GUERRE DE BRETAGNE. LES BRETONS
L'exécution de cet arrêt enveloppa le royaumo dans les destinées d'une de ses provinces ,oQvi1t la France aux Anglois, et lui donna dans la per* sonne de du Goescfin un libérateur.
La Bretagne, jusqu'alors peu connue dans notre histoire, formoit, à Textrémité occidentale de la France, un État différent du reste du royaume par le génie, les mœurs et la langue d'une partie de ses habitants. Cette longue presqu'île, d'un as* pect sauvage, a quelque chose de singulier: daai ses étroites vallées, des rivières non navigables baignent .des donjons en ruines, de vieilles ab» bayes , des huttes cou vertes de ohaumeoù les trou* peaux vivent péle-méle avec les pàtree. Ces valléea sont séparées entre elles, ou par des forêts remr plies de houx grands o^Hume des chênes, ou par des bruyères semées de pierres druidiques autour desquelles plane l'oiseau marin , et paissent des vaches maigres avec de petites brebis. Un voya? geur à pied peut cheminer plusieurs Jours sao^ apecce voir autre chose que des landes, des grèves » et une mer qui blanchit contre une multitude à'écueils : région solitaire, triste , orageuse, enve^ loppéê de brouillards, couverte de nuages, où la bruit des vents et des flots est éternel*
Il/aut que ce pays et ses habitants aient frappa de tous temps Timagination des hommes. Les Grecs et les Romains y placèrent les restes du culte des druides, Tile de Sayne et ses vierges, la barque qui passoit en Albion les âmes des morts au milieu des tempêtes et des tourbillons de feu ; les Franks y trouvèrent Murman, et mirent Roland à la garde de ses marches^ enfin, les romanciers du moyen âge en firent le pays des aventures, ia patrie d'Artus, dTseult aux blanclies mains, et.de Tristan le Léonnois. Sur lei^ bruyres et dans les vallées de la Bretagne, voua rencontrez quelques laboureurs couverts de peaux de chèvre , les cheveux longs , épars et hérissés ^ ou vous voyez danser au pied d'une croix , au soq d'une cornemuse, d'autres paysans portant i'ha^. bit gaulois, le sayon, la casaque bigarrée, les larges braies , et parlant la langue celtique.
D*une imagination vive, et néanmoins mélan<i colique; d'une humeur aussi molrile quç leur ea«
•ot
HISTOIHE DE FRANCE.
nictère est obstiné, les Bretons se distinguent p9ir leur bravoure , leur franchise, leur fidélité, leur esprit d'indépendance, leur attachement pour la religion , leur amour pour leur pays. Fiers et susceptibles , sans ambition , et peu faits pour les cours , ils ne sont avides ni d'honneurs ni de places. Ils aiment la gloire, pourvu qu'elle ne gène en rien la simplicité de leurs habitudes; ils ne la recherchent qu'autant qu'elle consent à vivre à leur foyer comme un h6te obscur et complaisant qui partage les goûts de la famille. Dans les lettres, les Bretons ont montré de l'instruction, de l'esprit , de l'originalité , de la grâce , de la finesse; ténv>in Hardouin, Sévigné, Sainte>Folz, Ikiclos. Ils ont donné à la France le plus grand peintre de mœurs après Molière , le Sage ; ils ont anJoard*hui l'abbé de Lamennais; dans les sciences, ils revendiquent Descartes; dans les armes, leurs guerriers ont quelque chose d'à part qui les distingue au premier coup d*oeil des autres guerriers : sous Charles Y, du Guesclin et ses compagnons, Clisson, Beaumanoir, Tinteniac; sous Charles Y II , Tanneguy-Duchastel ; sous Henri III, Lanoue, également respecté^ des ligueurs et des huguenots ; sous Louis XIY , Du* guay-TrouIn; sous Louis XYI, Lamotte-Piquet et du Coedic ; pendant la révolution ,- Charette, d'Elbée, la Rochejacquelein et Moreau. Tous ces soldats eurent des traits de ressemblance; et, par un genre d'illustration peu commun , ils furent peut-être encore plus estimés de l'ennemi qu'admirés de leur patrie.
SOMMAIRE
PilM de Kennet par Cbirles de BloU.
FRAGMENTS
SIÈGE DE HENNEBON. JEANNE, œMTESSE DE MONT- FORT. AVENTURE DE GAUTHIER DE MAUNY ET DE LA CERDA.
Charles de Blois , dans l'espoir de terminer promptement la guerre, après la reddition de Ren* neF^ se hâta d'investir Hennebon, la plus forte place de la Bretagne , et où Jeanne , comme on l'a dit , s'étoit renfermée. Les assiégeants poussèrent vivement les attaques. La comtesse de Montfort, armée de pied en cap , chevauchoit de rue en rue , animoit, prioit, gourmandoit les soudoyers,ordonnoit aux femmes ^e dépaver les cours et les passages, de porter les pierres aux créneaux , avec des pots de chaux vive, ponrlesjeter sur l'ennemi*
Cependant le befftol somie. Gutllatime Cadondal, qui s'étoit retiré à Hennebon après la prise de Rennes ; Yves de Tréziguidy , le sire de Landremans , le châtelain de Guingamp , les deux frères de Guerich, Henri et Olivier de Splnefort, sootiennent les efforts des assaillants. La comtesse monte au haut d'un donjon pour surveiller le oooh bat : elle s'aperçoit que le camp de Charles ai désert; que seigneurs, chevaliers, commuoien, étoient tous à l'assaut. Elle descend de la tour, s'élance sur son palefroi , sort par une poterne éloignée avec trois cents lances , et vient mettre lefea aux tentes des ennemis. Ceux-ci , apercevant derrière eux les tourbillons de flammes et de fumée, abandonnent l'escalade et accourent pour éteindre les flammes. La nouvelle Clorinde veotrega* gner la forteresse ; mais la voie, au retour, loi est fermée : elle pousse son cheval sur le chemia d'Aurai, tenant à la main i'épéc et le flambeau, instruments de sa victoire; Louis d'Espagne la poursuit sans pouvoir l'atteindre. Recueillie dam les murs d'Aurai, Jeanne rassemble cinq on six cents aventuriers : on la croyoit perdue à Hennebon , quand le cinquième Jour, au soleil levant, elle reparott sous les remparts. Elle heurte avec son escadron à la porte d'une des tours, qu'on lui ouvre; elle rentre dans la ville assiégée, ban* nières au vent, trompettes sonnantes, à la con-. fusion des soldats émerveillés.
Charles de Blois divise alors son armée : avee le duc de Bourbon et Robert Bertrand , maréchal de France , il court assiéger Aurai , laissant Louis d'Espagne avec le vicomte de Bohan devant Hennebon.
Louis, de la maison de la Cerda , brave Espagnol qui combattit pour la France sur terre et sor mer, fit venir douze machines de guerre, et commença à battre les murailles du châteauv Les habitants et les soudoyers s'^^vantèrent et demandèrent à capituler. L'évéque de Léon, renfermé dans la ville, appela son neveu Henri de Léon, (pif après avoir trahi Montfort, servolt dans l'armée du comte de Blois ; ils convinrent de la reddition de la place. En vain la comtesse de Montfort con- Juroit les assiégés d'attendre, leur promettant qu'avant trois Jours ils rece vroient le secours d'Angleterre, espérance qu'elle-même n*avoit pas. Elk passa la nuit dans l'inquiétude et les larmes : elle voyoit perdu le fruit de son courage et de ses sacrifices , son mari prisonnier, son fils dépouillé, errant, fugitif; elle se voyoit elle-même livrée à
UISTOIR£ DE FRANGE.
lOD cnoemi, et reeevant des fers des mains de criai à qui die avoit disputé la souveraineté de Ja Bretagne. Le lendemain Tévéque de Léon fit dire à Henri , son neveu , de s'approcher des porta. Déjà celui-ci s*avançoit pour recevoir la ville ra nom de Charles de Blois , lorsque Jeanne , qui regardoîtlamerparune fenêtre grilléeduchâteau, t*écriadansuntransportdejoie:«Yoilàlesecours!» Deox fois elle jette le même cri. On monte aux créneaux , aux donjons , au beffroi ; tous les yeux ae tournent vers la mer : elle étoit couverte d'une multitude de grands et de petits vaisseaux qui catrolent dans le port à pleines voiles. Le miraculeux secours plonge d'abord la foule dans le silence de rétonnement ; puis elle le salue des plus Tives clameurs. L'accommodement est rompu ; révêque de Léon seul se retire auprès de Charles de Blois; Mauny débarque avec son armée.
La comtesse fait tapisser des chambres et des salles, et préparer un festin à ses bêtes. Elle deseeod du château , s*avance au-devant cTeux à joueuse chère, et vient baiser messire Gauthier de Mauny et ses compagnons les uns après les autres, deux fois ou trois, comme vaillante dame. Cependant Louis d'Espagne ordonne de redoubler l'attaque : durant toute la nuit qui suivit l'arrivée des Angiois , il frappa les murs avec les plus fortes machines, tandis qu'au dedans on n'entendoit que le bruit de la fête. Le surlendemain Mauny fit mie sortie , brisa les engins , et incendia une partie du camp f rançois. L'armée s'ébranla pour le repousser. Quand Mauny vit venir la chevauchée, que jamais, s'écria-rt-il Je ne sois baisé de dame, ni de douce amie, si jamais je rentre en chastel ou forteresse, jusqu* à tant que j* aie renversé un de ces venants! Embrassant sa targe , il se précipite l'épée au poing sur les hommes d'armes de la Gerda, les charge, les met en fuite, en fait verser plusieurs les jambes contremont, et rentre dans la forteresse après avoir accompli son vœu de chevalier.
Louis d'Espagne, n'espérant plus pouvoir emporter Hennebon , leva le siège , rejoignit Charles de Blob devant Aurai, et s'empara ensuite de Dlnan et dé Guérande. Après avoir saccagé cette dernière ville, il monte sur quelques vaisseaux marchands qu'il trouve dans le port et ravage ks cêtes de la Basse-Bretagne. Descendu auprès deQuimperlé, il s'avance dans les terres. Mauny aoeouri, forme trob corps de ses troupes , et marche sur les pas de Louis. Inférieur en forces , Louis
veut retourner au rivage, et rencontre 1 e premier corps des Angiois qu'il défait ; mais , environné par les deux autres corps et par des paysans bretons qui l'assaillent à coups de fronde, il est blessée Il se débarrasse de la foule, laissant sur la place un neveu qu'il aimoit tendrement, et la plupart de ses soldats. Arrivé presque seul au bord de la mer, il trouve sa flotte entre les mains des ar- . chers de Mauny. 11 se jette dans une barque avec quelques compagnons. Mauny le suit sur la mei*, toi^ours près de le saisir, ne le pouvant jamais at* teindre. Louis s'échoue au port de Rhedon , saute à terre, emprunte de petits chevaux, et ftiit de nouveau. A peine est-il débarqué que Mauny sur* vient et se met à sa poursuite. La Cerda se sauve enfin dans les murs de Rennes avec la réputation d'nn des meilleurs généraux et un des plus aven* tureux chevaliers de ce siècle.
Mauny regagna ses vaisseaux pour retourner à Hennebon ; les vents contraires le forcèrent à foire cête aux environs de laRoche-Prion : Seigneurs, dit-il à ses amis, tout travaillé que je suis, j'irais volontiers assaillir cefortchastelf^ifavoiscom" pagnie. Les chevaliers répondirent; Sire, alleZ" y hardiment, et nous vous suivrons jusqu'à la mort. Gérard de Maulain , qui défendoit la place , soutient l'assaut : il blesse grièvement Jean le Bouteiller et Matthieu Dufresnoy qui avoient eu le plus de part à ralfi|ire de Quimperlé.
Or Géraîd de Maulain avoit un frère , René de Maulahn , capitaine d'un autre petit fort , appelé Favet, aune lieue de là : René ayant appris ce qui se passoit à laBoche-Prion, se met en campagne avec quarante hommes pour secourir son firère , rencontre les chevaliers blessés, les enlève, et court 'les renfermer dans son donjon. Mauny quitte l'assaut pour aller à la recousse; brûlant dedélivrerBouteilleretDufresnoy, ilessayed'emporter le fort de Favet : nouveau siège , nouveau combat. Gérard de Maulain sort à son tour de la Roche-Prion, et vient rendre à son frère le service qu'il en avoit reçu. Mauny craint d'être enveloppé, abandonne Favet, et commence sa retraite. Chemin foisant , il aperçoit un autre castel au milieu d'une forêt. L'Infatigable chevalier l'attaque, l'emporte, et va retrouver dans Hennebon la comtesse de Montfort , qui le festoya, baisa et accola de grand courage.
Cependant Charles de Blois avoit pris Aurai , Vannes et Carhaix : il assiège de nouveau dans Hennebon sa rivale. La place avoit été fortifiée.
HISTOIRE DE rRÂNCB.
Les Imbitftirtt se moqtioieDt diBB madiinM qui d'abord leur avoient fait tant de peur : à chaque ^erre qui partoit des balistes, iis essuyoieut en gabant sur les créneaux l'endroit où le coup avoit porté. Ils crioient du haut des murs aux assaillants : « Allez (âiercher vos compagnons qui repoli sent aux champs de Quimperlé. »
Ces railleries rendoient furieux la Cerda , qui , non encore guéri de ses blessures, avoit rejoint Charles de Blols. Louis étoit Espagnol ; ses ressentiments étoient terribles; il regrettoit amèrement le neveu qu'il avoit perdu à Quimperlé : résolu de ise venger , il prie Charles de Blois , pour seule rétsompense de ses services , de lui accorder ce qu'il lui demanderoit. Du caractère le plus humain , d'une vertu si éminente qu'il fut honoré comme un saint après sa mort , Charles n'aimant pas la guerre, quoique né intr^lde, poussé seulement aux combats par l'ambition de sa femme , Charles ne pouvoit deviner le guerdon que Louis alloit requérir : il lui donne imprudemment sa parole devant une foule de seigneurs.
' Alors Louis d'Espagne lui dit : Je vous prie que vousfastie» ici tantost venir les deux chevaliers qui sont en vostre prison du chastel de Favei; c'est à savoir messire Jean le BouteH- 1er et messire Hubert Du/resnoy, et me les donniez pour en faire ma volonté. Cesi le don que je vous demande. Ils m^ont chassé y déconfit et blessé. Ilsont occis monseigneur Alphonse ^mon neveu. Si ne m'en sais autrement venger, fors que je leur ferai les testes couper devant leurs compagnons qui céans sont renfermés.
Messire Charles, qui de ce fut moult esbahy, lui dit: » Certes, les prisonniers vous donnerai volontiers, puisque demandez les avez ; mais ce seroit grand* cruauté et blasme à vous si vous faisiezdeux si vaillants hommes mourir, etauroient nos ennemis cause de faire ainsi aux nostres, quand tenir lespourroient; car nous ne ^eavons ee qui peut nous advenir de jour en jour. > Pourquoi, cher sire et beau cousin , je vous prie que vous veuiUiez estre mieux advisé. >
Louis déclara que si Charles ne tenoit pas sa -parole 11 quitteroit à l'instant son -service. La pa- «rôle d'un chevalier étoit inviolable, et Charles ^ désespéré, ftet obligé d'envoyer ciiensfaer les deux prisonniers. Il se les fit amener dans sa lente, et chercha encore, mais vainement, à détourner Louis de son dessein.
La nouvelle de ce ipd ae préparait dans le camp
firançois parvint aux assiégés : Miauny M saisi de douleur. Il assemble aussitôt un conseil; Ici chevaliens délibèrent; ils proposent une chose et puis une autre; ils ne savent quel parti prendre pour sauver BouteiUer et Dufresnoy. Gautlder parle le dernier : « Compagnons , dit-il , ce seroH grand honneur à nous si nous pouvions éelU vrer ûos frères d'armes. Si nous tentons l^ave^ turc et que nous y succombions , le roi Edowiri nous en louera , et ainsi feront tous pruds how^ mes qui pourront à ravenir entendre parier de nous. Faisons donc notre devoir, chers ai* gneurs. On peut bien exposer sa vie pour s<m^ ver celle de sivaillants chevaliers. «> AlorsMauny expliqfue le projet qu'il a conçu. Tous jurent de l'exécuter.
Il fut résolu qu'une partie de la garnison, commandée par Amaury de Clisson , attaqueroit de front le camp des François, tandis que Mamy avec une troupe^d'hommes choisis , pénétrant par derrière jusqu'aux tentes du duc de Bretagne, enlèveroît BouteiUer et Dufresnoy. On prend la armes. Ciisson fait ouvrir la prlncîpate porte de b ville avec grands cris et bruits de trompettes, * fond sur les assiégeants : ceux-ci appellent au secours ; les François se portent au lieu du conèat. Cependant Mauny , sorti par une issue secrète, fait le tour du camp et parvient aux pavillons de Charles de Blois; quelques valets, qui les pt doient, prennent la fuite. Mauny fouille les lentes, et trouve les prisonniers : il les fait monter sur de vigoureux destriers amenés exprès, s'éloîgne à toute bride, rentre dans Hennebon aprèi a Voir mis à iln une des plus nobles et des plus tonchantes aventures dont lamitié, l'hoonearctla chevalerie aient conser>'éla mémoire. On crotqne Chartes de Blols avoit prêté les mains à ^enlèv^ ment de BouteiUer et de Dufresnoy ; car on soupçonne la vertu d'avoir commis une bonne action, aussi focilement qu'on accuse le vice de s*étr6 rendu coupable d'un crime.
SOMMAIRE
La comtesse de Montfort envoie des ambassadeon ^^^^ de nouveaux ceeours en Angleterre. Hs trcavent Edooan occupé de la guerre d'Ecosse. — Caractère el maon w Ëcossois. — Robert d'Artois descend en Bretagne avec a coiBiesse de M outfort. ^ I! est btené dans ta rtlie de Var nés qu'il avoll prise» el vient mourir à Londres. — D»*»" d*Edouard sur les cAtes du Morbihan. — Suspension A^ mes con\crUe eo Iréve. — Tré*e proloogée pour trojsa* et rompue presque aussitôt. — Tournoi h roccasiou du mj riage du second ftls de Pbttip^ de Valoia. - 1^*!»^ * dix autres che\ allers bralona «ont arrhes ftur MOPCi» H? trabifiOB , et ntis à.mort.
HISTOIRE DE FAANGB.
FRAGMENTS