FRANÇOIS I
DE ir>l5 A 1&47.
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François l" étoit arrière -petit-fils de Louis d'Orléans et de Valent ine de Milan. Trois générations avoient déjà changé, le monde; soixante ans de la découverte de la presse, quoique non libre, avoient produit un mouvement considérable dans les esprits. Les controverses de Luther prêt à paroître , ou ne se fussent pas propagées avec la même rapidité , ou auroient été étouffées, si la presse ne s'étoit trouvée là tout Juste à point pour les répandre.
François I" rentre en Italie (1515). Le 14 de septembre il livre aux Suisses, à Marignan, ce combat que Trivulce appela le combat des géants : ce fut la première grande victoire remportée par les François depuis leurs défaites à Crécy , Poitiers et Azincourt. Cette bataille n'avoit plus aucun des caractères de ces premières batailles ; elle étoit à celles-ci ce que les batailh s de la révolution ont été à celle de Marignan. Le sénat de Venise déclara, par un décret, que Franr çoîs I** et tous les princes de sa race seraient nobles vénitiens; décret que Louis XVIII demanda
ANALYSE liAISONNÉE
ii effacer de sa main , lofsqaHl reçut l'ordre de quitter Vérone. Commencement de la vénalité des charges, qui amène rinamovibilité des Juges.
Ferdinand, roi d'Aragon par lui-même, roi de Castille par sa femme Isabelle, roi de Grenade par conquêtç, roi de Navarre par usurpation, héritier de trois bâtards couronnés, meurt, et Charles-Quint monte sur le trône.
I.e traité de fribaurg produit entre la Fraaee et les Suisses cette paix nommée perpétuelle, qui ne laissa plus à ceux-ci que Thonneur de verser leur sang pour les François (1516).
Concordat entre Léon X et François l^ , auquel s'opposèrent le clergé, Funiversité et le parlement , comma attentatoire aux libertés de l'Église nationale. Luther, cettç même année (1517), s'éleva contre les i^dulgences préchées en Allemagne. Henri VIII étoitsur le trôjpe; il alloit porter un autre coup à la foi catholique dont il se constitua d'abord le défenseur. En 1521, Ignace de Loyola fut blessé dans le château de Pampelune , que les François tenoient assiégé : Loyola fut pour les réformés ce que saint Dominique avoit été pour les Albigeois \ mais la Saint- Barthélémy ne détruisit point le protestantisme, et les croisés exterminèrent les Albigeois.
Charles-Quint est éhi empereur après la mort de Maximilien : sqncopcurrent étoit François P^ ( 1 5 1 9). Alors la France se trouva enveloppée par les possessions de la maison d'Autriche : l'Espagne, conquérante en Amérique et dans les Indes, disoit que le soleil ne se couchoit par sur ses États. La découverte de l'Amérique produisit une révolution dans le commerce, la propriété et les finances de l'ancien monde. L'introduction de l'or du Mexique et du Pérou baissa le prix des métaux, éleva celui des denrées et de la main-d'œuvre, fit changer demain la propriété foncière, créa une propriété inconnue Jusqu'alors, celle des capitalistes, dont les Lombards et les Juifs avoient donné la première idée. Avec les capitalistes naquit la population industrielle et la constitution artificielle des fonds publics. Une fois entrée dans cette route , la société se renouvela sous le rapport des finances, comme elle s'étoit renouvelée sous les rapports moraux et politiques.
Aux aventures des croisades succédèrent des aventures d'outre-mer d'une tout autre importance ; le globe s'agrandit, le système des colonies modernes commença, la marine militaire et
marchande s'accrut de toute retendue d'un oeéaa sans rivages. La petite mer intérieure de l'ancieD monde ne resta plus qu'un bassin de peu d'impor lance , depuis que les richesses des Indes arri voient en Europe par le cap des Tempêta. A trois années de distance l'heureux Charles-Quiot triomphoit de Montezome à Mexico, et de FisB' çois P' à Pavie.
Mais ce qui fit avancer lea autres peuples wn l'indépendance et la civilisation enchaîna les nations soumises au sceptre de Philippe 11; les Amériques, l'Espagne et les Pays-Bas perdireat leurs libertés pour des siècles. Ces champs de la Flandre, où les communes avoient si longtemps combattu pour leur émancipatioQ , ne furent plus ensanglantés que par des échafauds ou par les batailles que s*y livrèrent les rnaisons de Fraoee et d'Autriche.
L'entrevue de François P' et de Henri \TII, près de Guines , appelée le camp 4^ <^^f ^^h fut une dernière parade des temps féodaux, an simulacre des tournois, des cours plémèrcs,dB ces anciennes mcwrs déjà a^sez passées pour p^ tre plus que des spectacles ( 1 520 ).
Le duc de Bouillon déclara la guçvre à Tempereur : celui-ci crut que le duc étoit secrètenKQt appuyé de la France : conumencement des guerres entreXharles-Quint et François I". Iâ Milanois est perdu de nouveau ; Léon X , qui a dopné son nom à son siècle, meurt. Il écrivoit i Baphaël : « Vous rendrez mon pontificat à jamais « célèbre. •> Il prophétisoit. Malheureusemest ia renaissance des arts tomba presque au roomeot de la réforniation dont la rigidité proscri^oitles arts. Si l'ardeur religieuse des siècles qui élevèrent les monuments gothiques avoit encore existé ao temps des Michel- Ange et des Raphaël, de combien ^'autres chefs-d'œuvre Rome, déjà si riche, seroit ornée !
A Léon X succéda Adrien VII, qui laissa la tiare à Clément VII , autre Médicis (1521 ).
Prise de Rhodes par Soliman II (1522).
Le connétable de Bourbon , que persécutoit la duchesse d'Angouléme , passe au service de Çl»a^ les-Qulnt. Le marquis de Villane, sollicité par Tempereur de prêter son palais au connétabfej répondit : « Je ne puis rien refuser à Voslre ^bjfi' n té , mais si le dqc de Bourbon loge dan$ 0* « maison, j'y mettrai le feu aussitost qu'il «n ^ * sorti , comme lieu Infecté par la trahison, et « ne pouvant plus estre habité d'un booirae d'hoû"
DE L'HISTOIBE P£ FBAINCE.
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* Qçar. «Seul traître qae les Bourbons aient jamais compté dans leur race.
Le capitaine Bayard est tué dans la retraite de Bebecque (1524). « Il fut tiré ung coup de hacgoebouie, dont la pierre le vint frapper au travers des rains , et lui rompit tout le gros os de Teschlne. Quand il sentit le coup , se priot à crier Jésus! Et puisdist : HéUvi! mon Dieu y je suis mort! Si print son espée par la poignée et baisa la croisée , en signe de la croix , et en disant tout hault : Miserere mciy Deus , secundum wisericordiam tuam; devint incontinent tout blesme, çaname failly des esperitz , et cuyda tumber : mais il eut epco^-e le cueur de prendre l'srson de la selle; et demoura en cest ^at jusgues à ce que ung jeune gentil homme, son maistre d'hostel, lui ayda à descendre, et le mit soubz ung arbre
Ses povres serviteurs domestiques cstoient tous trainssiz, entre lesqueiz astoit sou povre maistre d'hostel , qui ne l'abandonna jamais ; et se confessa le bon chevalier à luy , par faultede prebstre. Le povre gentil homme fondoit en larmes, voyant son bon maistre si mortellement oavré, que nul remède en sa vie n'y avoit; mais tant doulcement le reconfortoit icelluy bon chevalier, en luy disant : Jacques, mon amy, laisse ton deuil ; c'est le vouloir de Dieu de m'oster de ce mpnde^ je y ay la sienne grâce longuement demouré, et y ay receu des biens et des honneurs plus que à moi n'appartient : tout le regret que j'ay à mourir, c'est que je n'y ay pas si bien fait mon devoir que je devoys. » Lç connéUible de Bourbon , du parti des çnneiois, se présenta pour consioler Bayard : « Mon-
* seigneur, lui dit le capitaine, ne faut avoir pitié " de moi, mais de vous^ qui estes armé con t re vostre
* roy , vosti-e pays et vostre foi. » Bourbon insista , rt parla de bons chirurgiens; Bnyard répliqua :
* Je cognois que je suis blessé à mort. Je prends « la mort en gré et n'y ai aucune desplaisance. » I^ connétable s'en alla les larmes aux yeux et l'écriant : « Bien heureux le prince qui a ung tel « serviteur , et ne sçait la France qu'elle a perdu « aujourd'hui. »
Le marquis de Pescaire (Femand-François d'Avaloz) dit : « Plust à Dieu, gentil seigneur de
* Bayard, qu'il m'eust cousté une quarte de
* mon sang, sans mort recevoir, je ne deusse « manger chair de deux ans , et je vous tiensisse
* en santé mon prisonnier ! «
Bataille de Pavie, 14 février 1525. On ne rotrouve plus l'original du fameux billet : ToiU est perdu fors f honneur i mais la France , qui l'anroit écrit, le tient pour authentique. Jean, pris à Poitiers, fut servi à table par son vainqueur et traité à I^ndres comme un monarque triomphant: François P' fut transféré rudement dans les prisons de Madrid : les chevaliers, que le monarque françois vouloit faire revivre, n'étolent plus. Au reste, les états de Bourgogne, en 15:16 , nesecnirent pas liés par le traité de Madrid» qui détachoit, sans leur consentement, la Bourgogne de la France ; les états de Paris , en 1 359 , refusèrent de ratifier le traité négocié pour la délivrance du roi Jean : U n'y a de permapent que l'indépendance des peuples , toutes les fois qu'elle est appelée à parler seule.
L'année de la captivité de François T', prisonnier, vit Albert^ mai^ave de Brandebourg, grand mattre de l'ordre Teutonique, embrasser le luthéranisme et s'emparer des provinces de l'ordre. Les descendants d'Albert sont devenus rois de Prusse.
I^ traité de Cambrai, en 1529, termina les guerres d'Italie entre François P' et Charles-Quint. La BretagneestréunieàlaFranceparuneordonnance expresse. Avant l'édit du domaine de 1566, nos l'Ois pouvoient librement disposer de leurs biens patrimoniaux ; ces biens ne devenoient inaliénables que par leur réunion au domaine ; d'où il faut distinguer deux choses dans l'ancien droit commun de la troisième race : la propriété particulière du prince, la propriété générale de la couronne. François P' fonde l'infanterie françoise : elle rem-: plaça les fantassins allemands à notre solde. Cette infanterie fut d'abord formée sur le modèle des légions romaines , et divisée en corps de six mille hommes. On en revint à la division par bandes de cinq ou six cents hommes, origine de nos régiments. Henri, frère puiné de François, dauphin , épouse h Marseille Catherine de Uédicis ( 1582 ,
Le schisme d'Angleterre éclate en 1534 , à propos du divorce de Henri YIII, pour épouser Anne de Boulen. Cette année même , 1 534 , les doctrines deCai vin se glissoient en France sous kl protection de Marguerite, reine de Navarre, sœur de François I^^; et cette année encore Ignace de Loyola fonda la société de Jésus : quand les idées des peuples sont mûres pour un changement , il arrive que les princes se trouvent faits pour les développer.
ANALYSE RAISONNER
Nouvelle guerre entre la France et l'Espagne , à propos de la décapitation , par François Sforce , de FenvoyédeFranceàMilan. Charles-Quint, revenu triomphant'de son expédition d'Afrique , est liattu en Provence et en Picardie.
Henri devient dauphin par la mort de François , son frère aîné, empoisonné. Les anabaptistes sont dispersés par le supplice de Jean de Leyde , à Munster ( 1536). Charles-Quint est ajourné à la cour des pairs de France , comme vassal rebelle , ainsi que l'a voit été le prince Noir ; ridicule résurrection des droits périmés de la monarchie féodale ( 1537 ).
Charles^uint traverse la France ( 1539) pour aller apaiser des troubles survenus dans cette ville de Gand, berceau des tribuns etasil^ des rois.
L'ordonnance de Villers-Cotercts (1536) commande l'abréviation des procès, le non-empiètement des tribunaux ecclésiastiques sur les justices ordinaires, et la rédaction en franeois des actes publics. On s'est étonné que cette ordonnance n'ait pas été rendue plus tôt : il falloit bien attendre la langue ; elle ne commença à être assez débrouillée pour être convenablement intelligible que sous le règne de François ^^ Si , dès l'an 1281, l'empereur Rodolphe obligea d'écrire les actes impériaux en langue vulgaire , c'est que l'allemand étoit une langue mère parlée de tout temps par un peuple qui l'entendoit. La langue francoise n'étoit qu'un patois né principalement des langues romaine et latine ; des siècles s'écoulèrent avant qu'elle devint une langue générale dans toute l'étendue de la monarchie. Edouard III put défendre l'usage du jargon normand dans les tribunaux d'Angleterre, parce qu'il trou va derrière ce jargon l'anglois, ou le bas allemand, conservé par les saxons conquis.
La procédure criminelle, devenue presque publique, cesse de l'être sous le chancelier Poyet.
On commence à voir paroftre les noms fameux dans les règnes suivants : le cardinal de Lorraine et son frère, le premier duc de Guisé, le connétable Annede Montmorency, et Catherine de Médicis(1540).
François I*"" établit de nouvelles relations extérieures; il envoie des ambassadeurs à Soliman II, à Constantinople, et en reçoit de Gustave Wasa, roi de Suède. Ce prince , célèbre par son courage et ses aventures , rendit la Suède luthérienne, et devint chef militaire des protestants
En 1544, bataille de Ccrlsoles , gagnée par les François.
En 1545, premières exterminations des guerres de religion en France ; exécution des Tilles huguenotes de Cabrières et de Mérindol.
Les deux chefs du schisme , Luther et Henri VIII , meurent , le premier en 1 546 , et le seooDd en 1 547. François I", qui commença la persécution contre les huguenots, suivit deux mois après dans la tombe le tyran des libertés polltiqoeset le fondateur des libertés religieuses de l'Angleterre (1" mars 1647).
Charles-Quint se traîna neuf ans sur la terre après son rival : il abdiqua en 1556, se retira au monastère de Saint- Just, dans i'Estramadore, et célébra vivant ses propres funérailles. Enveloppé d'un linceul, couché dans une bière, il chanta, du fond de son cercueil, rofllcedes morts, que les religieux célébroient autour de lui. « Ce* « toit rhomme pour lequel , dit Montesquieo, le R monde s'étendit , et l'on vit paroftre un monde « nouveau. » Ce monde nouveau donna la mort à François I^^ Toute la destinée de Charles-Quint pesa sur celle du monarque françois. Importuné jusque dans ses derniers jours des rivalités de ses maîtresses et de celles des maltresses de son fils, François l^*" mourut en chrétien qui reoonnottsa fragilité; Charles-Quint s'en alla comme un ambitieux qui se revêt du fi*oc et du cercueil, dépité de n*avoir pu se parer de la dépouille du monde. Les foiblesses du monarque espagnol ne forent pas apparentes comme celles du monarque françois , dont la galanterie étoit aussl^latante que la valeur. Un inceste mystérieux qui, dans les ombres d'un clottre, donna naissance à un hé* ix>s , aété reproché à Charles-Quint : ses désordres avoient quelque chose de sérieux , de secret et de profond comme lui.
Il y a des époques où la société se renouvelle, où des catastrophes imprévues , des hasards heureux ou malheureux, des découvertes inattendues déterminent un changement préparé de longue main dans le gouvernement, les lois, les mosors et les idées. Cette révolution, qui parott subite, n'estque le travail continu de la civilisation croissante, que le résultatde lamarchedecettecivilisatioD vers le perfectionnement nécessaire, efficient, attaché à la natu re humaine. Dans les révolutions, même en apparence rétrogrades, il y a un pw de fait, une lumière acquise pour aveindre quelque vérité. Les conséquences ne se font pas immédiatement remarquer en jaillissant du principe qui les produit ; ce n'est guère qu'après une dn*
DE L'HISTOIHE DE FRANCE
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qnantaiM d^années qu'oo aperçoit les transformations opérées chez les peuples par des événements déjà vieux d'un demi-siècle.
Ainsi , lorsque François V monta sur le trône, ladécouverte de l'Amérique, la prise doConstantloople par les Turcs, l'invention de Timprimerie ; toutes ces dioses , qui avoient précédé le règne de ce roi , commençoient à agir en étendant le domaine de l'homme physique et moral. Des mers inconnues à braver, de nouveaux mondes à explorer, offroient des objets dignes de leurs efforts à l'esprit chevaleresque et religieux qui régnoit encore, aux lettres, aux sciences et aux arts, foi reoaissolent ; aux gouvernements et au commerce, qui cherchoient de nouvelles sources de puissance et de richesses. L'imprimerie sembloit ca même temps avoir été trouvée tout exprès pour mokiplier et répandre les trésors que les Grecs, diassés de leur patrie, avoient apportés dans rOcGident Les courses transalpines de Charles Vni et de Louis XII avoient fait passer dans les Gaules ce goût des élégances de la vie, perdu depuis longtemps. Milan , Florence , Sienne , virent rq^aroltre ces noms , qu'ils avoient bien connus au temps de la conquête des Normands et de Charles d'Aigou : les la Palice, les Nemours , les Lautrec , les Yieilleville, ne trouvèrent plus , eomme leurs pères, une terre demi-barbare, mais sue terre classique , où le génie d'Auguste s'étoit réveillé , ou , comme les vieux Romains , ils adoucirent leurs rudes vertus à la voix des arts aceonrus une seconde fois de la G rèce. Quand Bayard acquéroit le haut renom de prouesse, c'étoit au milieu de l'Italie moderne , de l'Italie dans toute la fraîcheur de la civilisation renouvelée ; c'étoit au milieu de ces palais bâtis par Bramante, Michel-Ange et Palladio , de ces palais dont les murs ctoient couverts de tableaux récemment sortis des mains des plus grands maîtres; c'étoit à l'époque où Ton déterroit les statues et les monuments de fantiquité , tandis que les Gonzalve de Cordoue, les Trivulce, les Pescaire, les Strozzi comlwttoient, que les artistes se foisoient Justice de leurs rivaux à coups de poignard , que les aventures de Bornéo et de Juliette se répétoient dans tout^ les fiunilles, que i'Arioste et le Tasse alloient chanter cette chevalerie dont Bayard étoit le dernier modèle.
Les guerres de François P** , de Charles-Quint et de Henri VIII mêlèrent les peuples , et les idées se multiplièrent. Des armées régulières , connues
en Europe depuis la fln du règne de Charles VU, firent disparoltre le reste des milices féodales. Les braves de tous les pays se rencontrèrent dans ces troupes disciplinée : Bayard put combattre tels fils de Pizarre et de Femand Gortès , qui avoient vu tomber les empires du Pérou et du Mexique. Ces infidèles, que leschevaliersalloient, avec saint Louis , chercher au fond de la Palestine , maîtres de Gonstantinople , et devenus nos alliés , intervenoient dans notre politique ; leur prince envoyoit le renégat grec Barberousse combattre pour le pape et le roi très-chrétien sur les côtes de la Provence.
Tout changea donc dans la France; les vêtements même s'altérèrent ; il se fit des anciennes et des nouvelles mœurs un mélange unique. La langue naissante Ait écrite avec esprit , finesse et naïveté par la sœur de François P% la reine de Navarre; par Françoise' lui-même, qui faîsoit des vers aussi bien que Marot ; par Babelais, Amyot, les deux Marot et les auteurs de Mémoires. L'étude des classiques, celle des lois romaines , l'érudition générale , furent poussées avec ardeur ; les arts acquirent une perfection qu'ils n'ont Jamais surpa^ depuis en France. La peinture, éclatante en Italie, Ait transplantée dans nos forêts et nos châteaux gothiques ; ceuxci virent leurs tourelles et leurs créneaux se couremuer des ordres de la Grèce. Anne de Montmorency, qui disoit ses patenôtres, omoit Écouen de cheCi-d'œuvre; le Primatice embellissoit Fontainebleau ; François P', qui se faisoit armer chevalier comme an temps de Bichard Cœur de Lion , assistoit à la mort de Léonard de Yind , et recevoit le dernier soupir de ce grand peintre ; et, auprès de tout cela, le connétable de Bourbon , dont les soldats , comme ceux d'Alaric , se préparoient à saccager Bome ; ce connétable, qui devoit mourir d'un coup de canon tiré peut-être par le graveur Benvenuto Cellini , représentoit dans ses terres de France la puissance, la vie et les mœurs d'un ancien grand vassal de la couronne.
François P, qui ne fût pas un grand homme, mais auquel le surnom de grand roi est néanmoins resté; ce père des lettres , qui voulut rompre toutes les presses dans son royaume, attira les femmes à la cour. Cette cour, lettrée , galante et militaire, mêloit les faits d'armes aux amours. Alors commença le règne de ces favorites qui furent une des oalamitrs de l'ancienne
ANALYSE BAISONNÉE
monarchie. De toutes ces maîtresses, une seule, Agnès Sorel /a été utile au prince et à la patrie.
Une aventure, choisie entre mille, sufûra pour faire eonnoitre la haute société sous François F^ Brantôme, qui, avec un autre genre de talent, imite sqnvent Ft*oissard , est en cette matière le conteur parfait : « J'en ay ouy conter d'une au- « tre du temps du roy François l^% de oe beau es- « cuyer Gruffy , qui estoit un escuyer de l'escufi rye dudit roy, et mourut à Naples au voyage « de M. de Lautrec , et d'une très-grande dame « de la cour, qui en devint très-amoureuse ; aussi « estoit-il très-beau , et ne Tappeloit-on ordinai- « rement que le beau Gruffy , dont j'en ay veu « le pourtrait qui le monstre tel*
« Elle attira un jour un sien valet de chambre « en qui elle se floit, pourtant inconnu , et non « veu dans sa chambre , qui luy vint dire un « Jour, luy bien habillé, qui sentoit son gen- « tilhomme, qu'une très-belle et honeste dame « se recommandoit à lay , et qu'elle en estoit si « amoureuse, qu'elle en desiroit fort l'accointance « plus que d'homme de la cour; mais par tel si , « qu'elle ne vouloitpourtoutlebien du monde qu'il « la vist et la eonnust ; mais qu'à l'heure du cou- « cher, etqu'unehacundelacourseroit retiré, il le % viendroit quérir etprendreen un certain lieu qu'il 4 luy diroi t, et de là il le meneroit chez cette dame ; « mais par tel pact aussi, qu'il luy vouloit Ixw- « cher les yeux avec un bewx mouchoir blanc , « comme un trompette qu'on mené en ville eone- « mie, afin qu'il ne pust \iAt ny reconnoistre « le lieu , ny la chambre , là où il le meneroit , et « le tiendroit tousjours par les mains, afin de ne « deffaire ledit mouchoir; carainsiluyavoltcomn mandé sa maistresse pour ne vouloir estre con- « nue de luy jusques à quelque temps certain et
4 prefix qu'il luy dit et promit
«... Partant le messager se despartit d'avec « Grufiy, qui fut en peine et en songe, luy « ayant grand sujet de penser que ce fust quel* « que partie jQuéQ de quelque ennemy de cour, « pour lui donner quelque venue, ou de mort, ou « de charité envers le roy. Songeoit aussi quelle a dame ce pouvoit estre, ou grande, ou moyenne, « ou petite, ou belle, ou laide, qui plus lui fasq choit (encore que tous chats sont gris la nuit). « Par quoy après en avoir coDferé à un de ses « compagnons des plus privez , il résolut de tente ter la risque, et que, pour l'amour d'une grande, f qu'il presumoit bien estre , il ne falloit rien
« craindre et appréhender : par quoy te loide- ' main que le roy, les reynes, les dames et tous « et toutes celles de la cour ^e furent retirez pour n se coucher, iie faillit de se trouvei* au lien que A le messager l'avoit assigné, qui ne faillit auni- « tost à l'y venir trouver avec un second, pour ^ luy aider à faire le guest, si l'autre n'e&toit « j^lnt suivi de page, ny laquais, ny valet, nf n gentilhomme. Aussitost qu*il le Vld, luy ait <t seulement : Allons , mansieur; madame rovf « aliéna. Soudain il le banda et le mena par lieux « estrolts, obscurs , travers et inconnus; desorte « que l'autre luy dit franchement qu'il ne sça- <t voit là où II le menoit : puis il entra dans fat « chambre de la dame , qui estoit si sombre et i t obscure, qu'il ne pouvoit rien voir ni comH^ « tre, non plus que dans un four.
« Bien la trouva-t-il très-bien parfointe,^ « luy fit espérer quelque chose de bon; .... .
et après le mena pair lanudo,
« luy ayant osté le mouchoir, au lit de la dame, « qui Tattendoit ; et se mit auprès d'elle ....
« où 11 n'y trouva rien que très-
« exquis , tant à sa peau qu'à son lit et son linge, « qu'il tastonnoit avec les mains ; et ainsi passa la « nuict joyeusement avec cette belle dame, que
«j'ay bien ouy nommer Mais
<t rien ne lui fnschoit^ disolt-il, sinon que Jamais « n'en sceut tirer aucune parole.
« Il n'a voit garde : car il parioft assez souvent « à elle le jour, comme aux autres dames, et « pouree,reust connue aussitost. Defolastreries, « de mignardises, de caresses, elle n'y espargnolt « aucune : tant il y a qu'il se trouva bien.
« Le lendemain matin , à la pointe du Jour, le « messager ne faillit de le venir esvelller, et le t lever et habiller, le bander et le retourner au « lieu où il Ta voit pris, et de luy dire adîcnjus- « qu'au retour, qui seroit bien tost.
« Le beau Gruffy , après l'avoir remercié cent « fois , luy dit adieu , et qu'il seroit toujours presl * de retourner, ce qu'il fit : et la feste en dora un « bon mois, au bout duquel fallut à GrufTy partir « pour son voyage de Naples, qui prit congé de « sa dame , et luy dît adieu à grand regret , sans « en tirer d'elle aucun parler seulement de bon- « cbe , sinon soupirs et larmes , qu'A luy scntoll 1 couler des yeuX. Tant il y a qu'il partit d'avec t sans la connoistre nullement, ny s'en appe^c^ « voir. »
Il faut maintenant trouver place pour la réîor-
DE L'HISTÛI&E DE FRANCE
mftti<m au milteii de ces mœurs licencieuses et légères : elle avoit la préteution de reproduire le premier christianisme chez les chrétiens vieillis, comme François l^^ vouloit ressusciter la chevalerie parmi les porteurs de mousquets et d'arquebuses.
La réformation est l'événement le plus important de cette époque^ elle ouvre les siècles modernes , et les sépare du siècle Indéterminé qui ^vit la disparition du moyen âge.
Jusqu'alors on avoit souvent vu des hérésies dans rÉglise latine , mais peu durables, et elles n'avoient jamais altéré l'ordre politique. Le protestantisme devînt, dès son origine, une affaire d'État, et divisa sans retour la cité. Les métamorphoses opérées dans les lois et dans les mœurs doivent nécessairement amener des changements dans la religion ; il étoit impossible que l'extérieur de I*édiBce changeât, sans que les bases mêmes de cet édifice ne fussent ébranlées.
La réformation réveilla Jes idées de l'antique jfgallté , porta Thomme à s'enquérir, à chercher, à apprendre. Ce Ait , à proprement parler, la vérité philosophique qui, revêtue d'une forme chrétienne, attaqua la vérité religieuse. La réformation servit puissamment à transformer une société tonte militaire en une société civile et industrielle ; ce bien est immense, mais ce bien a été mêlé de beaucoup de mal , et rimpartialité historique ne permet pas de le taire.
Le christianisme commença chez les hommes par tes classes plébéiennes, pauvres et ignorantes. lésQS-Chrlst appela les petits, et ils allèrent à leur tttaftre. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs , et s'assit enfin sur le trône impérial. Le christianisme étoit alors catholique ou universel ; la religion dite catholique partit d'en bas pour arriver aux sommités sociales : nous avons vu qne la papauté n'étoit que le tribunat des peuples, lorsque l'âge politique du christianisme fut arrivé.
Le protestantisme suivit une route opposée : U s'introduisit par la tête du corps politique, par les princes et les nobles , par les prêtres et les ma* gistrats , par les savants et les gens de lettres , et H descendit lentement dans les conditions inférieures ; les deux empreintes de ces deux origines sont restées distinctes dans les deux communions.
La communion réformée n'a jamais été aussi )K)pulaire que le culte catholique; de race prin- .Cière et patricienne , elle ne sympathise pas avec
la foule. Équitable et moral, le protestantisme est exact dans ses devoirs , mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse ; il vêtit celui qui est nu , mais il ne le réchauffe pas dans son sein ; il ouvre des asiles à la misère, mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects; il soulage l'infortune, mais il n'y corn* patit pas. Le moine et le curé sont les compa* gnons du pauvre : pauvres comme lui, Us ont pour compagnons les entrailles de Jésus-Christ; les haillons , la paille , les plaies , les cacbots , ne leur inspirent ni dégoûts, ni répugnance ; la charité en a parfumé l'indigence et le malheur. Le prêtre catholique est le successeur des douze Ixommes du peuple qui prêchèrent Jésus-Christ ressuscité ; il bénit le corps du mendiant expiré, comme la dépouille sacrée d'un étra aimé de Dieu et ressuscité à réteraelle vie. Le pasteur protestant abandonne le néccsiiteux sur son lit de mort; pour lui les tombeaux ne sont point une religion , car il ne croit pas à ces lieux expiatoires où les prières d'un ami vont délivrer une âme souifra&te : dans ce mcMide , ii ne se précipite point au milieu du feu , de la peste ; il garde , pour sa famille particulière, ces soins affectueux que le prêtre de Rome prodigue à la grande famille humaine.
Souslerapportreligieux,laréformatMin conduit insensiblementà l'indifférence ou à l'absenœoom* piète de foi : la raison en est que l'indépendanee de Tesprit aboutit à deux abîmes : le doute ou l'in* crédulité.
Et par une réaction naturelle la réformation, en se montrant au monde , reaapscita le fanatisaM catholique qui s'éteignoit : elle pourrolt donc étrt accusée d'avoir été la cause indirecte des horreurs de la Saint-Barthélémy , des fureurs de la Ligue , de l'assassinat de Henri IV, des massacres d'Irlande , de la révocation de i'édit de Nantes et desdragonnades. Le protestantisme crioit a l'intolérance de Rome, tout en égorgeant les catholiques en France, en jetant au vent les cendres des morts, en allumant les bAchers de Sirven à Genève, en se souillant des violences de Munster, en dietant les lois atroces qui ont accablé les Iriandois, à peine ai^ourd'hui délivrés après deux siècles d'oppression. Que prétendoit la réformation relativement au dogme et à la discipline ? Elle pensoit bien raisjonner en niant quelques mystères de la foi catholique, en même temps quelle en retenoit d'autres tout aussi difficiles à comprendre. Elle attaquoit les abus de la cour de Rome? Mais
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ANALYSE BAISONNÉfi
ces abas ne se seroient-lls pas détraits par le progrès de la civilisation? Ne s*élcvoit-on pas de toutes parts, et depuis longtemps, coutre ces abus? Érasme, Rabelais, et tant d*autres, ne commençoient-ils pas à remarquer et à faire sentir , sans le secours de Luther, les \ices que le pouvoir non contrôlé et la grossièreté du moyen âge avoient introduits dans l'Église? Les rois n'avoient-ils pas secoué le joug des papes? Le long schisme du quatorzième siècle n'avoit-il pas attiré les yeux mêmesde lafoulesur l'ambition du gouvernement pontifical? Les magistrats ne faisoient-ils pas lacérer et brûler les bulles?
La réformation , pénétrée de l'esprit de son fondateur, moine envieux et barbare, se déclara ennemie des arts. En retranchant Timagination des facultés de l'homme , elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Elle éclata au sujet de quelques aumônes destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre : les Grecs auroient-ils refusé les secours demandés à leur piété pour bâtir un temple à Minerve?
Si la réformation , à son origine , eût obtenu un plein succès, elle auroit établi, du moins pendant quelque temps, une autre espèce de barbarie : traitant de superstition la pompe des autels , dMdolâtrie les chefe-d'oeuvre de la sculpture , de l'architecture et de la peinture, elle tendoit à faire disparottre la haute éloquence et la grande poésie, A détériorer le goût par la répudiation des modèles, à introduire quelque chose de sec, de froid, de pointilleux, dans l'esprit, à substituer une société guindée et toute matérielle à une société aisée et tout intellectuelle, à mettre les machines et le mouvement d*une roue en place des mains et d'une opération mentale. Ces vérités se confirment par l'observation d'un fidt.
Dans les divçrses branches de la religion réformée, cette communion s'est plus ou moins rapprochée du beau , selon qu'elle s'est plus ou moins éloignée de la religion catholique. En Angleterre, où la hiérarchie ecclésiastique s'est maintenue , les lettres ont eu leur siècle classique. Le luthéranisme conserve des étincelles d'imagination que cherche à éteindre le calvinisme, et ainsi de suite en descendant Jusqu'au quaker, qui voudroit réduire la vlcsociale à la grossièreté des manières et à la pratique des métiers.
Shakespeare, selon toutes les probabilités,
étoit catholique; Miiton a visiblement imitéquel-
-ques puériles des poèmes de Sainte- Avite et de
Masenius; Klopstock a emprunté la plupart des croyances romaines. De nos Jours en Allemagne, la haute imagination ne s*est manifestée quequaad l'esprit du protestantisme s*est afToibli et dénaturé : les Goethe et les Schiller ont retrouvé leur génie en traitant des sujets catholiques; Rousseau et madame de Staël font une illustre exeeption à la règle*; mais étoient-ils protestants à il manière des premiers disciples de Calvin? C'est à Rome que les peintres, les architectes et les sculpteurs des cultes dissidents viennent aujourd'hui chercher des inspirations que la tolêraDoe universelle leur permet de recueillir. L'Europe, que dis-je? le monde est couvert de monameats de la religion catholique. On lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détaib et qui efface par la grandeur les monuments de la Grèce. Il y a trois siècles que le protestantisme est né; il est puissant en Angleterre, en Allemagne, en Amérique; il est pratiqué par des millions d'hommes : qu'à-t-ll élevé? Il vous montrera les ruines qu*il a faites, parmi lesquelles il a planté quelques jardins , ou établi quelques manufactures. Rebelle à l'autorité des traditions, à l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards , le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avenant pour père un moine allemand du seizièmesiècie, le réformé renonça à la magnifique généalogie qui foit remonter le catholique par une suite de saints et de grands honunes Jusqu'à Jésus-Christ, de là Jusqu'aux patriarches et au berceau defuni vers. Le siècle protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle de ce Léon, protecteur du monde civilisé contre Attila, et avec le siècle de cet autre Léon qui, mettant fin au monde barbare, embellit la société lorsqu'il n'étoit plus nécessaire de la défendre.
Si la réformatton rétréclssoit le génie dansTi* loquence, la poésie et les arts, elle comprimott les grands cœurs à la guerre : l'héroïsme estHmagination dans l'ordre militaire. Le catholicisme avoit produit les chevaliers , le protestantisme fit des capitaines, braves et vertneox comme la Noue , niais sans élan ; souvent croeis à froid , et austères moins de mœurs que d'esprit: les Châtillon (tirent toujourseffacéspar les Guise. Le seul guerrier de mouvement et de vie que les protestants comptassent parmi eux, Henri IV| leur échappa. La réformation ébaucha Gustave Adolphe, Charles Xïl et Frédéric; elle n'anroit
De LHISTOIRE DE FHA.NCE.
pas fut Baonapahe , de même qu^elle avorta de Tillotson et da ministre Claude , et Q*enfanta pas Fénelon et Bossuet , de même qu'elle éleva loigo JoDcs et Webb , et ne eréa point Raphaël et Midiel-Ange.
On a dit que le protestantisme avoit été favolable à la liberté politique , et avoit émancipé les nations. Les fiiits parlent*ils comme les personnes?
Il est certain qu'à sa naissance la réformation fut répobUeaine,mais danslesens aristocratique , parce que ses premiers disciples furent des gen tilshommes. Les calvinistes révèrent pour la France une espèce de gouvernement à principautés fédérales, qui Tauroit fait ressembler à l'empire ^rmanique : chose étrange! on auroit vu renaître la féodalité par le protestantisme. I.es nobles se précipitèrent par instinct dans ce culte nouveau, et à travers lequel s'exhaloit jusqu'à eux une sorte de réminiscence de leur pouvoir évanoui. Mais cette première ferveuc passée, les peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté politique.
Jetez les yeux sur le nord de TEurope , dans les pays où la réformalion est née, où elle s'est maintenue; vous verrez partout Tunique volonté d'un maître: la Suède, la Prusse, la Saxe, sont restées sous la monarchie absolue; le DanemariL est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains ; il ne pat envahir Gènes , et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église secrète quî mourut : les arts et le beau soleil du Midi lui étoient mortels. En Suisse, ilneréossi{quedans kscantonsaristocratiques, analogues àsa nature, eteneore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Ury et Underwald , berceau de la liberté helvétique , le repoussèrent. En Angleterre il n'a point été le véhicule de Ut constitution, formée bien avant le seizième siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome , le parlement avoit déjà jugé et déposé des rois; les trds pouvoirs étoient distincts; l'impôt etrarmée ne se levolent que du ecmsentement des lords et des communes ; la monarchie représentative étoit trouvée et marchoit; le temps , la civilisation , les lumières croissantes , y anroient ajouté les ressorts qui lui manquoient encore, tout aussi bien sous l'influence du culte catholique que sous l'empire du culte protestant.
Le peuple anglols Ait si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la re» ligion de ses pères , que jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil que le parlement de Henri YIII : ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'Église anglicane avoit force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Marie? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : là où il a trouvé une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l'Europe , il s'en est accommodé , et les a même rendus plus absolus.
Si les colonies angloises ont formé la république plébéienne des États-Unis , elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme ; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivré» ; elles se sont révoltées contre Toppression de la mère patrie, protestante comme elles. Le Mary land , état catholique et très-peuplé , fit cause commune avec les autres États, et aujourd'hui la plupart des États de l'Ouest sont catholiques ; les progrès de cette communion dans ce pays de liberté passent toute croyance , parce qu'elle s'y est rajeunie dans son élément naturel populaire , tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin , auprès de cette grande république des colonies angloises protestantes, viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques : certes celles-ci , pour arriver à l'indépendance, ont eu bien d'autres obstacle à surmonter que les colonies anglo-américaines, nourries au gouvernement représentatif, avant d'avoir rompu le foible lien qui les attachoit au sein maternel.
Une seule république s'est formée en Europe à l'aide du protestantisme , la république de laHoIbuide; mais II faut remarquer que la Hollande appartenolt à ces communes industrielles des Pays- Bas qui , pendant plus de quatre siècles , luttèrent pour secouer le joug de leurs princes, et s'adMnistrèrent en forme de républiques municipales , toutes zélées catholiques qu'elles étoient, Philippe II et les princes de la maison d'Autriche ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d'indépendance; et ce sont des prêtres catholiques qui viennent aii^ourd'bui même de la rendre à l'état républicain.
ANALYSE RAISONMÉË
Il tM conclure de Tétroite inyeitigatkm dfs faits que le protestantisme n'a point affranchi les peuples : il a apporté aux hommes la liberté pliilosopbique , non la liberté politique ; or la première liberté n'a conquis nuUe part la seconde, si oe n'est en France , Yrale patrie de la catholicité. Comment arrive-Ml que T Allemagne , trèsphilosophique de sa nature et déjà armée du protestantisme, n'ait pas fait un pas vers la liberté politique dans le dix*huitième siècle , tandis que la France , très-peu philosophique de tenq^érap ment et sous le joug du catholicisme, a gagné dans le même siècle toutes ses libertés?
Descartes, fondateur du doute raisonné, auteur de la Méthode et des Médiiaiians, destructeur du dogmatisme scolastique ; Descartes, qui soutenoit que pour atteindre à la vérité il fhlMt se défaire de toutes les opinions reçues ; Descartes M toléré à Rome, pensionné du cardinal de Majsarin, et persécuté par les théologiens de la Hollande.
L'homme de théorie méprise souverainement la pratique : de la hauteur de sa doctrine jugeant les choses et les peuples , méditant sur les lois générales de la société , portant la hardiesse de ses recherches jusque d^ns les mystères de la nature divine, il se sent et se croit indépendant, parce qu'il n'a que le corps d'enchaîné. Penser tout et ne fiftire rien , c'est À la fois le caractère et la vertu du génie philosophique : ce génie désire le bonheur du genre humain; le spectacle de la liberté le charme, mais peu lui importe de le voir par les fenêtres d'une prison. Ck>mme Socrate, le protestantisme a été un acoottchenr d'esprits; malheureusement les faitelligeoces qu'il a mises an jour n'ont été jusqu'ici que de belles esclaves.
Au surplus, la plupart de ces réflexions sur la religion réformée ne se doivent appliquer qu'an passé : aujourd'hui les protestants , pas plus que les catholiques, ne sont ce qu'ils ont été; ki premiers ont gagné en imagination, en poMe, en éloquence, en raison, en liberté, en vraie j^été, ce que les seconds ont perdu. Les antipathies entre les diverses communions n'existent plus ; les enfants du Christ, de quelque lignée qu'ils pro« viennent, se sont resserrés au pied du Calvahre, souche commune de la famille. Les désoidrea et l'ambition de la cour romame ont cessé; il n'cM plus resté au Vatican que la vertu d«i premiers évèques , la protection des arts et la mojcvlé dm souvenirs. Tout tend i recomposer l'unité catholique; avec quelques concessions de p;ut et d'a««
tre, Faocord serait bientôt fUt. Je répétini«e que J'ai déjà dit duis eet ouvrage : pour Jeter m nouvel éclat, le christianisme n'attead qa'mi génie supérieur venu à son heure et dans sa plaee. La religion chrétienne entre dans une èrs boi^ velle; oonune les Institutions et les mœurs, elle subit la troisième transformation: elle œsMd'^ tre politique; elle devient philosophiqas ssoso» ser d'être divine ; son cercle flexible s'étend ane les lumières et les libertést tandis que la «oii marque à Jamais son centre immobile*