‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 230 sur 279 · L'ABOLITION DE L\ CENSURE · texte numérisé non relu

L'ABOLITION DE L\ CENSURE

^eoomptois publier quelques antres écrits fai- •»»t suite à ma brochure contre la censure, brochure que cette même censure n'avoit pas permis ^'annoncer dans les journaux. Combien je me tionve heureux de voir les armes brisées dans ma *^n , de changer mes remontrances , importunes

iox ministres, en cantiques de louanges pour le

loi!

Noos devions tout attendre du principe de la ^ille monarchie, de cet honneur assis sur le

trône avec Charles X : notre espérance n'a point été vaine. La censure est abolie : l'honneur nous rend la liberté I

Puîsse-t-il être récompensé du bonheur dont il nous fait jouir, notre excellent monarque! Mettons aussi nos vœux aux pieds du Dauphin , dont nous reoonnoissons et la puissante influence et les sentiments généreux : c'esttoujours le prince libérateur I

La Charte est ce qu'il nous falloit ; la Charte est ce que nous pouvions avoir de meilleur au moment de la restauration. Une fois admise, il se faut bien persuader qu'elle est inexécutable avec la censure : il y a plus , la censure mêlée à la Charte produiroit tôt ou tard une révolution» Voici pourquoi :

Le gouvernement représentatif sans la liberté de la presse est le pire de tous : mieux vaudroit le divan de Constantinople. Lâche moquerie de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, ce gouvernement n'est alors qu'un gouvernement traître qui vous appelle à la liberté pour vous perdre , et qui fait de cette-liberté un moyen terrible d'oppression.

Supposez , ce qui n'est pas impossible , qu'uir ministère parvienne à corrompre les Chambres législatives; ces deux énormes machines broie* ront tout dans leur mouvement, attirant sous leurs roues et vos enfants et vos fortunes. Et ne pensez pas qu'il faille un ministère de génie pour s'emparer ainsi des Chambres : il ne faut que le silence de la presse et la corruption que ce silence amène.

Dans l'ancienne monarchie absolue , les corps privilégiés et la haute magistrature arrêtoient et pouvoient renverser un ministère dangereux. Avez-vous ces ressources dans la monarchie re« présentative? Si la presse se tait , qui fera Justice d'un ministère appuyé sur la majorité des deux Chambres? Il opprimera également et le roi, et les tribunaux, et la nation : sous le régime de la censure, il y a deux manières de vous perdre; il peut, selon le penchant de son système, vous entraîner à la démocratie ou au despotisme.

Avec la liberté de la presse, ce péril n'existe pas : cette liberté forme en dehors une opinion na« tionale qui remet bientôt les choses dans l'ordre* Si cette liberté avoit existé sous nos premières assemblées, Louis XYI n'auroit pas péri; mais alors lesécrivains révolutionnaires parloientseuls, et on envoyoit à l'échafaud les écrivains roya-

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listes. J*ai lu , il est vrai, dans une brochure en réponse à la mienne, que Sélim , Mustapha et Tippoo-Saëb étoient tombés victimes de la liberté de la presse; à cela Je ne sais que répondre.

La liberté de la presse est donc le seul oontre-poids des Inconvénients du gouvernement représentatif; car ce gouvernement a ses imperfections comme tous les autres. Par la liberté de la presse, il faut entendre ici la liberté de la presse périodique, puisqu'il est prouvé que quand les Journaux sont enchaînés, la pi*esse est dépouillée de cette influence de tous les moments qui lui est nécessaire pour éclairer. Elle n'a Jamais fait de mal à la probité et au talent ; elle n'^est redoutable qu'aux médiocrités et aux mauvaises consciences : or, on ne voit pas trop pourquoi oeUes»ci exigeroient des ménagements , et quel droit exclusif elles auroient à U conduite de rÉtat.

Cette nécessité de la liberté de la presse est d'autant plus grande parmi nous , que nous commençons la carrière constitutionnelle, que nous n'avons point encore d'existences socialestrès-décidées, qu'il y a encore beaucoup de chercheurs de fortune, et que les ministres arrivent encore un peu au hasard. Il faut donc surveiller de près, pour le salut delà couronne, les hommes inconnus qui pourroient surgir au pouvoir, par un mouvement non encore régularisé.

On dit que la censure est favorable aux écrivains, qu'elle les décharge de la responsabilité, qu'elle les met à l'abri d'une loi sévère. Est-ce de l'intérêt particulier des écrivains qu'il s*agit, relativement à la liberté de la presse dans l'ordre politique? Cette liberté doit être considérée dans cet ordre par rapport aux intérêts généraux , par rapport aux citoyens, par rapport à Ja société tout entière : c*est une liberté qui assure toutes les autres dans les gouvernements constitutionnels. Quand donc vous venez nous entretenir d'ouvrages et d'auteurs , vous confondez la littérature et la politique, la critique et la censure, et vous ne comprenez pas un mot de la chose dont vous parlez.

D'autres, soulevés contre la manière brutale dont on exerçoit la censure, n'en admettoient pas moins le principe; ils auroient établi seulement une oppression douce et tempérée. On avoit mis la liberté de la presse au carcan; ils ne voulolent que l'étrangler avec un cordon de soie.

D'autres, cherchant des motifs à la censure,

et n'en trouvant pasde raisonnables, prétendoienl qu'ayant peut-être à examiner, à la session pro* chaîne, les moyens propres à cicatriser les dernières plaies de l'Etat, la censure seroit nécessaire pour empêcher la voix des passions étrangères de se mêler à la discussion de la tribune.

Et moi Je demanderai comment on pourroitagiter dételles questions sans la liberté de la presse: ; faut- il se cacher pour être Juste? Votre caose , ne deviendroit-elle pas suspecte, ne calomnie* roit-on pas vos intentions , si vous croyiez devoir traiter dans l'ombre, et comme à huis clos, des affaires qui sont de la France entière? OaTreti au contraire, toutes les portes; appelez le poblii eomme un grand Jury, à la oonnoissaneedopr^ ces ; vous verrez si nous rougirons de plaider h cause de la fidélité malheureuse, nous qni patti Ions franchement de liberté, sans que ce mot do4 blesse la bouche. Et depuis quand la-religio| et la justice auroient-elles cessé d'être les dett bases de la véritable liberté? Soyons francs li les principes de la Charte, et nous pourrons réclamer, sans qu'on nous suppose d'arrière-pdl sée, ce que l'ordre moral et religieux exige lof périeusement d'une société qui veut vivre.

Le dernier essai que l'on vient de fiiirea lio^ reusement prouvé qu'il n'étoit plus possible d'é& tablir la censure parmi nous; nous avons fait de tels progrès dans les {pstitutionsconstitationnelld que les censeurs même n'ont pas osé se nda* mer. D'un bout de la France à l'autre, fooM les opinions ont réclamé la liberté de la pMf par la raison qu'on eu avoit Joui paisibicii deux années , et qu'il étoit démontré , d'aprèsrcfr périence tentée pendant la guerre d'Espagne, qtt cette liberté, ne nuisant à rien, étoit propret tout : c'étoit un droit acquis dont on ne leotat pas ie prix tandis qu'on le possédoit, maisdoi^ on a connu la valeur aussitôt qu'on l'a perdu.

Désormais nos institutions sont à l'abri : imws allons marcher d'un pas ferme dans des root» battues. Dix années ont amené de grands changements dans les esprits : des préjugés se sont efr ces, des haines se sont éteintes ; le temps a es* porté des hommes, tandis que des génératiatf nouvelles se sont formées sous nos nouvelles im* titutions. Chacun prend peu à peu sa place, ^ l'on détourne les yeux d'un passé affligeant potf les porter sur un riant avenir.

L'abolition de la censure a dans ce moment surtout un avantage qu'il est essentiel de si'

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gniter. Nous pooTons louer nos princes sans entrsTes; mms pouvons déclarer notre pensée , sans ^ Fou paisse dire que la manifestation de cette pensée n^est qae Texpression des ordres de la poljee. Il faut que l'Europe sache que tout est vrai dus les sentiments de la France, que tes opinions lODt aoanlmes, que les oppositions même se rencontrent au pied du tr6ne pour i*appuyer et le bénir. Louis XVUl étend ses bienfaits sur nous m delà de sa vie : il termina la révolution par k Charte; il reprit le pouvoir par la guerre d*Esfigoe; et sa mort , objets de si Justes regrits , a |08rtant consolidé la restauration, en mettant un ligne entre les temps de l*usurpation et i'avénefeentdeCiiarlesX.

Depuis un mois cette restauration a avancé siècle ; la monarchie a fait un pas de géant, triomphe complet de la légitimité , et de ce Il y a dVxcellent dans ce système! Un roi rt, le premier roi légitime qui s'étoit assis sur trône après une révolution de trente années, roi gouverne avec sagesse; mais ceux qui ne preooient pas la force de la légitimité, mais passions comprimées* mais tes vanités déçues, les ambitions secrètes , mais les intérêts , les sies politiques murmuroient tout bas : « Cet état de choses pourra durer pendant la vie de '•Irais XVIll; mais vous verrez au changement ■•der^el»

i Hé bien! nous avons vu! nous avons vu un I tère sQoeéder à un frère, de même qu'un fils rem- ||hee un père dans le plus tranquille héritage. A -friBe s'aperçoit-on qu'on a changé de souverain, l'fc des plus grands événements dans les circonsiKes actuelles 8*accomplit avec la plus grande

^kflicité. Gomme dans une succession ordinaire, Vlève les scellés : ce n'est rien; ce n'est que la ^roDoe de la France qui passe d'une tète à une *tol ce n'est que le sceptre de saint Louis que Ourles X prend au foyer de Louis XVIIt !

Fjitend-on parler de quelque réclamation? Où t'Bt les prétendants de la république et de l'emfxt} Est-il dans le monde une puissance qui ait ttTie de contester le trône au nouveau roi? A-tflbilo des hérauts d'armes, des bruits de tamk>ors et de trompettes , des parades et des jonlleries, un développement imposant de la force ^Htaire , pour dérober à la foule ébahie ce que kdroltd*un usurpateur a de douteux? Nullement. U loi MT MOBT : Vive le aoi! Voilà tout, tt chacun vaque à ses affaires, l'écrit Jibre , le

cœur content, sans craindre l'avenir, sans de* mander : « Qu'arrivera-t-il demain? »Le pouvoir protecteur, la puissance politique n'a point péri, la société est en sûreté ; et la succession légitime de la famille royale garantit à chaque famille, en particulier, sa succession légitime.

Que sont devenues toutes ces allusions , pour te moins téméraires, au sort d*un prince étranger? Où trouver la moindre ressemblance dans les choses , les temps et les souverains? Ces mouvements d'humeur que l*on prenoit pour des intuitions de la vérité , pour des enseignements historiques , s'évanouissent devant les faits et les vertus; et Jamais les vertus ne furent plus évidentes et les faits plus décisifs.

Si la royauté triomphe , le roi ne triomphe pas moins. Charles X s'est élevé au niveau de sa for* tune ; il a montré qu'il connoissoit les mœurs de son siècle, qu'il prenoit la monarchie telle que le temps et les révolutions l'ont faite. Il a dit aux magistrats de continuer à être justes et à prononcer avec impartialité ; il a dit aux pairs et aux députés qu'il maintiendroit comme roi la Charte qu'il avoit Jurée comme sujet , et il a tenu sa parole, et il nous a rendu la plus précieuse de nos libertés ; il a dit aux François de la confession protestante que sa bienfaisance s'étendoit également sur tous ses sujets ; il a dit aux ministres da culte catholique qu'il protégeroit de tout son pou* voir la religion de i*Ëtat, la religion, fondement de toute société humaine : il a recommandé cette même religion comme base de l'éducation publique. Toutes ces paroles, qui sont de véritables actes politiques , ont enchanté la nation. Charles X peut se vanter d'être aujourd'hui aussi puissant que Louis XIV, d*étre obéi avec autant de zèle et de rapidité que le souverain le plus absolu de i*Ëurope.

Pour savoir où nous en sommes de la monarchie, il faut avoir vu le monarque se rendant à Notre-Dame; tout un graiTd peuple, malgré l'inclémence du temps , saluant avec transport ce roi à cheval y qui s'avançoit lui-même au-devant de ses plus pauvres sujets pour prendre de leurs mains leurs pétitions avec cet air qui n'appartient qu'à lui seul ; il faut l'avoir vu au Champ de Mars au milieu de la garde nationale, de la garde royale et de trois cent mille spectateurs : Jour de puissance et de liberié qui montrait la couronne dans toute sa force , et qui rendoit à l'ophiioa ses organes et son indépendance. Un roi est bien placé

saa

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au milieu de ses soldats quaud il départ uses peuples tout ce qui coatribue à la dignité de riiommel répée est pour lui : elle pourroit tout détruire, et ii ne s'en sert que pour conserver ! Aussi Tenthou- . siasme D*étoit pas feint : ce n'étoient pas de ces cris qui expirent sur les lèvres du mendiant payé, chargé sous les tyrans d'exprimer la joie ou plutôt la tristesse publique ; c étoient des cris qui sortent du fond de la poitrine , de cet endroit où bat le cœur avec force , quand il est ému par Tamour et la reconnoissance.

Ceux qui ont connu d'autres temps se rappelolent une fôte bien différente au Champ de Mars : la monarchie llnissoit alors; aujourd'hui elle recommence. Est-ce bien là le même peuple? Oui, c*e$t le même; mais le peuple guéri, le peuple désabusé. Il avoit cherché la liberté à travers des calamités Inouïes, et il n'avoit rencontré que la gloire : ses princes légitimes dévoient seuls lui donner le bien , que des tribuns factieux et un despote militaire lui avoient dérisoirement promis.

Si les bénédictions du peuple, comme il n'en faut pas douter, attirent celles du. ciel , elles ont descendu sur la tête du souverain et de la famille royale. Jamais la France n*a été plus heureuse, plus glorieuse et plus libre que dans ce jour mémorable. Mais à la vue de cette famille en deuil au milieu de tant d'allégresse, la pensée se tour- Boit avec attendrissement vers cet autre monarque qui n'est pas encore descendu dans la tombe ; l'aspect d'une multitude affranchie de tout esclavage, et protégée par de généreuses institutions, rappeloit encore le souvenir de l'auguste auteur de la Charte. Quel pays que cette France! les villes apportent leurs clefs au Ut funèbre de ses généraux, et les peuples rendent hommage de leur liberté au cercueil de ses rois!

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