CHAPITRE X
ExpédiUon de Dion. Fuite de Denys. Troubles à Syracuse.
Dion , dépouillé de ses biens, et blessé au cœur par le divorce de son épouse, que Denys avoit donnée en mariage à l'un de ses favoris, résolut d'arracher la Sicile à la tyrannie ^. Il se mit en mer avec deux vaisseaux et huit cents hommes ^
< Plot., in Dion,; Plat., Episi, m.
* Les prétendues persécutions éprouvées par Rousseau étoient pour la plus grande partie dans sa tête. H Ait condamné, il est vrai, pour quolques-uns de ses ouvrages; mais plusieurs antres écrivains dans le même cas se moquoient d'une condamnation qui ne ftiisoit qu'accroître leur renommée , et dont la plus grande rigueur se rédnisoit à prononcer quelques jours d'arrêts au cliAteau de Vincennes. Je ne veux pas dire qu*on o'avoil pas eu grand tort de décréter Rousseau de prise de corps : j'aime trop la iit>erté individuelle et la libellé de la pensée pour ne pas en revendiquer les droits ; mais je dis qu'il ne fout rien exagérer, et qu'il n'est pas juste de donner le nom de proscription, (à*exil, à ce qui n'avoit dans le fond rien de ce caractère odieux. (N. Éd.)
* n y auroitde Hi^jusUceù oublier que Hume donna Thospitalité à Jean-Jacques; qu'il trouva dans le duc de Portland la proteclion d*un Mécène et les lumières da la philosophie; enfin que S. M. Britannique elle-même aoqprda une pension honorable à riUuatre réfugié.
» Plat., Eptst. vii.
* Pllt., in Dion.
» Id., Jbid.
* Plat., EpisL tu ; Plot., i/i Dion.
^ DiOD., lit). VI , pag. 413.
pour attaquer un prince qui possédolt des csea* dres et des armées ' : mais ii comptolt sur les vices du roi de Syracuse et sur Finoonstanoe da peuple : il ne s'étoit pas trompé.
« Mais Denys étoit alors sans finances, grande canie dd révolutions *. Oii trouvera dans cet Enai trois ou quatre chip pitres où il y a quelques recherrlies sur le système comparé des finances des ancit*ns et des modernes. Ce mj^ est obieiir et m*a donne beaucoup de travail , ayant suivi pas à pas, au* tant que le su^et me Ta permis , Tétai des Impôts , des prêts, des opérations fiscales, depuis les premiers temps de rhiiloiil Jusqu'à nos Jours. On verra qu'il n*est pas improbable que kf lettres de change ne fussent connues des anciens, et qo*ei cela , comme en toute antre chose , notre supériorité n*iktpii considérable» Quand au papier-monnole, nous n'avoosguen de quoi nous vanter, son usage a touyours élé calamiirax. La France en présente un grand exemple; PÂmérlque avoit éM désolée nuparavaut parce fiêau. En 1775, le congrès décRla rémission de biiis de crédit pour la somme de deux milUoH de dollars, qui dévoient être retirés graduellement de lad^ culatioo par des taxes, le premier retrait étant fixé an 31 novembre I770. Plusieurs autres émissions suivirent; et an mois de février 1776, ii y avoit déjà pour vingt miliîooi ds dollars en bills dans les étals-Unis.
L^entbousiasme du peuple les sou ti nt pendant quelque tflnpi en paix : mais enfin , Tintérét remportant sur le palriotisaie, Ils commencèrent à perdre. Le congrès continuant à mottlplRr le papier, la somme totale s*éleva bientôt à deux cents millk» de dollars. Outre cette masse énorme, chaque Ëlat avoit es* oore ses bills particuliers , comme les départements de Fnuw leurs peUls assignats. En 1779, les btlls perdant viDSt-fqt et vingt-huit pour un., le congres voulut avoir recours à ns expédient que la ConvenUon a employé depuis dans Popération de ses mandata : c*^oit de remplacer t*anden papier pir un nouveau. Le premier déçoit être brûlé progressivcmôt, tandis que le second auroit été émis dans la proportion de vingt à un avec l'autre ; eu sorte que les deux cents milUûos de dollars en bills oontlnentals se serolent trouve^ rachdéi par dix militons. L'opération étolt trop fallacieuse pouritoslr, et le papier continua de tomber de plus en plus. Alonlt congres mit en usage, pour soutenir ses bills, tous les moycDi dont se sont servis les révoluUonnalres françois poarsopfor ter leurs assignats. Il fixa un maximum au prix desdeorco, à oi'lui des Journées d'ouvrier. Les dettes contractées en argnt furent déclarées payables en papier; d'autres lois forçoirot le marchand à recevoir les bills à leur valeur nominale, dt vendre au même taux pour du papier que pour de rargral; les biens des royalistes furent mis à Tencan. L*affct de ces ne* sures coCrcitives fut de créer la disette, de ruiner 1rs pnh priêtaires , et de répandre Pimmoralité. Il fallut bientét rappeler ces décrets, et les bills , perdant quatre cents pour M en I7RI , cessèrent enfin de circuler.
Ainsi s*opéra la banqueroute. C'est une chose extraonU* naire, mais prouvée, que la chute d'un papier-monnole ot Jamais opéré de grands mouvements dans un £tat : on n voit plusieurs raisons. A la première émission d'un papitfi
* On a généralement cru, quand j*ai parlé de fioanoei à la tribune , ou quand j*ai mieux fait pour mon pays, qatirf je me suis tu sur des opérations désastreuses ; on a gftè' ralement cru que je conimençois, comme tant d'antnfi mon éducation financière : on s*est trompé : cette note de l'Essai et plusieurs passages de ce même ouvrage l^J^ veront L*étude et la langue des finances me sont fiuDiiièrei depuis longtemps ; j'en avois pris le goât en Angfelerre. Ci arrivant aux aâaires dans mon pays , je n'élois étrugeri aucune partie essentielle des devoirs que j*avois àrempHr* Je ne sais si j*aurols été un bon ministre des finances, laaii j'aurois pu avoir du moins cette ressemblance avec M. PiU • l'État eût peur-être été obligé de dire les frais de moo ceterrement. La maison de ce grand ministre étolt àsM^ complet désoVdre , tout le monde le vok>it , et il«e poavw parvenu- à régler les mémoires de sa blancliisseuse : je va» plus fort que tout cela. ( N. £»•}
Tout réussit : Denys se trou voit absent, les Syraeusains se soulevèrent. Dion entra dans la dté, et proclama le rétablissement de la républiqoe '. Le tyran, accouru au bruitde cette nouvelle, hasarda une action où il fîitdéfalt. Après plusieurs poQiparlers, il se retira en Italie, laissant la citadelle, dont II avoit eu Je bonheur de s'emparer, eotrfe les mains de son fils «.
Cependant la division régnoit dans la ville. Les uns soutenoient Dion, leur libérateur; les autres l'attachoient à Héraclide, qui proposoit des menres populaires ^. Celui-ci l'emporte, et Dipn, parsuivi par les plus ingrats de tous les hommes, est obligé de se retirer avec un petit nombre d'attis fidèles, au milieu d'une populace furieuse, prête à le déchirer ^.
Ce grand patriote avoit à peine abandonné SyncQse, que le parti de Denys, toujours bloqué dins la citadelle, fait une vigoureuse sortie , force les lignes des assiégeants, et les citoyens épouvantés députent humblement vers Dion , qui a la magnanimité de revenir à leur secours ^
11 s*avançoit au milieu de la nuit vers la capitale, lorsqu'il reçoit tout à coup deis courriers qui loi apportent l'ordre de se retirer de nouveau. Les soldats de Denys étoient rentrés dans la citadelle; le peuple, toujours lâche , avoit repris son audace ; et le parti d'Héraclide , s*étant saisi des portes de la ville , comptoit en disputer l'entrée à la troupe de Dion ^.
Cependant un bruit sourd vient, roulant de prtche en proche. Bientôt des cris affreux se font entendre. Des hurlements confus, des sons aigus, entrecoupés de grands silences, durant lesquels OD distingue quelque voix lamentable et solitaire, comme d'un homme égorgé dans une rue écartée; enfin , tout l'effroyable murmure d'une ville en insurrection et en proie à l'ennemi, monte à la fois dans les airs ?.
Haofdioairement toate sa vatear. Celai qai le reçoit alors, tait d*épfoaver une perte, assez souvent y fait an gain. LsEMpie le dlicrédii commence, le billet a ciiangé de main; h ci^taliste qal Ta reça à perte le passe à un autre avec telle même perte; et le pB|rier conUnue ainsi de circuler, P!ii et rendu au prix du change lors de la négociation; en- •orte qoe la diminution est insensible d^un^individu h l*autre. I n*y a il souffrir considérablement que pour le créancier et «M entre les mains duquel le papier expire. Quant à TËtat , !• fartonca ayant seulement changé de mains, U s*y trouve b mène quantité de propriétaires qu*aaparavant, et Téqui- Ittre est conservé.
' Put., m Diim,
*U^ibid,
» /<!., ibid.
*U.,ibid.
^ M^ ibid, ; Dion. SiC., lib. XTI.
"Plct^mD/oii.
' «., ibid.
Un incendie général vient éclairer les horreurs de cette nuit, que le pinceau seul de Virgile ' pourroit rendre. Les teintes scarlatines et mouvantes du ciel annoncent à Dion, encore loin dans la campagne ', l'embrasement de la patrie. Un messager ani ve à la hâte ; il apprend aux soldats du philosophe guerrier que la garnison de la citadelle a fait une seconde sortie; qu'elle égorge femmes, enfants, vieillards; qu'elle a mis le feu à la ville; que le parti même d'Héraclide sollicite Dion de précipiter sa marche , et d'étouf«* fer dans le danger commun , tout ressentiment des injures passées ^.
Dion ne balance plus. Il entre dans Syracusct avec sa petite troupe de héros , aux acclamations des citoyens prosternés à ses pieds, qui le regardolent non comme un homme , mais comme un dieu, après leur ingratitude. Le philosophe patriote s*ayançoit dans les rues à travers mille dangers , sur les cadavres des habitants massacrés , à la réverbération des flammes, entre des murs rouges et crevassés, tantôt\>longé dans des tourbillons de fumée et de cendres brûlantes, tantôt exposé à la chute des toits et des charpentes embrasées qui crouloient de toutes parts autour de lui *.
Il parvint enfin à la citadelle , où les troupes du tyran s'étoient rangées en bataille. Il les attaque , les force de se renfermer dans leur repaire, d*où elles ne sortirent plus que pour remettre la place , par capitulation , entre les mains des citoyens de Syracuse*.
Dion', ayant rétabfi le calme dans sa patrie, ne Jouit pas longtemps du fruit de ses travaux ^. Il périt assassiné ^ , après s'être lui-même rendu coupable d'un assassinat. Callippe, le meurtrier, fut à son tour chassé par le frère de Denys , et
> La description que les historiens nous ont laissée de Pembrasement de Syracuse a tant de traits de ressemblance avec celui de Troi<? décrit par Virgile qu'il ne me parott pas impossible que ce poète , dont on conuoit d'ailleurs là vérité, et qui , ayant passé une partie de sa vie à ta vue de la Sicile , devoit s*en rappeler sans cesse Thistoire, n'ait emprunté plusieurs choses de cet événement pour le second chant de son Enéide; à moins qu'on ne suppose que les historiens qui ont écrit après lui n'aient eux-mêmes imité repique latin.
> A environ deux lieues.
» Plut-, in Dion,
« M, ibid,
* /rf., ibid.
^ Dion avoit entrepris avec les philosophes platoniciens d'établir en Sicile une de ces républiques idéales qui font tant de mal aux hommes. (Test peut-être la seule fois qu'on ait tenté de former le gouvernement d'un peuple sur des principes purement abstraits. Les François ont voulu faire la même chose de notre temps. Ni Dion ni les Uiéoriste s de France n*ont réussi, parce que le vice étolt dans les moeurs des nations. H est presque incroyable comlilen l'Age philosophique d'Alexau* dre ressemble au nùtre.
7 Plut, in Dion,
ZSè
REVOLUTIONS AiNCIENiNES.
Denys lui-même /sortant de sa retraite après dix ans d'interrègne , remonta sur le trône '.
Platon connut mieux que Dion les liommes de son siècle. Il lui prédit qu*il ne causerait que des maux y sans réussir \ C*est une grande folie que de vouloir donner la lilierté républicaine à un peuple qui n*a plus de vertu. Vous le traînez de maltieur en maltieur, de tyran en tyran, sans lui procurer l'indépendance. Il me semble quïl existe un gouvernement particulier, pour ainsi dire naturel à chaque âge d'une nation : la liberté entière aux Sauvages, la république royale aux pasteurs , la démocratie dans l'âge des vertus sociales, l'ari$tocratie dans le relâchement des mœurs , la monarchie dans l'âge du luxe , le d^potisme dans la Corruption. Il suit de là que, lorsque vous voulez donner à un peuple la constitution qui ne lui est pas.propre, vous l'agitez sans parvenir à votre but, et il retourne tôt ou tard au régime qui lui convient , par la seule force des choses *. Voilà pourquoi tant de prétendues républiques se transforment tout à coup en monarchies sans qu'on en sache bien la raison : de tel principe, telle conséquence; de telles mœurs, tels gouvernements. Si des hommes vicieux bouleversent un État, quels que soient d*ailleurs leurs prétextes, il en^ résulte te despotisme : les tyrans sont les remords des révolutions des méchants.