‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 220 sur 228 · HENRI III · texte numérisé non relu

HENRI III

Aussitôt que Henri III apprit le décès de m frère , il s*évade de la Pologne comme d^une pri« son , se dérobe à la couronne des Jagellons, (jolj trou voit trop légère , et vient se faire écraser sou celle de saint Louis. « Quand on lui mit laooQ- « ronne sur la tète (à son sacre à Reims, le IS « févrierl574), il dit assez haut qu'elle leblessoit, « et lui coula pour deux fois , comme si elle eiut « voulu tomber. » (L'Estoile.)

On avoit conseillé à Henri III , à Vienne et à Venise , de conclure la paix avec les huguenots; il n'écouta point ce conseil ; il détestolt, à l'égal des uns des autres, les protestants et les Galse; le règne des mignons commença (1574).

La première génération des Guise finit cette année même avec le cardinal de Lorraine (36 décembre (1574). « Le Jour de sa mort, et la unit « suivante , s'éleva en Avignon , à Paris, et qmsl « par toute la France, un vent si impétueux, ({« « de mémoire d'homme il n'en avoit esté ooy vb «« tel. Les catholiques lorrains disoient que lave- « hemence de oest orage portoit indice du coufimn « de Dieu sur la France", d'un si bon, si grand « et si sage prélat ; et les huguenots , au contraire, « que c'estoit le sabbat des diables qui s'assem- « blolent pour le venir quérir; qu'il folsoit bon « mourir ce Jour-là pour ce qu'ils estoient Mes « empeschés. Ils disoient encore que , pendant sa « maladie , quand on pensoit lui parier de Diea,

« il n'avoit en la bouche que des vilainles

« dont l'archevesque de Reims, son neveu, fe « voyant tenir tel langage, avoit dit, en se riant: « Je ne vois rien en mon oncle pour en désespérer, « et qu'il avoit encore tontes ses paroles et actions € naturelles. » (L'Estoilb.) Catherine le crut voir après sa mort.

Le duc d'Alençon se met à la tèle des méeootents , et Elisabeth lui envoie des secours. Leadi-

DE L'HISTOIRE DE FRANCi;.

gQlères conduit les protestants du Dauphiné , eo place de Montbrun , pris et décapité. Ce partisan ivoit cootume de dire que le jeu et les armes rendent les liommes égaux (1575).

Henri , roi de Navarre , s'échappe de la cour, et deûent le chef des huguenots; il abjure la religion catholique , qu'il avoit embrassée de force. Cinqaièmepaix oucinquièmeédlt de pacification, qui accorde aux protestants l'exercice public de leor religion. Il leurdonnoit, dans les huit parlements du royaume , des chambres mi-parties ; il légidmoit les enfants des prêtres et des moines mariés, et réhabilitoit, par une confusion injurieuse, la mémoire de Tamiral , de la Mole et de Goconas. C'étoit une grande conquête des opinions nouvelles sur les anciennes opinions , et un étrange, mais naturel résultat de la Saint-Barthéiemy; ce résultat ne Ait pas durable, parce que la révolution a*étoit pas descendue dans les classes populaires. Le cinquième édit de pacification amena une réactiim qui fut la ligue.

Lidée de la Ligue avoit été conçue par le génie des Guise; elle étoit venue au cardinal de Lorraine au concile de Trente ; la mort de François de Guise Tavolt fait abandonner; elle fut reprise par le Balafré. Les gentilshommes de Picardie et les magistrats de Péronnesignèrent,en 1576, une confédération ; c*est la première pièce officielle de la Ligue.

Les gentilshommes du Béam , de la Guienne , da Poitou , du Dauphiné , de la Bourgogne,' étant devenus les capitaines et Tarmée des protestants, les gentilshommes de la Picardie et des autres provinces devinrent les capitaines et l'armée des catholiques. Henri III , inspiré par sa mère , qui prenoit des révolutions pour des intrigues , crut déjouer les projets des Guise , en se déclarant le ehef de la Ligue ; il s'asaocioit à une faction qui ledétestoit, et dont son nom légalisa les fureurs.

Sous la Ligue , le peuple ne marcholt point à latètedesesaffaires;ilétoit à lasuite des grands; iln'avoit point formé un gouvernement à part, il avoit pris ce qui étoit; seulement il se feisoit servir par le parlement , et avoit transformé ses eurés en tribuns. Quand Mayenne le jugeoit à propos, il ordonnoit de pendre qui de droit, parmi le peuple et les Seize , comité du salut public de ce temps.

Au surplus, la Ligue, quels que furent ses crimes , sauva la religion catholique en France, dans ée sens qn*elle donna des soldats et un chef à de

vieux principes et de vieilles idées, qu*attaquoient des principes nouveaux et des idées nouvelles. La royauté se trou voit combattue et par la Ligue, qui vouloit changer la dynastie, et par les protestants, qui tendoient à dénaturer la constitution de rÉtat. Ce double assaut , qui devoit emporter la couronne, la sauva, lorsque Henri IV, abandonnant les protestants , dont il protégea le culte , se réunit aux catholiques , auxquels il donna un roi.

Sixième édit de pacification moins favorable que le cinquième (1577).

A cette année se rapporte Texpédition de dom Sébastien en Afrique. Ce prince, que quelques montagnards du Portugal attendent peut-être encore, périt dans un combat contre le roi de Maroc. Camoêns , étendu sur son lit de mort , à peine nourri des aumônes qu*un fidèle esclave javanois alioit mendier pour lui dans les rues de Lisbonne, s*écria en apprenant le sort de son roi : t La patrie est perdue; mais du moins je meurs avec elle I » Et le Tasse , presque aussi infortuné que le Gamoëns, félicitoit dans de beaux vers Vasco de Gama d'avoir été chanté par le noble génie dont le vol glorieux avoil dépassé celui des vais^ seaux qui retrouvèrent les régions de faurore. Combien auprès du grand navigateur, du grand roi portugais et des deux grands poètes , semblent ignobles et petits ces mignons de la fortune , et ces princes si peu dignes de leur haut rang ! C'étoit alors que les duellistes Caylus, Maugirun et Livarot , se battoient contre d'Entragues , Riberac et Schomberg; que Henri III faisoit élever à Caylus, Maugiron etSaint-Mesgrin, des statues et des tombeaux que n'avoient pas dom Sébastien dans les déserts de l'Afrique ; Gama, sur les rives de rinde; les chantres de la Jérusalem et des Lusiades, au bord du Tage et du Tibre.

« Or, pour célébrer la mémoire de Caylus et « Maugiron , à cause des rares et détestables pailm lardises et blasphesmes estant en eux, Henry « de Valois les feit superbement eslever en mar- « bre blanc, posez sur une base, à Tentour de • laquelle estoient plusieurs descriptions comme « de personnages généreux, dont ceux du siècle « sçavoient bien le contraire; et les catholiques « estoient fort faschez qu'il souillast un lieu sainct « (qui estoit leglise de Sainct-Paui à. Paris) des « effigies de tels libertins et renieurs de Dieu. » ( Vie et mort de Henry de Valois. )

Ja duc d' Alençon , devenu duc d'Anjou , appelé

ANALYSE RAISONNÉE

par les catholiques des Pays-Bas , s'y montre 1ddigue de là souveraineté qu'on lui vouloit déférer : « Prince, disolt le roi de Navarre, depuis « Henri IV, qui a si peu de courage^ le cœur si « double et si malin, le corps si mal basti, • Marguerite de Valois , qui l'avolt beaucoup aimé j déclarait que si tin/delité estoit bannie de lu ierre, il la pourrok repeupler (\67S).

L'ordre du Saint-Esprit , créé en 1579, ou piutdt renouvelé de Tordre du SainUÊsprii ou du Droit Désir de Louis d*Anjou , fut d'abord asses mal aecudllK Henri iil , élu roi de Pologne le Jour de la Pentecôte , et parvenu à la couronne de France l'anniversaire du même Jour, institua son ordre en mémoire de ce double avé* nemeot. On a dit que cet ordre avoit une origine plus mystérieuse, indiquée dans rentrelaeement des chiffres. Ces chiffres , prétendoit-on ^ déri« gnoient les mignons du roi et sa roaltresM , Mar> guérite sa sœur. Selon Brantème, l'ordre ne se devoit pas soutenir, parce qu'«/ esloii allé en cui* sine, ayant été donné à Gombaut, premier mat* tre d'hôtel du roi. Les réflexions que nous avons faites à propos de la chevalerie de la Jarretière, s'appliquent également à la chevalerie du Saint- Esprit. Les traces du sang de Louis XVI sont effacées sur le pavé de Paris , les cendres de Na« poléon sont cachées sous le roc d'une tie déserte , et le ruban de Henri III a reparu dans ce palais de Catherine de Médicis, devant Icipiel tomlia la tête du roi martyr et où reposa celle du vainqueur de i*Eurape \ enfin , il couvre encore dans le château des Stuarts, le sein de Fexilé, qui , en abdiquant la couronne (comme je l'ai déjà dit dans l*a vaut* propos de ces Éludes) , a vraisemblablemoit lait abdiquer avec lui tous œs rois , grands vassaux du pa:âaé sous la suaeraineté des Capets.

Une ordonnance rétrogarde , rendue en conséquence des cidiiers présentés par les états de Blois de 1676 , porte que les * roturiers et non nobles « achetant fiefc nobles , ne seront pour ce anoblis « ni mis au degré des nobles. * La noblesse s*aperoevoitqueses rangs étoient envahis. Gomme il arrive toujours à la veille desgrandes révolutions, on voidoit vessalslr par les actes du pouvoir ce que le temps avoK enlevé.

Le Portugal tombe aux maliis de Philippe II , après la mort du cardinal Henri, qui avuit succédé à dom Sebastien. Ëlisal)eth , reine d'Angleterre , flatte le duc d'Anjou de l'eâpoir de l'épouser.

Les états de Hollande ôtent la souveraineté da Pays-Bas à Philippe II , et la confèrent aa dœ d'Anjou. Le comté d3 Joyeuse et la itaroonii d'Espemon sont érigés en duchés-pairies poor les deux Ceivorls de Henri III , qui dépensa 1200 mille écus aux noces du duc de Joyeuse, es lui en promettant 400 mille autres. Les tailles, élevées à 82 millions, dépassolent de 33 millions celles du dernier r^e ( 1 âao , l SSl ).

Le calendrier grégorien est réformé (U83).

Le duc d'Anjou , Jaloux du prince d'Orange , le veut emparer d'Anvers : les François sont repootses par les bourgeois ; quatre cents gentilshoaunes et douze cents soldats périrent dans cette échauA fourée. Méprisé et ai)andonné , le prince françois se retira à Termonde. « Deux Jours après ee d^ « sastre, comme on disoouroit de la mort du comte " de Saint-Aignan , brave officier et fort fldek à « son service, lequel s'estoit noyé en cette oeca- « sion : Je crois , dit-il, que qui aurolt pu pmdie « le loisir de contempler à ceste heure Satot-Ai- « gnan, on lui auroit vu taire une plaisante gri- <t mace. Ce disoit-il, parce que le comte avait « coutume d*en faire. « Ainsi étoient payés le saog et les services. Le duc d'Anjou mourut l'annce suivante , à l'âge de trente ans. Par cette mort, le roi de Navarre de vendit héritier de la couronoe, Henri III n'ayant point d'enfants.

Le duc de Guise saisit cette occasion pourmettre en mouvement la Ligue, dont il est déclaré k chef; il s'agissoit, selon lui, d'éloigner du trfneaa prince hérétique : Guiseconvoitoitcettecouronne, et ne l'osa prendre. Le prince d'Orange est assassiné à Delft, par Balthasar Gérard ; les Pays-ftasse veulent donner à Henri III, qui. les refuse; la France , par une destinée constante , manque encore l'occasion de porter ses fh)niières aux rives du Rhin (1584).

Le cardinal de Bourbon, dans un manifeste, prend le titre de premier prince du sang, et demande que la couronne soit maintenue dans il branche catholique : le pape et presque toos les princes de l'Europe appuient cette déclaration, (pi venoit à la suite d'un traité fait avec le rd d'Espagne pour le soutien de la Ligue. Le rof reste passif au milieu de ces désordres ; la Liprt ««^ mence la guerre pour son propre compte contre k» huguenots.

Sixte^}uint, qui rappeloit les grands pontifti des temps passés , avoit succédé à Grégoire Xnî : li

désapprouve la Li gue et excommunie néanmoinsk

DE L'HISTOIRE DE FRANCE

roi de Navarre , qu'il déclare indigne Je succéder à la couronne. Henri lY en appelle au parlement et aa concile général , et fait afficher cet appel jusqu'aux portes du Vatican. Les Seize commencent à gouverner Paris. Guerre des trois Henris, Henri III , Henri roi de Navarre , Henri duc de

Guise (1585, 1586).

Marie Stuart , après dit-neuf ans de captivité , a la tête trandiée au château de Fotheringay , te 18 février 1587. Les couronnes n*étoientpas inviolables. « La veille de sa mort , elle beut sur la « fln du souper , à tous ses gens , leur recomman-

• dant de la piéger. A qnoy obéissants , ils se mi- « rent à genouil , et meslant leurs larmes avecques

• leur vin , beuvent à leur maistresse. Le jour de

< la mort, elle commanda à l'une de ses filles de

• lui bander les yeux dû mouchoir qu'elle avoit « empressement dédié pour cest effet. Bandée , elle

< s'agenouille , s'accoudoyant sur un billot , esti-

• mant devoir estre exécutée avecques une espée

• à la françoise ; mais le bourreau , assisté de ses « satellites, luy fit mestre la teste sur ce billot, et *ta luy coupa avec une doloire. » (Pasquieb.) Ouelles que fussent les années d'Elisabeth et de Marie, Il est probable qu'une rivalité de femme ftune supériorité de talent et de beauté coûtèrent h vie à la dernière.

Les Seize songent à s'emparer de la personne in roi et à le faire descendre du trône. La Soriwnne rend un arrêt dans lequel il étoit dit que Ton pouvoit ^ter le gouvernement au prince que Ton ne trouvoit pas tel qu*i1 falloit , comme on toe Vadministration au tuteur q%Con avoit pour iuspect. Les doctrines des temps de l'ancienne monarchie respectoient-elles davantage la majestédes rois et le droit divin que les doctrines de la monarchie constitutionnelle? Henri III se consoloit en recevant Tordre de la Jarretière et en établissant les Feuillants à Paris.

Henri de Navarre gagne la bataille de Coutras, Où le duc de Joyeuse est tué de sang-froid , comme François de Guise devant Orléans, le prince de Condé à Jarnac, le maréchal de Saint- André à Dreux, le connétable de Montmorency à Saint- Denis. Le Béamois , an lieu de profiter de sa victoire, retourne auprès de Corisandre. Maintes Ibis ce prince joua sa couronne contre ses amours , et ce sont peut-être ses foiblesses, unies à sa vaillance et à ses malheurs , qui Tout rendu si populaire.

Henri P', pilnce de Condé , meurt empoisonné

à Saint-Jean-d'Angely*, Qiarlotte de la Trémoille , sa femme, accusée de l'empoisonnement, fut déclarée Innocente huit ans après , par arrêt du parlement, sur l'ordre exprès de Henri IV. La veuve de Condé, demeurée grosse, accoucha d'un fils qui fut Henri II du nom , et aïeul du grand Condé. Cette race héroïque étoit comme une flamme totq'ours prête à s'éteindre : elle s'est enfin évanouie.

An 1588 : journée des barricades.

Les Seize s'étant concertés avec le duc de Mayenne , en l'absence du duc de Guise , qui se tenoit éloigné de Paris dans la crainte d'être surpris par le roi, avoient résolu de s'emparer de la Bastilleaprès avoir tué , s'ils le pouvoient, le chevalier du guet, le premier président, le chancelier, le procureur général, MM. de Guesleet d'Espesses, et quelques autres. Ils comptoient se saisir de l'Arsenal , au moyen d'un fondeur gagné par leur parti, et qui leur en ouvriroit les portes. Des commissaires et des sergents, feignant de mener de nuit des prisonniei*s, étoîent chargés d'occuper le grand et le petit Châtelet. Une autre bande de conjurés se tenoit prête à se jeter dans le Temple, l'Hôtel de Ville et le Palais de Justice, à l'heure où Ton avoit coutume d'en permettre l'entrée au public. Quant au Louvre, il devoit être asiégé et bloqué à la fois par les rues y aboutissant : les gardes égorgés, on arrêterait le rui.

Dans le conseil secret où l'on dressoit le plan de cette insurrection des ligueurs, un des conjurés représenta qu'il y avoit à Paris beaucoup de voleurs, et sixou sept mille ouvriersà qui l'on ne pouvoit faire part de l'entreprise; que ceux-ci s*étant mis une fois à piller, et grossissant comme une boule de neige, feraient avorter le dessein. D'après cette observation, qui parut juste, on s'arrêta à l'idée d'élever des barricades : elles consistolent à tendre des chaînes à l'entrée des mes, et à placer contra ces chaînes des tonneaux remplis de terra. Les barricades formées, on ne permettrait à personne de les franchir sans prononcer les mots d'ordre, et sans montrarune marque convenue. Quatre mille hommes seulement auraient l'entrée des ratrancheroents, pour aller au Lou vra attaquer les gardes du roi, et aux postes où se trauvoient les forces militaires. La noblesse logée en divers quartiers de la ville étant égorgée avec \espolitiqueset les suspects, on crierait : Vive la messe! tous les bons catholiques

ANALYSE RAISONNÉB

prendroientles armes, et le même Jour les villes de la Ligue imiteroient Paris. Aussitôt qu'on se seroit rendu maître de Henri, on lueroit les membres du conseil ; on donneroit d'autres ministres au roi, en épargnant sa personne, à charge à lui de ne se mêler dorénavant d'aucune affaire.

Henri ÏH, averti de ces menées, n'en voulut rien croire, trompé par Viilequier,quilul répétoit que le peuple l'aimoit trop pour rien entreprendre contre sa couronne. La Bruère, la Chapelle, Rolland , le Clerc, Cnicé, Compan, principaux chefs des Seize , se réunirent de nouveau dans la maison de Santeuil, auprès de Saint-Ger- Vais. Nicolas Poulain , qui redisoit tout au roi , s'y trouvoit aussi ; on lutune lettre du ducdeGuise qui promettoit merveille. La Chapelle déploya une grande carte de gros papier, où Paris et ses . faubourgs étoient figurés : les seize quartiers de la capitale furent réunis en cinq quartiers qui eurent chacun pour chefs un colonel et un capitaine. Le dénombrement fait, on trouva que l'on pouvoit promettre au duc de Guise trente mille hommes bien armés.

Le Balafré envoya de son côté des capitaines expérimentés, qui se cachèrent dans Paris; la porte Saint-Denis, dont il avoit les clefs, devoit être livrée à d*Aumale, qui s'întroduiroit dans la capitale la nuit du dimanche de Quasimodo, avec cinquante cavaliers; le duc d*Espernon faisoit pour le roi la ronde militaire, depuis dix heures du soir jusqu*à quatre heures du matin : deux de ses gens, vendus aux ligueurs, s'étoient chargés de le dépécher.

Incrédule comme la foiblesse qui redoute d'agir, Henri auroit pu vingt fois faire arrêter le Clerc et ses complices , dans les conciliabules que luiindlquoit Nicolas Poulain; mais il avoit fini par soupçonner ce fidèle serviteur d'être attaché au parti des huguenots et intéressé à grossir le mal : la pusillanimité prend en haine celui qui lui montre le danger.

Le roi ne trouva rien de mieux à faire , au milien de ces périls, que d'aller paisiblement à Sainte Germain conduire le duc d'Ësperuon, et de revenir huit Jours après. Madame de Montpensier averiit les Seize que la mine étoit éventée , et qu'elle avoit prié Henri III de recevoir le duc de Guise , son frère, qui vicndroit seul se justifier auprès de Sa Majesté des projets dont on l'accusoit à tort, Henri interdit au duc de Guise l'entrée de Paris; l'ordre fut mal donné ou mal exécuté, et

l'on ne trouva pas quelques écns'au trésor pour faire partir un courrier. A travers ces mille complots, madame de Montpensier avoit remarqué que le roi s'alloit promener presque sans escorte au bois de Vincennes ; vite elle conçoit le projet de l'enlever, de mettre cet enlèvement sur le compte des huguenots, et de procéder au massacre des politiques. Le coup manqua, toujours par les révélations de Poulain. Le duc de Guise vint à Paris malgré la défense du roi, rassuré qu'il étoit par Catherine deMédicIs, qui lui promettoit â'l^ ranger tout à son avantage. La reine mère , négligée de son fils, vouloit reprendre son empire en brouillant les affaires et les intérêts.

L'entrée du Balafrée Paris fut un triomphe; la foule se précipita sur ses pas, criant : Vive Gtàn! vive le pilier de l* Église! baisant ses habits , et lui faisant toucher des chapelets comme un saint De toutes les fenêtres les femmes lui jetolent des feuillages et des fleurs. Louise de l'Hospital Yitry, montée sur une boutique dans la rue Saiot-Honoré , baissa son masque et s'écria : •« Bon prinee, puisque tu es ici , nous sommes tous sauvés. > Le chef de la Ligue alla descendre à l'hôtel de Soissons , chez la reine mère. Catherine fut troublée; mais, bientôt raffermie , elle conduisit son hôte chez le roi. Elle étoit portée dans sa chaise, et le duc marchoit à pied auprès d'elle : arrivés an Louvre, ils trouvèrent la garde doublée, les Suisses rangés en haie, les archers dans les salles, les gentilshommes dans les chambres. Dansée moment même Henri III délibéroit s'il ne ferait pas tuer son ennemi à ses pieds : Alphonse, Corse, dit Ornano, avoit été mandé, et se proposoitpoar exécuteur des hautes œuvres du roi. Le duc de Guise entre avec Catherine dans le cabinet da monarque , qui lui reproche d*avoir violé ses ordres. Le doc balbutie quelques excuses, profite d'un moment d'hésitation de Henri, et se retire sans être arrêté. Une seconde entrevue eut l;eo à l'hôtel de Soissons ; mais alors Guise étoit gardé par le peuple.

Cependant le roi fait entrer, le Jeudi 4 mait quatre mille Suisses dans Paris. Le peuple les Tit défiler en silence, et paroissoit assez tranquillfi lorsqu'un rodomontde cour, c'est l'expression de Pasquier, se croyant assuré de la victoire, dit tout haut : qu'iï »'y avoit femme de bien qvi^ passastpar la discrétion d*un Suisse, Ce mot prononcé sur le pont Saint-Miehel produisit l'explosion, comme l'étincelle qui tombe sur de la

DE L'HISTOIRE DE FRAJNGE

poodre: dans un moment les rues sont dépavées, les pierres portées aux fenêtres , les chaînes tendues, renforcées de menbles, de planches, de solives , de tonneaux pleins de terre ; le tocsin sonne , les troupes royales , laissées sans ordre , sont renfermées dans les retranchements , et les dernières barricades poussées Jusqu'aux guichets da Louvre.

Le duc de Guise ne parut ^int dans les premières heures : retiré dans sonh6tel , il se ménageoit des moyens de retraite. Lorsqu'il apprit le plein succès de l'insurrection , il se montra ; on cria: Vive Guise I et lui, baissant sùngrandcha* peau, disoit: Mes amis, c*est assez; messieurs, c*esi trop; criez vive le roi! Le poste des Suis* ses au Marché-Neuf, attaqué à coups de pierres et d'arquebuses, eut une trentaine d*hommes tués et blessés. Ces étrangers, dont le sort étoit de jouer un si triste rôle dans nos troubles domestiques , ne se défendirent point ; ils tendoient les mains à la foule , montroient leurs chapelets , et erioient : Bons caihoUques , comme ils auroient crié aux dernières barricades : Bons libéraux! Le duc de Guise les délivra ; il permit aux soldats du roi de se retirer, faisant ouvrir les barrières qui se refermoient derrière eux. Des négociations entamées par Catherine n'aboutirent à rien. Les prédicateurs déclarèrent qu'il falloit aller prendre frère Henri de Valois dans son Louvre. Sept ou huit cents écoliers et trois ou quatre cents moines se proposoient d'assaillir le palais du côté de Paris , tandis qu'une quinzaine de mille hommes menaçoient de l'investir du côté de la campagne. Le roi , n'ayant pas un moment à perdre , sortit à pied tenant une baguette à la main. Arrivé aux Tuileries où étoient les écuries , il monta à cheval avec ceux de sa suite qui eurent moyen d^lf monter; Duhalde le botta, et lui mettant son egperon à Venvers : « Cest tout un, dit le roi , je ne vais pas voir ma maistresse. . ......

Es!ant à cheval, Use retournaversliÀHlle, etjura de n^y rentrer que par la brèche. Il ne vit plus Paris que des hauteurs de Saint-Cloud , et n'y rentra Jamais.

Un^rdeur de troupeaux, devenu pape, faisoit alors réparer Saint-Jean de Latran, et relevoit le grand obélisque des Pharaons : ses courriers lui annoncent que le duc de Guise est entré presque seul dans Paris ; il s'écrie : 0 rimprudent! Bientôt il apprend que Henri a laissé échapper sa proie, et il s'écrie : O le pauvre homme/

cn\Tff^nmi%xn. — twif i.

Henri séjourna à Chartres ; Il y reçut en députation une procession de pénitents. « A la teste pa- « roissoit un homme à grande barbe sale et cras- «« seuse, couvert d'un cilice, et par-dessus un « large baudrier, d'où pendoit un sabre recourbé. « D'une vieille trompette rouiliée il tiroit par in- « tervalles des sons aigres et disoqrdants. « .. 4

«••....«•» « 4 Après

« eux venoit frère Ange de Joyeuse

« Il representoit le Sauveur montant au Calvaire. « Il s'estoit laissé lier et peindre sur la figure des « gouttes de sang qui sembloient découler de sa « testecouronnéed'epines.Iiparoissoitnetraisner « qu'avec peine une longue croix de carton « peinte , et se laissoit tomber par intervalles , « poussant des gémissements lamentables. »

L'histoife vivante a rapetissé ces faits de l'histoire morte , si fameux autrefois. Qu'est-ce en effet que la Journée des barricades, que la Saint- Barthélémy même , auprès de ces grandes insurrections du 7 octobre 1789 , du i 0 août 1 792, des massacres du 3 , du 3 et du 4 septembre de la même année , de l'assassinat de Louis XVI , de sa sœur et de sa femme , et , enfin , de tout le règne de la Terreur? Et , comme Je m'occupois de ces barricades qui chassèrent un roi de Paris , d'autres barricades faisoient disparottre en quelques heures trois générations de rois. L'histoire n'attend plus l'historien ; il trace une ligne , elle emporte un monde.

La Journée des barricades ne produisit rien , parce qu'elle ne fût point le mouvement d'un peuple cherchant à conquérir saliberté; l'indépendance politique n*étoit point encore un besoin commun. Le duc de Guise n'essayoit point une subversion pour le bien de tous, il convoitoit seulement une couronne ; il méprisoit les Parisiens tout en les caressant, et n'osoit trop s'y fier. Il agissoit si peu dans un cercle d'idées nouvelles, que sa famille a voit répandu des pamphlets qui le faisoient descendre de Lother, duc de Lorraine ; il en résultoit que la race des Capets n'avoit d'autre droit que l'usurpation ; que les Lorrains étoient les légitimes héritiers du trône, comme derniers rejetons de la lignée carlovingienne. Cette fable venoit un peu tard. Les Guise représentoient le passé ; ils luttoient dans un intérêt personnel contre les huguenots révolutionnaires de l'époque , qui représentoient l'avenir : or, on ne fait point de révolution avec le passé.

Les peuples, de leur côté, ne regardoient le

su

ANALYSE RAISONNÉÉ

duo de Guise que comme le chef d'une sainte ligue , accouru pour les débarrasser des édita bnraaux , des mignons et des réformés ; ils u'étendoient pas leur vue plus loin : le duc de Guise leur parolssoit d'une nature supérieure à la leur, un liomme fait pour être leur mattre en place et Meu de leur tyran. Si la Sorbonne , si les curés , al les moines préchoient la désobéi»Nince à Henri III et les principes du tyrannicide, c'est que l'Église romaine n'avoit Jamais admis le pouvoir at>solu des rois ; elle avoit toujours soutenu qu'on lae pouYoit déposer eu certain cas et pour certaine prévarication. Ainsi tout s'opéroit sans une de ces grandes convictions de doctrine politique , sans cette foi à l'indépendance, qui renversent tout ; il y avoit matière à trouble ; il n'y avoit pas matière à transformation, parce que rien n'étoit assez édifié, rien assez détruit. L'instinct de liberté ne s'étolt pas encore changé en raison; les élémentsd'un ordre social fermentoient encore dans les ténèbres du chaos ; la création commençoit , mais la lumière n'étoit pas faite.

Même insuffisance dans les hommes; ils n'étolent assez complets ni en défauts, ni en qualités, ni en vices , ni en vertus, pour produire im changement radical dans l'État. A la journée des barricades , Henri de Valois et Henri de Guise restèrent au-dessous de leur position; l'un faillit de cœur, l'autre de crime. La partie fut remise aux états de Blois.

Profondément dissimulé comme les esprits de peu d'étendue , le Balafiré se servoit , avec le pape, avec le roi d'Espagne , avec le duc de Lorraine, avec le cardinal de Bourl>on , d'un langage différent approprié à chacun ; il cachoit bien ses desseins, et, quand tout étoit mâr pour agir, il temporisoit , et ne se pouvoit résoudre à foire le dernier pas. Plus d'orgueil que d'audace , plus de présomption que de génie, plus de mépris pour le roi que d'ardeur pour la royauté ; voilà ce qui apparott dans la conduite du duc de Guise. Il intriguoit à cheval comme Catherine dans son lit. Libertin sans amour, ainsi que la plupart des hommes de son temps, il ne rapportott du commerce des femmes qu'un corps affoibli et des passions rapetissées ; il avoit toute une religion et toute une nation derrière lui, et des coups de poignard firent le dénoûment d'une tragédie qui sembloit devoir finir par des batailles, la chute d'un trône et le changement d'une race.

La journée des l>arricades , si infructueuse, lui

resta cependant à grand honneor dans son parti. « Mais quels miracles avons-nous vea depms « dix-huit mois qu'il a faits à l'aide de Dlea ! Qd « est-ce qui peut parler de la Journée des barri- « cades sans grande admiration, voyant on grand « peuple, qui Jamais n'a sorty des portes de la « ville pour porter armes, ayant veo à l'oo?e^ « turc de sa l)outique les escadrons royaux, tons « armez , dressez par toutes les grandes et fort» «t places de la ville, se barricader en si grande « diligence, qu'il remtiarra tous ces escadrons « Jusque dans le Louvre sans grande effusIoD de « sang? » ( Oraison funèbre des due eiear^nd de Guise. )

La ressemblance des éloges et des mots avec ce que nous lisons tous les Jours donne seule quelque prix à ce passage oublié dans un pamphlet de la Ligue.

Catherine qui , sans égard à la loi saliqne, vouloit fait toml)er la couronne à sa fill«, mariée au duc de Lorraine , hâta , à Rouen ( 1 1 juillet 1588 ) l'édit d'union. Cet édit rétabUssoit la paix , en accordant d'immenses avantages à la Ligue, en entassant les honneurs et les charges sur le duc de Guise , et en excluant tout prince non catholique de la couronne : le roi le signa en pleurant. Alors Philippe II d'Espagne perdoit son invincible armada ^ comme Henri III de Fmnce perdoit son honneur. Mais ce qui advint fit voir que , de la part de Henri , il entroit dans cet abandon de toute dignité moins de lâcheté que de vengeance. Les états se dévoient assembler à BJois au mois d'octobre , pour sanctionner l'édit d'union. Guise et Henri méditoient, chacun dans leur cœur, d'y terminer leur querelle.

Le roi se mit d'abord en mesure d'agir, en congédiant ses ministres Bellièvre, Cbevemy, Viileroi , Pinart et Brulart ; il nomma à leur place Montholon , Ruzé et Be vol. On fit peu d'attention à ce changement, qui ne laissoit pourtant dans le conseil aucun homme capable, par sa positi(m ou son expérience, de s'opposer au dessein da mattre. La reine mère arriva malade au château de Blois , avec son fils. Les états s'ouvrirent le 1 6 d'octobre ( 1 588 ). « Les députés esiani entrés et la porte fermée y le duc de Guise, os* sis en sa chaire , habillé- d'un habit de 5fl/i» blanc j la cape retroussée à la bigearre, yf' çant de ses yeux toute Pespaisseur de rassemr bléCy pour reconnoistre et distinguer ses serviteurs, et d'un seul élancement de sa tww t^

DE rHISTOIRÉ DE FftANCE.

jorUfieren tespiranee de Pavancement de ses desseins, de sa fortune et de sa grandeur, et kurdire sans parler, jb vous yois, se leva, et eprès avoir fait une révérence, suivi de deux eents gentilshommes et capitaines des gardes, alla guérir le roi, lequel entra plein de majesté, portant son grand ordre au col. « (Matthieu.) « La harangue du roi, prononcée avec une grande éloquence etmajesté, nefut guère agréable à ceux de la Ligue ; le duc de Guise en changea de couleur et perdit contenance, et le cardinal encore plus, qui suscita le clergé à en aller faire grande plainte à Sa Majesté. » (L'Es- ToiLE. ) Le roi fut obligé de faire des changements à 8on discours, avant de le livrer au public. Lorsqu'il le corrigeoit , survint un orage noir qui obligea de recourir à des flambeaux : sur quoi « on dit que Henri venoit de faire son testament « et celui de la France y et qu'on avoit allumé des k torches funèbres pour voir rendre au roi son

• dernier soupir. »

I^ députés des trois ordres étoient presque tous ^parti Guise. Henri , dans les lettres qu'il adressa BQx souverains étrangers, pour se Justifier du meurtre des deux frères , assure : « Qu'en l'assemblée

• des trois estais, ilsn'ontespargnéaucuns moyens

• parlemînisteredeplusieurs auxquels ilsauroient " pratiqué par les provinces de faire tomber les « élections, pour oster toute autorité et obéissance

• à Sa Majesté , et la rendre odieuse à ses sujets. »

Voici quel étoit le plan du duc de Guise : offrir ftn roi sa démission de lieutenant général du royaume, demander à se retirer afin d'obtenir des états l'épée de connétable; alors, devenu maître de toutes lesforcesdu royaume, déposer Valois et l'en- ' fermer dansun couvent. Le cardinal de G uise Juroit qu'il n^ vouldit pas mourir avant d'avoir mis et tenu la teste de ce tyran entre ses jambes pour fui faire la couronne avec la pointe d^un poignard. Cétoit un propos de famille : madame de Mohtpensier portoit, suspendus à son c6té, des eiseaux d'or pour faire, disoit-elle, la couronne fnonacale à Henri, quand il seroit confiné dans un cloistre. Cette femme ne pardonna Jamais à Henri III ou des faveurs offertes et dédaignées, on quelques paroles échappées à ce monarque sur des infirmités secrètes. Ces petits détails seroient peu dignes de la gravité des fastes de l'espèce humaine, si en France l'histoire de l'amour-propre n^étoit trop souvent liée à celle des crimes '.

' Los moqueries de Henri Itl pouvoient avoir ansM pour

Tontes les batteries étoient dressées pour briser le sceptre dans les mains de Henri de Navarre ^ héritier légitime , mais protestant. Le duc de Guise faisoit très- peu de cas du Béamois , par un souvenir de jeunesse et de l'humble condition où il Tavoit vu. « La veille delaToussaints ( 1 572),ditrEstoile, « le roi de Navarre Jouoit avec le duc de Guise à « la paume, où le peu de compte qu'on fàisoit de « ce petit prisonnier de roitelet , qu'on galopoit i « tous propos de paroles et brocards, comme on « eust fait un simple page ou laquais de cour, foi- « soit bien mal au cœur à beaucoup d'honnestes « hommes, qui les regardoient jouer. »

Reste à savoir si les états auroient adjugé la couronne au duc de Guise; la reine mère la vou* loit faire passer à la branche atnée de Lorraine ; le vieux cardinal de Bourbon revendiquoit de prétendus droits, et Philippe II mélolt ses intrigues et ses armes à toutes ces prétentions et à toutes ces discordes.

Quoi qu'il en soit, Henri III , poussé à bout , se réveille pour la vengeance : il se conduisit avec une profondeur de dissimulation qui ne sembloit plus possible dans une âme aussi éner« vée et un homme aussi avili.

Il commença par habituer le cardinal de Guise à venirft*équemment au château, sous le prétexte de lui parler du maréchal de Matignon. Le roi vouloit maintenir ce maréchal en sa charge de lieu^ tenant général en Guienne; le cardinal de Guise, qai désiroit obtenir celte charge pour lui-même, poussoit les états à demander la rappel de Matignon. Le roi flattoit doublement les passions du cardinal, en s'adressant à lui pour modérer les états, et en lui laissant Fespérance d'obtenir la place qu'il ambitionnoit.

Henri feignit ensuite un redoublement de ferveur ; il fit construire au-dessus de sa chambre de petites cellules, afin d*y loger des capucins, résolu qu'il étoit, disoit-il, de quitter le monde et de se livrera la solitude. En un temps ot# il s'a^ gissoit de sa vie et de sa couronne, ilparoissoit à vue presque privé de mouvement et de sentiment. Il écrivit de sa propre main un mémoire powr/aire depescher des parements d'au^

objet quelque imperfection virible. Lorsque madame de Mont-r pensier apprit Tassassinat de et prince , elle dit à ses femmes z m Hé bien ! que voum en tembie ? ma teste ne tient-elle pat bien à eesU heurt? Il m*eit advUqu'elU nebranleplus comme elle branlait auparavant, » Ne pourroll-oo pas conclure de cet paroles de madame de Montpensier qu'elle avolt un hocbemeot de léte , qu'elle faisoll alluslou à quelque raillerie dt Henri m?

tel et autres ornements cTegtise aux capucins. Le duc de Guise fut tellement trompé à ces marques d'une imbécile foiblesse, qu'il ne vouloit croire à aucun projet du roi : // est trop poltron, disoit-il à la princesse de Lorraine ; il n^oseroit, disoit-il à la reine mère, qui sembloit Tavertir, en conseillant peut-être sa mort.

Henri régla d'avance tout ce qu'il feroit dans la semaine de Noël, semaine qu*il avoit fixée pour la catastrophe, y compris le vendredi Jour auquel il annonçoit nn pèlerinage à Notre-Dame de Gléry. Les plus zélés serviteurs de ce prince, le voyant se livrer à ces soins et le croyant sincère, désespéroîent de sa sûreté. De même que le duc de Guise >recevoit de continuels renseignements des desseins du roi , Henri ne cessoit d'être averti des machinations du duc de Guise : le duc d'Ëspemon lui en mandoit les détails dans ses lettres, et, ce qu'il y a de plus étrange, le duc de Mayenne et le duc d'Aumale étoient au nombre des dénonciateurs : l'un dépécha à Blois ungentilliomme, et le second, sa femme, pour instruire le roi de tout. Ou ne sauroit douter de ce fait, puisque Henri III le relate dans sa déclaration publique du mois de février 1589 contre le duc de Mayenne : il afQrme que ce duc lui avoit fait dire que , s'il ne veuoit pas lui-même révéler le crime projeté de son frère, c'est qu'étant à Lyon il craignoit de ne .pouvoir arriver assez tôt ; ce fait est encore confirmé par le duc de Ne vers dans son Traité de la prise des armes. Et pourtant , malgré la déclaration de Henri HI, la Ligue , faute de mieux , mit Mayenne à sa tête. Ci même Mayenne avoit refusé d'entrer dans les complots contre la vie du roi , notamment dans celui qui devoit être exécuté le Jour du service funèbre de la reine d'Ecosse, et il avoit voulu une fois se battre contre son frère, duc de Guise.

Quant à la duchesse d'Aumale, elle s'étoit engagée , dès la naissance de la Ligue , à avertir le roi de tout ce qui se trameroit contre lui ; malheureusement Yiilequier, qui trahissoit Henri III , avoit souvent reçu les confidences de cette femme. Le 1 0 de novembre 1588, elle écrivit à la reine mère ; Catherine envoya chercher son fils , qui lui dépêcha Miron son médecin pour prendre ses ordres. « Dites au roi, repondit-elle, que je le prie de « descendre dans mon cabinet, pour ce que J*ai « chose à lui dire qui importe à sa vie , à son hon- « neur et h son Estât. «> Le roi descendit accompa*

ANALYSE RAISONNÉB

gné d'un de ses familiers et de Mirdn. Catherind et son fils se retirèrent dans l'cmbrasore d'une fenêtre. Quand le roi sortit, les deux témoins, qui se tenoient à l'écart à l'autre bout du cabinet, entendirent la reine mère prononcer distinctement ces paroles : « Monsieur mon fib , il s'en fant â^ « pescher; c'est trop longtemps attendre; mais « donnez'si bon ordre que vous ne soyez pins « trompé comme vous lefustes aux barricades de « Paris. M D'autres ont cru que Catherine ignon le projet de Henri , et qu'elle s'y seroit q[»pofiée par ce système de contre-poids qu'elle employoit pour conserver son autorité, au milieu des factions; mais il faut préférera cette version le récit d un témoin auriculaire (Miron).

On remarqua que le duc , qui avoit eu connoissance de la conférence, se promena plus de deux heures à pas agités , en donnant des marques d'impatience , au milieu ùes pages et des laçuaitf sur la terrasse du donjon du château, appelée /s Perche au Breton.

Ce château de Blois étoit joint à la ville par no chemin pratiqué dans le roc , vaste édifice ou étmt empreinte la main de divers siècles , depuis les bAtisses féodales des Châtillon et la tour du Château Renaud , jusqu'aux ouvrages demi^grecs et demigothiques de Louis XII , de François P' et de ses successeurs : c'est là qu'eut lieu une des catastrophes les plus tragiques de l'histoire.

Trois jours avant, le Balafré avoit invité à souper le cardinal son frère , rarchevéqne de Lyon, le président de Meuilly, Ja Chapelie-Ma^ teau , prévôt des marchands de Paris , et Mendreville, tous de sa faction. Le duc, par un.de ces pressentiments vagues qui avertissent du péril , avoit quelque intention défaire un voyage à Orléans; il dit à ses convives qu'on Tavertissoit d*une entreprise du roi sur sa personne, et il leur démanda conseil.

L'archevêque de Lyon s'éleva avec forée contre tout projet de retraite ; c'étoit, selon lui , numqaer une occasion qui ne se retrouveroit jamais, après avoijr eu le bonheur d'avoir fait convoquer les états, et d'y avoir réuni tant de membres de la Sainte-Union ; il soutint quele ducdeGuisedisposoit du tiers état , du clergé et de plus du tiers des membres de la noblesse. Le président de Nenilly étoit tout alarmé; la Chapelle -Marteau prétendoit qu'il n'y avoit rien à craindre; mais Mendreville déclara, en jurant, que l'archevêque de Lyon par loi t du roi comme d'un prince sensé et

DE L HISTOIRE DE FRANCE

bien conseillé, mais que le roi étoit un fou , qu*il agirait en fou^ qu'il n'auroit ni appréhension ni prévoyance; que.s*ll avoit conçu un dessein, il lexécuteroitroaloublen.Qu*alnsiil8efalloit1ever en force devant lui , ou qu'autrement il n'y avoit nulle sûreté.

Le doc de Guise trouva que Mendreville avoit pins raison qu'eux tous ; mais il ajouta : « Mes af- « faires sont réduites en tels termes que, quand

• Je verrols entrer la mort par la fen^stre, je ne « vondrois pas sortir par la porte pour la fuir. »

Le roi , de son o6lé , avoit assemblé son conseil , composé des seigneurs de Rienx , d'Alphonse Ornano et des secrétaires d'État. << Il y a longtemps, « leur dit-il, que je suis sous la tutelle de mes-

• sieurs de Guise. J'ai eu dix mille arguments de

• me roesfier d'eux , mais je n'en ai jamais eu tant < que depuis l'ouverture des états. Je suis résolu « d'en tirer raison , mais non par la voie ordinaire « de justice; car M. de Guise a tant de pouvoir « dans ce lieu , que si je lui faisois fbire son pro- « ces, lui-mesme le feroit à ses juges. Je suis résolu « de le faire tuer présentement dans ma chambre;

• il est temp9 que je sois seul roi : qui a compat gnon a maistre. » (Pasquieb.)

Le roi ayant cessé de parler, un ou deux membres du conseil proposèrent l'emprisonnement légal et le procès en forme; tous les autres furent dune opinion contraire, soutenant qu'en matière de crime de lèse-majesté la punition devoit précéder le jugement.

Le roi confirma cette opinion : « Mettre le Gui- ■ sard en prison , dit-il , ce seroit mettre dans les

• iUets le saugi ier qui seroit plus puissant que nos « cordes. » (L'Estoile.)

On délibéra surle jour où le coupseroit frappé; le roi déclara qu'il feroit tuer le duc de Guise au Bouper que l'archevêque de Lyon lui devoit donner, le dimanche avant la saint Thomas. Ensuite rexécution tut retardée jusqu'au mercredi suivant, jourméme de la saint Thomas , et enfin renvoyée au 23 , avant- veille de Noël.

Le 23 , le duc de Guise , se mettant à table pour diner, trouva sous sa serviette un billet ainsi conçu : « Donnez-vous de garde , on est surle

• point de vous jouer un mauvais tour. » Il écrivit au bas au crayon : on n*oseroit; et il jeta le billet sous la table. Le même jour, le duc d'Elbeuf lui dit qu'on attenteroit le lendemain à sa vie. « Je vois bien, mon cousin, répondit le Balafré , "que vofés avez regardé vostre almanach, car

« tous les almanachs de ceste année sont farcis « de telles menaces, * (L'Estotle.)

Le roi avoit annoncé qu'il iroit le lendemain 23 à la Noue, maison de campagne au bout d'une longue allée sur le bord de la forêt de Blois , afin de passer la veille de Noël en prières. Rassuré par le projet de ce prétendu voyage, le cardinal de Guise pressa son frère de partir pour Orléans , disant qu'il étoit assez fort, lui cardinal , pour enlever Henri et le conduire à Paris. Une fois remis aux mains des Parisiens, les états l'auroient déposé comme incapable de régner, puis confiné dans un château avec une pension de 200,000 écus ; le duc deXjuise eftt été proclamé roi à sa place : c'étoit le dernier plan, car les plans varioient. Catherine avoit elle-même songé à priver son fils de la couronne, mais en lui donnant dans sa retraite des femmes au lieu d'or, comme chaînes plus sûres; elle eût alors demandé le trône pour le duc de Lorraine, son petit-fils par sa fille. Deux grands conspirateurs cherehoient donc à se devancer pour s'arracher mutuellement le pouvoir et la vie ; leurs complots respectifs étoient connus de l'un et de l'autre : le plus dissimulé remporta sur le plus vain.

Le 22, le roi, après avoir soupe, se retira dans sa chambre vers les sept heures ; il donna l'ordre à Liancourt, premier ëcuyèr, de faire avancer un caiTOSse à la porte de la galerie des Cerfs , le lendemain matin, 23 décembre, à quatre heures, toujours sous prétexte d'aller à la Noue. En même temps il envoya le sieur de Marie inviter le cardinal de Guise à -se rendre au château à sbc heures, parce qu'il désiroit lui parler avant de partir. Le maréchal d'Aumont, les sieurs de Rambouillet , de Maintenon , d'O , le colonel Alphonse Ornano, quelques autres seigneurs et gens du conseil , les quarante-cinq gentilshommes ordinaires, furent requis de se trouver à la même heure dans la chambre du roi.

A neuf heures du soir le roi mande Larchant , capitaine des gardes du corps ; il lui ei^oint de se tenir le lendemahi , à sept heures du matin , avec quelques-uns des gardes , sur le passage du duc de Guise, quand celu -ci viendroit au ocmseil; Larchant et les siens présenteroient à ce prince une supplique tendante à les faire payer de leurs appointements. Aussitôt que le duc seroit entré dans la chambre du conseil qui formoit l'antichambre de la chambre du roi , Larchant se saisiroit de l'escalier et de \t porte , ne laisseroit ni

ANALYSE RAISONNÉE

entrer I ni sortir, ni passer personne. Vingt an* très gardes seroient placés par lui, Larchant, à l'escalier du vieux cabinet, d'où Ton descendoit à la galerie des Cerfs.

Tout étant disposé de la sorte, Henri rentra dans son cabinet avec de Termes; c'étoit Roger de Saint-Lary de Bellegarde , si connu depuis. A minuit Valois lui dit : « Mon fils, allez vous cou- « cber, et dites à Dubalde qu'il ne faille de m'es* « veiller à quatre beures , et vous trouverez ici à « pareille heure. Le roi prend son bougeoir et s'en « va dopnir avec la reine. » (Mibon.)

Le duc de Guise veillmt alors auprès de Charlotte de Beaune , petite-iille de Semblançai , mariée d'abord au seigneur de Sauve , et en secondes noces à François de la Trémoille, marquis de Noirmoutiers. Aussi belle que volage, elle alloit, selon l'expression libre du Laboureur, coucher d'un parti chez Tautre. Liée jadis avec le duc d* Alençon et le roi de Navarre , les secrets qu'elle déroboit au plaisir, elle les redisoit à Catherine

de Médicis et an duc de Guise. Cette fois elle essaya de l'éclairer sur les dangers qu'il oouroit; elle le conjura de fuir; mais il crut moins à ses conseils qu'à ses caresses , et il resta : il ne rentra ehék lui qu'à quatre heures du matin ; on lui remit cinq billets qui tous l'admonestoirat de se précautionner contre le roi. Le duc mit ces billets aous ton chevet. Le Jeune, son chirurgien, et beaucoup d'autres clients qui renvironnolent , le iuppUolent de tenir compte de cet avis : « Ce ne «serait Jamais fini, répondit-il; dormons, et « vous , allez coucher. » ( Mibon. ]r

Le sa , à quatre heures du matin , Duhalde vint heurter à la porte de la chambre de la reine ; la dame de Piolant , première femme de chambre , accourt au bruit : « Qui est là? » dit-elle. « C'est « Duhalde, répond celui-ci ; dites au roi qu'il est m quatre heures. — Il dort, et la reine aussi, » répliqua la dame de Piolant. « Eveillez-le, dit Dum halde , ou Je hearterai si fort que je les réveille- « rai tous deu^. »

Le roi ne dormoit point, ses inquiétodes étoient trop vives. Ayant appris la venue de Duhalde ^ il demande ses bottines, sa n^ de chambre et son bougeoir; il se lève, et, laissant la reine tout émve , se rend dans son cabinet où l'attendoient déjà de Termes et Duhalde. Il prend les cleft des cellules destinées aux capucins; H monte éclairé par de Termes, qui portoit le bougeoir devant hti ; il ouvre une eaitaiie, et y enferme Duhalde

effrayé; il redescend , et à mesure que les qoa? rante-cinq gentilshommes de sa garde sepréseo* tent , il les conduit aux cellules , dans lesqoeliei il les incarcère un à un, comme Duhalde. Les personnages convoqués au conseil commençoieDt d'arriver au cabinet du roi ; on y pénétroit àtm: vers un passage étroit et oblique que Henri atdt fait pratiquer exprès dans un coin de sa chambre à coucher, laquelle précédoit ce cabinet La porte ordinaire de la chambre avolt été bouchée. Lor» que les ministres et les seigneurs sont entrés, ie roi va mettre en liberté ses prisonniers , les ramène en silence dans sa chambre, leur reeooh mandant de ne faire aucun bruit , à cause de la reine mère qui étoit malade et logée au-dessoa& Ces précautions prises, le roi revient au coaseii, et redit aux assistants ce qu'il leur avdt déjidit sur la nécessité où il se trouvoit réduit de prévenir les complots du duc de Guise. Le maréchal d'Aumont hésitoit , parce que le roi avoit promis et juré le 4 décembre , sur le saint sacreoMSDtde l'autel , parfaite réconciliation, et amitié avec le duc de Guise : « Mon cousin , lui avoit-il dit, eroya- « vous que j'aye i'ame si mescbante que de vous « vouloir mal? au contraire, je déclare qu'il n'y « a personne en mon royaume que j'ayme mieux « que vous, età qui je sois plus tenu , coouxMje « le feray paroistre par bons elTects d'Icy à peu

< detemps

« Cet atheiste Henri de Valois ea-

< cheta sa trahison avec une cire du corps dç « Nostre-Seigneur Jésus-Christ. >» (Vïe et mort de Henry de Valais.)

On calma les scrupules du marédial d'Anmant en s*efforçant de lui prouver que le duc de Gnlss avoit manqué le premier à sa parole.

Le roi passa du cabinet du conseil dansladiaBh bre où étoient assemblés les geatilshommes, et II leur parla de la sorte :

« il n'y a aucun de vous qui ne soit eMigé de « reconnoistre combien est grand l'haaneof qoll « areçudemoi, ayant fiût choix de vos personon « sur tonte la ni^lesse de mon royaume , pow « confier la mienne à leur valeur, vigHanœ et « fidélité. Vous avez esté mes obligés, maintenant «je y&a estre le vostre en une urgente occasioo, « ou il y va de mon honneur, de mon Estât et ds « ma vie. Vous savea tous les insultes qub j'ai le* « çues du duc de Guise , lesquelles j'ai seafEarles, n jusqu'à Haire douter de ma puissance et denM « courage, pensant par na douceur ailentir oa

DE L'HISTOIRE DE FRANGE

• arrester le ooun de cette yioleate et furieuse am- « UtioD. 11 est résolu de fliire son deroier eifort « sur ma personne, pour disposer après de ma « couronne et de ma vie. J'en suis réduit à telle «extrémité, qu'il fout que je meure ou qu'il « meure, et que ce soit ce matin. Ne voulez-yous « pas me servir et me venger? »

Tous ensemble s'écrièrent qu'ils étoient prêts à tuer le rebelle ; et Sariac , gentilhomme gascon , frappant de sa jnain la poitrine du roi, lui dit : Cap de DioUy sire^ i(m lou bous rendis mort/ Henri les pria de modérer les témoignages de leur zèle, de peur d'éveiller la reine mère. « Voyons, dit-il ensuite, qui de vous a des poi- • gnards? -» Huit d'entre eux en avoient : le poignard de Sariac étoit d'Ecosse. Ces huit gen*' tilshommes , pourvus de l'arme des assassins , furent particulièrement choisis pour demeurer dans la chambre et porter les premiers coups; le roi leur adjoignit un autre garde nommé Loignac , qui D'avoit qu'uneépée. Douze autredesquarantednq furent placés dans le vieux cabinet où le roi devoit demander le duc; ils reçurent Tordre de le tuer ou de l'achever de tuer à coups d epée lorsqu'il lèveroit la portière de velours pour entrer dans le cabinet. Le reste des gardes prit poste à la montée qui communiquoit du cabinet à la galerie des Cerfs. Nambu, huissier de la chambre, ne devoit laisser entrer ni sortir personne que par le commandement exprès du roi. Le maréchal d'Aumont s'assit au conseil pour s'assurer du cardinal de Guise et de l'archevêque de Lyon , après la mort du duc.

Le roi se retira dans un appartement qui avott vue sur les jardins , ayant tout ordonné avec le sang-firold d^ttn général qui vadonner une bataille décistye : Il ne s'agissoit que d'un assassinat et de la mort d'un homme ; mais cet homme étoit le dne de Guise. Henri , demeuré seul , ne garda pas oelte tranquillité ; il alloit , venoit , ne pouvolt demeorer en place, se présentoit à la porte de son cabinet. Plein d'intérêt et de pitié pour les meurtriers, il les invtlolt à bien se prémunir centre te . courage et la force de cet autre AnrI qu*ils étoient chargés d'immoler. « 11 est grand et puissant , leur disoit-il ; s'il vous endommageolt j'en serols marry. » On lut vint apprendre que le cardinal de Guise étoit entré au conseil ; mais son frère ii*arHvoit pas , et le roi étoit cruellement travaillé de ce retard.

' Lé due dormit; il eberebeit dans le sommeil le

renouvellement de tes forces épuisées aux voluptée de cette même nuit qui vit préparer sa mort : il alloit entrer dans une nuit plus longue où il au* roit le temps de se reposer, prêt à tomber qu'il étoit des bras d'une femme entre les mains de Dieu. Ses valets de chambre ne l'éveillèrent qu'à huit heures , en lui disant que le roi étoit près de partir. Il se lève à la hâte , revêt un pourpoint de satin gris , et sort pour se rendre au conseil.

Arrivé sur la terrasse du château , il est accosté . par un gentilhomme d'Auvergne nommé laSallCi qui le supplie de ne passer outre : « Mon bon ami> lui répond^il , il y a longtemps que je suis guéri d'appréhensions. » Quatre ou cinq pas plus loin , il rencontre un Picard appelé d'Aubencourt, qui cherche à le retenir ; il le traite de sot. Ce matin ' même il avoit reçu neuf billets qui lui annon* çoient son sort , et il avoit dit , en mettant le dernier dans sa poche : « Voilà le neuvième. » Au pied de l'escalier du château , le capitaine Larchant loi présenta, comme il en étdt convenu aveo le roi, une requête, afin d'obtenir le payement des gardes ; et c'étoient ces mêmes gardes qui alloient assassiner celui dont ils imploroient la bonté : on profltoit du généreux caractère du duo pour lui êter les soupçons qu'il eit pu ooncevoif à la vue des soldats.

Arrivé dans la chambre du conseil , Il parut cependant étonné de la présence du maréchal d'Aumont ; car on ne devoit traiter que de matières de finances. Il s'assit, et dit un moment après : « J'ai froid , le cœur me foit mal , qu'on fasse du feu. » Quelques gouttes de sang lui churent du nez, et quelques larmes des yeux, affoiblissement qu'on attribua plutêt à une débauche qu'à un pressentiment. S'étant établi devant le feu , il laissa tomber son mouchoir, et mit le pied dessus comme par mégarde. Fontenal ou HcNrtefontaine, trésorier de l'épargne, te r^eva; sur quoi le duc de Guise pria Fontenai de te porter à Péricart, son secrétaire, pour en avoir un autre^ et de dire en même temps à ce secrétaire de le venir promplement trouver. « G'estoit, comme « plusieurs ont cru , dit Pasquter, afin d'avertir « ses amis du danger où il pensent estre. » Saint- Prix , premier valet de chambre (hi roi, présenta au due quelques fruits sees qn'fi a^oit demandés au moment de sa défaillance.

Henri , ayant appris farrivéedu due de Guise, envoya Rével l'inviter à lui venir parter dans le V ieux caMoet . L'teissier de la chainbre ^

ANALYSE RAISOxXiNKE

retasa , d'après sa eonsigne, le passage à Révol ; celai-ci revint vers son maître avec qd visage effaré : « Mon Dieu ! qu'avez- vous, dit le roi; « qu'y 8-t-il? Que vous estes pasle! Vous me « gasterez tout. Frottez vos Joues; frottez vos « joues, Révol. « La cause du retour de Révol expliquée, Henri ouvre la porte du caWnet, et ordonne à Nambu de laisser passer Révol.

Marillac, maître des requêtes, rapportoit une afftiiredes gabelles, quand Révol parut dans la salle du conseil. « Monsieur, dit-il au duc de Guise, « le roy vousdemande; il est en son vieux cabinet; » et Révol se retire. Le duc de Guise se lève, enferme quelques fruits secs dans son drageoir, répand le reste sur le tapis en disant : « Qui en « veut? w II Jette sur ses épaules son manteau, qu'il tourne , comme en belle bumeur, tantôt d'un cAté, tantôt de l'autre; il le retrousse sous son bras gaucbe , met ses gants , tenant son drageoir de la main du bras qui relevoit son manteau. « Adieu, messieurs, » dit-il aux membres du conseil ; et il heurte aux huis de la chambre du roi. Nambu les lui ouvre, sort incontinent, tire et ferme la porte après lui.

Guise salue les gardes qui étof eut dans la chambre ; les gardes se lèvent , s'inclinent, et accompagnent le duc comme par respect. Un d'eux lui marcha sur le pied : étoît-ce le dernier avertissement d'un ami?

Guise traverse la chambre : comme il entroit dans le corridor étroit et oblique qui menoit à la porte du vieux cabinet, il prend sa barbe de la main droite , se retourne à demi pour regarder les gentilshommes qui le sui voient. Montléry, l'aSué, qui étoit près de la cheminée, crut que le duc vouloit reculer pour se mettre sur la défensive : il s*élance , le saisit par le bras, et lui enfonçant le poignard dans le sein s'écrie : « Traistre , tu en « mourras ! » Effranatssejetteàses jambes, Samte- Malines lui porte un autre grand coup de poignard de la gorge dans la poitrine ^ Loignac lui enfonce l'épée dans les reins.

Le duc, à tous ces coups, disoit : « Eh! mes amis ! Eh ! mes amis ! » Frappé du stylet de Sariac par derrière, il s'écrie à haute voix : « Miséri- « corde! » « Et , bien qu'il eust son espée engagée « dans son manteau et les Jambes saisies , il ne « laisse pourtant de les entraisner, tant il estoit « puissant , d'un bout de la chambre à l'autre. » Il marchoit les bras tendus , les yeux étehits , la bouche ouverte , comme déjà mort Un des assas-

sins ne fit que le toucher, et 11 tombasorlelit du ni : Jamais lit plus honteux ne vit mourir tant de gloire. Le cardinal de Guise, ass» a« conseil avec l'archevêque de Lyon, entendit la voix de son frère qui crioit merci à Diea : « Âh\ « dlMI, Où tue mon frère I > Il recule sa chaise pour se lever ; mais le maréchal d' Auroont , la main sor son épée : « Ne bougez pas, mofbieu, monsieur! * le roi a affaire de vous, » L'archevêque de Lyon, joignant les mains, s'écria: « Nostre vie est entre les mains de Dieu et du roy. » Lccardinal et l'archevêque lurent d'abord enfermés dans les cellules des capucins, et de là transférés à latoQr de Moulins.

Henri , informé que la chose étoit faite , sortit de son cabinet pour voir la victime : il lui donna un coup de pied au visage, comme le duc de Gnise en avoit donné un à l%miral de Goligny , lois du massacre de la Saint-Rarthélemy. Il contempla un moment le Lorrain , et dit : « Mon Dieo , qull « estgrand I il paroist encore plus grand mort que « vivant. » ( L'Estoile.) Derechef, il le poussa da pied , et parlant à Loignac : < Te semble-t-il qn1t « soit mort, Loignac ? » Alors Loignac, le prenant par la teste, répondit à Henri de Valois : • Jecroy « qu'ouy : car il a la couleur de mort, sire. * Ainsi, Henri de Valois , traistre , couard et poltron , ftit

mourir ce magnanime prince

Et croy que si M. de Guise eust seulement respiré, lorsqu'il lelpoussadu pied, il fust tombédefirayear auprès de luy. » ( Vie et mort de Henry IIl)

Les courtisans abondoient en moqueries, insnltant à l'homme qu'ils avoient flatté; ils l'appekHent le beau roi de Paris , nom que lui livoit donné Henri.

L'un des secrétatresd'État, Beaulien, eut ordre de fouiller le duc : il lui trouva autour do bn» une petite clef attachée à des chaînons d*or; dans les poches de son haut<le-chausses, une bourse qui contenoit douze écus d'w, et un billet sor lequel étoient écrits ces mots de la main du dne : « Pour entretenir la guerre en France, UJM 700 mille livres tous les mois, » Un ocrar de diamants ftat pris par d'Ëntragues à son doigt (MiBON.) n Les quarante-cinq lui ostèrent soi « espée, ses pendants d'oreilles et anneaux Ait « précieux qu'il avoit aux doigts. » ( Vie et moH de Henry IIL ) Beaulleu ayant achevé sa recho^ che , et s'aperoevant que l'illustre massacre respiroit encore : « Monsieur, lui dit-il, cependant « qu'il vous reste un peu de vie, demandes par-

DE L'HISTOIRE DE FBÂINCE

• don à IMeu et au roy. » C*étoit le roi qaiauroit dû demander pardon à Dieu et au duc de Guise; l'homme le lui eût accordé. « Alors le prince de t Lorraine, sans pouvoir parler, Jetant un grand f et profond soupir coiùme d'une voix enrouée, il « rendit l'ame, fut couvert d'un manteau gris, « et au-dessus mis une croix de paille. » (Mibon.)

On trouve dans un pamphlet du temps une anecdote peu connue. Il est dit que le roi ayant M arrêter les principaux seigneurs catholiques , eoounanda de les amener en sa présence , leur montra le corps du duc de Guise, et leur dit : Mes-

■ sieurs , voilà vostre roy de Paris hahillé comme

«ille mérite Cela faict, l'on ameine

t le Jeune prince de Ginville (Joinville), auquel « semblablement le roi monstre le corps mort « estendu sur la place , dudict sieur de Guise :

• laquelle veiie saisit tellement le cœur du jeune « prince, qu'il cuida tomber pasmé sur le corps « de son père , quand le roy le retint ; et à Tins-

• tant le jeune prince, ne pouvant baiser son père «pour lui dire le dernier adieu, commence à « vomir une infinité de paroles injurieuses contre « les massacreurs de son père : occasion que le

• roy commanda que l'on le mist à mort, ce qui « eust esté exécuté si Charles Monsieur , présent ,

• qui ayme naturellement ledict prince de Gin-

• ville, ne se ftast jeté à genoux devant le roy,

■ le priant de lui vouloir donner en garde ledict

• prince, à la charge de le représenter quand il « en seroit requis. » ( Les cruautés sanguinaires exercées envers feu monseigneur k cardinal de Guise, etc.)

Deux heures après, le corps du duc de Guise fut livré à Richelieu , prévôt de France , aieul de ce cardinal , qui n'épargna pas les grands , mais qui les fit mourir par la main du bourreau.

Le lendemain ,1e cardinal de Guise fut tué dans la tour de Moulins à coups de hallebarde. Il se mit à genoux , se couvrit la tête , et dit aux meurtriers : « Faites vostre commission. • Us étoient quatre , au salaire de cent écus chaque. Les bons des Septembriseurs étoient de cinq francs : le prix de nudn-d'œuvreavoit baissé. Le cardinal de Guise étoit plus méchant, avoit plus de résolu^ tlon et autant de courage et d'ambition que le .duc; mais il l'avoit mise au service de son aîné. Quinze jours auparavant , la duchesse de Guise étoit allée à Paris pour y faire ses couches ; elle y avoit été suivie ^ madame de Montpensier.

Richelieu, accompagné de ses archers, se

transporta dans la salle du tiers état , se saisit du président de Neuilly , de Marieau , prévôt des marchands , de Compans et de Cotteblanche , échevins de Paris; mais il n'avoit point reçu l'ordre de faire sauter l'assemblée par les fenêtres.

Henri avoit épuisé ce qui lui restoit de vigueur dans l'assassinat des deux frères : il n'appela point son armée de Poitou pour marcher immédiatement sur Paris, et ne se saisit point d'Orléans, Quand il alla voir sa mère après le meurtre, et qu'il lui dit : « Madame, je suis mainte- « nant seul roi , Je n'ai plus de compagnon , » elle lui répondit : « Que pensez-vous avoir fait? Avez- « vous donné ordre à l'assurance des villes? C'est « bien coupé, mon flis, mais il faut coudre. » Catherine étoit mourante ; elle expira le 5 Janvier 1589 , « à Blois , où elle estoit adorée et révérée «comme la Junon de la cour. Elle n'eut pas plus « tost rendu le dernier soupir, qu'on n'en fit pas « plus de compte que d'une chèvre morte. »

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