‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 117 sur 228 · CHAPITRE LXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXX

SqJHB et réflexions détachéei.

Après avoir parcouru un ouvrage, il nous reste ordinairement une multitude de pensées confuses et de réflexions incoiiérentes ; les unes immédiatement liées au sujet du livre, les autres s*étendaot an delà, et seulement formées par associatk». Je vais présenter ici cet effet naturel d*UDe première lecture, en rapportant mes idées détacfaées, telles que Je les Jetai sans ordre sur le papier, après avoir revu moi-même Tesquisse de BWD travail. J&n'y ajouterai que ces nuances nécessaires pour diviser des couleurs trop heurtées. 11 D*y a point d'ailleurs de perception si brusque fat on ne découvre la connexion intermédiaire iTec une précédente , en y réfléchissant un peu ; (t e'rst quelquefois une étude très-instructive , de icehercher les passages secrets par où on arrive tout à coup d'une idée à une autre totalement opposée.

Lorsque, pour la première fois, Je conçus le plan de ce livre , Je revis les classiques, qui m'introdnisoient aux révolutions de la Grèce. A cbafoepage une pier de réflexions , de rapports noueux, s'oovroit devant moi. Étant parvenu à enyonner l'ébauche de la révolution décrite dans ee premier livre de Y Essai , Je commençai à voir ks objets un peu moins troubles, surtout lorsque feos examiné le côté de l'influence de cette révolution : partie toute nouvelle dans l'histoire et à laquelle je ne sache pas que personne ait encore MDgé. Élaguant une multitude de pensées seconfe,Je jetai sur le papier les notes suivantes , qui fcnnent une espèce de résultat des vérités génères, qu'on peut tirer de la révolution républi- «aînc de la Grèce.

Est-il une liberté civile? J'en doute. Les Grecs fcrent-ils plus heureux , furent- ils meilleurs après leur révolution? Non. Leurs maux changèrent h valeur nominale, la valeur intrinsèque resta kmème.

Malgré mille efforts pour pénétrer dans les eau-. Ks des troubles des États , on sent quelque chose V^ échappe ; un Je ne sais quoi , caché Je ne sais

^^^ililciBeat parmi Tespèce humaine, ce n*est voir ni d*as> •O liiul ni d'assez loin que de réduire la révolution fran- ^^ seul fait da sacrifice d*un roi légitime et de TéU- '"'^'■Kot d'âne usurpation. (M. Éo.)

où , et ce Je ne sais quoi parolt étïe la raison efficiente de toutes les révolutions. Cette raison secrète est d'autant plus inquiétante , qu'on ne peut l'apercevoir dans l'homme de la société. Mais l'homme de la société* n'a-t-il pas commencé par étte l'homme de la nature? C'est donc celui-ci qu'il fout interroger. Ce principe inconnu ne naltil point de cette vague inquiétude , particulière à notre cœur, qui nous fait nous dégoûter également du bonheur et du malheur, et nous précipitera de révolution en révolution Jusqu'au dernier siècl»? Et cette inquiétude , d'où vient-elle à son tour? Je n'en sais rien : peut-être de la conscience d'une autre vie; peut-être d'une aspiration secrète vers la Divinité. Quelle que soit son origine, die existe chez tous les peuples. On la rencontre chez le Sauvage et dans nos sociétés. Elle s*augmente surtout par les mauvaises mœurs, et bouleverse les empires.

J'en trouve une preuve bien frappante dans les causes de notre révolution. Ces causes ont dlf. féré totalement de celles des troubles politiques de la Grèce, au siècle de Solon. On ne voit pas que les Athéniens fussent très-malheureux, ou très-corrompus alors. Mais nous, qu'étions nous au moral dans l'année 1789? Pouvions-nous espérer échapper à une destruction épouvantable? Je ne parlerai point du gouvernement : Je remarque seulement que , partout où un j^etit nombre d'hommes réunit , pendant de longues années, le pouvoir et les richesses, quels que soient d'ailleurs la naissance de ces gouvernants, plébéienne ou patricienne, le manteau dont ils se couvrent, républicain ou monarchique, ils doivent nécessairement se corrompre, dans la même progression qu'ils s'éloignent du premier terme de leur institution. Chaque homme alors a ses vices, plus les vices de ceux qui l'ont précédé : lacour de France avoit treize cents ans d'antiquité.

Un monarque foible et amateur de son peuple étoit aisément trompé par des ministres incapables ou méchants. L'intrigue faisolt et défaisoit chaque Jour des hommes d'État; et ces ministres éphémères, qui apportoient dans le gouvernement leur ineptie et leurs cœurs , y apportoient encore la haine de ceux qui les avoient précédés. De là ce changement continuel de systèmes , de projets , de vues: ces nains politiques étoient suivis d'une nuée famélique de commis, de laquais, de flatteurs, de comédiens, de maîtresses. Tous ces êtres d'un moment se hAtoient de sucer le sang

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BÉVOLUTIONS ANaENNES.

du misérable, et s'ahlmoient bientôt devant une autre génération d'insectes, aussi Aigitive et dé- Yorante que ia première.

Tandis que les folies et les imbécillités du gouvernement exaspéroient l'esprit du peuple, les désordres de l'ordre moral étoient montés à leur comble, et commençoient à attaquer l'ordre social d'une manière effrayante. Les célibataires avoient augmenté dans une proportion démesurée, et étoient devenus communs, même parmi les dernières classes. Ces hommes isolés, et par conséquent égoïstes, cherchoient à remplir le vide de leur vie en troublant les familles des autres. Malheur à un État où les citoyens cherchent leur félicité hors de la morale et des plus doux sentiments de la nature ! SI , d*un côté, les célibataires se multiplioient , de l'autre les gens mariés avoient adopté des idées pour le moins aussi destructibles de la société. Le principe du petit nombre d'enfants étoit presque généralement reçu •dans les villes en France ; chez quelques-uns par misère , chez le plus grand nombre par mauvaises mœurs. Un père et une mère ne vouloient pas sacrifier les aisances de la vie à l'éducation d'une nombreuse ftunille , et l'on eouvroit cet amour de floi des apparences de la philosophie. Pourquoi créer des êtres malheureux? disoient les uns : pourquoi faire des gueux? s'écrioient les autres. Je jette un voile sur d'autres motift secrets de cette dépravation. Je ne dirai rien des femmes : meilleures que nous, elles n'ont que la foiblesse d'être ce que nous voulons qu'elles soient; la faute est à nous.

Si ces mœurs affectoi^t la société en général , elles influoient encore davantage sur chacun de sesiiiembres en particulier. L'homme qui ne trouvoit plus son bonheur dans l'uifion d'une famille , qui souvent se défloit même du doux nom de père , s'accoutumoit à se former une félicité indépendante des autres. Rejeté du sein de la nature parles mœurs de son siècle , il se renfermoit dans un dur égolsme , qui flétrit jusqu'à la racine de la vertu. Pour comble de maux , en perdant le bonheur sur la terre, des bourreaux philosophes lui avoient enlevé l'espérance d'une meilleure vie. Dans cette situation , se trouvant seul au milieu de l'univers, n'ayant à dévorer qu'un cœur vide et solitaire, qui n'avoit jamais senti un autre cœur battre contre lui , faut-il s'étonner que le François ftt prêt à embrasser le premier fantôme qui lui moBtroit un univers nouveau ? I

On s'écriera qu'il est absurde dé repréielitsr k peuple de la France comme isolé et malheareox) qu'il étoit nombreux , floilssant, etc. La popula* tion qui semble détruire mon assertion est dm preuve pour elle, car elle n'étoit réelle que dans les campagnes , parce qu'U y existeit encore des mœurs; or, on sait assez que ce ne sont pas lu paysans qui ont fait ia révolution. Quant à ia 8^ conde objection, il n'est pas question de oeqoi la nation sembloit être , mais de ce qu'elle étoit réellement. Ceux qui ne voient dans un État qoi des voitures, des grandes villes, des troupes, de l'éclat et du bruit, ont raison de penser que ia France étoit heureuse. Mais ceux qui croient (pe la grande question du bonheur est le plus prte possible de la nature; que plus on s'en écarte, plus on tombe dans Tinfortune; qu'alors onè beau avoir le sourire sur les lèvres [devant la hommes, le cœur, en dépit des plaisirs factices, est agité , triste , consumé dans le secret de ia vie ; dans ce cas, on ne peut disconvenir que ce mè* contentement général de soi-même, qui augmente l'inquiétude secrète dont j'ai parlé; que ce sentiment de nâalaise que chaque individu porte avee soi , ne soient , dans un peuple , l'état le plus jtty pre à une révolution.

Eh bien ! c'étolt au moment que le oorps poli* tique, tout maculé des taehes de la cormptioa, tomboit en une dissolution générale , qu'une raoe d*hommes, se levant tout à coup, se met, dam son vertige , à sonner l'heure de Sparteet d*Atbà* nés. Au même moment, un cri de liberté se fait entendre; le vieux Jupiter, réveillé d*un lorn* meil de quinze cents ans, dans la poussière d'0« lympie, s'étonne de se trouver à Sainte-Geneviève; on coiffe la tête du badaud de Paris di bpnnet du citoyen de la Laconie; et tout co^ rompu, tout vicieux qu'il est, poussant de force le petit François dans les grandes vertus lacédémoniennes, on le contraint à jouer le Pantaioa aux yeux de l'Europe^ dans cette mascarade d'A^ lequin,

0 grands politiques, qui, prenant la laisoi inverse de Lycurgue , prétendez établir la démo* cratie chez un peuple , à l'époque même où toutes les nations retournent par la nature des choses i la monarchie, je veux dire à l'époque de la co^ ruptionl 0 fameux philosophes, qui croyez que la liberté existe au civil , qui ^réféfeg le nombre cinq à l'unité, et qui pensez qu'on est plus heureux sous la canaille du faubouq; Saint-Aitfoine VN

AVANT J. C. 479. = OL. Tfi. = iT94.

MB celle des bureaux de Venaillee ! -* Mais que lUJoit-il doDC faire? Je l'ignore. Tout ce que Je Mis, c'est que, puisque tous aviez la fureur de détraire, il falloit au moins rebâtir uu édifiée propre à loger des François , et surtout vous garder de renthoosiasme des institutions étrangères. Le diDger de l'imitation est terrible. Ce qui est bon peur on peuple est rarement bon pour un autre. El moi aussi je voudroia passer mes Jours sous soe démocratie telle que Je Fai souvent rêvée, conme le plus sublime des gouvernements en théorie; et moi aussi j'ai vécu citoyen de l'Italie et de li Grèce; peut-être mes opinions actuelles ne soot-elles que le triomphe de ma raison sur mon penehant. Mais prétendre former des républiques fiitout^ et en dépit de tous les obstacles, c'est «e absurdité dans la bouche de plusieurs , une aéchanceté dans celle de quelques-uns.

J'ai réfléchi longtemps sur ce sujet : je ne hais IQiDt une constitution plus qu'une autre, consi- 4éree al)straitement. Prise en ce qui me regarde cooune individu, elles me sont toutes parfaitement indifférentes : mes mœurs sont de la solitade et non des hommes. Eh I malheureux , nous UNIS tourroentous pour un gouvernement partit, et nous sommes vicieux ! bon , et nous som- Ms mécliants ! Nous nous agitons aujourd'hui pour un vain système , et nous ne serons plus ëemain I Des soixante années que le ciel peutftre nous destine à traîner sur ce globe , nous en dépenserons vingt à naître , et vingt à mourir, et h aK>ltlé des vingt autres s'évanouira dans le somméL Craignons-nous que les misères inhérentes à notre nature d'homme ne remplissent pas assez ee court espace ^ sans y ajouter des maux d'opiiloa7 fist-ee un instinct indéterminé, un vide iotérieur que nous ne saurions remplir, qui nous teinneote ? Je l'ai aussi sentie, cette soif vague de quelque chose. Elle m'a traîné dans les solitudei muettes de l'Amérique , et dans les villes broyantes de l'Europe; Je me suis enfoncé pour hutisfàire dans l'épaisseur des forêts du Canada, idioa la foule qui inonde nos jardins et nos tem- Ihi. Que de fois elle m'a contraint de sortir des spectacles de nos cités , pour aller voir le soleil se esadier au loin sur quelque site sauvage ; que de toiséebappé à la sodété des hommes, Je me Ail tenu immobile sur une grève solitaire à contoapler durant des heures, avec eette même in- ^liétnde, le tableau philosophique de la mer ! Bkm'a fait suivre autour de leurs palais, dans

leursohasses pompeuses, ces roisqui laissent après eux une longue renommée; et J'ai aimé, avee elle encore, à m'aaseoir en silence à la porte de la hutte hospitalière, près du Sauvage qui passe inoonnu dans la vie , comme les fleuves sans mmii de ses déserts. Homme , si c'est ta destinée de porter partout un eœur miné d'un désir ineonnn ; si c'est là ta maladie, une ressource te reste. Que les sciences , ces fliles du ciel , viennent remplir le vide fatal qui te conduira têt ou tard à ta pert9. Le ealme des nuits t'appelle. Vola ces millkme d'astres étincelants, suspendus de toutes part» sur ta tête ; diercbe , sur les pas de Newton , Tes lois cachées qui promènent magnifiquement ces globes de féu à travers l'azur céleste ; ou si la Divinité touche ton âme , médite en l'adorant sur cet Être inoompréhensible qui remplit de soa immensité ces espaces sans liQmes. Ces études sont-elles trop sublimes pour ton génie, ou serolstu assez misérable pour ne point espérer dans ee Père des affligés qui consolera ceux qui pleurent? Il est d'autres occupations aussi aimables et moins profondes. Au lieu de t'entretenir des Iiaines sadales , olMerve les paisibles génératicms , les douées sympathies, et les amours du règne le plus charmant de la nature. Alors tu ne cônnoitras que des plaisirs. Tu auras du moins œt avantage , que chaque noatin tu retrouveras tes plantes chéries; dais le monde, que d'amis ont pressé le soir un ami sur leur cœur, et ne l'ont plus trouvé à leur réveil ! Noos sommes ici-bas comme au speotacle : si nous détournons un moment la tête , le coup de sifflet part , les palais enchantés s'éva» nouissent ; et lorsque nous ramenons les yeux sur la scène , nous n'apercevons plus que des déserts et des acteurs inconnus.

Mais quelles que puissent être nos occupations, soit que nous vieillissions dans l'atelier du manœuvre, ou dans le cabinet du philosophe, rappelons-nous que c'est en vain que nous prétendons être polit quement libres. Indépendance individuelle , voilà le cri intérieur qui nous poursuit. Ecoutons la voix de la conscience. Que nous dit-elle , selon la nature? « Sois libre. « Selon la société : « Règne. » Que si on le nie, on ment. Ne rougissons point, parce que j'arrache d'une main hardie le voile dont nous chercliioBs à nous couvrir à nos propres yeux. La liberté eivile n'est qu'un songe, un sentiment factice que nous n'avons point , qui n'habite point dans notre sein : apprenons à nous élever à la hauteur de li^ v£^

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rite, et à mépriser les sentences de l'étroite sagesse des hommes. On nous insultera peut-être, parce qu'on ne nous entendra pas ; les gens de bien nous accuseront de 4[>rincipeâ dangereux , parce que nous aurons été les ciiercher Jusqu'au fond de leur âme,' où ils se croyoient en sûreté, et que nous saurons exposer à la vue toute la petite machine de leur cœur. Rions des clameurs de la foule, contents de savoir que, tandis que nous ne retournerons pas à la vie du Sauvage, -nous dépendrons toujours d'un homme. Et qu'im- ' porte alors que nous soyons dévorés par une cour, par un directoû-e, par une assemhlée du peuple? ' Nous nous apercevons continuellement que nous nous trompons; que l'heure qui succède accuse presque toujours l'heure passée d'erreur; et nous irions déchirer iet nous-iîiémes et dos semblables, pour l'opinion Aigitive du matin, * avec laquelle le soir ne nous retrouvera plus ! Tout gouvernement est un mal, tout gouvernement est un joug : mais n'allons pas en conclure qu'il faille le briser. Puisque c'est notre sort que d'être esclaves, supportons notre chaîne sans nous plaindre ; sachons en composer les anneaux de rois ou de tribuns selon les temps et surtout selon nos mœurs. Et soyons sûrs, quoi qu'on en publie , qu'il vaut mieux obéir à un de nos compatriotes riche et éclairé , qu'à une multitude ignorante, qui nous accablera de tous les maux.

Et vous, 6 mes concitoyens î.vous, qui gouvernez cette patrie toujours si chère à mon cœur, réfléchissez ; voyez s'il est dans toute l'Europe une nation digne de la démocratie ! Rendez le bonheur À la France , en la rendant à la monarchie, où la force des dioses vous entraine. Mais si vous persistez dans vos chimères, ne vous abusez pas. Vous ne réussirez Jamais par le modérantisme. Allons, exécrables bourreaux , en horreur à vos compatriotes, en horreur à toute la terre, reprenez le système des Jacobins, tirez de leurs loges vos guillotines sanglantes ; et, faisant rouler les têtes autour de vous, essayez d'établir, dans la France déserte, votre affreuse république, comme la Patience de Shakespeare, « assise sur un monument, et souriant à la Douleur * I »

* Voilà f certes , on des |dos étranges chapitres de tout roavrage , et peut-être un des morceaux les plus extraordinaires qui soient jamais échappés à la plume d'un écrivain : c'est une sorte d'orgie noire d'un cœur Messe» d*on esprit malade , d'une imagination qui reproduit les fantùmes dont elle est obsédée; c*est du RousjBeau, c*est du Bené , c'est du dégoût de tout , de Tennol de tout L'auteur

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