‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 192 sur 228 · LOUIS X · texte numérisé non relu

LOUIS X

M lau k laïa.

Philippe le Bel laissa trois fils : Louis X , éurnommé le Hutin; Philippe Y, dit le Long; et Charles IV, dit le Bel. Tous trois moururent vite^ tou3 trois furent déshonorés par leurs femmes. Cette succession de trois frères se présente deux autres fols dans notre histoire , et toujours à la maleheure : François II , Charles IX , Heiirî III ; Louis XVI, LouisXVIII et CharlesX. Marguerite, reine de Navarre, femme de Louis le Htitin; Blanche, fille cadette d*Othon lY, comte palatin de Bourgogne, femme de Charles le Bel, furent enfermées au château Gaillard, bâti par Richard Cœuir de Lion , et où l'on racontoit qu'il avoit plu du sang; on les tondit et rasa, punition de l'adultère : Marguerite ftit étranglée avec le linceul de sa bière; Blanche, répudiée, prit le voile dans l'abbaye de Maubuisson. Jeanne, comtesse de Bourgogne , sœur atnée de Blanche et femme de Philippe le Long, emprisonnée d'abord au château de Dourdan, acquittée ensuite par arrêt du parlement, rentra dans le lit de Philippe. Les séducteurs de Marguerite et de Blanche étoient deux frères bossus, Philippe et Gauthier d'Aulnay : ils furent éeorchés vifs, traînés dans la prairie de Maubuisson nouvellement fauchée, mutilés et pendus à un gibet par-dessous les bras :

Qafe 11 forent vif noorchiez,

Puli Tu lor nature copée

Aux chiens et aux bestes Jetée. •

Ils ne croyoient pas avoir acheté trop cher leur supplice, ^

Dnguerrand de Marigny fut alors poursuivi pour anciennes concussions sous le règne de Philippe le Bel. L'avocat qui plaida contre lui allégua les exemples des serpents qui desgwsloient la terre de Poitou au temps de monseigneur saint Hilaire, et appliqua et comparagea les

serpents à Enguerrand et à ses parents et affins. On ne permit pas môme à l'accusé de parler : Si ne iuifuten aucune manière audience donnée de soi défendre. Le comte de Valois persécutoit Marigny à cause de quelques paroles hautaines proférées au jour de la fortune. On ne put cependant faire condamner cet homme illustre qu'en produisant Taccusation de sorcellerie, dernière ressource de Tinjustice et de la délation dans ces temps, comme on employoit Taccusation de trahison dans la république romaine, et de lèse-majesté dans Tempire romain : toutes les consciences se fermoient et se taisoient au seul mot de sorcellerie, et l'Innocent devenoit coupable. Le roi déclara qu'il osioit sa main de Marigny : Charles V ôta sa main de Strafford. Le parlement ne jugea point Marigny , qui fut pendu ( 30 avril 1 3 1 5 } au gibet de Montfaucon avant le lever du jour, par arrêt d'une commission de barons et de chevaliers convoquée au bois de Vincennes; c'est la première commission assemblée dans ce bois ; on sait qu'elle a été la dernière. « Montfaucon a apporté tel malheur, dit Pasquier « (dans le chapitre intitulé : Plus malheureux « que le bois dont on/ait le gibety Uv. viii , ^hap. « XL, page 742), à ceux qui s'en sont meslez, « que le premier qui le fit bastir (qui fut Enguer- « randde Marigny) y fut pendu ; et depuis, ayant « esté refaict par le commandement d'un nommé « Pierre Remy (général des finances sous Charles « leBel), luy-mesmey fut semblablement pendu « (sous Philippe de Valois ) ; et , de nostre temps, « maistre Jean Moulnier, lieutenant civil de Pa- « ris, y ayant fait mettre la main pour le refaire, « la fortune courut sur luy, sinon ^de la penfl derie, comme aux deux autres, pour le moins « d'amende honorable, à laquelle il fut depuis • condamné. »

Ici la civilisation rétrograde ; la justice recule et est moins avancée que dans les Établissements de saint Louis^ et dans les Règlements de Philippe le Bel; mais l'exécution de nuit et la corde pour le gentilhomme ne sont point ,' comme on l'a pu croire , des infractions à la loi des temps. Les Établissements de saint Louis stipulent qu'un gentilhomme coupable du déshonneur d'une fille de famille sera pendu. Il y avoit , ce cas échéant, égalité de supplice pour le noble et le roturier ; on supposoit que le crime faisoit déroger. Depuis, les gentilshommes ont prétendu qu'il y avoit des crimes de race , comme il y avoit une noblesse

d'extraction , et Us ont réclamé le privilège de l'échafaud.

Les regrets du roi et flu peuple vengèrent Marigny. En ce temps-là l'imagination des hommes, plus sensible parce qu'il y avoit plus de foi en tonte chose , exploit les fautes des passions : unecaiamité générale qui survenoit ( comme il arriva alors), après une injustice individuelle , étoit prise pour un châtiment du ciel : Dieu , juge ep dernier r» sort, établissoit, pensoit-on , la peine auprès d« la prévarication; grave système qui lioit parla morale les destinées de tout un peuplç à IIdîquité accomplie sur un seul homme; système sans danger qui n'affoiblissoit point le pouvoir en lui commandant le repentir , parce que Tordre émanoit de la puissance étemelle.

Mais si la civilisation recula dans l'ordre eivilf à propos du supplice d'Enguerrand , la voici qui avance dans l'ordre politique. Louis le Hutln poblia, le 3 juillet 1315, des lettres qui mériteot d'être rapportées pour l'honneur des rois/nwci et du peuple /ranc.

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France « et de Navarre , etc. : Comme selon le droit de « nature chacun doit naistre/nincr ; et par aucnnt ff usages ou coustumes, qui de grant ancienneté « ont esté introduites et gardées jusques cy es « nostre royaume, et par Sidyentutep&itrleme[f^ « de leurs prédécesseurs, moult de personnel « de nostre commun peuple, soient encheûesM « lien de servitudes et de diverses conditions^ « qui moult nous desplaist. Nous considérants « que nostre royaume est dit et nommé le royaU' « me des Francs ^ et voulants que la chose en « vérité soit accordante au nom, et que la condition « ûesgentsamendede nousen lavenuedenostn « nouvel gouvernement. Par délibération denos- • tre grand conseil, avons ordené et ordenons^qo» « generaument , par tout nostre royaume , de tant « comme il peut appartenir a nous et à nos suc- « cesseurs , telles servitudes soient ramenées à « franchises; et à touts ceux qui de ourine, ou a»' « cienneté, ou de nouvel par mariage, ou pw « résidence de lieus de serve condition, sont « encheiies oupourroientescheoiren liens de ser- << vitudes, franchise soit donnée o bonnes ft A convenables conditions. >

L'esprit philosophique de cette loi, sesconsdérations générales sur la Ijberté qui est un droit de nature, contrastent avec l'enfance du dialecte: les idées sont plus vieilles que la langue.

DE L'HISTOIRE DE FRANCE

Des historiens ont pensé que ces lettres ne firent qa*un moyen de finances Imaginé dans le bot d'obtenir, par le rachat du servage , un argent doQt on avoit grand besoin. La remarque de ces historieDS fût-elle vraie, je dirois encore : Peu importe comment la liberté arrive aux hommes, pourvu qu'elle leur arrive ; toutes les interprétations possibles ne détruisent pas un fait indicateur d>mc importante révolution commencée dans Tétst social. Mais la remarque tombe à faux : le roi , n affranchissant ses serfs , gens de corps , gens de poueste, gens de morte-main, diminuoit ses K?enus, car les serfs étoient soumis à certaines tues ; il étoit donc équitable que la couronne , en acoordant la liberté, ne le fît pas aux dépens de a force; c'est ce que Fordonnance exprime très- Hen : « Vous cammeitons (collecteurs, ser- •geDts, etc.) et mandons pour traitez et accor-

• àa avec eus ( serfs ) de certaines compositions , ■ par lesquelles sofOsant recompensation nous

• ioit fiiicte des émoluments qui desdites servitu-

• des povent venir à nous et à nos successeurs. » Si les idées étoient plus vieilles que le langage,

I se trouve encore que le roi devançoit le peuple : iris-peu de serfs consentirent à se racheter ; on ^ d'autres lettres par lesquelles Louis X dédu« que plusieurs n^ont pas connu la gran- Air du bienfait qui leur étoit accordé , et orfaine qu'on les contraigne à payer de grosses nmmes, c'est-à-dire qu'on les oblige à devenir ftbres. Toute révolution qui n'est pas accomplie fan les mœurs et dans les idées échoue : la dégradation qu'amène la dépendance est pour l'être lecoQtumé à obéir une sorte de tempérament , ne nature qui accomplit ses lois dans le dernier «dre de l'intelligence; or il y a dans les lois accomplies un certain bien-aise. Délivré des soucis de la pensée et des soins de l'avenir, l'esclave s'habitue à son ignominie ; sans liens sociaux sur la terre , la servitude devient son indépendance ; si vous l'émancipez tout à coup , épouvanté de sa liberté il redemlinde ses chaînes. Le génie de l'iMmme est comme l'aigle; lorsqu'il est nourri dans la domesticité, et qu'on le veut rendre aux cbamps.de l'air, il refuse de s'envoler, et ne sait user ni de ses serres , ni de ses ailes.

Louis rappela les Juifs chassés par Philippe le Bel ( 28 Juillet 1 3 1 5 ). Il leur fut d éfendu de prêter fiK vesscl ou aoumemént d'église y ne sus gages sanglants ^^ ne stis gages mouillés frat-

' Cd article se trouve dans une charte latine de PhUlippeiogiisteC février 12 1 8).

CH%Tr.\CBItl4ND. — TOVF. I.

chement; il leur étoit ordonné de porter le signet, là où ils ravoient accoustuméy et sera large d^un blanc tournois d'argent au plus , et sera d'autre couleur que la robe, pour estre mieus et plus clerement apparente Les Juifs étoient gens de poueste à perpétuité; si leurs enfants avoient une nourrice chrétienne, les clercs la pouvoient excommunier : Sed benevolunt quod ûutrices Judœorum excommunicentury dit un Établissement de Philippe- Auguste. Un commentateur croit qu'on peut Wr^^tneretrices pour nutrices ' (prostituées au lieu de nourrices). Que veulent dire tant de dédains pour ce peuple vivant à part dans tous les temps; isolé au milieu de tous les autres peuples; ne changeant jamais; n'ayant passé, comme les races renouvelées, ni par la barbarie , ni par la civilisation ; toujours au même degré de sociabilité; jamais conquis, parce qu'il l'a été une fois et pour toujours; Jamais libre , parce que toutes les nations le regardent comme un esclave qui leur est dévolu de droit, comme s'il y avoit pour lui une origine mystérieuse , fatale, incontestée de servitude! Est-ce Dieu qui avoit mis sur la poitrine des Juifs , dans le moyen âge , le signet de sa main? Il leur étoit défendu de prêter sur gages sanglants ou sur vêtements mouillés : on les soupçonnoit donc de profiter de la dépouille de l'assassiné et du noyé? Ne sembloient-ils pas poursuivis par le souvenir de cette robe tirée au sort , et vendue au prix de trente deniers? Enfin, leurs enfant^ ne paroissoient pas dignes d'être abreuvés d'un lait légitime; la nourrice chrétienne qui prenoit à son sein l'enfant d'un Juif tomlwit dans la réproba<tion éternelle dont étoit frappée l'innocente créature que la pitié avoit mise dans ses bras.

Après dix-neuf mois de règne, Louis X mourut âgé de vingt-quatre ou vingt-six ans. Il avoit continué la guerre malheureuse de Flandre. Ce jeune prince eut des qualités : il confirma d'utiles ordonnances pour la protection des labourewrs] personne, sous peine de quadruple et d'infamie, ne pouvant s'emparer de leurs biens. Il vouloit ôter aux seigneurs le droit de battre monnoie ; il ne le put : la royauté n'avoit point encore détrôné l'aristocratie. Louis X aima

' Ce signe étoit une rouelle jaune ou moitié blanche ou rouge, que le Juif devoit porter en vertu du chapitre 68 du concile de Lalran, de Tan 1513, ut omni tempore in mediopectoris rotam portent , n^oute un statut de ITÊglise de Rbodez.

' Brussel , tracL de Usu feud,, tom. i , pag. 683.

ÀNAtYSE RAISONNÉË

les sciences, les lettres et les arts, et se laissa bien conseiller par la clergie laïque.

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