‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 208 sur 228 · JEAN II · texte numérisé non relu

JEAN II

La France paroft perdue ! ses Hnances sont épui* sées; ses armées se changent en troupes de brigands qui la déchirent; ses peuples se soulèvent; ses états attaquent le trône laissé vide par iâ captivité du roi ; un prince du sang , échappé de prison, vient mêler aux violences de Tétranger les

' Voyez, sur oe mot de Carikage , V£s$ai de distertatioi^ $ur le CAHPts VoCLADENSis, daos les Dissertations de Le- MEUF. Voyezîencore les ries des capitaines illustres au moyen âge, par M. Maias. On (roavedans ce ooDSclendeai ou>rage des reoseignemeots sur les batailles de Crécy , de Poitiers et d*Àzinoourt J'ai dans mon récit oorri^ les noms propres misérablement estropiés par nos historiens , qui ont suivi Froissard et les Chroniques de Flandre. L*édltlonde Frois- SARD, par M. BiCHO^î, m*a beaucoup servi pour ces corrections , bien queJen*adople pas entièrement toutes les lectures. J*ai reçu aussi de Poitiers , sur la bataille de ce nom y des plans et des docomeots.

ANALYSE BAISONNÉE

diaecMrdes domestiques ; il dbane du poison à l'hé> rlùer de la eooronne captive : des traftres dans l'Église et dans la noblesse , des factieux dans le tiers état ; au dedans , les séditions et les crimes du tribunat ; au dehors, les horreurs de Tanarctiie dvile et militaire; et pour seul remède à tant de maux , un prince à peine Agé de dix-huit ans, que son projet de fuite avec le roi de Navarre et sa conduite à la iMitaille de Poitiers n'avoient fait estimer ni des François ni des ennemis. Qui auroit pu croire que cet enfant étoit Charles le Sage, sauveur de son peuple, et l'un des plus utiles rois qui aient gouverné les hommes?

Mais Charles Y n*étoit que la tête ; il lui falloit un bras , et Dieu avoit en même temps formé ce bras. Tandis que le Dauphin se retirait obscurement de Poitiers, méprisé des vainqueurs, un pauvre gentilhomme, aussi inconnu que lui, eombattolt pour Charles de Blols dans les bruyè* res de la Bretagne. Sans beauté, sans grâces, sans fortune, d'un esprit si peu ouvert , qu'on ne lui avoit jamais pu apprendre à lire; ce gentiU homme , demi-paysan , n'avoit rien en apparence de ce qui annonce les hères, hors la valeur. Nos chroniques, qui en parlent pour la première fois à cette époque , l'appellent un certain jeune bachelier. C'étoit pourtant là du Guesclin , le premier grand capitaine que TEurope eût vu depuis les jours de Rome, et que nos aïeux nommoient le bon connétable : tant ce sol de France est fécond I tant notre patrie a de ressources dans le malheur l

Charles et du Guesclin viennent ensemble et l'un pour l'autre , et tous les deux pour la nation, d'autant plus illustres que tout est entraves à leurs victoires. Lorsque Dieu envoie les e](écuteurs de sa vengeance , le monde est aplani devant eux ; ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres ; aucun adversaire habile ne leur dispute le triomphe, tout s'arrange pour que leurs fautes mêmes servent à augmenter leur puissance. Le ciel , afin de les seconder, assied sur tous les trônes la folie et la stupidité ; pas un général dans les camps , pas un ministre dans les conseils. Ces exterminateurs obtiennent la soumission du peuple » an nom des calamitéa dont ils sont sortis , et de la terreur que ces cal»* mités ont^tuH^irée. Trahiant après eux un troupeau d'esclaves , armés , déshonorés par cent victoires , la torche à la main , les pieds dans le sang, ils vont au bout de la terre coaune des

I hommesivres,poussésparDieuquifaltleQrferee, et qu'ils renient.

Mais lorsque la Providence, au eontnire) veut relever un royaume et non l'diattre; ion* qu'elle emploie des serviteurs et non des eus»mis ; lorsqu'elle destine à ses serviteurs Une tnÉ gloire et non une épouvantable renemméei loin de leur rendre la route facile, elle leor oppose des obstacles dignes de leurs vertus. Ccrt aiui que Ton peut toujours disthiguer le flén du sauveur, l'homme envoyé pour détniifc tl l'homme venu pour réparer. Le premier piralt dans l'absence des talents et du génie ; le seoosl rencontre à chaque pas d'habiles adversaires es* pables de balancer ses succès ; Fun n'a rien eoD* tre lui, est mattredetout, se sert pour réunir de moyens immenses ; l'autre a tout contre loi , a'esl maître de rien , n'a entre les mains qoe tes ptai Mbles ressources. Le Dauphin se mesure tm Edouard , monarque puissant , heureux guerrier, souverain d'un royaume florissant et de la moi* tié de la France ; il lutte contre Charles le M«a« vais, prince qui donnolt par ses crimes de ilH' portance à ses artifices, contre Marcel, le Coq d Peoquigny ; triumvirat redoutal>le par la triple alliance du pouvoir populaire , aristoeratiqiieci religieux. Du Guesclin combat le prince de 6al« les, Chandoe, le captai de Buch^ rivaux qsi h surpasaoient en renommée et Fégakiîent en néfite. Sans argent, sans crédit, c'est en vendant les joyaux de sa femme qu'il fait vivre ses osmps' gnons d'armes. TanlM II tt*a pour soldats que ta chevaliers braves , mais indoellea , et des fKjwà Indiseipiteés; tantMson armée esteompeséed'Ba ramas de brigands qui ne le suivent que par le miracle de sa gloire. El eependani le priace^ le sujet viennent à bout de leur oeuvre; ils beltent l'étranger, rétabftinent l'cvdrt, fSratieHa^ rlr Isi lofs, les lettres, Is eonmereiret l'agrialtvre. Tous deux, après avoir brillé ensemblesar

la seène du monde, en sertCBt to«s deux preBfN en nêase temps : le bem oonnétabla va deroiri Saint-Deiris aux pkds dt Charto la Svgs. ^ veillés de «es Jom dass l«n lomtaOi ^ Jours Ma par la même deeteée, Ils se sent ftw

après une nuit de quatre siècles : leseeadÂs Al fei qui avolt arranlié aux AngMs nouer Mns ai* taie ont été jetées a» vent , et des mains lïraBfe»' ses ont brisé le cereueil de du Gueselin; srelM saintedevant quitombolent lesrempartseoMiili» Paris, après la balattte de PoMsff, ^^^

DE L'HISTOIRE DE FRANGE

jeune Charles avec des bonneuré et des respects ; soit que les hommes ne se puissent d'abord em* pécher de saluer le malheur comme leur maître, loit qu'ils cherchent à s'acquitter vite enters lui, afin de s'en étolgner ensuite sans remords , et de mettre à Taise leur ingratitude. Le Dauphin avoit été nommé par son père lieutenant général du royaume, quelque temps avant la bataille de Mtiers. Ce fut en cette qualité qu'il gouverna la France jusqu'à sa majorité , époque à laquelle Il prit le titre de régent, que personne ne lui contesta. Le premier soin de Charles fut de con* voqner les états qui , dans leur dernière session , s'étoient ajournés au mois de novembre. Us se lémirent dans la chambre du parlement. .

Huit cents députés eomposoient toute l'assemblée de la langue d*Oyl : la noblesse étolt présidée par le due d'Orléans, frère du roi; le clergé, par Jean de Craon , archevêque de Reims ; et le tiers état , par Etienne Marcel , prévAt des marchands. Le diancdier prononça le discours d'ouverture : il engagea les députés à s'occuper des besoins de la France et de la délivrance du roi. Les ordres s'asaerablèrent séparément , nommèrent une corn* mission composéedednquante membres pris dans les trois ordres, et choisis parmi les députés les plus opposés au prince. Cette commission àerM travailler à un projet de réforme générale.

Les bases de ce plan arrêtées, on pria leDau* phin de se rendre aux CordeHers , où les états s'étofent transportés. Ils voulurent obliger le jeune prinee de tenir seeret ce qu'ils avolent à lui dire ; il s' j reftisa.

Alors l'évêque de Laon , Robert le Coq, se leva , et prit la parole : il njeta les malheurs publics lor les flatteurs et les conseillers dont le roi Jean s'étoit entouré; il présenta une liste de proscriptloD de \iog^deux personnes, requérant que leur procès leur fttt fkit; il proposa la formation d'une commission tirée du sein des états, pour surveiller les différentes branches de l'administration ; enfin , il demanda que Charles ne p6t prendre aucune mesure sans l'avis d'un conseil également choisi parmi les députés : l'évêque termina son discours en sollicitant la liberté du roi de Navarre. A ce prix , les états offrolent la levée de trente mille hommes d'armes , une imposition d'im dixième et demi , ou de trois vingtièmes, snr les biens de la noblesse et du dergé. Le tiers état s'engageoit à équiper et à payer par chaque dix feux un homme d'armes.

On est étonné de voir un corps qui n*avoit encore aucune expérience marcher si directement à son but , et suivre d'un pas ferme les routes que l'on a depuis suivies.

Ces états de 1 S56 ( 5 février), et ceux de 1867 ( 7 octidire ) , se trouvèrent à peu près dans la même position querassembléelégislativeenl792. La France , à ces deux époques , avoit à résister à une guerre étrangère, tandis qu'elle s*occupolt intérieurement de la réforme de ses lois , et qu'une grande révolution politique s'opéroit. La même cause donnée amena quelques-uns des mêmes effets ; lés états de f 356 , par cet instinct naturel qui pousse les agrégations d'hommes comme les individus à profiter des circonstances, se eoosti* tuèrent : déjà ils a voient fait un grand pas depuis les précédentes sessions ; ils en firent un bien plus considérable après la bataille de Poitiers.

Mais la pression des armesétraogères , les résistances locales , les divisions intérieures , corrompirent ces éléments, et produisirent quelque chose des crimes dont nous avons été témoins en 1 79a. Des tribuns s'élevèrent : Marcel , Robert le Coq et Pecquigny exaltèrent les passions de la multitude. Marcel , devenu le maître , disposoit à son gré de ces rois demi-nus, abrutis par la misère, vrais Sauvages au mitteu de la civilisation, mais Sauvages dégradés de la ndHesse des bois, et n'ayant que l'orgueil des haillons.

Le roi de Navarre , délivré de sa prison d'Arleux en Pailieul par Jean de Pecquigny, goover* neord Artois ( I3ô7 ), accourut à Paris et vint augmenter la discorde. Il harangua le peuple convoqué dans le Préaux Clercs. Il y eut des espèces d*as8emblées du Forum aux Halles et à Saint- Jacquesderii6pital, où Marcel, Coosae, éebevini Jean de Dormans, chancelier du duché de Nor* mandie , et le Dauphin lui-même , pronenoèrAit des discours devant le peuple , qui pasaoit d'une opinion à l'autre , en écoutant tour à tour les ora» teurs. On n'a pas même vu cela en I79S; le peuple , qui prit alors une part si aetîve aux^vé* nements , ne délibéra Jamais en masse , et aeeovtraigttit point lespriaclpanix personnagesderÉM à venir plaider leur cause devant lui : laGoafVflifr tien même rejeta l'appel an peuple.

Paris devint un moment , en 1 357 ^ une espèce de démocratie ancienne , au milieu de la féodalité. On inventa des couleurs nationales; on prit le chaperon ml-parti de drap rouge et pers (bleu verdâtre) , avec des fermails d'argent émaillé

ANALYSE BAISONINÉE

portaat cette inscription : A bonne fin. On ouvrit les prisons sur la demande du roi de Navarre, qui donna lui-même la liste descriminels que Von devoit relâcher, à savoir : t Larrons j meurtriers, « voleurs degrands chemins, faux-monnoyeursy tifaussairesy coupables de viol, ravisseurs de •femmes, perturbateurs du repos public, assas- ■ « sins, sorciers, sorcières et empoisonneurs. » Tout cela fut suivi de massacres. Le roi ne périt point dans ces troubles, car il étoît prisonnier des Anglois; mais l*liérilier du trône fut exposé au danger le plus imminent.

Et qu'on ne dise pas que mettre un roi en jugement étoit une idée qui ne pouvoit venir alors ; tout au contraire, c'étoit une idée naturelle aux anciens temps.

Le dix-tiuitième article du testament de Cliarlemagne contient cette disposition remarquable : « Si quelques-uns de nos petits-fils nés ou à nattre « sont accusés, ordonnons qu'on ue leur rase pas « la tête , qu'on ne leur crève pas les yeux , qu'on « ne leur coupe pas un membre , ou qu'on ne les « condamne pas à mort, sans bonne discussion et « sans examen '. » C'est Charlemagne qui parle ainsi , et dont les petits-fils nés ou à naître dévoient être des rois!

Sous son fils, Louis le DélK)nnaire, une assemblée natioi\ale jugea et condamna Bernard , roi d'Italie ; une autre assemblée força ce même empereur, Louis, à descendre du trône, comme une autre assemblée l'y fit remonter. Peu de temps avant Tavénement de la branche des Valois à la couronne, le parlement d'Angleterre avoil ôté la couronne à Edouard II , père d'Edouard lll. L'es^ prit des deux premiers ordres des états du moyen ége tendoit à établir un droit de suprématie sur l'autorité royale : l'Église romaine délioit les sujets du serment de fidélité , et les conciles généraux pri voient les papes de la tiare ; les grands vassaux regardoient les rois comme leurs pairs ; ce principe d'égalité n'avoit besoin que de la force et du malheur pour produire sa conséquence naturelle. Croit-on, par exemple, que Charles le Mauvais, qui avoit empoisonné le Dauphin, qui avoit formé le dessein d'enlever le roi Jean , de l'enfermer dans une tour et de l'y tuer, se fût

* De nepotibus vero nofitris, srillcet filiis pnedictonim flliorum nostrorum, qui ox els vel Jam nali sunt vel adhuc nascituri sunt , plaçait nobis proMripore ut nulius eoruin pcr quasiibet occasiones, quemlibet ex lllis apud seaccusatum sine Jnsta discmsione atque examinattone aut occiderc , aat membris mancare, aut excascarr , aut invitam toudere fadat. XCapilttl. ; Ballz., (oid. i , pag. 416.)

fait scrupule de juger ce même monarque? Les diètes d'Allemagne conservoient le principe de l'élection à l'empire , et ces diètes déposaient In empereurs. Une assemblée de notables adjugea en France la régence d'abord, ensuite la coaronne, à Philippe de Valois : on est bien ptè8 de retirer le sceptre lorsqu'on le donne.

Quant aux communes, celles de Flandre t^ noient leurs princes en tutelle; les commnoes

d'Angleterre a voient eu voix dans l'arrêt qui ooa-

damna Edouard II ; elles eurent voix encore dans la déposition de Richard II. Les communes de France, en 1855, 1356 et 1357, constituèrent les états sans s'emlNirrasser des privilèges de la royauté, sans demander la sanction du prince pour rétablir l'indépendance.

Le droit divin n'étoit point encore passé a principe : les rois disoient bien qu'ils ne tenoieot leur pouvoir que de Dieu et de leur épée; nuiis c'étoit toujours en repoussant les prétentions de quelque puissance étrangère , non en combattant une autorité nationale. Jean Petit, sous Charles YI, soutlntpubliquement, à propos dumeurtreda duc d'Orléans , la doctrine du régicide. A la fin du seizièmesiècle, le parlement de Paris commeoça le procès criminel de Henri III. Mariana ressos* cita la doctrine de Jean Petit avant que HlltoD rétablit dans la cause de Charles I^MI faut doue reconnottre que le principe abstrait de i'inviola* biiitédela personne du souverain, principe si sacré , si salutaire , appartient à cette monarefaie constitutionnelle que l'ignorance passionnée se âgure être contraire au pouvoir comme à la sûreté des rois ; il faut reconnôftre que l'aristocratie et la théocratie a voient jugé, déposé et tué des souverains avant que la démocratie imitât cet exemple.

La trêve qui suivit la bataille de Poitiers, an lieu d'être favorable à la France et aux tni?aux des états, augmenta la confusion.

Les troupes nationales et étrangères dont ou n'avoit plus besoin, et que l'on ne pouvoit solder, se débandèrent ; elles élurent des chefs, et formèrent fees grandes compagnies qui désoltot la France. Une de ces compagnies, qui se sa^ nomma società delF acquisto, ravagea la Provence, et fit trembler le pape dans Avignon. Après ces premières compagnies parurent les rwtiers et les tard-venus qui battirent Jacques de Bourbon à Briguais ( i 36 1 ) , lequel mourut de ses blessures, ainsi que son fils Pierre : le jeune

DE rmSTOIRE DE FRANCE.

eooite de Forez fut tné dans Faction. Arnaad de Cen'olles, surnomnié l'Archîprétre ; le chevalier Vert, le petit MeschiD, Aymerigot Tête-Noire, et plusieurs autres, rappeloient, par leurs faits d'armes, dans les gorges des vallées qu'ils occupoient, dans les chAteaux dont ils s'étoient emparés, tout ce que les romans nous racontent des mécréants et des enchanteurs*

Uq autre fléau avoit éclaté , la Jacquerie. Les paysans se révoltèrent contre les gentilhommes auKiuels ils avoient rendu le nom de Jacques Bmhommey. que les gentilshommes leur avoient d'abord donné : ils accusoient , ce qui étoit vrai, me partie de la noblesse d*avoir fui à Poitiers, de sorte que leur insurrection venoit à la fois du tentiment de l'oppression qu'ils avoient subie, de lascif d'indépendance qu'ils ressentoient, du détir de venger le roi , et d'un mouvement patrioti- (pe eontre i'Invasion étrangère. Ils combattirent les bandes angloises avec un courage qui eût plus tôt délivré la France s'ils eussent été imités. Le KKiièvementdes paysans du Beauvoisis, du SoisnoDoisetdela Picardie, signale la naissance de la monarchie des états, comme le soulèvenfent des laboureurs de la Vendée marque la fln de cette BMmarchie. Au milieu des épouvantables cruautés de la Jacquerie, Guillaume Caillet, Guillaome Lalouette et le valet de ferme de celui-ci, le Grand Ferré, furent pourtant des héros.

Les paysans, tant ceux qui s'étoient soulevés <pieoenx qui étoient restés chez eux, avoient fortifié leurs viliag^es et placé des sentinelles dans les clochers de leurs paroisses : à l'approche de rennemi, ces sentinelles tintoient la campane oadonnoient l'alarme avec un cornet; aussitôt les laboureurs répandus sur les champs se réfugioient dans l'église. Les riverains de la Loire se Ktiroient la nuit dans des bateaux qu'ils arrétoient au milieu du fleuve. A Paris, on défendit de scmner les cloches, excepté celle du couvre- Uu{izss) depuis les vespres chantées jusqu'au Ç^ndjcurda lentkmain, afin que les bourgeois ea faction ne fussent distraits par aucun bruit. Ittdiemins se couvrirent d'herbe, les monastères Autnt abandonnés, les sillons laissés en fritte ne servirent plus que de camps aux différentes troupes de brigands , de Jacques , de soudqyers anglois, navarrois, françois , qui s'y suceédoient comme des hordes d'Arabespassant dans le désert : on ne*reconnoissoit l'existence des 'MNnmesdanscessolitudesqu'àlafiiméedesincen-

dies qui s'élevoient des hameaux. Nous avons encore des complaintes latines que l'on ehantoit sur les malheurs de ces temps, et ce couplet pour les Bonshommes :

Jacques Bonshommes, Cessez , cessez , gens d*annes et piétons^ De piller et manger le bonhomme , Qui de longtemps Jacques Bonhomme Se nomme. ^

Voilà ce que firent les Jacques y les compas gnons, les bourgeois de Paris : la France leur fut redevable du commencement d'une infanterie nationale qui remplaça l'infanterie féodale des communes. Joint à ce sentiment d'indépendance naturel à la force armée; force tyrannique quand elle triomphe régulièrement, libératrice quand elle naît spontanément dans le sein d'un peuple opprimé.

La France ne fut point délivrée de la conquête, sous Charles V, par l'énergie des masses populaires comme dans la dernière révolution, mais par la sagesse de la couronne : aussi la délivrance fut-elle plus lente. Il ne resta de l'insurrection parisienne que les fossés creusés et les remparts élevés en moins de deux ans par les bourgeois , dans un moment de terreur panique excitée par Marcel.

La révolution politique produite par les états de 1 356 et 1357 ne passa point les murs de Paris. Paris ne donnoit pas alors le mouvement au royaume; Paris n'étoit point la capitale de la France; c'étoit celle des domaines du roi : grande commune qui agissoit spontanément, que les autres communes n'imitoient pas, et dont elles savoient à peine lenom : Saint-Denisen France , en raison de sa célébrité religieuse , étoit i)eaucoup plus connu que Paris. Dans le pays de la langue d'Oc, et même de la langue d'Oyl , il y avoit des villes qui égaloient en richesses et surpassoient en beauté cette l)oueuse Lutèce dont Philippe- Auguste avoit à peine fait paver quelques rues.

Des germes de liberté politique se trouvèrent donc perdus au milieu de la monarchie féodale, qui, bien qu'ébranlée dans ses institutions, étoit encore toute-puissante parses mœurs : aussl,fiprè8 les états de 1356 et 1357, voit-on le pouvoir à peine né de ces états décroître. La couronne, qui les avoit convoqués pour se défendre, en eut peur : leur retour dans des temps de calamités ne parut plus qu'un signal de détresse, et leur souvenir ' se lia à celui des malheurs qu'ils n'avoient pas faits, et qu'on ne leur Inissoit pas le temps de ré-

ANALYSE BAISONNÉE

parer. Le parlement, dans leur absence, nsarpa le pouvoir politique qui leur échappoit, partieu* lièrement le droit de doléauce et de sanction de Timpôt. Quoi qu'il en soit, c'est cette monareliie des trois états sulistituée à la monarchie féodale, qui nous a transmis la monarchie constitutionnelle, après la courte apparition de la monai*chie absolue de Louis XIV et de Louis XY.

La paix fut conclue entre le régent et le roi de Navarre^ en 1359. La même année, la trêve avec l'Angleterre expira. On se battit, on négocia pour la délivrance du roi Jean. Un projet honteux de traité fut proposé, et r^eté par les trois ordres des états. Guillaume de Dormaos, avocat général,duhautdu perron de marbre de la cour, lut letraité au peuple assemblé; le peuple s'écria que ledit traité n*estoit point passable ni faisable ^ et guè toute la nation estait résolue de faire bonne guerre au roi anghis.

Advint enfin le traité de paix de Brétigny signé à Brétigny lez Chartres, le 8 mai 1360. Une ohservation qui me semble avoir échappé aux historiens doit être &ite : Jean , en cédant tant de provinces à Edouard, ne cédoit pourtant presque riendesdomainesdesonroyaume proprement dit. G'éioient des seigneurs indépendants , les la Marche, les Cominges, les Périgord, les GhAtillon, lesFoix, les Armagnac, les Albret, qui changeoient seulement de seigneur, qui, ne reconnoissant Jamais que la couronne de France eût eu le droit de leur donner un autre souverain, en aillèrent sous Charles Y à cette couronne , et secouèrent le Joug étranger. Ainsi ce démembrement de la monarchie féodale ne se pourroit comparer en aucune manière au démembrement de la monarchie compacte et constitutionnelle d'aijjourd'hui.

Lo^roi Jean revint en France , après quatre ans un mois et six Jours de captivité , le 25 octobre 1 360 ; il assista à un tournoi à Saint-Omer , vint prier à Saint-Denis , ce qui valoit mieux , et fit son entrée dans Paris le 1 3 décembre. Il marehoit sous un drap d'or soutenu par quatre lances ; des fontaines de vin oouloient dans les ruestapissées. Le peuple françois admire le malheur comme la gloire.

A cette époque , du Guesclin s'attacha au service de la France. Il oommençoit à devenir fameux. « Yous verrez (lecteur) une ame forte « nourrie dans le fer, pétrie sous des palmes , dans « laquelle Mars fit eschole longtemps. La Bretagne « en fut l'essai; l'Anglois, son boute-hors; la Cas-

« tOle, acm chef-d'œuvre : dont lesaetionsn'estoicoi « que herautsde sa gloire ; les défaveurs, theastra «élevés à sa constance; le cercueil, embaM- « ment d'un immortel trophée. * ( Vie de d» Gwê' cUn,)

La France avoit perdu des provinces par le traité de Brétigny ; elle reçut , en eompeantioi) de cette perte , un présent qui lui devint ftmeste: Philippe de Rouvre, égé de quinze aos, denier duc de la ipremière maison de Bourgogne, qui avoit subsisté trois cent trente années dépoli Robert de France , premier duc , fils du roi Robert , et petlt-flls de Hugues Capet , mourut au diiteai de Rouvre vers les fêtes de Pâques, enlSSS.Le duché et une partie du comté de Bourgogne, et tout ce qui provenoit de l'héritage direct d'Endci lY, échut au roi Jean, fiisde JeannedeBonTgo* gne, sœur d'Eudes. Jean avoit d'abord réonl cette riche succession à la couronne; s'il elt maintenu cette réunion , il anroit évité bien da malheurs à sa race ; mais il donna l'investiture do duché de Bourgogne à son quatrième fils Philippe, premier duc de la seconde maison de BourgEogne. « Pour reoonnoistre, disent les lettres datées de <« Germiny , le 6 septembre 1 363 , le zeieqnePfal' « lippe lui avoit tesmoigné à loi Jean , en s'exponnt « à la mort et en combattant intrépidement à M « costés à la bataille de Poitiers, où ce fils si cher « avoit esté blessé et £Bdt prisonnier avec lui > Cet mêmes lettres instituent le duc de Bourgogne pre* mier pair de France. Jean régularisa le gnet os hi garde nationale à Paris, et retourna en ÀDgle* terre pour mourir.

Se voulut-il donner lui-même en Mage sa lies de son fils, le duc d'AoJou, qui avoit fliiuié tt foi? Cela est bien dans son caractère, Retoonit-il à Londres afin de satisfaire une passion, costf joci ? dit le continuateur de Nangis. Auroit-ll élé le rival d'Edouard auprès de la comtesse de St* lisbury? Edouard avoit cinquante ans; la cooitesse n'étoit plus Jeune ; Jean lui-même éloit égé de quarante-quatre ans. Les persooaages qsi avoient figuré sous Philippe de Yalols vieillii' soient; un grand nombre d'entre eux avoleot déjà quitté lascène ; un monde nouveau s'élefoK; le prince Noir, qui ne fut jamais populaire en A» gleterre , étoit devenu prince souverain d'A# talne; on entrevoyoit déjà dans Charles régent) Charles le Sage ; du Guesclin faisoit oublitf fc héros de Poitiers. Jean termina-t-il sa tngl^ histoire par un roman? On peut tout crQif« ^

DE L'HISTOIRE DE FRANCE

Ui

konmes: Jean mourot 1^8 avril de rannée 1 364 : quatre mille torches et quatre mille cierges éclalp lèieot ses funérailles dans l'église de Saint-Paul à Londres : c^étoit moins de flambeaux que les Asgiois D'en avoient allumé pour voir les morts lor le ehamp de bataille de Grécy. Le corps du foi Jsan Ait rapporté en France et enterré auprès io grand autel de l'abbaye de Saint-Denis, le 6 nai de la même année 1 3 64.

Eq dehors du règne de Jean remarquons la réinbliqoe deMoolas Rienzi à Rome, et la eondam* ution de Marin Falieri, dogede Venise. De temps » temps les principes populaires se faisoient Jour , «mune les volcans à travers les masses qui pèsent

nreax.

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