LES TROIS ÉTATS
En moins de cinquante ans, depuis la première convocation régulière des états Jusqu'à la convocation de ces états sous le roi Jean, les principes politiques se développèrent avec une force et une clarté qu'il auroit été impossible de prévoir. Si le royaume eût été un corps compacte ; si des vassaux n'avoient pas exercé la souveraineté dans les provinces par eux possédées ; si une guerre d'invasion n'a voit pas détourné les esprits de la politique, il est probable que les trois états se fussent fondés comme le parlement d'Angleterre. Les états de 1355 et ceux qui les suivirent eurent des idées beaucoup plus nettes des droits d'une nation que le parlement britannique n'en avoit alors. On ne sait où des bourgeois à peine émancipés , où des prélats et des seigneurs féodaux avoient pu puiser des notions si claires du gouvernement représentatif au milieu des préjugés du temps, de l'obscurité et du chaos des lois : la promptitude de l'esprit françois supplée à l'expérience des siècles.
Il est vrai que des malheurs, ees puissants maîtres de la race humaine, hâtèrent le développement de la vérité politique sous le règne de Jean et pendant la régence de son fils. Un grand fait se présente partout dans l'histoire : jamais les peuples ne sont entrés en jouissance de leui^s droits qu'en passant au travers des maux inhérents aux révolutions combattues. Ces révolutions sont en vain accomplies au fond des mœurs; en vain elles sont devenues inévitables comme les productions naturelles du temps; les chefs des empires refusent de reconnoltre que le moment est venu. Les intérêts particuliers font résistance aux intérêts généraux ; la lutte commence et devient plus
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OQ moins sanglante, selon le mauvement des passions, le caractère des individus, les hasards et les accidents de la fortune. Déplorons les calamités que tout changement amène, mais apprenons de rhistoire qu'elles sont des nécessités auxquelles les hommes ne se peuvent soustraire. Quand les révolutions s'accompliront-elles sans efforts et sans injustices? Quand les lumières seront-elles assez répandues, la civilisation assez complète pour que peuples et rois se cèdent mutuellement oe qu'ils ne doivent se dénier ni se ravir? C'est le secret de Dieu.
Les états de la langue d'Oyl, c'est-à-dire du payscoutumier, dans lequel on reconnoissoit pourtant le Lyonnois, quoique pays de droit écrit, s'assemblèrent dans la grand*chambre du parlement, à Paris, le 2 décembre de Tannée 1355. L'archevêque de Rouen, Pierre de Laforest, chancelier de France, ouvrit l'assemblée par un discours qu'il prononça au nom du roi ; il exposa les besoins du royaume; il déclara que le roi étoit prêt à abandonner l'altération des monnoies, si les états trouvoient le moyen de remplacer cette sorte de taxe par un subside équivalent. Fixez au règne des Valois la naissance de l'impôt.
Jean de Craon , archevêque de Reims , au nom du clergé; Gauthier de Rricnne, duc d'Athènes, au nom de la noblesse; Etienne Marcel, prevêt des marchands de Paris, au nom du tiers état, protestèrent de leur dévouement et de leur fidélité au roi. Ils demandèrent la permission de se retirer, afin de délibérer entre eux sur les subsides à accorder et sur la réforme des abus.
Leur première déclaration fut ainsi conçue : Aucun règlement n'aura force de loi qu'autant qu'il sera approuvé par les trois ordres; l'ordre qui aura refusé son consentement ne sera pas lié par le vote des deux autres. Cette déclaration rend tout à coup le tiers état l'égal du clergé et de la noblesse. La liberté dépasse déjà la limite de la monarchie constitutionnelle ; car la majorité absolue des suffrages est reconnue aujourd'hui bastante à l'achèvement de la loi : par le décret des états, il suffisoit d'un ordre corrompu ou factieux pour arrêter le mouvement du corps politique.
Il n'est pas dit que le roi fût appelé à donner sa sanction à ce décret constituant des états de 1355; ainsi le principe du pouvoir de la couronne, tel que nous l'admettons maintenant, étolt ignoré; mais cela est moins étonnant que
la force acquise du tiers état : Il n'y avdt pas deux siècles qu'il étoit encore esclave, et il n'y avoit pas deux siècles que le roi n'étolt rien aa milieu des grands vassaux. La liberté revient au sociétés par tous les canaux , comme le sang remonte au cœur par toutes les veines.
Ce point obtenu , on le paya au roi Jean d*BO vote qui mit à sa disposition trente mille honunei d'armes, ce qui devoit composer un corps de quatre-vingt-dix mille combattants : on necomptoit point dans ce nombre les communes, infanterie de l'armée. Un impôt sur le sel, un antre de huit deniers sur toutes les choses vendoes, excepté sur les ventes d'héritages, dévoient, pendant l'espace d'une année, fournir une somme de 50,000 liv. par jour, somme jugée éqoipollente à l'entretien de trente mille hommes d'armes. Les états se réservoient lechoixdespersonixs commises à la levée et à la régie de l'imposition, dont personne, pas même le roi et la fiunille royale, ne devoit être exempt.
Le roi rendit, le 28 décembre 1355, une ordonnance conforme à la délibération des états. Il [ romettoit de ne point toucher à l'ai^tlevé pour la guerre , de le laisser distribuer aux hommes d'armes par une commission des dépotés des états , ce qui livroit le pouvoir exéeatif ao pouvoir législatif. Le roi s'engageoit en outre à fabriquer des monnoies fortes et stable, à renoncer dans les voyages, pour lui, sa maison et les grands officiers de bouche et de gaerre, aux réquisitions de blé, de vin, de vivres, de charrettes, de chevaux, que les paysans étoieot obligés de fournir. Défense à tout créancier de transporter sa dette à une personne privilégiée on plus puissante que lui. Ordre à toute juridiction de ressortir -aux juges ordinaires. Nombre des sergents restreint comme abusif, et injonction auxdits sergents de rien exiger au delà de leor salaire. Commerce interdite tout juge et offlder judiciaire dans quelque espèce de tribunal qœ ce fût. Toutes les ordonnances en faveur des la* boureurs confirmées.
Quant aux choses militaires , le roi bailloit pa* rôle de ne plus convoquer l'arrière-ban sans une nécessité évidente, et d'après l'avis des états, si faire se pouvoit. Les fausses montres étoient défendues sous des pehies rigoureuses : les chevaux dévoient être marqués pour être reconnus dans les revues, et afin que la solde ne (dt pns pa}<0 k un homme d'armes deux ou trois fois poor le
HISTOIRE DE FRANCE
même cheval. Les capitaines étoicnt rendus responsables des désordres commis par leurs soldats. Les troupes ne pou voient s'arrêter pius d'un Jour dans les villes sur leur passage; si elles y demeuroient plus longtemps, on serait libre de leur rehser rétape , et de les contraindre à passer outre. Le roi s'oblîgeoit enfin à ne conclure ni paix ni trêve, que d'accord avec une commission des trois ordres des états.
Telle fut cette ordonnance que l'on acomparée, sons certains rapports , à la grande charte de cet notre roi Jean d'Angleterre, première source de la liberté britannique : par les choses que cette ordonnance défend, on apprend ce qui avoit été permis. Mais les états de 1355 devançoient en principes politiques et adrninistratifs les lumières de leur siècle ; ils changeoicnt la nature de la monarchie. Aussi ne restat-il rien , pour le moment , de ces essais salutaires ; les temps et les malheurs ilrent avorter, dans un sol encore mal préparé, ces germes d'une civilisation trop hâtive.
SOMMAIRE
Le roi va à Roaen arrêter de sa propre main le zoi de Nararre dans un banquet. — Il fait exécuter devant lui le oomte d'Harconrt, le seigneur de Graville, Maubué de Kainant et Olivier Doublet — Le roi de Navarre, (ait prisonnier, est conduit à la tour du Louvre ou au cbAleau Gaillard, et de là au Ch&telet.
FRAGMENTS
BATAILLE DE POrFIERS.
Les fkutes du roi sont frappantes : sa colère l'aveugle et passe plus vite que sa bonté, qui revint trop tAt pour épargner le seul coupable qu'il eût fallu punir ; il se croit sûr de sa Justice , et il est arrêté au milieu de Texécution par sa miséricorde; il viole assez les lois pour faire haïr la couronne, pas assez pour la sauver; Il prouva qu'un honnête homme ne peut devenir un mau» vais roi, et qu'après tout il n'est pas si aisé d'être un tyran. Les erreurs qui, comme celles de Jean, sont sensibles, donnent aux espritsvulgaires Fooeasion d'étaler des lieux communs de morale , et aux méchants un sujet de triomphe : les clameurs furent universelles ; Philippe de Mavarrc, frère de Charles, Geoffroy d'Harcourt, le fameux traître pardonné, oncle du comte décapité , soulèvent la Normandie; ils se livrent •n roi d'Angleterre, le reconnoiss^t pour roi de France, Jurent de le seconder dans la conquête de ce royaume, et lui font hommage ai%TR&rBni%^D. — tow. i.
de leurs domaines. Edouard, de^son cAté, agit comme il avoit fait autrefois à la mort des seigneurs bretons; il envoie à toutes les cours de la chrétienté un manifeste , déclarant : « Que les gentilshommes décapites ou emprisonnés par Jean , se disant roi de France , avoient été traî^ treusement frappés ; qu'ils n'avoient fait aucun traité avec lui , et qu'au contraire lui , Edouard, avoit totjgours regardé le roi de Navarre et ses amis comme les ennemis de l'Angleterre. » Geoffroy d'Harcourt étoit-il l'ennemi d'Edouard? • Pour appuyer ce manifeste, le duc de Lancastre descendit en Normandie; les Anglois, réunis aux Navarrols , formèrent une armée de qua* rante mille hommes d'armes , sans compter les gens de pied. Jean s'avança contre les alliés , qui venoient de prendre et de raser Vemeuil au Per^ che; les Anglois se retirèrent dans les forêts de l'Aigle , et Jean mit le siège devant Breteuil , qui n'ouvrit ses portes qu'après deux mois de ré* sistance.
Jean , de retour à Paris , apprend que le prince de Galles , après avoir ravagé l'Auvergne , le LI-» mousin et le Berri , s'approchoit de la Touraine : il fait aussitôt le serment de marcher à lui, et de le combattre partout où il le rencontrera. Il con« voque barons , grands vassaux , seigneurs , gentilshommes et chevaliers de son royaume, ordonnant qu'aucun d'eux ne se dispense de se trouver au rendez-vous sur les marches de Blois et de Tours.
On s'assemble dans les plaines de Chartres : Craon , Boucicault et l'Hermite de Chaumont se portent en avant avec trois cents hommes d'armes pour reconnottre et harceler l'ennemi.
Le prince Noir avoit eu d'abord le dessein de rejoindre dans le Perche l'armée du duc de Lancastre; mais trouvant les passages de la Loire gardés, et apprenant que Jean réunlssoit des forces considérables , il reprit le diemin de Bordeaux par la Touraine et le Poitou : il perdit quelque temps au château de Romorantin, dans lequel Boucicault , Craon et l'Hermite de Chaumont s'étolent renfermés , à la suite d'une affaire d'avant-poste : c'est le premier siège, comme ' Crécy fut la première bataille , où l'on se soit servi du canon. Le prince de Galles avoit donc du canon dans son armée? Il ne l'employa pourtant pas à la bataille de Poitiers; nos grands barons dédaignèrent aussi d'en faire usage à la bataille d'Azlncourt, quoiqu'ils eussent avec eux une ar*
ai
HISTOIRE DE FQANOE.
tillerie formidable pour le temps. I^ Taiear chevaleresque méprisoit les armes qui pou voient être également celles du lâclie et du brave.
Le prince deGalles,en$*arrétant devant Romorantin, avoit commis une fauta qui le devoit perdre : ce fut cette faute qui le couvrit de gloire, et la France de deuil ; elle laissa à Jean le temps d'atteindre Tarmée angloise, fui, n*eût été c§ siège imprudent, fût rentrée en Guienne sap4 coup férir.
* Les François franchirent la Loire sur différents points.
Le prince Noir commençoit à manquer de vivres ; il avoit fait un détour pour éviter Poitiers, festé Adèle à la France. Ce mouvemeat permit fiu roi , qui suivoit la ligne la plus courte, de se porter en avant des Ànglols.
Or, ceux-ci envoyèrent à la découverte deux cents armures de fer « tous montés sur fleur de coursiers , » et commandés par le captai de Buch. Elles tombèrent dans les troupes du roi , f^ virent la campagne couverte d'hommes d'armes : elles fondirent sur les tratneurs. Le bruit de Tattaque parvint à Jean au moment même où il alloit entrer dans Poitiers : il retourna sur ses pas avec te gros de son armée.
Les coureurs anglois , ayant rejoint le prince de Galles, lui racontèrent ce qu'ils avoient appris , et combien Tarmée françoise étoit nombreuse. Il répondit : « Or, il nous faut savoir à « présent comment nous la combattrons à nostre « avantage. « Il prit poste sur un terrain de dif- Qcile accès; Jean , de son côté, s'arrêta-: la nuit vint et couvrit les deux camps.
Le lendemain dimanche, 18 septembre, le roi fit chanter une messe dans sa tente, et commu- |iia avec ses quatre fils, Charles, Louis, Jean, Philippe , et les seigneurs des fleurs de lis, comme on appeloit alors les princes du sang.
Quand cela fut fait, Jean assembla son conseil : il proposa d'attaquer l'ennemi , et le conseil fut de l'avis du roi.
. Les histpriens ont bl4mé cette résolution ; mais ils n*Qnt oopsidéré ni les elrecmstances ni les mœurs. Sans doute il eût été plus sûr d'affamer les Anglois et de les forcer à se rendre ; mais il étoit aussi très-possibte et plus héroSque de les vaincre. Si l'on n'eût pas perdu un Jour ; si le duc d'Orléans ne se fût pas retiré avee un tiers de l'armée à l'abord de l'engagement, il est probable que le prince de Galles eût succombé. Et quel
Juste sidct de ressentiment le oA n*avoit-il psi contre les Anglois I Dans ce temps , d'ailleurs, lei batailles n*étoient plus des calculs; elles étoient le fruit du hasard , ou d'une impulsion gœrrièrei elles n'avoient presque Jamais de grands résuitati; elles ne cbangeoient pas la face des empires : c'étolent des actions où Ton décidoit non de Texistence , mais de l'honneur des nations. Aussi la princes s'envoyoient-ils des cartels pour se m* contrer en tel lieu convenu , comme de simples' chevaliers s'appeloient en champclos. Des bérauti d'armes portoientces défis. «Vous irez à Troy a, ■ dit le comte de Buckingham aux deux bénuiti d'armes qu'il envoya au duc de Bourgogne, sowle règne de Charles Y \ < vous parlerez au^seigoeors, « et leur direz que nous sommes sortis d'Aa* « gleterre pour faire faicts d'armes, et là où doqi « les croyons trouver nous les demandons ; et pou « ce que nous savons qu'une partie de la flear dt « lys et de la chevalerie françoise repose là dedans, « nous sommes venus à ce chemin , et s'ils veoieot ^ « rien dire , ils nous trouveront sur les champs. >
On poussoit si loin quelquefois cette délicatesse du point d*honneur entre deux armées, qu'on se refusoit à prendre Tavantage du terrain. Souvent les généraux et les rois faisoient serment de eombattre leur ennemi partout où ils le trouveroient, comme les dieux d'Homère Juroient par eax-nèmes de faire des choses qui n'étolent pas toojoon raisonnables, ou plutôt comme les vieux Germains s'engageoient à porter une longue barbe on on anneau de fer Jusqu'à ce qu'ils eussent abattu on Romain. Deux nations ainsi descendues dans la lice ne pouvaient pas plus refuser le combat, qu'un homme de cœur ne se peut dispenser de tirer l'épée quand il a reçu an affront.
Il Alt donc résolu, dans le conseil du roi, di marcher droit à l'ennemi. Aussitôt les ordres sont donnés : les cors de chasse et les trompettes seanent haut et clair; les ménestriers Jouent de Nrs instruments, les soldats s'apprêtent; iesseigneors déploient leurs bannières; les chevalieis moalent à cheval et viennent se canger à l'endroit où Titendard des Us et Toriflamme flottôlent au iwt On voyoit courir les eheraucheors , les poorssivants, les hérauts d'armes, les pages, les varMs avee la casaque, le blason et la devise de leon maîtres. Partout brilloient belles cuirasses, liebes armoiries, lances, éeus, heaumes et penooos; là se trouvoit toute la fleur de la France, ear nul chevalier ni écuyer n'avott osé demeurer aa M-
HISTOIRE DE FBANCE.
Ml
noir. On entendoft , au milieQ des fanfares, de la ▼oix des chefs, du heiiDissement des chevaux, retentir les cris d'armes des différents seigneurs : Montmorency au premier chrétien , ChâHUon au noble duCy Monffoie aublanc éperviery Mont- Joie Bourgogne, Bourbon Notre-Dame. Tous ces cris étoient dominés par le cd de France, Montjaie Saint^Denis, par des complaintes en rhdoneur de la Vierge , et par la chanson de Roland.
Des yassaux, tète nue, sous la bannière de kur paroisse , et portant des colobeset des tabards (espèce de chemise sans manches et de manteau court); des barons en chaperons, en robes longues et fourrées, marchant sous les couleurs de leurs dames ;uneinfanterie en pelicon où Jaquette armée d'arcs , d'arbalètes , de bâtons ferrés et de ftmcfaards ; une cavalerie couverte de fer et portant le bassinet et la lance ; des évéques en cottes de mailles et en mitre ; des aumAniers , des confesseurs ; des croix , des images de saints , de nouvelles et d'anciennes machines de guerre; toute celle armée , enfin , présentoit aux feux du soleil un spectacle aussi extraordinaire que brillant et varié.
Les troupes réunies formoient plus de soixante mille combattants : on y voyoit le frère et les quatre flls du roi , la plupart des seigneurs des fleurs de lis, d'illustres commandants étrangers, trois mille chevaliers portant bannières. Tous ces guerriers avoient à leur tète le roi , qui , s'il n'épat le plus grand capitaine de son royaume, en étoit du moins le plus brave soldat et le premier éhevalier.
L'armée Ait divisée en trois corps ou trois batailles, comme on parioit alors , par l'avis du connétable Jean de Brienne et des deux maréchaux d'Audeneham et de Clermont, Le duc d'Orléans , firère du roi, i^ant sous lui trenté-six bannières et deux cents pennons, oommandoit la première bataille; la seconde avoit pour chef le Dauphin Charles, duc de Normandie, qui fut Charles le Sage ; ses deux frères Louis et Jean marehoient avec lui : les trois princes étoient sous la garde des sires de Saint- Venant, de Landas, de Vondcoay et de CervoUes, dit l'Arehiprêtre , depuis célèbre aventurier. Le roi menoit la troisième bataille avee Philippe, le plus Jeune de ses flls, tige de la seconde maison de Bourgogne.
Ces trois corps , qui auraient pu envelopper l'eimemi ai .tournant la position du prince de
Galles , fiirentdisposés sur une ligne oblique , un peu en arrière les uns des autres. L'aile gauche, la plus avancée vers rennemi , et sous les ordres do duc d'Orléans, n'étoit séparée des Anglois que par un monticule , dont on négligea de s'em* parer; le Dauphin commandoitau centre, et le roi, à l'aile droite, la réservé. On Jugera de la science militaire de ce temps , quand on saura que ces dispositions se fliisolent avant d'avoir reconnu le terrain occupé par le prince de Galles.
Tandis que l'armée françoise se mettoit en ba« taille , le roi envoya Eustache de Ribaomont , Jean de Landas et Richard de BeauJeu examiner lé camp du chevalier qui avoit gagné ses éperons à Crécy. Cependant Jean n^onté sur un cheval blanc, pareouroit les lignes et disoit : « Quand « vous estesdansvos bonnes villes, vousmeoacei « les Anglois, et desirez avoir le bassinet en la « teste devant eux. Or, y estes-vous. Je vous les « montre:, si leur veuillez remontrer leur malta- « lents, et oontrevenger les dommages qu'ils vous « ont faits. » L'armée répondit d'une commune voix : « Sire, Dieu y ait parti »
Les trois chevaliers envoyés à la découverte revinrent , et rendirent compte au roi de ce qu'ils avoient observé.
L'ennemi s'étoiV retranché au milieu d'une vigne , sur un,e petite hauteur , auprès d'un village appelé Mauperiuis; pour aller à lui, il n'y avoit qu'un chemin creux bordé de deux haieS épaisses , et si étroit , qu'à peine trois cavaliers y pouvoient passer de front. Le prince de Galles avoit embusqué des archers derrière ces haies* Parvenu au bout dudéfllé, ontrouvoit l'armée an* gloise, composée en tout de deux mille hommes d'armes, de quatre mille arehers et de quinze cents aventuriers. Il n'y avoit guère sur ces sept à huit mille hommes que trois mille anglois : le reste étoit François et Gascons.
Le prince avoit fait mettre pied à terre à sa ca« Valérie , qui ne pouvoit agir dans le lieu oà elle se trouvoit : le tout formoit , sur la pente de la colline, un corps d'infanterie pesanunent armé, re« tranché parmi des buissons et des vignes , couvert sur son front par des arehers rangés en forme de herse. Cettedispositionétoitl'ouvragede James d' Audeley , chevalier d'une grande expérience.
Si le roi Jean avoit avec lui la fleur de la cbC' Valérie de France, le prince INoir avoit pour com* pagnons les plus vaillants guerriers de rAngle>> terre et de la Gulenne : entre les premiers , on
HISTOIRE OË FRANCE.
remarquoit Jean lord Chandos, les comtes de War- Tvick et deSuffolk , Richard Stanfort , Jamesd'Aadeiey , et Pierre , son frère , sir Basset et plusieurs autres ; entre les seconds on comptolt le captai de Buch, Jean de Chaumont, les sires de Lesparre, de Rozem, deMontferrand, de Landuràs, dePrumes, de Bourguenze, d'Aubrecicourt et de Ghistelles : c*est toujours nommer des François.
Ribaumont ayant peint au roi la position des ennemis, Jean lui demanda comment on les de- Yoit attaquer. « Tous à pied , répondit Ribaumont , « excepté trois cents armures de fer choisies entre « les plus liabiles et les plus chevalereuses; elles « entreront dans le chemin creux pour rompre les « archers. Elles seront suivies du reste des hommes « d'armes à pied pour donner sur les hommes « d'armes anglois qui sont en bataille sur la hau- « teur au bout du défilé , et pour les combattre de « la main à la main. »
Jean suivit cet avis, qui lui plaisoit par sa hardiesse : mieux conseillé, il auroit fait attaquer les archers à dos, et les eût chassés des deux haies avant de s'engager dans le défilé. Lesjnaréchaux , d'après le plan adopté, désignèrent les trois cents cavaliers qui dévoient ouvrir le chemin. Le reste des hommes d'armes fut démonté ; on leur ordonna d'ôter leurs éperons, de tailler leurs piques, et de les réduire à cinq pieds de long, pour s'en servir avec plus de facilité dans la mêlée. Un corps d'Allemands , commandé par les comtes de Nidau , de Nassau et de Saarbruck , demeura à cheval afin de soutenir , en cas de besoin , les trois cents hommes d'armes à l'attaque du défilé. Le roi , accompagné de vingt chevaliers , se mit au milieu de ces Allemands pour voir de plus près le commencement de l'action. Tout étant ainsi disposé, on donne le signal du combat.
Déjà les trois cents hommes d'armes avoient embrassé leurs targes, quand voici venîrun cavalier qui demande à parler au roi : on reconnut le cardinal de Périgord. Le pape ne cessoit de travailler à la réconciliation de la France et de l'Angleterre : les deux cardmaux d'Urgel et de Périgord avoient été envoyés vers les deux armées pour les engager à la paix et traiter de la liberté du roi de Navarre. Le cardinal de Périgord ne s'étoit point rebuté du mauvais succès de ses prexnières tentatives, et, s'attachant aux pas des princes rivaux , il étoit arrivé à l'instant même où jlsalloient vider leur querelle.
Il court vers le roi de France ; ^ussitAt qu'il
l'aperçoit , il descend de cheval , s'faidhie et s'é* crie en joignant les mains : « Très chier sire, yoqs « avez ici toute la fleur de la chevalerie de vostre « royaume , réunie contre un petit nombre d'ea* ff nemis. Si vous pouvez en obtenir ce que vous « desirez sans combattre, vousespargnerezie sang « chrestien et la vie de vos siyets. Vous savez que « Dieu tient dans sa main lesortdesarmes;je vous « conjure , au nom de ce Dieu et de la charité , de « me permettre d'aller vers le prince de Galles loi « représenter son péril et l'avantage de la paii. >
Le roi répondit : « Il nous plaist que cela soit « ainsi ; mais retournez vite. »
Le cardinal chevauche au camp anglois : au nom de la religion , les barrières des deux armées s'abaissentetlaissentpassersonministre : iltroQva le fils d'Edouard au milieu de ses chevaliers, couvert de son armure noire, et portant la devise des princes de Galles, prise de l'écusson du vieox roi de Bohême; présage qui promettoit à Poitiers le destm de Crécy. « Certes, beau fite, lui dit l'en* « voyé du pape , si vous aviez examiné l'année d« 1 roi de France, vous me permettriez d'essayer « de conclure avec lui un traité. > Le prince ré« pondit : « J'entendrai à tout, fors à la perte de (< mon honneur et de celui de mes chevaliers. Le cardinal répliqua : « Beau fils, vous dites bien.* Et il retourna en toute hâte au camp françois.
Il supplia le roi de suspendre l'attaque Josqa'aa lendemain. « Vos ennemis , disoit-il , ne peuveot « eschapper; accordez-leur quelques instants pour « apercevoir leur péril. » Jean s'y refusa d'abord sur l'avis de la plus grande partie de son conseil ; mais, par respect pour le saint-siége , il consentit enfin à ce délai , qui donna le temps aux Anglois de se retrancher , ralentit l'ardeur du soldat, et fut la principale cause de la perte de la bataille.
Le roi fit dresser une belle tente de couleur vermeille dans l'endroit même où il se trouvoit. Les troupes déposèrent leurs armes, à l'exception do corps commandé par le connétable et par les deox maréchaux.
Le cardinal, retourné au camp anglois, et reYoK ensuite au camp françois , rapporta au roi iespro* positions du prince de Galles. Celui-ci offroit de rendre tes prisonniers qu'il avoit faits, les villes et châteaux qu'il avoit pris depuis trois années; il s'engageoit, pendant sept ans , à ne point porter les armes contre la France : Villani ajoute qu'il consentoit à payer deux cent mille nobles on écus d'or pour les dégâts commis par son année*
HISTOIRE DE FRANCE
Le prince demandoit en mariage une fille du roi, et pour dot de cette princesse , le seul duché d'Angouléme ; enfin , il réclamoit la liberté de Charles le Mauvais, et s'engageoit à faire consentir Edouard Aux conditions du traité.
Jean, que les historiens représentent comme un téméraire, n'avoit déjà été que trop modéré en accordant aux Anglois une suspension d'armes; 11 ailoit donner une nouvelle preuve de son esprit conciliant en acceptant l'offre do prince Noir, lorsque Renaud de Chauveau , évéquede Châlons, le leva dans le conseil.
« Sire, dit-il, s*il m'en souvient bien, le roi d'Angleterre, son fils, et son frère le duc deLancastre , vous ont , à plusieurs reprises , insulté , et ont rempli votre royaume de meurtres et de raines. Sur terre, ils ont humilié votre père Philippe et massacré votre noblesse; sur mer, ils ont assailli vos vaisseaux et brûlé vos ports comme des pirates. Quelle vengeance en avez- Yous tirée ? Quoi ! pour prix de ces brigandages, vous donneriez votre Ûlle à des mains teintes du sang françoîs I Dieu vous livre votre principal ennemi, ces orgueilleux Anglois, ces Gascons infidèles, ces lâches qui viennent d'égorger les pâtres et les lal)oureurs, ces incendiaires qui ont porté la flamme dans les hameaux qui fument encore, et vous les laisseriez échapper ! et croyezvous qu*ils soient de bonne foi dans ce qu'ils vous proposent ?Neconnoissez-vous par leur perfidie? Sous le prétexte de faire ratifier les conditions parle monarque anglois, ils gagneront du temps; Edouard reftiserade confirmer le traité conclu. Cependant le duc de Lancastre, qui ravage le Perche avec son armée , aura rejoint le prince de Galles ; alors la victoire passera peut-être à vos ennemis. Dieu vous préserve de plus grands malheurs I Je demande qu'aucun délai ne soit accordé, et que votre vengeance cesse d'être suspendue par des propositions insidieuses, et par les lenteurs de votre conseil. »
Ce discours, dont le prélat soutint la vigueur là pique à la main , fit bouillonner dans le sein du roi l'ardeur guerrière ; les barons crièrent : Aux armes ! « Allez , dit Jean au cardinal , allez slgni- > fier au prince de Galles qu'il ait à se rendre
• prisonnier lui et cent de ses principaux'cheva- « llers : à cette condition. Je laisserai passer son
• armée. » Le prince , au ouïr de ces paroles, qui loi furent rapportées par le cardinal , répondit :
• Mes chevaliers ne seront pris que les armes à la
« main ; quant à moi , quelque chose qu'il arrive, « l'Angleterre n'aura pas à payer ma rançon. »
Ces pourparlers occupèrent toute la Journée du dimanche. Pendant la tenue du conseil , divers chevaliers des deux armées chevauchèrent le long des batailles. Dans unedecescourses, lemaréchal de Clermont rencontra Jean Chandos : ils por^ toient tous les deux dans les armes le même cm* blême ; c'étoit une dame vêtue d'une robe bleue , au milieu des rayons d'un soleil. « Chandos, dit « le maréclial, depuis quand avez-vous pris ma « devise? — Et vous, la mienne? » répliqua Chandos. « Si nosgens, reprit Clermont, n'estoient « au moment de Jouer des nuiins , Je vous proutf verois tout à l'heure que vous ne devez pas por« « tercette devise. — Ehis'écria Chandos, demain H nous nous retrouverons, etje vous prouverai que « la dame bleue est plustost mienne que vostre. » Cette querelle de chevalerie coûta la vie au maréchal , qui fut tué par Chandos.
La nuit étoi t venue : les François, abondamment pourvus de vivres , se fiant dans leur nombre et leur valeur, la passèrent à dormir; les Anglois, manquant de tout, veillèrent et se retranchèrent : autour de leur camp et devant leurs archers, ils creusèrentdesfossésprofonds,qu*ils revêtirent de palissades ; dans la partie la plus foible de leur poste , ils se couvrirent avec leurs bagageset leurs chariots.-Le prince de Galles commanda d'apporter le butin enlevé; il en fit faire trois monceaux entre son camp et celui des François, et l'on y mit le feu. Ce sacrifice ne laissa plus rien à regretter aux Anglois ; tandis que les tourbillons de flammes et de. fumée qui s'élevoient, la veille d'une bataille, dans les ténèbres, servirent & masquer les travaux de l'ennemi et à étonner nos soldats.
Le soleil qui devoit éclairer un Jour si funeste à notre patrie se leva, et trouva les cœurs bercés de fausses espérances (19 septembre 1356). Les François se rangèrent dans le même ordre que le jour précédent; les Anglois changèrent quelque chose à leurs dispositions : instruits , on ne sait comment, de la manière dont ils seroientattaqués, ils placèrent au front de leur ligne un certain nombre de cavaliers pour soutenir le choc desmaréchaux ; il cachèrent , en outre , trois cents hom« mes d'armes et trois cent archers à cheval derrière une petite colline, au revers de laquelle s'étcndoit le corps commandé par le Dauphin et ses deux frères. Ces six cents hommes avoientordrci
HISTOIRE DE FRATSCE.
aussitôt qu'ils verroient raction engagée , de tour- Ber le mamelon et de prendre en flanc les troupes 4o Dauphin. Le cardinal de Périgord repanit , mais on lui fit dire de la part des François de se retirer. Il passa alors cliez le prince de Galles, dont il étoit sujets comme natif de Guienne. « Beau « fils, lui dlt*il, faites ce que vous pourrez ; il vous «fautcombattre.»Le prince répondit :« J'y compte, «ainsi que mes chevaliers; Dieu veuille aider au « droit I » Le cardinal alla rejoindre l'autre légat au haut d'une colline , d'où ils élevèrent leurs mains vers le Dieu de paix , tandis que dans la ftaïne on invoquoit celui des armées.
Au milieu de ses compagnons d'armes, le prince Noir leur tint ce discours :
« Seigneurs, si nous ne sommes qu'un petit « nombrecontrerarméepuissantedeiiosennemis, « il ne faut pas laisser s'adoîhlir notre courage. « Ge n'est pas le soldat , c'est Dieu qui donne la « victoire. Si nous sommes vainqueurs, notre « triomphe eh sera phis éclatant; si nous devons « mourir, j'ai un père et deux frères ; vous , vous f avez des amis qui nous vengeront ; ainsi ne son- « gex qu'à bien combattre. S'il plaîst àDIeu , vous « me verrez aujourd'hui bon chevalier. »
Le prince de Galles garda auprès de lui Chan* dos , qui cependant courut au choc des maré> ehfLVLx de France : il désirolt aussi retenir d'Audelej ; mais celui-ci avolt fait vœu de combattre au premier rang dans toute affaire où le roi d'Angleterre , ou l'un de ses fils , se trouveroft en personne. Le prince de Galles lui permit donc d'accompMrson vœu, et II s'alla placer au front de la Ngne , parmi les hommes d'armes qui soutenoient les arcners*
Les François élèvent le cri d'armes : à ce signal , les deux maréchaux de France , les comtes d'Audeneham et de Glermont , entrent dans le défilé à la tête de trois cents cavaliers commandés pour frayer le chemin. A peine sont-ils engagés entre les deux haies qui l)ordent le chemin , que les archers retranchés derrière font pleuvoir sur eux une grêle de flèches. Ces flèches, longues, barbues , dentelées, lancées à bout portant par un ennemi invisible , firappent dans l'épais bataillon . Les chevaux , percés d'outre en outre, effrayés et rendus furieux par la douleur, hennissent, ronflent, se cabrent , refusent d'avancer, se tournent de côté, trébudient et tombent sous leurs maîtres. Les derniers rangsessayent de passer sur les premiers rangff alMltus, se renversent et augmentent le pé- 1
ril et la confusion. Cependant les deux maréchain, avec quelques chevaliers, surmontent les obstacles et parviennent au fVont de l'armée anglolse : là ils trouvent une nouvelle ligne d'ardiers et sire James d' Audeley à la tête de ses hommes d^armes. Ces braves maréchaux , sortis presque seuls du défilé, ne peuvent soutenir un combat trop iiié> gai : Glermont meurt de la main de Chandos; d'Audeneham , porté à terre par d'Audeley , est forcé de se rendre.
Bientôt te bruit de cette défaite se répand. Lo cavaliers arrêtés au milieu du défilé, entre lenn premiers rangs abattus et les hommes d'armes à pied qui les suivent , ne pouvant ni avancer ni re. culer, restent immobiles, exposés aux flèches qui les transpercent et les clouent à leurs chevan; des cris et des rugissements sortent de l'herriblfl mêlée. Les hommes d*armes , qui déjà pénétraient dans le chemin, se replient sur le corps eommandé par le Dauphin Charles. Au même moment les six cents cavaliers anglois cachés au revers de laeolline sortent de leur embuscade, et viennent prendre à dos ce même corps. La terreur s'empare des soudoyers ; les hommes d'armes démontés se dispersent. Les seigneurs de Landas, de Yondeaay , de Saint-Venant , qui avoient la garde distrais fils du rd , jugeant trop vite la bataiHe perdoe, les forcent de s'éloigner. Laadas et Yondenayt après avoir laissé les Jeunes princes entre les mains de Saint-Venant, revinrent avecdel'ADgle, Saintréet Cervolles, se ranger auprès du rai.
Les troupes du Dauphin s'étant débaadées, cellesdu due d*Ortéans prirent lâchement iafinta avec leur chef; il ne resta sur le champ de bataille que l'escadron de cavalerie allemande et la division conduite par le roi , à laquelle se Joignirent plusieurs chevaliers qui n'avolent pu M résoudre à abandonner leur maître.
Instruit de la déroute des deux premiers corps françois , le prince de Galles ordonne à ses hofr* mes d'armes de remonter à cheval. Jean Cbandoa dit au prince : « Sire, chevauchons avant, la Jour- « née est vostre, Dieu sera aujourd'hui dans vetit < main ; marchons au rcM de France* Je sais bitt
<« que par vailfaince il nefUra point, ainsi il aotf « demeurera. • Le prince répondit : « AlloM} « Jean ! vous ne me veirea d*aujourd'h«ri reloe^ « ner en arrière. » II crie aossMt à sa bsBalère: « Bannière , chevauchez avant ! an nom de Diea « et de saint Georges! » et il descend de la eolliM avec toute son armée.
HISTOIRE DE FRANCX.
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Le roi , feteânt «errer les rangs , marche aux ADglois, qol sortoient du défilé poar Tattaqaer : U se faiaibit remarquer au milieu des siens par sa lîAute taille, son air martial , et par les fleurs de Us d*or semées sur sa cotte d'armes; il étoit à pied, eomme le reste de ses ehevaliers , et tenoit à la main une hache à deux tranchants, arme des vieux Franks. A ses c6tés étoit son flls^ le Jeune Philippe à peine âgé de quatorze ans , comme le lionceau auprès do lion. Tous les historiens con- Tlennent que si la quatrième partie de notre armée avoit eombattn eommeson roi, elle auroît remporté la Tictoire. Le ehœ fût rude r d'un côté c'étoit le prince Noir environné de Chandos, du captai de Buch , fameux rival de du Guesclin ; de d'Andeley , d'Aubrecieourt , des comtes de Warwick et de SttfTolk , maréchaux d'Angleterre; de l'autre , le roi Jean, accompagné de Jacques de Bourbon,etde Pierre deBourbon,pèrede ce LouisIIde Bourbon dont les vertus annoncèrent celles de Henri IV ; des deux princes d'Artois, fils d'un traître, et tous deux fidèles ;descomtesdeSaarbruck, de NIdau et de Nassau, tous trois Allemands , et dignes d'être Frariçois ; de Guichard de Beaujeu, deGuiliaumedeNeste,deGuiilaumedeMontagu, de Richard de l'Angle , des sires de Ghainbly , de la Heuse , de Pons , dcTancarville , de Laval , de Darap-Marle, de la Tour, d'fiumières, d'Urfé, de Duras, de Gaucher de Brienne, connétable de France et doc d* Athènes, double titre qui lui imposoit l'obligation de tomber avec gloire ; de l'évéqnê de Châlons , qui mourut le casque en tète comme Adhémar sur les murs de Jérusalem ; de Geoffroy de Chamy, le vaillant porte-oriflamme ; d'Eostache de Ribaumont , si célèbre par la couronne de perles qu'Edouard lui donna devant Gâtais ; de la Fayette et de la Rochefoucauld , noms que les armes ont cédés aux lettres ; enfin , de Jean de Salnlré , réputé le plus brave chevalier de sonfonpo, et dont les romans gaulois ont consaeré le nom.
La cavalerie allemande soutint bien la première charge , mais elle lâcha pied après avoir perda tes comtes de Saarbruck , de Nidau et de Nassau, qui la commandoient. Les chevaliers frao^ls des diverses pi^ovinces, rangés, avec leurs écnyers, autour des bannières de leurs su« zerains , combattoient tantôt par peletons séparés, tantôt mêlés et confondus. Le prince ê» Galles, avec Chandos, attaqua la divisioB d» doîUttétaMi , et k èaptalde Boeh, avec les maré-
chaux d'Angleterre, se trouva en ftice du roi, Jean le vit approcher avec une Joie intrépide i abandonné des deux tiers de ses soldats , il ne lui vint pas même un moment la pensée de reculer, résolu qu'il étoit de sauver l'honneur françois , s'il nepouvoit sauver la France. Nos hommes d*armes ayant raccourci leurs piques, le roi ne put les faire remonter à cheval comme le prince de Galles avoit fait remonter les siens. Les Anglols étolent, en outre, accompagnés d'archers qui décidèrent de la victoire en perçant de loin des fantassins pesants , qui ne pou voient joindre leurs légers ennemis. L'armée angloise, toute à cheval , se ruoit avec de grands cris sur i'arméefrançoise touteà pied. Lesflots des combattants étoient poussés vers Poitiers, et ce fut près de cette ville que se fit le plus grand carnage. Les habitants, craignant que les vainqueurs n'entrassent pèlemêle avec les vaincus, refusèrent d'ouvrir leurs portes.
Déjà les plus braves avoient été tués; le bruit diminuoit sur le champ de bataille , les rangs s'éclaircissoient à vue d'œil; les chevaliers tom- I)oient les uns après les autres, comme une forêt dont on coupe les grands arbres. Chamy , haussant l'oriflamme, luttoit encore contre une foulé .d'ennemis qui la lui vouloient arracher. Jean, la tête nue ( son casque étoit tombé dans te mouvement du combat) , blessé deux fois au visage, présentoit son front sanglant à Fennemi. Incapable de crainte pour lui-même, il s'attendrit sur son jeune fils , déjà blessé en parant les coups qu'on portoit à son père; il voulut éloigner Fénfant royal , et le confia à quelques seigneurs ; mais Philippe échappa aux mains de ses gardes , et revint auprès de Jean, malgré ses ordres. N'ayant pas assez de force pour frapper, il veilloit aux jours du monarque en lui criant : <t Mon père , « prenez garde ! à droite , À gauche , derrière vous, » à mesure qu'il voyoit approcher un ennemi.
Les cris avoient cessé. Chamy , étendu aut pieds du roi , serroit dans ses bras roidis par laC mort l'oriflamme qu'il n'avoit pas abandonnée ; il n'y avoit phis que les fleurs de lis debout sur le champ de bataille : la France tout entière n'étoît p!us que dans son roi. Jean , tenant sa hache des deux mains , défendant sa patrie . son ûh , sa couronne et Foriflammc, immoloit quiconque l'osoif approcher. Il n'avoit autour de loi que quelques chevaliers abattus et percés de coups, qui ée rànimoieBt danë la poussièx^ à ta voix de
UiSTOia£ D£ FEAiNCË.
leur souverain, faisoient un dernier effort, et retonil)oient pour ne plus se relever. Mille ennemis essayoient de saisir le roi vivant et lui disoient L« Sire, rendez-vous! » Jean, épuisé de fatigue, et perdant son sang, n'écoutoit rien et vouloit mourir.
Un chevalier fend la fouie, écarte les soldats, s'approciie respectueusement du roi , et luiparlant en françois : « Sire, au nom de Dieu , rendeza vousl » Le roi, frappé du son de cette voix, baisse sa hache, et dit : « A qui me rendrai-Je? à
• qui ? Où est mon cousin le prince de Galles? si «Je ie voyois, je parlerois. — Il n'est pas ici, « répondit le chevalier ; mais rendez- vous à moi , «et je vous mènerai vers lui. — Qui estes- « vous? y repart le roi. « Sire, Je suis Denis de
• Morbec , chevalier d* Artois ; Je sers le roi d*An- « gleterre parce que J*ai esté obligé de quitter « mon pays pour avoir tué un homme. »
Jean ôta son gant de la main droite et le jeta au chevalier en lui disant : « Je me rends à vous. » Du moins le roi de France ne remit son épée qu'à un François.
On ne voyoit plus ni bannières ni pennons de notre armée dans les champs de Poitiers. Le prince de Galles ignoroit encore toute sa gloire : Chaudes lui conseilla de planter sa l)annière sur un buisson, pour rallier ses troupes et se reposer. On dressa une petite tente rouge : le prince y entra. Les ofQciers de sa chambre lui détachèrent son casque et lui présentèrent à boire , les trompettes sonnèrent le rappel. Les (chevaliers anglois et gascons accourent, amenant avec eux un nombre prodigieux de prisonniers ; il y avoit tel soldat qui à lui seul en avoit jusqu'à dix : on les traita avec une générosité extraordinaire : la plupart forent renvoyés sur parole , et sur la simple pro« messe d'une rançon qu'on eut soin de ne pas rendre assez forte pour les ruiner.
Les deux maréchaux d'Angleterre arrivèrent auprès du fils d'Edouard, qui leur demanda des nouvelles du roi de France. •< Sire , répondirent- « ils, nous ne savons ce qu'il est devenu, mais « il faut qu'il soit mort ou prins , car il n'a pas « quitté l'ost. » Chandos avoit déjà Jugé que Jean, fwrvaillancey ne fuirait point ;\VarwiclL déclara qu'il est mort ou pris , car il n'a pas cessé de combattre; nous allons voir ie prince de Galles proclamer Jean le plus brave gentilhomme de son armée : un monarque firançois, dont la valeur est si hautement reconnue même de ses ennemis ,
peut être vaincu sans cesser de régner; les rois chevelus ne perdirent que sur la pourpre la ooa* ranne qu'ils avoient reçue sur on bouclier.
Le prince Noir dit à Warwick et à Gobham : « Allez, Je vous prie, et chevauchez si loin, qoe
< vous me puissiez apprendre nouvelle du roi de
< France. » Warwick et Gobham partirent, et tout en chevauchant montèrent sur un tertre, afin de rq;arder autour d'eux. Ils découvrirent une troupe d'hommes qui marchoient lentement et s'arrétoient à chaque pas. Les deux baronsdes* oendirent aussitôt de la colline et piquèreot de ce côté. Ils s'écrièrent en approchant de la troupe: « Q'est-ce cy ? » On leur répondit : « C'est le roy « de France qui est prins : il y a plus de dix cben« « liers et escuyers qui se le disputent. »
Jean, au milieu de ces soldats, menant son fils par la main , étoit exposé au plus grand péril : les Anglois et les Gascons s'arrachoient tour à tour la proie ; ils l'a voient enlevée à Denis de Morbec. Chacun crioit en parlant du roi : « Je Tai « prins , Je l'ai prins. >» Jean disoit : << Menez-moi « courtoisement, et mon fils aussi, devant le « prince de Galles, mon cousin. Ne vous querel- « lez point pour ma prise ; car je suis assez grand « seigneur pour vous fairo tous riches, v Ces pa* roles apaisoient un moment les hommes d'armes; mais ils n'avoient pas fait un pas qu'ils reeommençoient leur contention. Warvidi et Cobham se jettent dans la foule , écartent les soldats , leur défendent sous peine de vie d'approcher du roi) descendent de cheval , saluent le monarque et son fils , et les mènent à la tente du prince de Galles.
Déjà av^erti de l'approche du roi , le fils àtdouard sortit pour recevoir le grand prisonnier, s'inclina devant lui jusqu'à terre, l'accueillit de paroles courtoises, le pria d'entrer dans sa tente, commanda d'apporter le vin et les épices, « et la « présenta lui-mesme à Jean et à son fils , disent « leschroniques, en signe de fort grand amtmr* > Ainsi sont écrites au ciel ies défaites et les vi^ toires; ainsi s'élèvent et tombent les empires 1 Huit siècles auparavant, le premier roi fraak triompha des Visigoths presque au même liea où Jean devint prisonnier des Anglois ; et Chaniy succomba en défendant l'orlfiamme dans les champs où, quatre cents ans après lui, la Rochejacquelein devoit mourir pour le drapeso blanc.
La nuit venue, le prince Noir fit dresser dam
ANALYSE RAISONNÉE DE $à tente une table abondammeiit servie , où s*assiitot, avec le roi et son flls , les plus illustres prisonniers , Jacques de Bourbon , Jean d'Artois , kseomtes deTancarville) d'Estampes, de Dampliarie, de Gravllle , et le seigneur de Parthenay. Les autres barons et chevaliers françois , compa* gnons des périls et des malheurs de leur maître, étoient placés à d*autres tables. Le prince de Galles servoit lui-même ses hôtes ; il reftisa constamment de partager le repas du roi , disant qu'il a'étolt pas assez présomptueux pour s'asseoir à la table d'un si grand prince et d'un si vaillant homme. • Chier sire, disoit-il à Jean, ne vous t laissez abattre , si Dieu n'a pas voulu faire au-
• Jourd'hui ce que vous desiriez; monseigneur
• mon père vous traitera avec tous les honneurs ■ que vous méritez, et traitera avec vous à des « conditions si raisonnables, que vous en demeu- « lerez pour toujours amis. Vous devez certaine- « ment vous rejouir, quoique la Journée n'ait pas « esté vostre, car vous avez acquis le haut renom
• de prouesse; vous avez surpassé tous ceux de « vostre costé. Je ne dis mie cela, chier sire,
• pour, vous consoler, car tous mes chevaliers qui «ont vu le combat s'accordent à vous en don* « ner le prix et la couronne. »
Jusque-là, Jean avoit supporté son malheur avec magnanimité ; aucune plainte n'étoit sortlede a bouche, aucune marque de foiblesse n'av(^t trahi rhonime : mais quand il se vit traiter avec cette gjénérosité , quand il vit ces mêmes ennemis qui ki refosoient sur le trône le titre de roi de France le reoonnottre pour roi dans les fers, alors il se sentit réellement vaincu. Des larmes s'échappèrent de ses yeux et lavèrent les traces de sang qui restaient sur son visage. Au banquet de la captivité le roi très-chrétien put dire comme le saint roi : Mespleurs sesont mêlés au vin de ma coupe.
Le reste des prisonniers se prit à pleurer en voyant pleurer le roi : le festin fut un moment invendu. Les guerriers françois, si bons Juges en nol>le8 actions, regardoient avec un murmure d*admiration leur vainqueur, à peine Agé de vingt-six ans. • Quel monarque il promet à sa
• patrie, disoient-ils, s'il peut vivre et persévérer «dans sa fortune I »
• Les paroles des malhenrenx sont prophétiques: si le prince de Galles entendit celles de ses prisonniers , il put avoir, à la vue des inconstances da sort, un pressentiment de ses propres desti-
k Ce prince vécut peu de jours. Son fils, qui
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monta sur le trône d'Angleterre, tralii par ces mêmes nobles qui avoient combattu à Poitiers, obligé de recourir à la protection de l'héritier du roi Jean, déposé par un parlement ingrat, enfermé dans une tour ; son fils dis-Je , condamné à mourir de faim , lutta plusieurs Jours contre la mort, désirant en vain à son dernier soupir les miettes de ce repas que son père, victorieux, servit à un monarque infortuné. La gloire même du vainqueur de Poitiers a péri dans les champs où elle Jeta une si vive lumière.
Au-dessus de l'ancienne abbaye de Vouillé et du village de Beauvoir en Poitou , sur le haut d'une colline couverte de joncs marins, on croit trouver les vestiges d'un vieux camp. Vers le miiieu de ce camp , on remarque l'ouverture d'un puits à demi comble : c'est tout ce qui atteste le passage d'un héros. Le village de Maupertuls a disparu ; personne dans le pays ne se souvient qu'il ait existé. Par une autre bizarrerie du sort, le lieu où l'on voit les traces du camp anglois s'ap« pelle aujourd'hui Carlhage ; comme si la fortune, pour se Jouer des hommes, s'étoit plu à effacer un nom fameux par un nom plus fameux encore, une ruine par une ruine, une vanité par une va^ nité\
ANALYSE BAlSOiMNÉE
DS
L'HISTOIRE DE FRANCE
DEPUIS LA BATAILLE DE POITIERS SOUS LE ROI IEA71, EM 1356, jusqu'à LA RÉVOLUTION DE 1769. '