‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 197 sur 228 · ANALYSE · texte numérisé non relu

ANALYSE

riva de la mosquée do Kaire en Egypte à celle p3 Gordoue en Espagne , à peu près an moment on les exarques de Ravenne Tintroduisoient en Italie. Ainsi la puînée de Tlonie parut dans l'Europe occidentale , portant d*une main l'étendard du prophète, et de Tautre celui du Christ : TAlhambrab à Grenade, et Saint-Marc à Venise, témoignent de son inconstance et des merveilles de ses caprices. Plus d'ordres distincts, plus d*architraves ou architraves brisées : au lieu de portique, un portail ; au lieu de fronton, une façade ; an lieu de frise, de corniche et d'entablement, une balustrade.

Enfin , avec le treizième siècle rayonna cette architecture à ogives , qui se plut surtout dans les pays de la domination franke, saxonne et germanique; au delà des Pyrénées et des Alpes, elle rencontra les préjugés et les chefs-d'œuvre de l'architecture mozarabique , du style bAtard romain, et du primitif dorique de la Grande- Grèce. L'architecture à ogives fut une conquête des croisades de Philippe- Auguste et de saint LquIs.

A la colonnette écourtéo , aux grosses colonnes à chapiteaux historiés, succédèrent les minces et longues colonnes en faisceaux, ramifiées à leurs sommets, s'épanouissant en fusées, projetant dans les airs leurs délicates nervures qui devenoient comme la fragile charpente descombles. Au plein cintre des arches, aux voussures en anse de panier, se substituèrent les ogives , arceaux en forme d*aréte dont l'origine est peut-être persane, et le patron la feuille du mûrier indien , si toutefois l'ogive n'est pas le simple tracé d'un crayon facile. L'ogive ne se séj^re pas tellement du néogrec qu'on ne l'y retrouve comme cent autres traits.

Le cercle , figure géométrique rigoureuse , ne laisse rien à l'arbitraire; l'ellipse, courbe, flexible, se renfle ou se. redresse au gré de celui qui l'emploie : l'ogive , dont le foyer n'est que la rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne , se pouvoit donc élargir et rétrécir depuis le plus court diamètre jusqu'au diamètre le plus long; propriété qui laissoit un jeu immense au goût de l'ar^ tiste , et qui explique la variété du gothique. Pas un seul monument dans cet ordre ne ressemble à l'autre , et dans chaque monument aucun détail n'est invinciblement symétrique; l'ornement même est quelquefois calculé pour ne pas produire son effet naturel : de petites figures- logées dans

HAISON^ËE

des nidies, ou dans les moulures eonciaitriqiMi des portes , y sont arrangées de manière qu'on les prendrait pour des arabesques , des volutes , des enroulements, des astragales, et non pour des dispositions de la statuaire.

En imitant les constructions sarrasiues, kl architectes chrétiens les exhaussèrent et les di« latèrent ; ils plantèrent mosquées sur roosqam, colonnes sur colonnes , galeries sur galeries; ib attachèrent des ailes aux deux côtés du cfaoeor, et des chapelles aux ailes. Partout la ligne sfil* raie remplaça la ligne droite ; au lieu du toit plit ou bombé, se creusa une voûte étroite fermée n cercueil ou en carène de vaisseau; les tours oovragées dépassèrent en hauteur les minarets.

La chrétienté éle vol t à fraiscommuns, ao moyeo des quêtes et des aumênes , ces cathédrales dont chaque État en particulier n*étoit pas assez riehe pour payer la main-d'œuvre, et dont aucoue s'ot achevée. Dans ces vastes et mystérieux édifices se gra voient en relief ou en creux, comme avec os emporte-pièce, les parures de l'autel, les moso* grammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des ministres : les bannières, les croix de divers agencements, les calices, les ostensoirs, les dais, les chapes, les capuchons, les crosses, les mitres , dont les formes se ifetrouveot daos ie gothique, conservoient les symboles du culte eo produisant des effets d'art inattendus ; asses souvent les gouttières étoient taillées en figures de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture du moyen âge offrolt un mélai^ du tragique et du bouffon, du gigantesque et da gracieux , comme les poèmes et les romans de la même époque.

Les plantes de notre sol , les arbres de nos bois, le trèfle et le chêne, décoroient aussi 1h églises, de même que- l'acatitlie et le palmier avoient embelli les temples du pays et da sièeie de Périclès. Au dedans une cathédrale étoit vm forêt , un labyrbithe dont les mille arcades , à chaque mouvement du spectateur, s* intersectoieot, se s^^aroient, s'enlaçoient de nouveau en chiffresi en cerceaux , en méandres ; cette forêt étoit éclairée par des rosaces à jour incrustées de vitraax peints , qui ressembloient à des soleils brillants de mille couleurs sous la feuillée : en dehors cette même cathédrale avolt l'air d'un monameot a» quel on auroit laissé sa eage, ses arcs-boataots et ses èchafauds; et, afin que les appuis de la nef aérienne n'en déparassent pas la stmetore ,

D£ UUISTOIRË DE FRANCK.

' Is dseto les avoit tailladés; on ii*y voyoit plus qoe des ardies de ponts, des pyramides, des aigoîiles et des statues.

Les ornements qui n'adhéroient pas à Tédiflce le martoient a son style : les tombeaux étoient de ferme gothique, et la basilique, qui s'élevoit eonuDe un grand eatafialque au-dessus d'eux , sem- Uoit s'être moulée sur leur forme. On admire CBOore a Auch un de ces chœurs en bois de chêne il communs dans les abbayes, et qui répétoient ks ornements de Farchltecture. Tous les arts du dessin partidpoient de ce goût fleuri et compoiile : sur les murs et sur les vitraux étoient peints des paysages , des scènes de la refigion et de Thistoire nationale.

Dans les châteaux , les armoiries coloriées , encadrées dans des losanges d'or, formoient des plafiMids semblables à ceux des beaux palais du cinque cento de Tltalie. L'écriture même étoit dessinée , rhiéroglyphe germanique , sul)stitué au junbage rectiligne romain, sharmonioit avec ks écQssons et les pierres sépulcrales. Les tours Isolées qui servolent de vedettes sur les hauteurs ; les donjons enserrés dans les bois, ou suspendus aor la cime des rochers comme l'aire des vautours ; les ponts pointus et étroits jetés hardiment nr les torrents; les villes fortifiées que Ton ren* eontrolt à chaque pas, et dont les créneaux étoient à la ibis des remparts et des ornements; les chapelles, les oratoires, les ermitages placés dans ks lieux les plus pittoresques au lx>rd des che- Bins et des eaux; les beffrois, les flèches des paroisses de campagne, les abbayes , les monastères , les cathédrales ; tous ces édifices que nous ne Toyons phis qu'en petit nombre et dont le temps a noirci, obstrué , brisé les dentelles ; tous ees édifloes avoient alors l'éclat de la jeunesse; iissortolent des mains de l'ouvrier; l'œil, dans la blancheur de leurs pierres , ne perdoit rien de la légèreté de leurs détails , de Télégance de leurs réseaux, de la variété de leurs guillochis, de leurs gravures, de leurs ciselures, de leurs découpures, et de toutes les flmtaisies d*une imagination libre et inépuisable.

\ eut-on savoir à quel point la France étoit couverte de ces monuments? les treize volumes de la Gaiiia ckfiitiana^ qui n'est pas achevée , donnent mille cinq cents abbayes ou fondations monastiques. Le pouillé général fournit un total de trente mille quatre cent dix-neuf cures, dixhuit mille cinq cent trente-sept chapelles , quatre

cent vingt chapitres ayant églises, deux mille huit cent soixante^ouze prieurés, neuf cent trente etune maladreries ; et le pouillé est fort incomplet. Jacques Cœur comptoit dix-sept cent mille clo* chers en France , et la Satire Ménippée reproduit le même calcul.

Ce n'est pas trop de donner un château , chastel, ou chastillon, par douze clochers. Tout selgneur qui possédoit trois châtellenieset une ville close avoit droit de Justice : or on comptoit en FnfiQce soixante-dix mille flefs ou arrière*fiefs, dont trois mille étoient titrés. ( Voyez plus haut , pag. 472.) Une moyenne proportionnelle fournit, sur ces soLxante-dix mille fiefs, sept mille justices hautes ou basses, et suppose par conséquent sept mille villes closes ou fortifiée; somme totale ap* proximative des monuments (tant églises que chapelles, villes, châteaux, etc. ), un million huit cent soixante-douze mille neuf cent vingt-six, sans parler des basiliques , des monastères renfermésdans les cités , despalaisroyaux et épiscopaux, des hôtels de vUle , des halles publiques , des ponts, des fontaiues, des amphithéâtres, aqueducs et temples romains encore existants dans le midi de la France. Voilà , certes , un sol bien autrement orné qu'il ne l'est aujourd'hui. L'architecture religieuse , civile et militaire gothique , py ramidoit etattiroit de loin les yeux; la moderne architec* ture civile, et la nouvelle architecture militaire appropriée aux nouvelles armes, ont tout rasé : nos mobuments se sont abaissés et nivelés comme nos rangs.

Notre temps laissere-t-il des témoins aussi mui* tipliés de son passage que le temps de nos pères ? Qui bâtiroit maintenant des églises et des palais dans tous les coins de la France ? nous n'avons plus la royauté de race, Taristocratie héréditaire, les grands corps .civils et marchands , la grande propriété territoriale, et la foi qui a remué tant de pierres. Une liberté d'industrie et de raison ne peut élever que deslwurses, des magasins, des manufactures, des Iiazars, des cafés, des guinguettes ; dans les villes, des maisonséconomiques ; dans les campagnes, des chaumières ; et partout , de petits tombeaux. Dans cinq ou six siècles , lorsque la religion et la philosophie solderont leurs comptes, lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront appartenu, que l'une et l'autre dresseront le pouillé de leurs ruines, de quel c6té sera la plus large part de vie écoulée , la plus grosse somme de souvenirs ?

ANALYSE RA180NNÉB

La population mi mouvemeot antour des édiâees du moyen âge est décrite dans les chrcmiques et peinte dans les vignettes ; elle égaloit presque ia pc^lation d*ai\^ourd'hui. J'estime, d'après des calculs dont je ne puis insérer les preuves dans une analyse , que la sudhce du sol françois, tel qu*il existe maintenant, étoit couverte par vingt-cinq millions d'hommes : ce chiffre se déduit des rôles de l'impôt , de la levée des hommes d'armes» du recensement des habitants des villes, et du dénombrement des masses communales quand elles ^toient appelées sous leurs bannières.

Le pays étoit riche et bien cultivé ; c'est ce que démontrent l'immensité et la variété des taxes royales et seigneuriales que j'ai sommairement indiquées.

Lorsque Edouard III , après avoir rendu hommage à Philippe de.Yalois, retourna en Angleterre, « la reine Philippe de Uainaut le reçut, 1 disent les chroniques , moult joyeusement , et « lui demanda des nouvelles du roi Philippe « son oncle et de son grand lignage de France : • le roi son mari lui en recorda assez et du grand « état qu'il avolt trouvé , et des honneurs qui « estoient en France, auxquelles de faire, ni de « l'entreprendre à faire, nul autre pays ne s'ac- « eomparaige. » Il est certain que la guerre, quand elle n'extermine pas totalement les peuples , les multiplie : elle influe sur les institutions plus que sur les hommes : la féodalité, qui dut sa naissance et son pouvoir à la guerre , fût renversée par elle sous le règne de Philippe de Valois, du roi Jean, de Charles V, de Charles YI et de Charles VIL

Les diverses classes de la société et les différentes provinces, dans le moyen âge, se distioguoient les unes par la forme des habits , les autres par des modes locales : les populations n'a voient pas cet aspect uniforme qu'une même manière de se vêtir donne à cette heure aux habitants de nos Tilles et de nos campagnes. La noblesse , les chevaliers , les magistrats , les évéques , le clergé séculier, les religieux de tous lesordres, les pèlerins, les pénitents gris, noirs et blancs , les ermites, les confréries, les corps de métiers, les bourgeois, les paysans , offroient une variété infinie des costumes ; nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point il s'en faut rapporter aux arts : que peut faire le peintre de notre vêtement étriqué, de notre petit chapeau rond et de notre chapeau à trois cornes ?

Du dousième au quatorzième sièele, le piysia et l'homme du peuple portèrent la jaquette ou la casaque grise liée aux flancs par un oelntiuraii. Le sayon tie peau ou \» pélican, dont est veau le surplis , étmt commun à tous les états. La pelisK fourrée et la robe longue orientale oiveloppMeat le chevalier quand il quittoit son armure; les manches de cette robe oou vroient les mains ; elii ressembloit au cafetan ture d'aujourd'hui : li toque ornée de plumes, le capuchon ou chapen», tenoient lieu du turban. De ia n^ ample <m passa à l'habit étroit, puis cm revint à la robeqoi fut blasonnée sous Charles V. Les haut^fschaofr ses , si courts et si serrés qu'ils en étoieut iajécents, s'arrétoient au milieu de la coine;!» deux bas-de-chausses étment dissemblable*; oa avolt une jambe d'une couleur et une jambe de l'autre. Il en étoit de même du boqueton mi-parti noir et blanc , et du chaperon mi-parti bleu et rouge. « Et si estojent leurs robes si estroites i 1 vestir et à despouiiler, qu'il sembloit qaW les « eoorchast. Les autres avoient leurs robes rele* « vées sur les reins ccmime femmes : si avoicot « leurs chaperons découpés menuement tout en « tour. Et si avoient leurs chausses d'un drap et « l'autre de l'autre. Et leur venoient leurs comettei « et leurs manches près de terre, et sembkseot « mieux estre jongleurs qu'autres gens. Et pour " ce ne fut pas merveilles si Dieu voulut corriger « les méfaits des François par son fléau. » L'élulage du luxe est odieux sans doute au miliea de la misère publique ; nuiis le goât de la parure dit* tiogua notre nation alors même qu'elle étoit eaoore sauvage dan^ les bois de la Germanie, la François met ses plus beaux habits pour marcher à l'échafbud ou à rensemi comme pour aller à un festin ; ce qui l'excuse , c'eal qu'il ne tieQtjias plus à sa vie qu'à son vêtement.

Par-dessus la robe, dans l^joursde cémusBk^ on attachoit un manteau tantôt court, tantôt ioog. Le manteau de Richard V étoit fait duoe étoiie à raies semé de globes et de demi-lunes d'argsat, à l'imitation du système céleste. (Wirisauf.) Des colliera pendants servoient égatanei^ depa* rure aux hommes et aux femmesw

Les souliers pointus et rembourrés à la jwc laine furent kmgtemps en vogue. L'oufrier # déeoupoit le dessus comme des fenêtres d'église; ils étoient longs de deux pieds pour le noble, o^ nés à Textrémité de cornes , de griffes ou de fl* gures grotesques; ils s'alkmgàreat caMt, ^

DE L HISTOIBE DE FRANCE

{•ri» qu'il devint impossible de marolier sans en ralever la pointe et l'attacher au genou avec une cbaine d*or ou d'argent Les évoques exoommu- Bièient les souliers à la poulaine, et les traitéjcDt dépêché contre nature; Cluirles Y déclara qa'iti étoieat contre ks bonnes mœurs, et inven- Us en dérision du Créateur. En Angleterre, un acte du parlement défendit aux ooi'donniers de liliriqiier des souUers ou des Iwttines dont la jointe excédât deux pouces. Les larges hoboudMs carrées par le Innit remplacèrent la chausmn à bec. Les piodes varioient autant que de nos jours ; on connoissoit le chevalier ou la dame qui le pranier ou la première avolt imaginé une ha- Mgote (mode) nouvelle : l'inventeur des sou- Bos à la poulaine étoit le chevalier Robert le ; Coma. ( W. Mamlsbuky.) I Les gentilfames usoieot sur la peau d'un linge ; tiès^n^ellesétoientvétuesdetuniquesmontantes cBTeloppant la gorge , armoriées à droite de l'écu U leur mari, à gauche de celui de leur famille. Tantôt elles portoient leurs cheveux ras, lissés sur le lirQDt , et recoh verts d'un petit bonnet entrelacé de rubans ; tantôt elles les bâtissoient en pyra- ! Bûde haute de trois pie4s ; elles y suspendoient va des barbettes , ou de longs voiles , ou des banderoles de soie tombant jusqu'à terre et voltigeant , 10 gré du vent : au temps de la reine Isabcau , on fut obligé d'élever et d'élargir les portes pour donner passage aux coiffures des châtelaines. jMoMSTBSLET.) Ces coiffures étoient soutenues par deux cornes recourbées, charpente de leditœ ; du haut de la corne, du côté droit, deseendoit un tissu léger que la jeune femme laissoit flotter, ou qu'elle ramenoit sur son sein comme une guimpe , en l'entortillant à son bras gauche. Tne femme en plein çsbatement étaloit des colliers, des bracelets et des bagues; a sa ceinture earicbie d'or, de perles et de pierres précieuses, s'attacholt une escarcelle brodée : elle galopoit sor un palefroi , portoit un oiseau sur le poing, ou une canne à la main. « Quoi de plus ridicule , » dit Pétrarque dans une lettre adressée au pape en 1 366 , « que de voir les hommes le ventre san- « glé ! en bas , de longs souliers pointus ; en haut, « des toques chargées de plumes; cheveux tressés • allantdeci, de là, par derrière, comme la queue « d*iin animal, retapés sur le front avec des épin- «glesàtéte d'ivoire! » Pierre de Blois ajoute qu'il étoit du bel usage de parler avec affectatioD. Et quelle langue parloit-on ainsi? la langue

de Wallaoe et du roman de Roo , de VUle-Hardouin, de Joinville et de Froissard.

Le luxe des habits et des fêtes passoit toute croyance ; nous sommes de mesquins personnages auprès de ces Barbares des treizième et qua* torzième siècles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vêtus d'une robe uniforme de soie nommée cointise, et le lendemain ils parurent avec un accoutrement nouveau aussi magnifique. (Mathieu Pakis. ) Un des iiabits de Richard II , roi d'Angleterre, lui coûta trente mille marcs d'argent. (Knyghton.) Jean Ârundelavoitcioquantef deux habits complets d'étoffe d'or. (iloi.i.|KGsheoChaon.)

Une autre fois, dans un auti^ tournoi, défilèrent d'aI)ord un à un soixante superbes chevaux richement caparaçonnés, conduits chacun par un écuyer d'honneur et précédés de trompettes et de ménestriers; vinrent ensuite soixante jeunes dames montées sur des palefrois, superbement vêtues , chacune menant en lesse , avec une chaîne d'argent, un chevalier armé de toutes pièces. La danse et la musique faisoient partie de ces bandors (r^ouissances). Le roi, les prélats , les barons, les chevaliers, sautoient au son des vielles, des musettes et des chiffonies.

Aux fêtes de Noël arrivoient de grandes masr carades : l'infortuné Charles YI , déguisé en Sauvage et enveloppé dans un linceul imprégné de poix , pensa devenir victime d une de ces folies : quatre chevaliers masqués comme lui furent brûlés.

Les représentations théâtrales commençoient partout : en Angleterre, des marchands drapiers représentèrent la Création; Adam et Eve étoient tout nus. Des teinturiers jouèrent le Déluge : la femme déNoé , qui refusoit d'entrer dans l'arche, donnoit un soufflet à son mari. [Histoire de la poésie angloise, Wharto?!.)

La balle , le mail , le palet, les quilles , les dés , affoloient tous les esprits : il reste un compte d'Edouard II pour payer à son barbier une somme de cinq schellings, laquelle somme il avoit empruntée de lui pour jouer à croix ou pile.

La chasse étoit le grand déduit de la noblesse : on citoit des meutes de seixe cents chiens. On sait que les Gaulois dressoient les chiens à la guerre et qu'ils les couronnoient de fleurs. On abandonnoit aux roturiers l'usage des filets. Les chasses royales coûtoient autant que les tournois : une de ces chasses se lie tristement à notre liistoire.

AINALYSË RAISONNÊE

Le Prince Noir étoit deseenda en Angleterre, menant avec lui le roi Jean son prisonnier. Edouard avoit fait préparer à Londres une réception magnifique, telle qu*il Teût ordonnée pour un potentat puissant qui le tdt venu visiter. Lui-même, au milieu des princes de son sang , de ses grands barons, de ses chevaliers, de ses veneui-s, de ses fauconniers, de ses pages, des offlciers de sa couronne, des hérauts d'armes , des meneurs de destriers, se mit à la tête d*une chasse brillante dans une forêt qui se trouvoit sur le chemin du roi captif.

Aussitôt que les piqueurs envoyés à la découverte fui annoncèrent rapproche de Jean, Il s'avança vers lui à cheval , baissa son chaperon , et saluant son hôte malheureux : « Cher cousin, lui « dit-il , soyez le bienvenu dans l'Ile d'Angleterre. » Jean baissa son chaperon à son tour, et rendit à Edouard son salut. *^ Le roi d'Angleterre, disent , les chroniques , fit au roi de France moult grand honneur et révérence, l'invita au vol d'épervier, à chasser, à déduire et à prendre tous ses esbattcments. » Jean refusa ces plaisirs avec gravité, mais avec courtoisie; sur quoi Edouard, le saluant de nouveau, lui dit : « Adieu, beau cousin I » et faisant sonner du cor, il s*enfonça avec la chasse dans la forêt. Cette générosité un peu fastueuse ne consoloit pas plus le roi Jean que l'humble petit cheval du prince de Galles; en faisant trop voir la prospérité d'un monarque, elle montroit trop la misère de l'autre.

Quant au repas, on Tannonçoit au son du cor -chez tes nobles ; cela s'appeloit corner Peau, parce qu'on se lavoit les mains avant de se mettre à table. On dtnoit à neuf heures du matin , et Ton soupoit à cinq heures du soir. On étoit assis sur des banques ou bancs , tantôt élevés , tantôt assez bas, et la table montoit et descendoit en propoi-tion. Du banc est venu le mot banquet 11 y avoit des tables d'or et d'argent ciselées; les tables de bois étoient couvertes de nappes doubles appelées douhiicrs; on les plissoit comme mnère ondoyante qu'un petit vent frais fait doucement soulever. Les serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connoissolent point les Romains, furent aussi inconnues des François Jusque vers la fin du quatorzième siècle; on ne les trouve que sous Charles V.

On mangeoit à peu près tout ce que nous mangeons , et même avec des raffinements que nous ignorons avyourd'hui ; la civilisation romaine n'a-

voit point péri dans la cuisine. Parmi les metsn cherchés Je trouve le dêUegroui^ le nwupigyt num, le karumpie. Qu'étoit-ce? On servoit do pâtisseries de formes obscènes, qu'on appdoitd leurs propres noms. Les ecclésiastiques, lesfen mes et les Jeunes filles rendoient ces grossièrelâ innocentes par une pudique ingénuité '. Lalangae étoit alors toute nue ; les traductions de la Bile de ces temps sont aussi crues et plus iadàcola que le texte. LHnstmction du chevalier Gttifmi iMtour-Landry y gentilhomme angevin ^ à m filles y donne la mesure de la liberté des eoseign» ments et des mots.

On usoit en abondance de bière , de ddre et à vins de toutes les sortes. Il est feit mention dod dre sous la seconde race. Le clairet étdt du ifii clarifié mêlé à des épiceries; l'hypocras, du ik adouci avec du miel. Un festin donné par m abbé , en 1 8 1 0 , réunit six mille convives^ àstvsA trois mille plats.

Les repas royaux étoient mêlés d'Interroèdfi Au banquet que Charles Y offrit à rempem Charles IV,* s'avança An vaisseau mû par desn> sorts cachés : Godefroy de Bouillon se tenoit sor le pont, entouré de ses chevaliers. Au vaisseoi succéda la cité de Jérusalem avec ses tours é^ gées de Sarrasins; les chrétiens débarquerait, plantèrent les échelles aux murailles, et la ville sainte fut emportée d'assaut.

Froissard va nous faire encore mieux assister au repas d'un haut l)aron de son siècle.

« En cet état que Je vous dis le comte de Foix « vivoit. Et quand de sa chambre à minait ve- « noit pour souper en la salle, devant loi avoit « douze torches allumées que douze varlcls ptff- « toient, et icelles douze torches étoient tenaei « devant sa table, qui donnoient grand*clartéei « la salle , laquelle salle étoit pleine de chevaliers « et de écuyers ; et toujours étoient à foison tables « dressées pour souper qui souper vouloit. Nulne « parloit à lui à sa table si il ne l'appeloitH mangeoit « piar coutume foison de volaille , et en spécial le» « ailes etles cuisses tant seulement, et guère aossi « ne buvoit. 11 prenoît en toute mcncstrandie « (musique) grand ébattement, car bien s'y coo-

^Aiiaijlngvnt obtongajigurat aliat spkmeaUotV» tari, alias triangvla quadrtmgHlaqut; quttdam vt»^*^ sNUi : qitttdam puâenda muti9bria » alia viritia {iidihfmr cet) reprœteHtant : adeo degeueravere boni mortiwteta» chrisfianit obscœna et pudenda in cibis placeanL ^^^^^T nim qttos aaecharatos appeitfient(lk^9'dB»'

rla; lo. Bruyerino Campegio Lugdanoisi aoclore, I» W» cap. \ii^ pas- 40^1 prima cdlUo. Logdanl, t500.)

DE L HISTOIRE DE FRAISCE

4tt»

DOtaolt. Il faisoUdevani loi ses clercs volontiers damter chansons , rondeaux et virelais. Il séoit à table environ deux heures , et aussi il véoit vokutiers étranges entremets, et iecux vus, tantôt les foisoit lenvoyer par les tables des chevaliers etdeséciiyers.

• Brièvement et ce tout considéré et avisé, avant que je vinsse en sa cour, Jeavois été en moQH de cours de rois, de ducs, de princes, de comtes et de hautes dames ; mais Je n*en tas oncqoes en nulle qui mieux me plût , ni qui fàt sur le fait d*armes plus réjouie comme celle du comte de Foix étoit. On véoit en la salle et es

chambres et en la cour chevaliers et écuyers

âlwiuiear aller et marcher , et d'armes et dV

moar les oyoit-on parler. Toute honneur étoit

tiededans trouvée. Nouvelles dequel royaume

al dequel pays que ce fût là-dedans on y ap-

prenoit ; car de tous pays , pour la vaillance du

seigneur, elles y appleuvoient et venoient. »

Ce comte, si célèbre par sa courtoisie, n*en

avolt pas moins tué de sa propre main son fils

iDÎqiie : « Le comte s'enfelonna (s'irrita) , et , sans

• mot dire , il se partit de sa chambre et s'en vint

■ vers la prison où son fils étoit ; et tenoit à la mafe

• heure un petit long coutel , et dont il appareil- « loit ses ongles et nettoyoit. Il fit ouvrir l'huis «de la prison et vint à son fils, et tenoit l'alemelle > (lame) de son coutel par la pointe , que il n'y en

• avoH pas hors de ses doigts la longueur de Té-

• paisseur d*un gros tournois. Par mautalent

• (malheur) , en boutant ce tant de pointe dans

• la gorge de son fils , il Tassena ne sçais en quelle

• veine, et lui dit : « Ha traitour (traître) ! pour-

• quoi ne manges*tu point? » Et tantût s'en partit « le comte sans plus rien dire ni faire, et rentra t en sa chambre. L'enfès (enfant) fut sang mué et t elfhrayé de la venue de son père , avecques ce •que il étoit foible de jeûner, et qu'il vit ou sen-

• tit la pointe du coutel qui le toucha à la gorge ,

• comme petit fut en une veine , il se tourna d'au*

■ tre part , et là mourut. «

Frolssard est à la peine pour excuser le crime de son hôte , et ne réassit qu'à faire un tableau pathétique.

On avoit été obligé de frapper la table de lois •oroptnaires : ces lois u'accordoient aux riches que deux services et deux sortes de viaudc , à Texcep» tîon des prélats et des barons , qui mangeoient de tout en toute liberté ; elles ne permett«)ieDt la viande aux négociants et aux artisans qu'à un

seul repas ; pour les autres repas , ils se dévoient sustenter de lait, de beurre et de- légumes.

Le carême, d'une rigueur excessive, n'empé* choit pas les réfections clandestines. Une femnre avoit assisté nu-pieds aune procession , etfaisoU la marmiteuse plus que dix. Au sortir de làj S^hypocrite alla disner avec son amant y d*un quartier d'agneau et d'un jambon. La senteur en vintjusqu*à la rue. On monta en haut. Elle fut prise y et condamnée à se promener par la ville avec son quartier à la broche ^ surVepaule^ et le jambon pendu au col. (BfiAi<iTÛME.^

Les voyageurs trouvoient partout des hôtelleries. Chevauchant avec messire Espaing de Lyon, maître Jehan Froissard va d'auberge en auberge , , s^enquérant de l'histoire des châteaux qu'il aper* çoit le long de la route, et que lui raconte le bon chevalier son compagnon. « Et nous vînmes <c à Tarbes, et nous fûmes tout aises à Thostel de « l'Étoile , et y séjournâmes tout séjour ; car c'est « une \ille trop bien aisée pour séjourner che* « vaux : de bons foins, de bonnes avoines et de « belles rivières... puis vînmes à Orthez. Lèche* « volier descendit à son hostel, et je descendis à « l'hostel de la Lune. »

On rencontroit sur les chemins des bastemes ou litières , des roules, des palefrois et des voi« tures à bœufs : les roues des charrettes étoient à l'antique. Les chemins se distinguoient en chemi ns péageaux et en sentiers; des lois en réglolcnt la largeur : le chemin péageau devoit avoir qua* torze pieds ( Mss. Satnte-Palaye ) ; les sentiers pouvoient être ombragés, mais il falloit élaguer les arbres le long des voies royales, excepté les arbres d*abris. ( Capitulaires. ) Le service des fiefs' creusa cette multitude Infinie de chemins de traverse dont nos campagnes sont sillonnées.

Les bains chauds étoient d'un usage commun , et porioient le nom d'étuves : les Romains nous avoient laissé cet usage , qui ne se perdit guère que sous la monarchie absolue, époque où la France devint sale. On crioit dans les rues de Paris sous Philippe-Auguste :

Seigneur, Toulez-vous voas baigner?

Entrez donc sans délaler ;

Les bai0S.s<ml chaods , c*est uns menUr.

C'étoit le temps du merveilleux en toute chose : laumônier , le moine , le pèlerin , le chevalier, le troubadour, avoient toujours à dire ou à chan* ter des aventures. Le soir, autour du foyer à bancs, on écoutoit ou le roman de Lancdot du I^ic , ou

AIMALYSB RAISONNER

rhistoire lamentable dachAtelaiii de Coocy , ou rhistoire moins triste de la reine Pédauqoe, • largementpattée, comme sont les oies^etcomme « jadis à Toulouse les portoît (les pattes) la reine « Pëdauque » (Rabelais) ; ou Thistoire du gob&' lin OrtoD , grand nouvelliste qui venoit dans le Yent, et qui fut tué dans une grosse' truie noire.

(FfiOlSSABt). )

La belle Mélusineétoit condamnée à étremoitié serpent tous les samedis , et fée les autres Jours , à moins qu'un chevalier ne consentit à l'épouser en renonçant à la voir le samedi. Raimondin , comte de Forez , ayant trouvé Méloslne dans un bois ) en fit sa femme; eile eut plusieurs enfants, entre autres un llls qui avolt un œil rouge et un œil bleu : Mélusine bâtit le château de Lusignan. Mais enfin Raimondin s'étant mis en tète de voir sa femme un samedi, lorsqu'elle étoi't demi-ser* pent , elie s*envola par une fenêtre, et elle demeurera fée Jusqu'au Jour du Jugement dernier. Lorsque le manoir de Lusignan change de maître, ou qu'il doit mourir quelqu'un de ia famille seigneuriale, Mélusine parott trois Jours sur les tours du château, et pousse de grands cris. Tels étoient la Psyché du moyen âge et ce château de Lusignan, que Gharles-Quint admira, et dont Brantôme dépiore la ruine.

Avec ces contes on écoutoit encore ou le sirvente du trouvère contre un chevalier félon, ou la vie d'un pieux personnage. Ces vies de saints, recueillies par lesBollandistes, n'étoient pas d'une imagination moins brillante que les relations profanes : incantations de sorciers, tours de lutins et de farfadets, courses de loups-garous, esclaves rachetés, attaques de brigands ; voyageurs sauvés , et qui , à cause de leur beauté , éfwuseBt les filles de leurs hôtes ( Saint Maxime ) ; lumières qui pendant la nuit révèlent au milieu des buissons le tombeau de quelque vierge; châteaux qui paroissent soudainement illuminés. (Saint ViveniiuSy Maure et Brista.)

Saint Déicole s'étoit égaré ; il rencontre un berger et le prie de lui enseigner un gîte : «• Je « n'en connois pas , dit le berger, si ce n'est dans « un lieu arrosé de fontaines, au domaine du puis- « sant vassal Weissart. — Peux-tu m'y condui- « re? » répondit le saint. « Je ne puis quitter mon « troupeau, «répliqua le pâtre. Déicole fiche son bâton en terre; et quand le pâtre revint, après avoir conduit le saint, il trouva son troupeau douché paisiblement autour du bâton miraculeux. Weis-

sart , terrible châtelain , menace de faire mutila Déicole; mais Berthilde, femme de Weissart, i une grande vénération pour le prêtre de Dies. Déicole entre dans la forteresse ; les serfoeroprei ses le veulent déiiarrasser de son manteau; Il la remercie , et suspend ce manteau à un rayoo à soleil qui pasBOit a traver» la lueame d'unetnv. (Roix. , tom. it, pag. lO^^)

Chercher à dérotaiet avec méthode le tabkn des. mœurs de ce temps, seroit à la fois tenta Timpossible, et mentir à la confusion de m mœurs. Il faut Jeter péle-mèle toutes ees scèm telles qu'elles se succédolent sans ordre oq 8*ea* chevétroient dans une commune action, dans oi même moment : il n'y avoit d'unité que dans h mouvement général qui entrainoit la soeiété ?en un perfectionnement éloigné, par la loi natnrelk de l'existence humaine.

D un côté la chevalerie, de l'autre le soulèie' ment des masses rustiques ; tous les dérèglements ' de la vie dans le clergé et toute l'ardeurdelaM. Les Gahis et Galoises, sorte de pénitents d'fr mour,'se chauffoient l'été à de grands feux, cl se couvroient de fourrures; Thiver ils ne por toient qu'une cotte simple, et ne mettmeDtdid leurs cheminées que des verdures. PluskMn transissaient de pur froid et mouraient M roydes de lez leurs amyes, et aussi leurs êmfe$ de lez eulx en parlant de leurs amourettes'* Lors de la Vaudoisie d^Arras, les homniesd les femmes, retirés dans les l>ois, après auMi trouvé un certain démon, se livroient à uneproi' titution générale. Les turlupins pratiquoiefit lei mêmes désordres.

Des moines libertins se veulent venger d'oB é vèque réformateur qui venoit de mourir; pendant la nuit ils tirent du cercueil le cadavre du prélat} le dépouillent de son linceul , le fouettent, êtes sont quittes pour payer chaque année quarante sous d'amende. Les cordeliers avisent renooeé à toute espèce de propriété : le pain quotidla qu'ils mangeoient étoit-il une propriété? Ooi, ^ soient les religieux d'une autre robe ; donc le est délier qui mange viole la constitution de soDO^ dre ; donc il est en état de péché mortel, par b seule raison qu'il vit , et qu'il fout manger pov vivre. L'empereur et les Gibelins se déclarèitfll pour les cordeliers , le pape et les Guelfes eonttv les cordelicfô. De là une guerre de cent ans; ci

' LATOtjR, Hlst. rfM Poitou; s aihte-Palate, Mém.tiirttff' chev.f V* partie, dans ifs notes, pag. 887.

DE L'HISTOIRE DE FRANGE

k eomte da Mans, qui fat depuis Philippe de Valois, passe les Alpes pour défendre l'Église oonkt les Ylseontt et les cordeliers'.

On ooarolt au bout du monde , et l'on osoit à pdne , dans lé nord de la France , hasarder un foja^ d'un monastère à un autre, tant la route de quelques lieues paroissoit longue et périlleuse I Des gyrovagues ou moines errants (pendant des che?alicr8 errants), ehemfnant à pied ou chevauchant sur une petite mule, prèchoient contre tous ks scandales ; ils se falsoient brûler vifs par les fipes, auxquels ils reprochoient leurs désordres, et noyer par les princes, dont ils attaquoient la ty* nnnie. Des gentilshommes s'ëmbusquoient sur les chemins et dévalisoient les passants , tandis que d'autres gentilshommes de venoient en Espagne, en Grèce , en Dalmatle, seigneurs des immortelles cités dont ils Ignoroient l'histoire. Cours d'a- Bour où Ton raisonnoi t d'après toutes les règles du seottisme , et dont des chanoines étoient membres; troubadours et ménestrels vaguant de châteaux en diAteaux, déchirant les hommes dansdes satires, louant les dames dansdes ballades ;bourfroisdivisésen corps de métiers, célébrant des so- Jeooités patronales où lessaintsdu paradis étoient nBés aux divinités de la Fable ; représentations théâtrales ; fêtes des fous ou des cornards ; messes ncriléges; soupes grasses mangées sur l'autel; Yiie missa répondu par trois braieraents d*âne; barons et chevaliers s'engageant dans des repas mystérieux à porter la guerre dans un pays , faisant vœu sur un paon ou sur un héron d'accomplir des faits d'armes pour leurs mies; Jui£s massacrés et se massacrant entre eux, conspirant avec le& lépreux pour empoisonner les puits et les fontaines; tribunaux de toutes les sortes, condamnant, en vertu de toutes les espèces de lois, à toutes les Sortes de supplices, des accusés de toutes les catégories, depuis rhérésiarque écorché et brûlé vif, jusqu'aux adultères attachés nus l'un à l'autre et promenés au milieu du peuple; le Juge préraricateur substituante l'homicide riche condamné un prisonnier innocent; des hommes de loi commençant cette magistrature qui rappela , an milieu d'un peuple léger et frivole, la gravité du sénat romain : pour dernière confusion, pour dernier contraste , la vieille société civilisée à la manière des anciens , se perpétuant dans les abbayes ; les étudiants des universités faisant renal-

> Spicil^ tom. I , pag. 79; NUL de$\ouvr, des iav., aD 1700, 71 *, Uiire «MT U péché magmaire , pag. 22 et sul v. . .

tre les disputes philosophiques de la Oi tumulte des écoles d* Athées et d' Alexandrie mêlant an bruit des tournois , des carrousels et des pas d*armes. Placez enfin , au-dessus et en dehors de cette société si agitée, ^un autre prlncipede mouvement , un tombeau , objet de toutes les tendresses , de tous les regrets , de toutes les espérances , qui attiroit sans cesse au delà des mers les rois et les sujets, les vaillants et les coupables ; les premiers pour chercher des enné^ mis, des royaumes, des aventures ; les seconds pour accomplir des vœux, expier des crimes, apaiser des remords.

L'Orient , malgré le mauvais succès des croisades, resta longtemps pour les François le pays de la religion et de la gloire; ils tournoient sans cesse les yeux vers ce beau soleil , vers ces palmes de ridumée, vers ces plaines de Rama où les infidèles se reposoient à l'ombre des oliviers plantés par Baudouin ; vers ces champs d'Ascalon qui gardoient encore les traces de Godefroi de Booil« Ion et de Tancrède , de Philippe-Auguste et de Gouci , de saint Louis et de Sargine ; vers cette Jérusalem un moment délivrée , puis retoml)ée dans ses fers, et qui se montroit à eux comme à Jéré* mie , insultée des passants , noyée dans ses pleurs^ privée de son peuple , assise dans la solitude.

Tils furent ces siècles d*imagination etde forcé qui marchoient avec tout cet attirail au milieu des événements historiques les plus variés, au milieu des héi*ésies , des schismes , desr guerres féodales, civiles et étrangères ; ces siècles doublement favo« râbles au génie ou par la solitude des cloîtres quand on la recherchoit,oupar le monde le plus étrange et le plus divers quand on le préféroit à la solitude. Pas un seul point de la France où ii ne se passât quelque fait nouveau; car chaque seigneu* rie laïque ou ecclésiastique étoit un petit État qui gravitoit dans son orbite et avoit ses phases : à dix lieues dedistancelescoutumes ne se ressembloient plus. Cet ordre de choses, extrêmement nuisible à la civilisation générale, imprimoit à l'esprit particulier un mouvement extraordinaire : aussi toutes lesgrandesdécouvertesappartiennent-elles à ces siècles. Jamais l'individu n'a tant vécu : le roi ré voit l'agrandissement de son empire ; le sei« gneur, la conquête du fief de son voisin ; le bour« geois, l'augmentation de ses privilèges; le marchand, de nouvelles routes à son commerce. On ne connoissoit le fond de rien ; on n'avoit rien épuisé ; on avoit foi à tout; on étoit à l'entrée et

HISTOIRE DE FRANCE

comme an bord de toutes les espcranees , de même qu'an voyageur sur une montagne attend le lever du Jour dont il aperçoit l'aurore. On fouilioit le passé ainsi que l'avenir; on découvroit avec la même Joie un ^ieux manuscrit et un nouveau monde ; on marchoit à grands pas vers des destinées ignorées, mais dont on avoit l*instinct, comme on a toute sa vie devant soi dans la Jeunesse. L'enfance de ces siècles fut barbare , leur virilité , pleine de passion et d*énergie ; et ils ont laissé leur riche héritage aux Ages civilisés qu'ils portèrent dans leur sein fécond.

Page 1