueux frère :

« Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se « sont faits mes ennemis sans que Je leur en eusse « donné aucun sujet , et Je prie Dieu de leur parti donner. »

MoRSiEVB, comte d'Artois , d'un caractère si franc , si loyal , si ftrançois, se distingue aujourd'hui par sa piété , sa douceur et sa bonté , comme il se faisoit remarquer dans sa première Jeunesse I par son grand air et ses grAces royales, fiuona-

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parte fuit abattu par la main de Diea , mais non corrigé par l'adversité : à mesure qu*il recule dans le pays qui échappe à sa tyrannie , il tratne après lui de malheureuses victimes chargées de fers ; c'est dans les dernières prisons de Frapce qu'il exerce les derniers actes de son pouvoir. MorsiEUE arrive seul , sans soldats, sans appui, inconnu aux François auxquels il se montre. A peine a-t-il prononcé son nom, que le peuple tombe à ses genoux : on baise respectueusement son habit , on embrasse ses genoux ; on lui crie, en répandant des torrents de larmes : « Nous ne « vous apportons que nos cœurs; Buonaparte ne • nous a laissé que cela ! • A cette manière de quitter la France , à cette façon d'y rentrer , connoissez d'un c6té l'usurpateur, de l'autre le prince légitime.

M. le duc d'Angoulème a paru dans une autre de nos provinces; Bordeaux s'est Jeté dans ses bras ; et le pays de Henri IV a reconnu avec des transports de joie l'héritier des vertus du Béarnois. Nos armées n'ont point vu de chevalier plus brave que M. le duc de Berry. M. le duc d'Orléans prouve , par sa noble fidélité au sang de son roi , que son nom est toujours un des plus beaux de la France. J'ai déjà parié des trois générations de héros, M. le prince de Gondé, M. le duc de Bourbon : Je laisse à Buonaparte à nommer le troisième.

Je ne sais si la postérité pourra croire que tant de princes de la maison de Bourbon ont été pros- 'crits par ce peuple qui leur de voit toute sa gloire, sans avoir été coupables d'aucun crime , sans que leur malheur leur soit venu de la tyrannie du dernier roi de leur race; non, l'avenir ne pourra comprendre que nous ayons banni des princes aussi bons , des princes nos compatriotes, pour mettre à notre tête un étranger, le plus méchant de tous les hommes. On conçoit jusqu'à un certain point la république en France : un peuple, dans un moment de folie, peut vouloir changer la forme de son gouvernement, et ne plus reconnoltre le chef suprême ; mais si nous revenons à la monarchie , c est le comble de la honte et de l'absurdité de la vouloir sans le souverain légitime, et de croire qu'elle puisse exister sans lui. Qu'on modifie, si Ton veut, la constitution de cette monarchie, mais nul n'a le droit de changer le monarque. Il peut arriver qu'un roi cruel , tyrannique, qui viole toutes les lois, qui prive tout un peuple de ses libertés, soit déposé par l'effet d'une

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révolution violente; nuls, dans ce cas extraordi- ] naire, la couronne passée ses fils, ou à sonplos | proche héritier. Or, Louis XYI a-t-il été un tyran? ] pouvons-nous fidre le procès à sa mémoire? en | vertu de quelle autorité privons-nous sa race d'an | trône qui lui appartient à tant de titres? Par quel honteux caprice avons-nous donné à Buonaparte lliéritagedeBobert le Fort?ce Robert le Foride»oendoit vraisemblablement de la seconde race , et celle-ci se rattachoit à la première. Il étoit comte de Paris. Hugues Gapet apporta aux François, comme François lui-même, Paris, héritage paternel, des biens et des domaines Immenses. La France , si petite sous les premiers Gapets , s'earichit et s'accrut sous leurs descendants. Et c'est en Aiveur d'un Insulaire obscur, dont 11 a falla faire la fortune en dépouillant tous les François , que nous avons renversé la loi sallque,pa//ajt«»t de notre empire. Combien nos pères différoient de nous de sentiments et de maximes ! A la nH>rt de Pftilippe le Bel ils adjugèrent la couronne à Philippe de Valois , au préjudice d'Edouard UI, roi d'Angleterre ; ils aimèrent mieux se condamner à deux siècles de guerre que de se laisser gouverner par un étranger. Cette noble résoUitioa fut la cause de la gloire et de la grandeur de la France : l'oriflamme fut déchirée aux champs de Crécy , de Poitiers et d'Azîncourt , mais ses lambeaux triomphèrentenfin delà banoièred*Ëdouard III et de Henri V, et le cri de Mantjoie Saint- Denis étouffa celui de toutes les factions. La même question de l'hérédité se représenta à la mort de Henri III : le parlement rendit alors le fameux édit qui donna Henri IV et Louis XIV à la France. Ce n'étolent pourtant pas des têtes ignobles que celles d'Edouard III , de Henri V, du duc de Guise et de l'infante d'Espagne. Grand Dieu! qu'est donc devenu l'orgueil de la France 1 EHe a refusé d'aussi grands souverains pour conserver sa race fomçoise et royale , et elle a fait choix de Buonaparte !

En vain prétendroit-on que Buonaparte n'est pas étranger : il l'est aux yeux de toute l'Europe , de tous les François non prévenus ; Il le sera au jugement de la postérité : elle lui attribuera peutêtre la meilleure partie de nos victoires, et nous chargera d'une partie de ses crimes. Buorniparte n'a rien de françois , ni dans les mœurs , ni dans le caractère. Les traits même de son visage montrent son origine. La langue qu'il apprit dans son berceau a'étoit pas la nftîrc , et son accent comme

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«m nom réTèlcnt sa patrie. Son père et sa mère ont Téco plus de la moitié de leur vie sujets de la république de Gènes. Lui-même est plus siueère que ses flatteurs : il ne se reconnoit pas François; il nous liait et nous méprise. Il lui est pluneonfois échappé de dire : Voiià comme vous des, tous autres François. Dans un discours , iit parlé de l'Italie comme de sa patrie, et de la Fmee comme de sa conquête. Si Buonaparte est Fno;oi8, il faut dire nécessairement que Tous- »Dt LoDverture Tétoit autant et plus que lui ; or enfin il étoit né dans une vieille colonie franttise, et sous les lois françoises; la lil)erté qu'il mit reçue lui avoit rendu les droits du sujet et do cftoyen. Et un étranger, élevé par la charité de DOS rois , occupe le tr6ne de nos rois , et brûle de répandre leur sang! Nous prîmes soin de sa jniwsae, et, par reconnoissance , il nous plonge dans un abîme de douleur! Juste dispensation delà Providence ! les Gaulois saccagèrent Rome, elles Romains opprimèrent les Gaules; les François ont souvent ravagé l'Italie, et les Médicis, les Gaiiga!, les Buonaparte, nous ont désolés. La France et lltalle devroient enfin se counottre, et renoncer pour toujours l'une à Vautre.

Qn*il sera doux de se reposer enfin de tant d'agilallons et de malheurs sous l'autorité paternelle de notre souverain légitime! Noos avons pu un aommt être sujets de la gloire que nos armes iToient répandue sur Buonaparte ; aujourd'hui qu'il s'est dépouillé lui-même de cette gloire, ce seroit trop que de rester l'esclave de ses crimes. Rejetons cet oppresseur comme tous les autres peuples Tont déjà rejeté. Qu'on ne dise pas de M«: lisent tué le meilleur et le plus vertueux desrob ; ils n'ont rien fait pour lui sauver la vie , (tflsTersent aujourd'hui la dernière goutte de Inrsang, ils sacrifient les restes de la France pow soutenir un étranger qu'eux-mêmes détestât Par quelle raison cette France infidèle justifieroit-elleson abominable fidélité? Il faut donc ftTooerqoece sont les forfaits qui nous plaisent, les crimes qui nom charment, la tyrannie qui Mseonvient. kh 1 si les nations étrangères , en- Ib lasses de notre obstination , alloient consentir >ms laisser cet insensé ; si nous étions assez lâches pour acheter, par une partie de notre terri- ^^, la honte de conserver au milieu de nous le fierme de la peste et le fléau de Thumanité , il Mioitfuir au fond des déserts, changer de nom

et de langage, tâcher doublier et de faire oublier que nous avons été François.

Pensons au bonheur de notre commune patrie ; songeons bien que notre sort est entre nos mains : un mot peut nous rendre à la gloire , à la paix , à l'estime du monde, ou nous plonger dans le plus affreux, comme dans le plus ignoble esclavage. Relevons la monarchie de Clovis, Théritage de saint Louis, le patrimoine de Henri IV. Les Bourbons seuls conviennent aujourd'hui à notre situation malheureuse, sont les seuls médecins qui puissent fermer nos blessures. La modération, la paternité de leurs sentiments, leurs propres adversités, conviennent à un royaume épuisé, fatigué de convulsions et de malheurs. Tout deviendra légitimeavec eux , tout est illégitime sans eux . Leur seule présence fera renaître l'ordre dont ils sont pour nous le principe. Ce sont de braves et illustres gentilshommes , autant et plus François que nous. Ces seigneurs des fleurs de lis iïireut dans tous les temps célèbres par leur loyauté ; ils tiennent si fort à la racine de nos mœurs , qu'ils semblent faire partie même de la France, et lui manquer aujourd'hui comme l'air et le soleil.

Si tout doit devenir paisible avec eux , s'ils peuvent seulsi mettre un terme à cette trop longue révolution, le retour de Buonaparte nous plongerait dans des maux affreux et dans des troubles interminables. L'imagination la plus féconde peut-elle se représenter ce que seroit ce monstraeux géant resserré dans d'étroites limites, n'ayant plus les trésors du monde à dévorer, et le sang de l'Europe à répandre? Peut-on se le figurer renfermé dans une cour ruinée et flétrie, exerçant sur les seuls François sa rage, ses vengeances et son génie turbulent? Buonaparte n'est point changé; il ne changera Jamais. Toiyours il inventera des projets, des lois, des décrets absurdes, contradictoires ou criminels; toujours il nous tourmentera : il rendra toujours incertaines notre vie, notre libeité, nos propriétés. En attendant qu'il puisse troubler le monde nouveau , il s'occupera du soin de bouleverser nos familles. Seuls esclaves au milieu du monde libro, objets du mépris des peuples, le dernier degré,du malheur sera de ne plus sentir notre abjection, et de nous endormir, comme l'esclave de l'Orient, indifférents au cordon que le sultan nous enverra à notre réveil.

Mon , il n'en sera pas ainsi. Nous avons un

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prince légitime, né de notre sang, élevé parmi nous, que nous connoissons, qui nous connoit, qui a nos mœurs , nos goûts , nos habitudes , pour lequel nous avons prié Dieu dans notre jeunesse , dont nos enfants savent le nom comme çciui d'un de leurs voisios, et dont les pères vé* curent et moururent avec les nôtres. Parce qoe nous avons réduit nos anciens princes à être voyar geura, la France sera-t-elle une propriété for&ite? Doit-elle demeurer à Buonaparte par droit d'aubaine ? Ah I pour Dieu , ne soyons pas trouvés en telle déloyauté, que de déshériter notre naturel seigneur, pour donner son lit au premier compagnon qui le demande. Si nos maîtres légitimes nous manquoient, le dernier des François seroit encore préférable à Buonaparte pour régner sur nou9 : du moins nous n'aurions pas la honte d'obéir à un étranger.

Il ne me reste plus qu'à prouver que si le rétablissemei^t de la maison de Bourbon est nécessaire à la France , il ne l'est pas moins à TEurope entière.

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