RELATION VERITABLE
DE LA MORT DU ROI DE LA GRAin>£-BR£TAGirfi,
ÀTBC U RABAHCVB FAITE PAR SA MAJESTE 8im ViCBkFkim
DmBotATncurT avaht soir ixBGunoir.
« Le vingt-neuvième jour de janvier, sur les dix heures du matin , le roi fut conduit de Saint- James, à pied, par dedans le parc, au milieu d'un régiment d'infanterie , tambour battant et enseignes déployées , avec sa garde ordinaire , armée de pertuisanes , quelques-uns de ses gentilshommes devant et après lui la tête nue; le sieur Juxon, docteur en théolc^e, ci-devant évéque de Londres , le sui voit , et le colonel Thomlinson , qui avoit la charge de Sa Majesté parlant à loi la tête nue, depuis le parc de Saint- James, au travers de la galerie de Whitehall, jusques en la chambre de son cabinet ' , où il couchoit ordinairement et faisoit ses prières : où étant arrivé il refusa de diner, pour autant que (ayant communié une heure avant) il avoit bu ensuite un verre de vin et mangé un morceau de pain.
« De là il fut accompagné par ledit sieur Juxon, le colonel Thomlinson et quelques autres ofOcîers qui avoient charge de le suivre, et de sa garde du corps, environné de mousquetaires depuis la salle à banqueter joignant laquelle l'échafaud* étoit dressé, tendu de deuil, avec la hache et le chouquet au milieu. Plusieurs compagnies de cavalerie et d'infanterie étoient rangées aux deux côtés de réchafaud, avec confusion de peuple pour voir ce spectacle. Le roi étant monté sur Técliafaud jeta les yeux attentivement sur la hache et le chouquet, et demanda au colonel Hacker s'il n'y en avoit point de plus haut , puis parla comme il s*ensuit, adressant ses paroles particulièrement au colonel Thomlinson :
< J'ai fort peu de chose à dire , c'est pourquoi « je m'adresse à vous, et vous dirai que Je me « tairois fort volontiers , si Je ne craignois que « mon silence ne donnât sujet à quelques-uns de « croire que je subis la fiiute comme je fais le sup-
' Le roi avoit demandé le cabinet et la petite cliarobre pro* chaîne. (CtiU noie et Ut êuiftaniêt tont de VauteUr de la r^ laiton.)
' CT^tolt proche ou en ce lieu-là même qae fut tué an bourgeois ei trente hUsêuèn ; premier aang de cette dernière gaprreu
litf
LES.QUATBE STUABTS.
il plice;inUfJeerpisqQe|KMir)n'a0plttereiaven « Dieu et mon pays , je doU me justifier comme « ]}on chrétien et bon roi , et finalement comme « homme de bien.
« Je commencerai première mfnt par mon in- « nocence; et en vérité je crois qu'il ne m'est pas « nécessaire de vous entretenir longtemps sur ce « sujet. Tout le monde sait que je n'ai jamais « commencé la guerre avec les deux chamtiresdu « parlen^ent, et j^appelie Dieu à témoin (auquel « je dois bientôt rendre compte ) que je n'ai jamais « eu Intention d'usurper sur leurs privilèges; au « contraire ils commencèrent eux-mêmes en se « saisissant des arsenaux ; ils confessent qu'ils « m'appartiennent, mais ils jugèrent qu'il étoit n nécessaire de me les ôter ; et pour le faire court, « si quelqu'un veut regarder les dates des com- « missions de leurs députés et des miens comme « des déclarations, il verra évidemment qu'ils a ont commencé ces malheureux désordres, et « non pas moi : de sorte que j'espère que Dieu *i vengera mon innocence.... Non, je ne le veux (t pas I j'ai de la charité ; à Dieu ne plaise que j'en a impute la faute aux deux chambres du parle- « ment; il n'est pas besoin ni de l'une ni de l'au- « tre; j'espère qu'ils sont exempts de ce crime, n car je crois que les mauvais ministres d'entre « eux et moi ont été les causes principales de tout « ce sang répandu. Tellement que, par msmière « de parler, comme je m'en trouve exempt, j'es- « père (et prie Dieu qu'ainsi soit) qu'ils le soient ff aussi. Néanmoins à Dieu ne plaise que je sois « si mauvais chrétien que je ne confesse que les « Jugements de Dieu sont justes contre moi; car « sou ventes fois il punit justement par une iiguste « vengeance; cela se voit ordinairement. Je dirai « seulement qu'un injusle arrêt ' que f ai soi^ffert être exécuté^ est puni à présent par un « autre injuste donné contre moi-même. Ce que « j'ai dit jusqu'ici est pour vous faire voir mon « innocence.
« Maintenant , pour vous faire voir que Je suis « un bon chrétien , voilà un honnête homme % ( montrant au doigt le sieur Juxon ) , lequel por- « tera témoignage que j'ai pardonné à tout le « monde , et en particulier à ceux qui sont auteurs .<( de ma mort; quels y sont. Dieu le sait; je prie « Dieu de leur pardonner. Mais ce n'est pas M tout; il faut que ma charité passe plus avant :
. * L'arrêt de mort du comte de Stratford.
« je sotibaite qu'ils se repentent ;' e&r vérUrito « ment ils ont commis un grand péché en cetlf « occurrence. Je prie Dieu avec saint Etienne « qu'ils n'en reçmvent pas la punitioa; non*ie» « leroeat cela , mais encore quUla puissent proi* « drelavraie voied'établirlapaîxdansleroyaume; •r car la charité me recommande non-seulemeiit « de pardonner aux personnes païUculières , maif « aussi de tâcher Jusqu'à mon dernier soupir di K mettre la paix dans le royaume.
« Ainsi , messieurs , Je le souhaite de toute moa « âme, et espère qu'il y a quelques-uns ici * qû « le feront oonnoitre plus loin, afin d'aider à la « pacification du royaume.
« Maintenant, messieurs, il vous fiiut foin « voir comme vous êtes en un mauvais cbemiOi « et vous remettre en un meilleur. Premièrement, « pour vous montrer que vous vous détournes de n la Justice, Je vous dirai que tout ee que vm « avez jamais fait , à ce que J'en ai pu concevoir, « a éU par voie de conquête; certainement c'est « une fort mauvaise voie : car une conquête, 1»» « sieurs, n'est jamais Juste, s'il n'y a qudqoe « bonne et légitime cause , sdit pour quelque tort « reçu , ou en ayant droit légitime ; et alors si vont « outrepassez cela , la première contestation que « vous en avez rend votre cause iqjuste à la fin, « quoiqu'elle fût Juste au commencement; suis « si ce n'est que par conquête, c'est une grande n volerie, comme un pirate reprocha un Joar à « Alexandre qu'il étoit le grand voleur; et poor « lui , qu'il se contentoit d'avoir le nom de petit « De sorte , messieurs , que Je trouve la voie que « vous prenez fort mauvaise à présoit. Messieurs, « pour vous mettre en un bon chemin , soyez a>* « sures que vous ne ferez Jamais bien, et que « Dieu ne vous assistera jamais, que voos w a donniez à Dieu ee qui appartient à Dieii ) et as « roi ce qui appartient au roi (je veux dire à mei « successeurs ) et au peuple. Je suis autant pour le n peuple qu'aucun de vous. Il vous faut donnera « Dieu ce qui appartient à Dieu , en réglant m t Église droitement (selon rÉcritureKIaquelteest
« à présent en désordre. Pour vous en dire la voie <t en détail présentement, je ne le puis faire; je « vous dirai seulement qu'il seroit bon d'anemUer « un synode national , où chacun pourroit disputa « avec toute liberté , et que les opinions qoi pa* « roitroient évidemment bonnes lisent suivies
& Se tournant vers quelques gentilshommes qtd éerivoieot ce qa*il disoil.
« Osaat Mioi, €& Térité, Je ne ireux pM.... » lit se tonroaDt vert un gentilhoomie qui toa^ éoH ia hache, dit : « Ne gâtez pas la hoche '. »
• QlauA au roi , les lois du royaume vous eu ins-
• tniiiait elairemeBt, et partant ^ d'autant que < cela me touche en particulier, Je ne vous en dis
• fi^uA mot en passant»
t Finir le peuple , certainemoat Je désire autant «a liberté et franchise que qui que oe soit; mais r a bat que Je vous dise qu'elle consiste à être
■ eooservée par les lois, par lesquelles ils soient
• asNifés de leur vie et de leurs biens : ce n'est
■ pasp*il faille qu'ils aient partau gouvernement, « messieurs, cela ne leur appartient pas. Un sou- « verain et un sujet sont bien différents l'un de
> rantre, et partant jusques à ce que vous fassiez
• «la (je veux dire que vous mettiez le peuple en
• cetteLSorte de liberté) , certainement ils n'en au-
• root jamais.
« Messieurs, c'est pour ce siyet que je suis ici.
« Si j'eusse voulu donner lieu à un arbitrage , afin
■ de changer les lois suivant la puissance du glai-
• ve, j*eusse pu éviter ceci , et partant je vous dis
• (et prie Dieu qu'il en détourne son châtiment
• de dessus vous) que Je suis martyrisé pour le
> peuple.
• Véritablement, messieurs, je ne vous tiendrai
• pas plus longtemps ; Je vous dirai seulement que «j'eusse bien pu demander quelque peu de temps « pour mettre ceci en meilleur ordre , et le digérer
> mieui ; pourtant j'espère que vous m'excuserez.
« J'ai déchargé ma conscience ; je prie Dieu que « wa preniez les voles les plus propres pour le
• bien du royaume et votre propre salut. »
■ Alors le sieur Juxon dit au roi : « Ptatt-il à « Votre Majesté (encore que l'affection qu'elle a
> pour la religion soit assez connue ) de dire quel-
• qw diose pour la satisfaction du peuple? » — « Je vous remercie de tout mon cœur, mon-
« seigneur, parce quejel'avois presque oublié.
> Certainement, messieurs , Je crois, que ma con-
• science et ma religion est fort bien connue de «tout le monde, et partant Je déclare devant « vous tous que Je meurs chrétien, professant la «religion de l'Église anglicane, en l'état que
• non père me Ta laissée, et Je crois que cet « honnête homme (en montrant le sieor Juxon) ^ le ténoignéni. »
• Puis, se tournant vers les officiers, dit :
• Mwaism, cxeai6s*BM! en eeci , ma cause est
* Voalant dire quni n^n gAlàt paB le tnuiehant.
MOST DU ROI. f l<
m Juste et mon Dleo est bon; Je n*en dirai pas « davantage. »
« Puis il dit au colonel Hacker : « Ayez soin , « s'il vous plait I que Ton ne me fasse point lau'^ «guir. 9
« Et alors an gentilhomme approchant auprès de la hache ^ le roi lui dit : « Prenez garde à la « hache ^ je vous prie ; prenez garde à la hache. »
« Ensuite de quoi , le roi parlant à l'exécuteur^ dit : t Je ferai ma prière fort courte , et lorsque «« j'étendrai les bras... »
t Puis le roi demanda son bonnet de nuit au sieur Juxon, et l'ayant mis sur sa tête, il dit à l'exéeuteur : « Mescheveux vous empéchent^ils?» Lequel le pria de les mettre sous son bonnet; oe que le roi fit étant aidé de l'évéque et de l'exé» euteur. Puis le rot, se tournant derechef vers le sieur Juxon, dit : « Ma cause est juste, et mmi « Dieu est bon. »
« Le siBUB Juxon ! « Il n'y a plus qu'un pas^ « mais ce pas est fâcheux; il est fort court, et « pouvez considérer qu'il vous portera bien loin «promptement; il vous transportera de latérite « au ciel , et là vous trou verei beaucoup de Joie et € de réconfbrt.j»
>« LiKt}! : « Je vais d'une couronne oonroptible « à une incorruptible, où 11 ne peut pas y avoir (t de trouble; non, aucun trouble du monde. *
« Juxon : K Vous changez une oouronne tem- « porelle à une étemelle ; un fbrt bon change. » * « Le roi dit à l'exécuteur : « Mes cheveux sonb' « ils bien? «»<Le roi dia son manteau, et donna son Cordon bien, qui est l'ordre de Saint-Geor» ges, au£t sieur Juxon, disant : < Souvenez* •i vous... »
« Puis le roi Ma son pourpoint , et étant en che«
misetle , remit smi manteau sur ses épautes ; puis^
regardant le chouquet, dit à l'exécuteur : ■ Il
« vous le faut bien attacher. »
« L'ExécuTsuB : a II est Uén attaché. »
« Lb boi : « On le pouv<ât ftte te peu phM
« haut. »
« L'exbguteub : « Ilnesauroitétreplushatt^
« aire, »
« Lb BOt I « Quand J'étendrai les Inras afasi ^
a alors... » Après quoi ayant dit deux ou trois pa^ I rôles tout bas, delxMit, les mains et les yeux k^
vésen haut ^ s'agenouilla inoofitinent , mit son oOI
sur le chonqnet; et lors l'exécuteur remettant
cneore ses dieveux sous son bonnet, le i^i dit
(pensant qu'il allolt firapper) : « Attendes^ lesigneri»
né LES OUATBE STUÀRTS.
« L'bxéccteijb : « le le ferai s'il platt à Votre I raven qu'un meurtre avoit été accompli snr tine
n Majesté. »
«t Et une petite pause aprèâ, le roi étendit les bras. L'exécuteur sépara la tête de son corps d*an seul coup, et quand la tête du roi fut trancliée, Fexécuteur la prit dans sa main et la montra aux spectateurs, et son corps Ait mis en un coffre couvert , pour ce sujet , de velours noir. Le corps du roi est à présent dans sa cliambre à Wliitehall. »
Sic transit gloria mandL
[Finde la relation.)
Clarendon raconte que le corps du roi , qui se voyoit le soir de Texécution dans sa chambre à WhHeMi^ ne put être retrouvé à la restauration de Charles IL Cependant Herbert avoit positivement écrit que l'inhumation avoit eu lieu à Windsor, dans le caveau du chœur de la chapelle de Saint -Georges, ou reposoient les restes de Henri VIII et de Jeanne Seymour. Les ouvrierstravaiilant dans cette chapelle, en 1813, ouvrirent par hasard le caveau. Le prince régent, aii^ourd'hui Georges IV , ordonna des recherches; on découvrit un cercueil de plomb ; sur ce cercueil étoit une plaque portant ces mots : Charles Roi ; ce qui étoit conforme en tout au récit d'Herbert.
Une entaille fut pratiquée dans le couvercle, et, après l'enlèvement d'une toile imprégnée d'une matière grasse , on vit apparoître le visage d'un mort, dont les traits brouillés et confus ressembloient au portrait de Charles V^. D'après le procès- verbal de sir Henri Halford , la tête du cadavre , séparée du tronc , avoit les yeux à demi ouverts, et Ton pût teindre un mouchoir blanc d*un sang encore assez liquide. Ce témoin extraordinaire, de retour de la tombe après le meurtre de Louis XVI , est venu déposer des fautes des rois, des excès des peuples, de la marche du temps , de l'enchainement des événements et de la complicité du crime de 1 649 avec celui de 1798.
Une omission frappe dans la relation populaire 4è l'exécution de Charles : cette relation ne parle point du masque des bourreaux. Ludiow , le régicide, se tait aussi sur ce fait. La petite feuille dont il s'agit ne put être vendue dans les rues de Londres qu'après avoir passé à la censure des hommes de la liberté. Or, des bourreaux sous le masque étoient ou une affreuse satumale , ou
tête qu'aucune créature à visage d'homme n'avoit le droit de toucher.
Pour arriver à la fatale exécution , CromweH avoit eu besoin de ces ris et de ces larmes qui, se contrariant en lui , déjouolent leur mutuelle hypocrisie ; il redevint franc après le coup : il se fit ouvrir le cercueil , et s'assura , en touchant h tête de son roi , qu'elle étoit véritablement séparée du corps ; il remarqua' qu'un homme aussi lien constitué auroit pu vivre de longues années. Le terrible Cromwell , obscur et inconnu comme le destin , en avoit dans ce moment l'orgueil inexorable : il se déiectoit dans la victoire par lui remportée sur un monarque et sur la nature.
Les meurtriers, ses compagnons, ne parlageoient pas dans ce moment son assurance et sa joie. Tous s'ctoient hâtés de quitter la scène sanglante. Le principal bourreau, Hulet, capitaine au régiment de cavalerie du colonel Hewson,se jeta, pour traverser la Tamise, dans le batcBB d'un marinier appelé Smith : celui-ci fut contraint par des mousquetaires de le prendre à sdh bord. S*étant éloigné du rivage, Smith dit au sinistre passager : « Étes-vous le bourreau qui a coupé la « tête du roi ? — Non , répondit Hulet, vrai comme « je suis un pécheur devant Dieu. « Et il trembl(Nt de tout son corps. Smith, toujours ramant, reprit : « Êtes- vous le bourreau qui a coupé la tête « du roi? » Hulet nia de nouveau , raconta qu'on l'avoit retenu prisonnier à Whitehall , maisqu'on s'étoit emparé de ses instruments, Smith lui dit: « Je coulerai bas mon bateau si vous ne me dites « la vérité. » La tête du roi avoit été payée lOO livres sterl. à Hulet. « Je prouverai que c'est toi « qui as porté le coup, » lui dit l'avocat général Tumer, lors du procès des régicides, « et jet'ar- « racherai ton masque '• »