‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 177 sur 228 · CHAPITRE LVU R, DURiu · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVU R, DURiu

If ait chef les Sauvages de rAmëriqoe.

C'est un sentiment naturel aux malheureux de chercher à rappeler les illusions du bonheur par le souvenir de leurs plaisirs passés. Lorsque J'éprouve l'ennui d'être , que je me sens le cœur flétri par le commerce des hommes, Je détourne involontairement la tète, et Je Jette en arrière un œil de regret. Méditations enchantées I charmes secrets et ineffables d'une âme Jouissant d'ellemême, c'est au sein des Immenses déserts de l'Amérique que Je vous al goûtés à longs traits I On se vante d'aimer la liberté, et presque personne n en a une Juste idée. Lorsque, dans mes voyages parmi les nations indiennes du Canada, Je quittai les habitations européennes, et me trouvai, pour la première fois, seul au milieu d'un océan de forêts, ayant pour ainsi dire la nature entière prosternée à mes pieds, une étrange révolution s'opéra dans mon intérieur. Dans l'espèce de délire qui me saisit. Je ne suivois aucune route ; J'allois d*arbre en arbre , à droite et à gauche indifféremment, me disant en moi-même : « Ici , plus de chemins à suivre , plus de villes , plus d'étroites maisons , plus de présidents , de républiques, de rois, surtout plus de lois, et plus d'hommes. Des hommes? si : quelques bons Sauvages* qui ne s'embarrassent de moi , ni moi d'eux ; qui, comme moi encore, errent libres où la pensée les mène , mangent quand ils veulent , dorment où et quand il leur platt. » Et pour essayer si J'étois enfln rétabli dans mes droits originels, Je me livrols à mille actes de volonté, qui faisoient enrager le grand Hollandois qui me ser- Yoit de guide, et qui , dans son âme, me croyoit fou.

Délivré du Joug tyrannique de la société , Je compris aloi*s les charmes de cette indépendance de la nature , qui surpassent de bien loin tous les plaisirs dont l'homme civil peut avoir l'idée. Je compris pourquoi pas un Sauvage ne s'est ftdt Européen , et pourquoi plusieurs Européens se sont faits Sauvages ; pourquoi le sublime Discours sur rinégalité des conditions est si peu entendu de la plupart de nos philosophes. Il est incroyable combien les nations et leurs Institutions les plus vantées paroissoient petites et diminuées à mes regftrdis; il me sembloit que Je voyois les royaumes de la terre avec une lunette invertie ; ou plutôt , moi-même agrandi et exalté , Je contemplois

* De bons Sauvages qui uiangeot leurs voisins.

(N. ÉD

d'on œil de géant le rMtti de ma née dégéaèéit

Vous, qui veniez éerire des hommes, trans^ portez- vous dans les déserts ; redevenez on Iditant^enfant de la nature ; alors, et seulemeatakHs, prenez la plume.

Parmi les innombrablesjoulssancesquej'éproii* vai dans ces voyages , une surtout a fait une vive Impression sur mon cceor'.

J'allols alors voir la fameuse cataracte de Nia* gara , et J'avois pris ma route à travers ks nationi indiennes qui habitent les déserts à l'ouest da plantations américaines. Mes guides étoient le soleil , une boussole de pocheet le Hollandois dont J'ai déjà parlé ; celui-ci entendoit parfaitement cinq dialectes de la langue huronne. Notre équi* page consistolt en deux chevaox auxquels nom attachions le soir une sonnette au cou , et que nooi lâchions ensuite dans la forêt : Jecralgnms d'abord un peu de les perdre ; mais mon guide me raisori en me faisant remarquer que, par un instiiid admirable , ces bons animaux ne s'écartoknt J» mais hors de la vue de notre feu.

Un soir que , par approximation , ne nous esttraant plus qu'à environ huit ou neuf Ueues deit cataracte, nous nous préparions à descendre de cheval avant le coucher du soleil , pour bâtir notre hutte et allumer notre bûcher de nuit à la manière Indienne , nous aperçûmes dans le bois les tm de quelques Sauvages qui étdent campés un pet plus bas, au bord du même ruisseau où nous doos trouvions. Nous allâmes à eux. Le Hollandois leur ayant demandé par mon ordre la permIssIoD de passer la nuit avec eux , ce qui fût accordé 8ttr46> champ , nous nous mimes alors 11 l'ouvrage avee nos hôtes. Après avoir coupé des branches , planté

I Tout oe qui suit , à quelques addiUons près , est Uré da manuscrit de ces voyages, qui a péri avec plusieais aaUs ouvrages commencés, tels que les Tableaux de la Nëlun, i^tiisloire d'uoe nation sauvage du Canada, sorte de roDSD, dont le cadre totalement neuf, et les peintures natonltoii étrangères à notre climat , auroient pu mériter l^duleeooe du lecteur *. On a bien voulu donner quelque louange à ml manière de peindre la nature; mais si Ton avoit va ces divers moroeanx écrits sur mes genoux, parmi les Saufs^ mêmes, dans les forêts et au bord des lacs de r Amérique, fou présumer qu'on y eût peut-être trouvé des choses plus digno du public De feDUt cela il ne m*est resté que quelques MBm détacbéca , entre autres la Nuit, qu*on donne id. Télols *•• tiné à perdre dans la révolution fortune, parents, amiSi *! ce qttV>n ne recouvre jamais lorsqu*on Ta perdu, le IrvU des travaux de la pensée, seul bien peut-être qui soit léBlit-

mentànous.

* Il 8*agit id des Natchez. rai d^à dit que les piéidèiei ébauches des Naichez avoient péri, mais que j'ktoii fé* trouvé le manuscrit de cet ouvrage écrit à Londres nr le aouvenir récent de ces ébauches. J'ai iNihiié sxm k non de Nakhn oe maouecrit^ dont jVoiad^ tiré Atala ^René. (N. ÉD.)

RÉVOLUTIONS ANCIENNES

to Jakms, amehé des éoorces pour couvrir notre pilais, et rempli quelques autres travaux polÉcs, chaenn de nous vaqua à ses affaires pai^ tieiilières. J'apportai ma selle, qui me servit de êàèk oreiller durant tout le voyage ; le guide ima mes chevaux ; et , quant à son appareil de Mit, comme il n'étoit pas si délicat que moi , il teiervoit ordinairement de quelque tronçon d'arbre Mc. L'ouvrage étant iini, nous nous assîmes ton en rond, les Jambes croisées à la manière des tailleurs, autour d'un feu immense, afin de rôtir m quenouilles de mais et de préparer le souper, f avois encore un flaoon d'eau-de- vie , qui ne servit pas peu à égayer nos Sauvages; eux se ti*ouvoient avoir des jambons d'oursins , et nous oom- WBçémes un festin royal.

Lafiimilie étoit composée de deux femmes avec tai petits enftints à la mamelle, et de trois gue^ lim : deux d'entre eux pouvoient avoir de quannleà quarante-cinq ans, quoiqu'ils parussent teraeoup plus vieux ; le troisième étoit un Jeune komme.

La conversation devint bientôt*géuérale ; c'esti^re par quelques mots entrecoupés de ma part et par beaucoup de gestes : langage expressif que ces nations entendent à merveille, et que J'avois appris parmi elles. Le Jeune, liomme seul gardoit SB silence obstiné ; il tenoit constamment les yeux iCtBehéssurmoi. Malgré les raies noires, rouges, bleues, les oreilles découpées, la perle pendante •onez dont il étoit défiguré , on distinguoit aisé- Bent la noblesse et la sensibilité qui animoient ion visage. Combien Je lui sa vois gré de ne pas n'aimer I II me sembloit lire dans son cœur l'iiistoire de tous les maux dont les Européens ont ioeablé sa patrie.

Les deux petits enfants , tout nus , s'étoient enfomia à nos pieds devant le feu; les femmes les prirent doucement dans leurs bras , et les couchère&t sur des peaux, avec ces soins de mère, si deUdeux à voir chez ces prétendus Sauvages : la conversation mourut ensuite par degrés, et chanm s'endormit dans la place où il setrouvoit.

M(4 seul Je ne pus fermer l'œil : entendant de loQtes {Mffts les aspirations profondes de mes Wles, Je levai la tète, et, m*appuyant sur le CQvde, contemplai à la lueur rougeâtre du feu MMnt les Indiens étendus autour de moi et Ptaigés dans le sommeil. J'avoue que J'eus peine ^retenir des larmes. Bon jeune homme, que ton fV^ ne parut UMiehantl toi, qui semfolois si

sensible aux maux de ta patrie , tu étois trop grand, trop supérieur , pour te défier de l'étranger. Européens, quelle leçon pour nousl Ces mêmes Sauvages que nous avons poursuivis avec le fer et la flamme , à qui notre avarice ne laisseroit pas même une pelletée de terre, pour couvrir leurs cadavres , dans tout cet univers, jadis leur vaste patrimoine ; ces mêmes Sauvages , recevant leur ennemi sous leurs huttes hospitalières , partageant avec lui leur misérable repas , leur couche infréquentée du remords, et dormant auprès de lui du sommeil profond du Juste ! ces vertus-là sont autant au-dessus de nos vertus conventionnelles que l'âme de ces hommes de la nature est au-dessus de celle de l'homme de la société.

Il faisoit clair de lune. Échauffé de mes idées, Je me levai et fus m'asseoir, à quelque distance , sur une racine qui traçoit au ix)rd du ruisseau ; c'étoit une de ces nuits américaines que le pinceau des hommes ne rendra Jamais , et dont Je me suis rappelé le souvenir avec délices.

* La lune étoit au plus haut point du ciel : on voyoit çà et là, dans de grands interval les épurés , scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposoit sur un groupe de nuages , qui ressembloit à la cime de hautes montagnes couronnées de neiges ; peu à peu ces nues s'allongeoient, sedérouloient en zones diaphanes et onduleuses de satin blano, ou se transformoient en légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois , la voûte aérienne paroissoit changée en une grève où l'on distinguoit les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et te reflux régulier de la mer : une bouflée de vent venoit encore déchirer le voile, et partout se formoient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de biai^cheur, si doux à l'œil, qu'on croy oit ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'étoit pas moins ravissante : le jour céruséen et velouté de la lune flottoit silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les intervalles des arbres, poussoit des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres . L'étroit

* Ici commence la description d'une nuit que l'on retroove dans le Génie du Christianisme, \iv. ▼, chap. xii, intitolé : Deux Perspectives de ta nature. On peut, en comparant les deux descriptions , voir ce que le goût m'a fait changer ou retrancher dans mou second tra?aii.

(N. ÉdO

AU

BEVOLUTIONS ANQENNES.

raisseau qui couloit à mea pieds , s'enfonçant tour à tour soas des fourrés de chénes-sauies et d'arbres à sucre , et reparoissant un peu plus loin dans des clairières tout brillaiit des constellations de la nuit, ressembloit à un ruban de moire et d*azur, semé de cracliats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De Tautre côté de la rivière , dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormoit sans mouvement sur les gazons où elle étoit étendue comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt, selon le caprice des brises, se confondoient avec le soi en s'enveloppant de gazes pâles , tantôt , se détach<rient du fond de craie en se couvrant d'obscurité , et formant comme des lies d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès , tout étoit silence et repos , hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on entendoit les roulements solennels de la cataracte de Niagara qui, dans le calme de la nuit , se prolongeoient de désert en désert, et expiroient à travei*s les forêts solitaires. ,

La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauroient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan d'éternelles forêts ; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes , à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et sublime.

Ces jouissances sont trop poignantes : telle est notre foiblesse , que les plaisirs exquis deviennent des douleurs, comme si la nature avoit peur que , nous oubliassions que nous sommes hommes. Absorbé dans mon existence , ou plutôt répandu tout entier hors de moi , n'ayant ni sentiment , ni pensée distincte , mais un ineffable Je ne sais quoi qui ressembloit à ce bonheur mental dont on jùrétend quenousjouironsdansrautrevie,jefustoutàcoup rappelé à celle-ci. Je me sentis mal, et Je vis qu'il falloit finir. Je retournai à notre ^jouf^ , où , me couchant auprès des Sauvages , Je tombai bientôt dans un profond sonuneil.

Le lendemain, à mon réveil , J'aperçoslatroop déjà prête pour le départ Mon guide avc^t selk les chevaux ; les guerriers étoient armés et la femmes s'occupoient à rassembler les bagages consistant e^ peaux, en maïs, en ours fiimés. A me levai , et tirant de mon porte-manteau uo pei de poudre et de balles, du tabac et une botle A gros rouge, Je distribuai ces présents parmi doi hôtes , qui parurent bien contents de ma génér» site. Nous nous séparâmes ensuite , non sans da marques d'attendrissement et de regret , toaebaa nos fronts et notre poitrine , à la manière de ee hommes de la nature, ce qui me paroissoit biq valoir nos cérémonies. Jusqu'au jeune Indien, fp prit cordialement la main que je lui tendois, oou nous quittâmes tous le cœur plein les uns des m très. Nos amis prirent leur route au nord, en i dirigeant par les mousses; et nous à l'ouest, jl ma boussole. Les guerriers partirent devant, pou sant le cri de marche; les femmes chemiooieo derrière , chargées des bagages et des petits ea fants qui , suspendus dans des fourrures aux épan les de leurs mères, se détoumoient en sourias pour nous regarder. Je suivis longtemps des jev cette marche touchaote et maternelle, jusqu'à c que la troupe entière eût disparu lentement eati les arbres de la forêt.

Bienfaisants Sauvages I vous qui m'avez dooo l'hospitalité, vous que je ne reverrai sansdoul Jamais , qu'il me soit permis de vous payer ici a tribut de reconnoissance. Puissiez-vous jouir Ion) temps de votre précieuse indépendance, dans vi belles solitudes, où mes vœux pour votre bonhei ne cessent de vous suivre 1 inséparables aoil dans quel coin de vos immenses déserts habite vous à présent ? Êtes-vons toujours ensemble , t« jours heureux ? Parlez-vous quelquefois isXiixu ger de la forêt? Vous dépeignez-vous les M qu'il habite? Faites-vous des souhaits pour 90 bonheur au bord de vos fleuves solitaires? 6én reuse famille, son sort est bien changé depuis I ;iuit qu'il passa avec vous; mais du moins es^-i une consolation pour lui, si, tandis qu'il exiii au delà des mers, persécuté des hommes de ai pays, son nom , à l'autre bout de l'univers , au fin de quelque solitude ignorée, est encore pronoo( avec attendrissement par de pauvres Indiens*.

* t^est k peu piès l'apostrophe &ax SaoTages qui! mne Atala.Ei moi Je termine ici le pteiUe tiavail | m*ont imposé mon devoir et ma consdenoe. Ife voilà M entier devant les hommes > tel qoe j'ai été au débet daa carrière^ tel que Je auis «a tenua de cette, oarrière; «n

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