‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 135 sur 279 · DERNIERE DÉCLARATION DU CONGRÈS · texte numérisé non relu

DERNIERE DÉCLARATION DU CONGRÈS

Gadd,le3juin I8I5.

La déclaration émanée du congrès de Vienne , en date du 12 mai 1815, fait autant d'honneur aux plénipotentiaires qui l'ont signée qu'aux souverains dont elle est pour ainsi dire la dernière profession de foi.

Bien de plus clair et de plus précis que la manière dont les trois questions sont posées et résolues dans le rapport de la commission, inséré

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au pi'ocès-verbal En effet , le succès de l'invasion de Buonaparte est un fait et non un droit : le succès ne peut riew changer à Tesprit de la déclaration du 13 mars. Cette vérité, resserrée à dessein dans la solution de la première question , «croit susceptible de longs développements.

Soutenir, par exemple, que l'Europe, à qui i'on reconnoîssoit le droit d'attaquer Buonaparte encore errant dans les montagnes du Dauphiné, n'aiiroit pas celui de s'armer contre Buonaparte redevenu le maître de la France, ne seroit-ce pas une véritable absurdité?

La déclaration dû 1 3 mars prévoyoit et supposoit évidemment le succès, autrement elle devenoit ridicule : on ne fait pas marcher un million de soldats pour combattre douze cents hommes. Buonaparte pouvoit-il entreprendre la conquête d'un grand royaume avec quelques satellites, sans y être appelé par une conspiration redoutable? Le caractère connu de l'usurpateur devoit conûrmer dans cette pensée les princes réunis à Vienne : cet homme n'est point un partisan qui sait faire la guerre à ia tète d'une bande déterminée, sur les rochers et dans les bois; il ne retrouve sa force et son audace qu'en remuant des masses et en employant des moyens immenses. Les souverains avoient donc jugé le péril avec sagesse. L'empereur de Russie apprit le 3 mars, à deux heures de i'après midi , que Buonaparte avoit quitté l'île d'Elbe ; et le même jour, à cinq heures du soir, une estafette porta à Pétersbourg l'ordre de faire partir la garde impériale russe; les autres souverains expédièrent des couniers aux ministres et aux commandants de leurs provinces; eu moins d'une semaine le signal fut donné à toutes les armées de l'Europe : ce n'étoit pas, nous le répétons, contre douze cents hommes, qu'un seul pont rompu pouvoit arrêter dans les défilés de Gap, qu'étoit dirigée tant de prévoyance , de résolution et d'activité.

La seconde question du procès • verbal porte sur le traité de Paris , que Buonaparte offre de sanctionner, tout en affectant de l'appeler un traité honteux. Le congrès répond avec raison, et conformément à la déclaration du 31 mars 1814, que Buonaparte , si les alliés lui eussent accordé la paix, n* aurait point obtenu les conditions favorables de ce traité. On eût exigé de lui des garanties qu'on n'a pas demandées à Louis XVIII. Il eût été obligé de payer des contributions , de céder des provinces. Sa parole n'eût pas suffi pour

délivrer, comme par enchantement, la Frann de quatre cent mille étrangère. Oseroit-oa prétendre que la politique ne doive pas faire entrer dans ses motitis et dans ses considérations le raractère moral des chefii des nations? TÂngleterri soumit à l'arbitrage de saint Louis de graves débats qu'elle n'eût pas Mi Juger par un capitaine de la Ligue. Si la France a été de nos Jonn et* posée à la conquête, c'est par Buonaparte; si la France est sortie entière des mains de Tennemif elle le doit à Louis XVin. La France auroitpevir être pu garder son t3nran par un traité de Paris; mais en gardant son esclavage , elle eût perdu ses provinces et son honneur.

On nous assure que Buonaparte estbien changÀ Non ; ce n'est pas à quarante-cinq ans , quand est né sans entrailles, quand on s'est enivré pouvoir absolu , que l'on change dSns l'espace di huit mois. Buonaparte, tratné par des commissaires à rtle d'Ëlbe, se cachant sous leurs picdS; pour se soustraire aux vengeances du peuple, B'tj pas été ennobli par le malheur, mais dégradé fari la honte : il n'y a rien à espérer de lui.

Il est donc vrai que la France n'aeu(xucta$, raison de se plaindre du traité de Paris,,., ce traité était même un bienfait immense un pays réduit y par le délire de son chef, à M* situation la plus désastreuse '.LemaréchalNeyi dans sa lettre du S avril 1814, adressée âM. la comte de Talleyrand , avoue que Buonaparte re» connoissoit le danger de cette situation : Cm^. vaincu, dit-il, de la position où il (Buonaparte)^ placé la France y et de iHmpossibilité oiiUii trouve de ta sauver lui-même^ il apamU résigner et consentira rabdieation entiérti sans aucune restriction.

Dans quel abîme , en effet , n'avoit-il pas prè> cipité la France I

Lors des conventions du 23 arril 1814, (piel* ques esprits prévenus, oubliant notre positiODi ne parurent pas les approuver dans toutes leara parties; elles rendoient, disoient-ils, aux allié»} sans conditions, les places de rAllemagneieacore occupées par nos troupes. Quoi! Paris, Bordeaux , Toulouse , Lyon , ne valent pas Dantsgt Hambourg, Torgau, Anvers? G'étoit rendre cei dernières villes sans conditions^ que d'en faii« l'objet d'un pareil échange, que d'obtenir à ce prix la retraite des alliés? A Tépoque du 28 avril 1814, les alliés occupoient la France, depuis les Pyrénées occidentales jusqu'à la Gironde , depuis les

I Extrait du procès-verbal du 6 mai.

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Alpes jusqu'au RhAne, depuis le Rhin jusqu'à la loiie; quarante départements , c'est-à-dire près de la moitié du royaume, étoient envahis; cent iDille prisonniers répartis dans les provinces où les aillés n'a voient pas encore pénétré, mena- ÇMeot de se joindre à leurs compatriotes; quatre ttit mille étrangers sur le sol de la patrie; les rélemsdes Russes, des Autrichiens, des Prussiens, desAllemaDds prêtes à passer le Rhin ; les Suédois ef les Danois venant grossir cette inondation d'eniaiis:telle étoit la position de la France. Chaque joar on voyoit tomber quelques-unes des places fie sous tenions encore sur TOder, le Weser, tiDbeet la Yistaie ; et les laudsverh , qui avoient Iroéle blocus de ces places, prenolent aussitôt la ÉDotede notre malheureux pays. Au milieu de tant pk calamités présentes, 4e tant de craintes pour fiTeoir, que pouvoit exiger le gouvernement pro- Msolre? Quelle force auroit-il opposée aux alliés, pn avoit plutôt consulté Fambitionque la justice , «si les alliésavoient préféré leur agrandissement jllear sûreté? L'armée n'avoit point encore vu à sa IVte le prince , noble dépositaire des pouvoirs du loi; et trop séduite par les prestiges de la gloire , m peat juger à présent qu'elle eût été moins fidèle lies devoirs qu'à ses souvenirs; désorganisée, iMooragée par la retraite honteuse dé Buonaparte, i6t-etleessayé,sous1esordresdeson nouveau chef, le renouveler des combats qu'elle étoit déjà lasse iesoDtenirsous son ancien général ? Aux première ignés de mésintelligence, les alliés, occupant h capitale et la moitié du royaume, se seroient taiparés des caisses publiques,, auroient levé liûnpdt à leur profit , frappé de contributions les ^i^es et les villes , et enlevé au gouvernement lOQtesse ressources. Ils auroient appelé leurs nou- ^ks armées d*au delà du Rhin , des Alpes et des J^renées; les Anglois, les Espagnols, les Portupis, partant de Toulouse et de Bordeaux ; les Rus- Mel lesPhnsiens , de Paris et d'Orléans ; les Bavarois et les Autrichiens , de Dijon , de Lyon et de Glermont, auroient opéré leur jonction dans wsprovinoes non encore en values. Le roi n'étoit point arrivé : auroit-il pu se faire entendre au n^iien de ce chaos? Sans doute il est impossible fccMKiaérir la France. Les Espagnols, les Porliipis, les Russes, les Prussiens, les Allemands «t prouvé , et Içs François auroient prouvé à tartour, qu'on ne subjugue point un peuple qui *>nbat pour son nom et son indépendance. Mais CMBitai de temps cette lutte se fût-elle prolon-

gée? Que de malheurs n'eût-elte point produits? Est-ce du sein de ces bouleversements intérieurs que nos soldats auroient marché à la délivrance de Dantzig , de Hambourg et d'Anvers? Ces places n'auroient- elles point ouvert leurs portes avant le triomphe de nos armées , avant la fin des guerres civiles et étrangères allumées dans nos foyers? Car il est probable que dans le premier moment nous nous fussions divisés. Enfm , après bien des années de ravages, lorsque la paix eût mis un terme à nos maux, cette paix nous eûtelle fait obtenir les citadelles rendues aux alliés par les conventions du 23 avril ISI^I?

Que si quelqu'un pouvoit avoir le droit de reprocher le traité de Paris à ceux qui l'ont signé, ce ne seroit pas certainement Buonaparte , qui a donné lieu à ce traité en introduisant les alliés jusque dans le cœur de la France. Dans tous les cas , il est insensé de soutenir qull falloit prolonger nos révolutions, recommencer des guerres désastreuses, compromettre l'existence de la patrie, afin de conserver quelques places, peut-être même quelques provinces conquises, il est vrai, par notre valeur, mais enlevées, après tout, à leurs possesseurs légitimes par l'injustice et la violence.

Au reste , pour juger en homme d'État les conventions du 23 avril 1814, et le traité du 30 mai qui en est la suite, on ne doit point les prendre isolément : il faut examiner leurs causes et leurs effets , considérer la place qu*ils occupent dans la chaîne des actes diplomatiques; non-seulement ils firent cesser les calamités de la France , mais ils fondèrent dans l'avenir les droits des souverains et des peuples, la sûreté et la liberté de l'Europe.

SI ces traités forcèrent Buonaparte à descendre d'un trûne usurpé , ne sont-ce pas ces mêmes traités qui le condamnent aujourd'hui de nouveau? Sans l'existence de ces actes salutaires, il pourroit dire que l'Europe n'a pas le droit de s'ar* mer contre lui; mais il se trouve qu'en vertu même du traité du 30 mai 1814 , ce ne sont pas les étrangers qui attaquent le fugitif de l'Ile d*EU>e^ c'est lui qui a troublé la paix du monde.

En effet, quelles sont les bases du* traité de Paris?

1" La déclaration des alliés du 31 mars 1814, qui annonce que si les conditions de la paix de* voient renfenner de plus fortes garanties y lors' qu'il s*agissoitd*enchalnerrambition de Bwmà'

2 1 6 MÉLANGES POUTIQDES.

pariCy elles dévoient êlreplusfavorables lorsque, par un retour vers un gouvernement sage^ la France elle-même offrira Vassurance de ce repos; QUE L£SS0UV£BAI7iSALUÉSIfBTBMTEB0IfT

PLUS AVEC Napoléon Buonapabtb, ni avec

AUCUN DE SA FAMILLE; qu'ils respectent Vinté" gritéde V ancienne France, telle qu'elle a existé sous ses rois légitimes :

2** L'acte de déchéance da 3 avril 1814, prononcé par le sénat de Buonaparte , acte qui rappelle une partie des crimes par lesquels l'usurpateur avoit attenté à la liberté de la France et de l'Europe;

3"" L'acte d'abdication du 1 1 avril de la même année, dans lequel Buonaparte lui-même reconnolt qu'étant le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, il renonce pour lui et ses héritiers aux trafics de France et d'Italie;

4*" La convention du même jour, qui répète en des termes encore plus formels , la renonciation exprimée par l'acte d'abdication ;

5'' Les conventions du 23 avril, où les puissances alliées déclarent qu'elles veulent donner la paix à la France, parce que la Fbance est BEVENUB à un gouvernement dont les principes offrent les garanties nécessaires pour le main* tien de la paix.

Ainsi, sans toutes ces conditions préalables, établies dans les actes ci-dessus mentionnés, le traité de Paris n'eût point été conclu , et toutes ces conditions se réduisent à une seule : exclure formellement Buonaparte et les siens du trône de France, tant par Paction d'une force étran* gère que par l'acquiescement de sa propre volonté.

Cela posé, Buonaparte, violant des engagements si sacrés, reprenant le titre d'emp^n^ur des François, rompt de fait la paix que le traité de Paris avoit établie , et est condamné par le traité même.

Pour nous résumer : le succès momentané de Buonaparte n'a pu changer la déclaration du 13 mars dernier, comme le prouve la seconde déclaration du 12 mai.

La base , la condition sine qua non du traité de Paris étoit l'abolition du pouvoir de Buonaparte.

Or Buonaparte , venant rétablir ce pouvoir, renverse le fondement du traité ; il se replace volontairement , et replace la France qui le souffre , dans la situation pjlitique antérieure au 31 mars

1 8 1 4 : donc c'est Buonaparte qui déclare la goen^ à l'Europe, et non l'Eui-ope à la France.

Ajoutons et répétons encore que le tn^té di Paris, quoi qu'en dise Buonaparte , étoit ucces< saire et très-honorable à la France : c'est ce qoe nous croyons avoir démontré. Plus on exatnlDcn les transactions politiques qui ont préparé et soItI la restauration , plus on admirera les princes et l'habile ministre qui ont si parfaitemeot jugélei intérêts pressants de la patrie, si biencoiuiQla choses et les hommes. Le 31 mars 1814, desar* mées innombrables occupoient la France; quatn mois après, toutes les armées ennemies avoieat repassé nos frontières, sans avoir emporté m écu , tiré un xoup de fusil , versé une goutte k sang , depuis la rentrée des Bourbons à Pai| La France se trouve agrandie sur quelques-uMl de ses frontières ; [on partage avec elle les >û* seaux et les magasins d'Anvers ; on lui rend tnii cent mille de ses enfants exposés à périr dans kl prisons des alliés, si la guerre se fût prolongée; après vingt-cinq années de combats, le bruit ds armes cesse subitement d'un bout deTEuropei l'autre. Quel pouvoir a opéré ces merveilles? Lb mhiistre d'un gouvernement à peine établi, deu princes revenus de la terre étrangère , sansforcei sans suite et sans armes; deux simples traités » gnés Chables et Louis !

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