‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 221 sur 228 · L'ESTOILE · texte numérisé non relu

L'ESTOILE

Le Jour et le lendemain de la mort des Guise , Henri III fit arrêter le cardinal de Bourbon , la duchesse de Nemours, le duc de Nemours son fils , le prince de Joinville , le duc d'Elbeuf , et l'arche-^ vêque de Lyon ; les autres seigneurs de la Ligue qui se trouvoient à Blols se sauvèrent de vitesse. Toutes les boutiques furent fermées; il tomba des torrents de pluie. Les corps du duc' et du cardinal de Guise, transportés dans une des salles basses du château, furent découpés par le maître des hautes œuvres, puis brûlés en lambeaux pendant la nuit , et leurs cendres enfin Jetées dans le fleuve. Un roi de France couehoit au-dessus de cette boucherie ; il pouvoit entendre les coups de hache qui dépeçoient les corps de ses grands sujets, et sentir l'odeur de la chair des victimes. Selon une autre version beaucoup moins authentique que celle de Miron et de 1 £stoile , les corps des deux frères auroient été mis dans de la chaux vive. Madame de Montpeus;er attendoit à Paris le moine qui devoit sortir de ses bras pour aller planter son couteau dans le ventre de Henri III , comme le duc de Guise étoit sorti des bras de madame de Noirmoutiers pour tomber sous le poignard des gardes de ce monarque.

En 1 807, revenant de la Terre-Sainte , Je passai à Blois , et visitai le château ; il étoit rempli de prisonniers de guerre. Ce fut un soldat polonois qui me montra les salles des états , la chambre

ése

ANALYSE RAISONNÉE

où le doo de OniM a^^t été assassiné , et sur le pavé de laquelle onavoit cru voir longtemps des traces de sang. Qu'étoit devenu Henri III , roi de Pologne? Ou étoit alors la race des monarques f rançois ? Où est aujourd'hui celui qui avoit poussé ses soldats au delà de la VIstule , celui qui , changeant la face de l'Europe, avoit fait oublier les plus grandes époques de notre histoire? La Loire a roulé les cendres du duc de Guise à cet Océan qui emprisonne celles de Napoléon de l'autre côté de la terre. Ainsi les siècles se vont effaçant les uns les autres. Il ne reste que Dieu pour rendre compte de toutes ces vanités des sociétés humaines.

Lorsque la nouvelle de la mort des deux frères parvhdt dans la capitale, le premier moment fût delà stupeur et del'effroi ; mais bientôt les ligueurs se soulèvent ; le duc d' Aumale , créé gouverneur de Paris, foit fouiller les maisons des royaux et ûespolUiqueSy et emprisonner les suspects. Le prédicateur Lincestre déclare que le vilain Hé* rode (anagramme du nom Henri de Valois) n'étoit plus tiÀ des François. 11 oblige ses auditeurs à Jurer de répandre Jusqu'à la dernière goutte de leur sang, d'employer Jusqu'à la dernière obole de leur bourse pour venger la mort des princes. Le premier président de Harlay étott assis devant la chaire; Lincestre l'apostrophant, lui crie : <i Levez la main, monsieur le prési- « dent, levez-là bien haut; encore phis haut, « afin que le peuple la voye. »

Le peuple arracha partout les armoiries du roi, les brisa, les ibula aux pieds, les jeta dans le ruisseau ,etdétruisitlesbeauxmonuments élevésdans l'église de Saint-Paul, à Saint-Mesgrin, €ayhis et Mauginm. Le parlement presque tout entier ftit misa la Bastille et à la (Conciergerie par Bus^ le Clerc. On obligea le prérident Brisson à tenir audience; Edouard AMé, eonsellkr en la cour, à remplir les fonctions de procureur général; Jean Lemattre et Louis d'Orléans, à aecepter la place d'avocats du roi. Brisson déposa, le 21 Janvier, devant deux notaires, une protestation secrète contre tout ce qu'il pourroit être obligé de ftdre ou de èkt oonM les intérêts du roi, précaution et pressentiraent d'un honmie foible qui ne se sentoit pas capable de remplir ton» ses devoirs, et qui cependant se sentott le courage de mourir.

Un héraut, dépêché par Henri aux Parisiens, Ait renvoyé sans rqK>nse et avec ignominie. La

Ikculté de théologie (c'est-à-dira, sekm le sieuf de l'Estoile, huit ou dix soupiers et marmitons) déclara les sujets déliés du serment de fidélki et d'obéissance à Henri de Valois , naguère roi.

Primum quodpopuiuê hujus regnisohOutett et liberatus a sacramentofidelitaHs et obtdkn* tiœprœfaio Henrico regiprœstito. Demde, etd

Sur la requête de la duchesse douairière de Ouise, le parlement rendit un arrêt dans la forme suivante :

Àrrests de la court souveraine des Pairs de France y donnes contre les meurtriers et <mmu« sinateurs de messieurs les eardinai et due de

Guyse,

« Veu par la court, toutes les chambres as* « semblées , la requeste à elle présentée par dane « Catherine de Clèves, duchesse douairière de « Guyse, tant en son nom que comme tutrice K naturelle de ses enfants mineurs : oonteoant a que le feu seigneur, duc de Guyse, pair et graod « maistre de France , son mary , estoit fils d'oo « prince qui a remply toute la terre du renom de « ses vertus, si utiles à la France, que l'ayant • estenduedu costé d'Allemaigne , parlaconser-' « vation de Metz , il l'a rejointe , du costé de l'Aih «^leterre , à la grande mer , son anclenoe borne, « par la prise de Calais , et d'un autre endroit, « il l'a délivrée de la terreur d'une place par avant « réputée inexpugnable, par la ruine de Thion- « ville. Puis ayant heureusement travaillé à pu«* « ger ce royaume du venin contagieux de l'be- «t re$ie, qui l'avoit quasi tout infecté, et se « voyant prest d'en venir à bout , il fht proditoi' rement meurtry et assassiné par les enoeaiysde Dieu et de son Eglise, detaissant tn^ enâuits qui se sont tottijoiirs montrés vrais héritiers d«

vertus de leur père , mesme de son lele ardeat eiilareligloii6athirii9Be,apMloli9MietroaialDe.

Ceux

qui veulent tou^oum continuer la diSBolotioa de leur première vie et prepurer le diemia à k domination des hérétiques , n'en peuveat ins* gteer «I plus propre moyen que le massMrt des prinoesqui s'estoieiit tOHJonrs flMmtrcsItf plus alléetiomMK au aMrtageflsent eu peeple ^ à la eonservatton de la p«re reHgion catlwliqe^ Four r^ecution duquel âesseiiig ayant re/o- «c ré t'edict d'mioii, et renouvelé les autres pr«- « messes d'assurance tant par serments satemneli « que par toutes autres rimuMlens dsUeotei^

D£ LHISTOIBE DE FRANCE.

lance, voirez jusqoes à se dévouer par imprécations pleines d*horreur , après avoir prins la sainte Eucharistie. Enfin , le vingt-troisième décembre, le duc de Guyse, qui estoit assis au conseil , ayant esté mandé de la part du roy et s'estant levé et acheminé pour y aller seul , nud et sans autres armes que i'espée née avec sa qualité, comme celui qui ne se fust jamais défié d'une si indigne perfidie, est cruellement massacré par plusieurs meurtriers expressément disposés à cet effect

; La suppliante desireroit en reformer de

rordonnance d'icelle, requeroit à cette cause commission de la dicte court iuy estre octroyée pour informer des feiets susdits, circonstances et dépendances, et ce, par tels des conseillers de la dicte court qu'il lui plairoit commettre pour rioformation venue et rapportée estre décrétée contre ceux qui se trouveroient chargez et coupables , et autrement procéder comme de raison . Oy sur ce le procureur gênerai , qui l'auroit requis. Et tout considéré la dicte court toutes les chambres assemblées , a ordonné et ordonne commissiond'icelie estre délivrée à la dicte suppUaote. »

Cet arrêt fait revivre le pouvoir souverain de la cùur des pairs même sur un roi , et ce roi est le vÀlégiiime, le roi de France; l'information doit être faite contre ceux gui se irouveroni chargés dampcAles; ces coupables sont les assassins, et kur chef y Henri de Vcdois : enfin le parlement se prétend la cour des pairs : voilà raristocratie entière ressuscitëe , appuyée de la fougue populaire et recommençant sa vie d'un moment par le juGEMBPiT d'un roi : qu'a fait de plus la démocratie de 1793?

. D'un autre côté, Henri III, en faisant mourir les deux Guise, avoitagi selon les principes de la monarchie d'alors : toute justice émanott du roi ; le rot étoit le souverain juge ; il étoit aussi le pouvoir constituant; il étoit aussi le pouvoir exécutif; U faisoit la loi et l'appliquoit ; il porielt le glaive et la main de justice; il ave&t droit de prononcer l'arrêt et de frapper; un meurtre de sa part pouvoit être inique , mais il étoit légd. Le despotisme est ffmdé sur les mêmes principes que la démocratie : les spoliations et les massacres sont légaux par le peuple souverain ; ks confiscations et les assassinats sont également Kgaax par le monarque aJ^lu.

Vow voyea ici face à face l'ancienne aristo-

cratie et l'ancienne monarchie avec tous leura principes et tous leurs inconvénients.

Un service solennel fut fait à Notre-Dame pour le duc et le cardinal de Guise. On exposoit par* tout leurs portraits ou leurs images en cire, percés de grands poignards. Passoient et repassoient des processions où hommes et femmes, garç<»is et filles , marchoient pêle-mêle et deminus d'église en église. « Ce bon religieux de che- « valier d'Aumale s'y trouvoit ordinairement , « jetant au travers d'une sarbacane des dragées

« musquées aux demoisellesauxquelles il donnoit « des collations, auxquelles la sainte Beuve n'es- « toit oubliée, qui , seulement couverte d'une fine « toile et d'un point coupé à la gorge , se laissa « une fois mener par-dessous le bras au travers « de l'église de Saint- Jean , et muguetter au scaiv* « dale de plusieurs. » ( L'Estoile. )

Mais rien ne fut plus remarquable qu'une pro* cession générale de petits enfants des deux sexes, au nombre de cent mille , portant des cierges aiw dents qu'ils éteignoient sous leurs pieds, en di« sant : « Dieu permette qu'en bref la race des <i Valois soit entièrement éteinte ! »

Les prédicateurs redoubloient d'invectives contre le roi. « Ce teigneux, disoit le docteur « Boucher, est tousjours coiffé à la turque, d'un « turban, lequel onneluiajamaisvuoster,mesme « en communiant, pour faire honneur à Jesus« « CShrist; et quand ce malheureux l^pocrite sem^ <c bloit d'aller contre les reistres, il avoit un ha-t « bit d'Allemand fourré et des crochets d'argent f qui sîgnifident le bonne intelligence et aocord « qui estc^nt entre lui et ces diables noirs empis* « toletés; bref, c'est un Turc par hi teste, na « Allemandparlecorps,Qneharpieparle8niains, « un Anglois par la jarretière, un Polonois par « les [ûeds , et un vrai diable en l'ame. »

Lincestre , curé de Saint-Gervais , déclara , la mercredi des Gendres, qu'il ne prêcherait point l'Évangile, mais qu'il précheroit « la vie, ges- « tes et faicts abominables de ce perfide tyran

«Henri de Yali^ Iltiradesapodieun

« des chandeliers du roi que les Seize avaient « dérobé aux capucins, et auquel il y avoit des « satyres engravés, lesquels il affirmait esire lea « démons du roi, et que ce tyran adorait poor « ses dieux. » ( L'Estoile. )

Henri III avoit été un des massacreurs da la Saint-Barthélémy ; il étoit religieux jusqu'à la superstition : il aimoit les moines ; il en avoit établi

AiNALYSË RAISONNES

d'une nouvelle sorte à Paris, les Feuillants; U passoit une partie de sa vie à visiter les églises , à faire des processions et des pèlerinages pieds nus , en habits de pénitent. Il étoit grand ennemi des réformés; il a voit gagné contre eux, avec beaucoup de vaillance , les deux batailles de Jar* nac et de Moncontour; enfin , il s^étoit déclaré le chef de la Ligue : rien de tout cela ne lui valut , parce qu*il avoit contre lui la haine des prêtées , qui lui préféroient les Guise. La manière dont ils parvinrent à lui enlever Fopinion populaire est un chef-d'œuvre d'industrie et de calomnie : prédications, libelles, gravures, tout fut employé. Dans une oraison funèbre du duc de Guise , Muldrac de Seniis compare Henri de Valois au mauvais riche , « lequel Henry , dit-il , nous avons vu € non-seulement estre habillé de pourpre et d*es- -« carlate, mais avec ses mignons, habillés de « mesme, et encore plus richement que lui, me- « ner une vie dissolue , danser tout nud avec une •femme ■ publique qu'il a fait exprès venir de « loing pays. »

^ ft II n'estoil pins question , » dit un autre écrit , parlant du roi et du duc d'Espernon ; « il n'estoit « plus question que de vivre selon la sensualité; « chassant la vertu bien arrière d'eux , aujour- « d'hui ( en secret néanmoins ) ils usoient d'une « sorte de libertinage ', et demain d'une autre : « ores se faisant servir à table dans le cabinet « par des femmes toutes nues, et par après faisant à un nouveau mesnage.

De méchantes gravures représentoient la Loire roulant des noyés , avec cette explication : ¥U gure des cruautés que Henry de Valois avoit exécutées contre les gens de bien gui ne troU" voient bons ses mauvais desportements» Dans une autre gravure, on voyoit une grande main marquée de trois fleurs de Hs^ saisissant par les cheveux , avec des doigts crochus, une religieuse à genoux devant un crucifix. L'inscription portoit : Figure de la Vierge religieuse ^ violée à Poissy par Henry de Valois.

Une autre main , se glissant à travers les barreaux, s'étendoit sur une croix enrichie de diamants et couchée sur un coussin de velours ; on lisoit au-dessous de l'image : Pouriraict du sa^ erilege faict par Henry de Valois en la Sainte- Chapelle à Paris, Ce prince étoit accusé d'avoir dit , en regardant la couronne d'épines de la

* Je change le mot du texte.

> Je chaoae enœre le mot du texte.

Sainte-Chapelle : « Jésus^rist avoit la testebien

« grosse. •

Le duc de Mayenne, pressé par sa scenr la duchesse de Montpensier, étoit arrivé à Paris : le conseil de l'union le déclara lieutenant génénl de l'État royal et couronne de France. Paris, bien différent alors de ce qu'il étoit soos le roi Jean anx temps féodaux , oommençoit à prendre sur la France compacte et nationalisée cet ascendant qu'il a conservé : le reste du royaume catholique l'imita , et se révolta contre l'autorité de Henri III.

Ce prince avoit fait à Blois la clôture des états le 16 janvier 1589; de là, après avoir manqué Orléans, il s'étoit retiré à Tours presque sans troupes. Il appela auprès de lui les membres ftigitiik du parlement de Paris, de la chambre des comptes et de la cour des aides , et il entama des négociations avec le roi de Navarre.

LeBéamois, pendant la tenue desétatsdeBlois, avoit présidé l'assemblée des églises réformées à la Rochelle ; il faisoit la guerre en Poitoa etdaos la Saintonge, ayant en tète le duc de Nevers,qm commandoit les troupes royales : par le conseil de Momay , il publia un manifeste qui tendoiti le rapprocher de Henri III et de la nation ; on j rouve ses sentiments, son caractère et son 8t>'le: Plust à Dieu que je n'eusse jamais esté capitaine, puisque mon apprentissage devoit se faire aux despens de la France ! Je suis prestà demander au roi, mon seigneur, la paix, le repos de son

royaume et le mien Onm*a

souvent sommé de changer de religion; mais

comment? la dague à la gorge Si

vous desirez simplement mon salut , je vous remercie; si vous ne desirez ma conversion que par la crainte que vous avez qu'un jour je vous contraigne , vous avez tort. • Le roi de France craignoit de se joindre an roi de Navarre : sa répngnance auroit été fondée en politique, s'il eût été le chef de Topinion catholique ; mais c'étoit le duc de Mayenne qui étoit alors à la tète de cette opinion, comme frère et successeur du duc de Guise. Néanmoins l'accord fut fait entre les deux rois par l'entremise de Diane , légitimée de France , sœur naturelle de Henri lU. On stipula une trêve d'un an , avec clausede déclarer conjointement la guerre au duc de Mayenne. U duc se présenta avec une armée, et Ait sor lepoiot d'enlever Henri dans la ville qui lui servait d'asile. L'entrevue de Henri III et du Béamois ent

DE UHISTOIRE DE FBAKCE.

Ueo ao Plêssis les Tours , le dernier jour du mois d'avril 1589. Le roi de France attendoit ie roi de Navarre dans les Jardins du château de Louis XL Il n'y avoit alors ni chausse-trappes, ni broches, ni grilles de fer, ni gibets, mais une grande fotiie de capitaines etde soldats curieux de ce spectacle d'union au milieu des haines si vives qui divisoient la France.

Le Béamois arriva : « De toute sa troupe, nul « n*avoit de manteau et de panache que lui ; tous « avoient l'echarpe, et lui vestuen soldat, le pour- « point usé sur les épaules et aux oostés de porter « la cuirasse. Lehaut-de-chaussede veloursfeuille « morte , le manteau d'ecarlate , le chapeau gris , > avec un grand panache blanc. »

Les deux Henri se virent longtemps sans se pouvoir approcher, à cause de la foule. Enfin , le premier Bourbon se Jeta aux pieds du dernier Va- Ids, qui ie releva et l'embrassa en l'appelant son frère.

Henri de Navarre écrivit à Momay : « La glace a « esté rompue, non sans nombre d'avertissements, « que , si J'y allois , j'estois mort : j'ai passé l'eau « en me recommandant à Dieu. » C'étoit à peu près la position du duc de Guise à Blois; mais la confiance du Balafré vint du mépris et du désespoir, et celle du Béamois d'une conscience sans reproche.

Lesroiss'avancèrent vers Paris. La réunion de l'amiée protestante et de l'armée catholique, sous le même étendard, changea la nature des événements. Jusque-là il avoit été possible que ces guerres civiles religieuses devinssent une véritable révolution. Tant que les réformés eurent un drapeau à part , leur marche vei^ l'avenir, et l'indépendance de leurs principes, pouvoient amener un changement dans la constitution de l'État; mais aussitôt que les catholiques et les huguenots se rangèrent sous un commun chef, l'esprit aristocratique républicain se perdit; la monarchie triompha ; les troubles de la France ne Airent plus qu*uQe Milgaire question de personnes et de malheurs stériles.

Divers petits combats eurent lieu. Les soldats de Tarmée de Mayenne forçoient les prêtres de baptiser les veaux , les moutons , les cochons , et de leur donner les noms de carpes, de brochets et de barbots.

Henri , excommunié par le pape , reçut la nou- Telie de cette excommunication à Étampes. « I^ « remède A cela , lui dit le Béamois , c'est de vain-

« cre, et vous serez absous. » Un gentilhomme , envoyé de la part du roi à madame de Montpensier, lui déclara , de la part de son maître , qu'elle entretenoit le feu de la sédition, et que, si elle tomboit jamais entre les mains du roi , il la feroit brûler vive. Elle répondit : « Le feu est pour les « sodomites comme lui. » Les rois vinrent asseoir leurs camps devant Paris ; leurs armées réunies , en y comprenant les dix mille Suisses amenés par Sancy , s'élevoient à plus de quarante mille hommes. Henri III prit son logement à Saint-Cioud , dans la maison de Gondy. Contemplant la capitale de la France du haut des collines, il disoit : « Paris, « teste trop grosse pour le corps, tu as besoin d'une « saignée pour te guérir. ». (Davila.) Jacques Clément mit fin à ses menaces et à ses espérances ; il tua le roi d'un coup de couteau à Saint-Cloud , le l*^' août 1589. « Vous pouvez juger, monsieur, n écrit un témoin oculaire, quelestoit ce piteux et « misérables pectacle de voir d'un costé le roi en- « sanglante, tenant ses boyaux entre ses mains, « de l'autre ses bons serviteurs qui arrivoient à la « file , pleurant , criant , se deconfortant. » (Lettre

de LÀ GUESLE.)

Charles de Valois , fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet , comte d'Auvergne et duc d'Angouléme, avoit rencontré Jacques Clément en allant chez le roi. « Je trouvai ce monstre de « moine , dit-il dans ses trop courts Mémoii*es , que « la nature avoit fait de si mauvaise mine , que « c'estoit un visage de démon plustot que de forme « humaine. »

La sœur du duc de Guise , la fière Montpensier, n'avoit pas craint de se livrer à ce démon pour lui mettre le poignard à la main.

Henrifit dresser unautel vis-à-vis de son lit; son chapelain y dit la messe ; au moment des élévations Henri prononça ces paroles : « Seigneur Dieu, si tu R connois que ma vie soit utile et profitable à mon « peuple et à mon Estât , conserve-moi et me pro- « longe mes Jours, sinon prends mon corps etsauve « mon ame; ta volonté soit faite! » (Certificats de plusieurs seigneurs.)

Le roi de Navarre arriva; Henri III lui tendit lamain:«Monfrère,luidit-il, vous voyez comme « vos ennemis et les miens m'ont traité ; il faut « que vous preniez garde qu'Us ne vous en fasn sent autant. » Henri déclara que le roi de Navarre étoit son légitime successeur, il invita les seîgueurs présents à le reconnoftre.

4 Je ne regrette point d'avoir peu vescu , puis-

ANALYSÉ RAISONNER

« que Je meurs en Dieu; Je sais que la dernière « heure de ma vie sera la première de mes felicin téé'j mais je plains ceux qui me survivent, mes « bons et fidèles serviteurs

« Je vous conjure tous, parFinviolable fidélité que « vous devez à vostre patrie, et par les cendres de « vos pères , que vous demeuriez fermes et cons- « tants défenseurs de la liberté commune , et que « vous ne posiez les armes que vous n^ayez entie- « rement nettoyé le royaume des perturbateurs « du repos public *, etd'autantque la division seule « sape les fondements de cette monarchie, avisez « d'estre unis et conjoints en une mesme volonté. « Je sais , et J*en puis repondre, que le roy de Na- « varre, mon beau-frère, légitime successeur de « cette couronne, est assez instruites lois de bien « régner, pour bien savoir commander choses « raisonnables, et Je me promets que vous n*i- « gnorez pas la juste obéissance que vous lui de- •I vez. Remettez les différends de la religion à « la convocation des estats du royaume, et appre- « nez de moi que la pieté est un devoir de Thomme « envers Dieu, sur lequel le bras de la chair n'a « point de puissance. Adieu, mes amis; couver- R tissez vos pleurs en oraisons, et priez pour moi. » (Histoire des derniers troubles , livre v. ) Henri III expira le mercredi 2 août , deux heures après minuit, ayant pardonné à ceux qui avoientpour» chassé sa blessure. (Certificat des seigneurs.)

S'il y avoit douleur à Saint-Cloud , il y avoit joie à Paris : maudit ici , béni là ; admiré dans un parti , ravalé dans l'autre ; grand ou petit personnage en deçà ou au delà d'une limite et d'un Jour, tratné du mausolée à Tégout , ou transporté de régout au mausolée : tel est le sort de tout homme qui s'est fait un nom dans les temps de factions. Les véritables paroles de Henri III, sur son lit de mort, furent graves et courageuses ; les ligueurs lui prêtèrent d'autres discours ; ainsi les révolutionnaires falsifièrent les Mémoires de Cléry , et mirent dans la bouche de Louis XVI à réchafaud des expressions ignobles. On vendoit dans les rues de Paris, en 1589, les propos lamentables de Henri de Valois .• « 0 Satan! tu

« m'as versé au commencement de bon vin

« Dejàma sentence est prononcée, mion sepulchre « et tombeau Jà prest et appareillé aux ténèbres, « pour me recevoir à cause de mes péchés. Où « estniaintenantla grandeur de mes richesses? 1

« Où sont mes gendarmes et Tordre dé im ar- •» mées ? Où est l'appareil de mes délices? Où sont « mes chiens de chasse? Où sont mes cheviolé- * gers ? Où sont mes oiseaux si bien ciiantantsî « Où sont mes grandes salies , si richement peln-

« tes et tapissées?

« 0 mes péchés et délices , me rendez-vous ce que

« vous m'aviez promis? Oh! qoi

« sera mon loyal ami , mon feable secours à ce « mien dernier besoin, à ceste estroite heure de

•I ma despartie! Je suis tourmenté

« très^sprement par h vdiemente chaleur du feu, « par la très-furieuse rigueur du iïoid, par leste- « nebres , fumée, grand'faim , grand'soif , puan- « tise, par horrible vision des diables, et ieois « cris perpétuels et espouvantables , et par le ver « de ma meschante et malheureuse oonscieoee..

« Mes mains mollettes, qui, pour cbas-

•I ser le froid et l'ardeur du soleil , estoient jadis « couvertes de gants, et mes bras, beaux et jolis, « ornés de bracelets, mes pieds semblablement, a en somme tout mon corps endure tourment. Je « suis laid, vilain, passible, pesant, obscur; cho- « ses tristes, desconfortces, me sont exhibées etrfr

« présentées Entou^

« ments demeurerai et en privation étemelle de « la vision de Dieu. »

Les ligueurs faisoient de Henri III un enneoii de Dieu ; et les révolutionnaires faisoient de Louis XVI un ennemi de la liberté.

L'effet de la mort de Henri , dans le camp do

deux rois , étoit représenté aux Parisiens avee

un mélange d'exaltation , de raillerie et de vérité

propre à agir sur la foule. « Les nouvelles de cette

« prompte mort fuirent incontinent semées par

'( tout le camp ; et d'Espernon de se oontrister et

« pleurer comme un veau , et messieurs de la

« garde de se regarder l'un et l'autre les bras

<t croisés, et les politiques qui avoient fait saler

« leurs estats pour les mieux conserver, de demcu-

« rer estonnés, et les Suisses de boire, et ceux qui

« pensent de succéder à la couronne, de rire ea

« coeur, et faire bonne mine et mauvais Jeu, mao-

« dissant les ligueurs et encore plus le pauvre ja-

« cobin, qui*, tout mort, est tiré à quatre chevaux

« et bnisié par après. Je vous laisse à penser le mal

« qu*ilendurolt, estant traité ainsi aprèssarooit

« Son ame cependant ne laisse de monter au dd

<^ avec les bienheureux;decellede Henri de Takûs,

«Je m'en rapporteàcequien est. » (Dis, véritable

la multitude de mes barons et gentilshommes? J de Pestrange et subitemort de HenH de YnMs!)

DE rmSTOIRE DE FRANCE.

Lorsque madame de Montpenster reçut la première nouvelle de l'assassiuat , elle sauta au cou da messager : « Ah 1 mon ami , soyez le bienvenu 1

• Mais est-il vrai au moins? cemescliant , ce per-

• fide, ce tyran est-il mort? Dieu, que vous me

• faites aise! Je ne suis marrye que d'une chose , « c'est qu'il n'ait pas su, avant de mourir, que t c'est moi qui l'ai fait faire. » Elle courut chez madame de Nemours , sa mère , monta avec elle en carrosse , et s'en alla de rue en rue, distri* Imant des écharpes vertes , couleur d'une espèce de deuil dérisoire consacré aux fous : « Bonne

• nouvelle I mes amis ! s'escrioit-elle , bonne non- « velle ! le tyran est mort ; Il n'y a plus de Henri

• de Valois en France I » (L'Estoilb,) Madame de Nemours, du haut des degrés du

grand hôtel des Gordeliers , harangua le peuple. On fit 'des feux de Joie; les prédicateurs canonisèrent Jacques Clément ; on publia les actes du Martyre de frère Jacques Clément y de C ordre ie saint Dominique, On vendoit à la foule le portrait du moine, avec des vers dignes du héros :

Un Jacobin, nommé Tftotiues Clément,

Dan* le bourg de Salnt-Cloud une leUre préseoto

A Henri de Valois, et vertueusement

Un couteau fort pointu dans l*estomach lu! plante.

Sixte-Quint , en plein consistoire , déclara que le régicide Jacques Clément étoit comparable , pour le salut du monde, à l'Incarnation et à la Résurrection , et que le courage du religieux jacobin surpassoit celui d'Éléazar et de Judith. Ce pape avoit trop peu de conviction politique et trop de génie pour être sincère dans ces comparaisons sacrilèges ; mais il lui importoit d'encourager des fanatiques prêts à tuer des rois au nom du pouvoir papal. Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle auroit lieu tous les ans, le jour de l'assassinat du roi. (Du-

Au reste , jamais coup de poignard n*a produit pins grand effet et révolution plus subite; il dispersa une armée formidable qui assiégeoit Paris ; H coupa une branche sur l'arbre de saint Louis, et fit pousser un autre rameau royal : une couronne catholique tomlm sur la tète d'un prince huguenot, lequel prince, abandonnant le protestantisme, priva les religionnaires de leur chef, et anéantit cette espèce d'avenir qui pouvoit naître de la réformation.

Coligny, le connétable de Montmorency, le maréchal de Sahit- André, François de Guise, et le premier cardinal de Guise, les deux Condé,

Henri de Guise , et le cardinal son frère , Catherine de Médicis, n'étoient plus; ainsi les personnages les plus remarquables sous les règnes de Henri II , de François II , de Charles IX , de Henri III , disparoissent avant et avec le dernier prince de cette race. Le règne des Valois finit à Saint-Cloud, le 2 août 1589; celui des Bourbons y commença le même jour, pour y finir le 31 juillet 1880.

Maintenant il est essentiel de dérouler de suite le tableau des mœurs depuis Henri II jusqu'à Henri IV, parce qu'il offre des choses qu'on n'avoit point encore vues en France, et qu'on ne reverra jamais. Les orgies sanglantes de la république révolutionnaire ne reparoîtront pas davantage : les mœurs, aux deux époques, étoient symptomatiques de faits épuisés.

La débauche et la cruauté sont les deux caractères dlstinctifsde l'ère des Valois.

A la Saint-Barthélémy , sans parler du meurtre général, un nommé Thomas se yantoit d'avoir massacré quatre-vingts huguenots dans un seul jour. Coeonas épouvanta Charles IX luimême par son récit : il avoit racheté trente bu-* guenots des mains du peuple, et les avoit tués à petits coups de stylet, après leur avoir fait abjurer leur foi sous promesse de la vie. Le parfumeur de Catherine de Médicis, « homme confit en toutes ti soiies de cruautéset de meschancetés, allolt aux « prisons poignarder les huguenots, et ne vivoit «que de meurtres, brigandages et empoisonne* « ments. ^

On entretenoit des assassins àgages comme des domestiques : les Guise en avoient , les Châtillon en avoient, les rois fen avoient ; tons ceux qui les pouvoient payer en avoient, et ces assassins connus n'étoient point, ou étoient rarement punis. Charles IX , sou frère, roi de Pologne (et depuis Henri III) , Henri , roi de Navarre , et le bâtard d'Angouléme, étant allés dtner chez Nantouil* let, prévAt de Paris, lui volèrent sa vaisselle d'argent. Ce jour-là même Nantouillet avoit caché chez lui quatre coupe-jarrets pour commettre un meurtre qu'ils exécutèrent. Ces quatre hommes entendant le fracas que faisoient les rois, et se croyant découverts, furent au moment de sortir de leur repaire le pistolet à la main.

Marguerite de Valois fit poignarder dans son lit du Guast, favori de Henri III.

Outre les assassins à gages, on s'attachoit des braves qui se provoquoient entre eux , et qui

ANALYSE RAISONNÉE

ressuseitèrent les gladiateurs gaulois. Ces jeunes gentilshommes, qui s*attachoient a des maîtres, passoient les jours , dans les salles basses du Louvre , à tirer des armes, ou dans la compagne, à franchir des fossés, à manier le pistolet et la dague. Les amis se lioient par des serments terribles : quand un ami faisoit une absence Tami présent prenoit le deuil , laissoit croître sa barbe, se refusoit à tous plaisirs , et paroissoit plongé dans une mélancolie profonde. Les femmes entroient dans ces associations romanesques : au signal de sa maltresse, il se falloit précipiter dans une rivière sans savoir nager, se livrer aux bêtes féroces, ou se déchiqueter avec un poignard.

On jouoit avec la mort : Henri III portoit un ^ long chapelet , dont les grains étoient des tètes de mort , et qu'il appeloit le fouet de ses grandes haquenées. Il avoit encore de petites tètes de mort peintes sur les rubans de ses souliers. Si on Teût cru , on auroit transformé le bois de Boulogne en un cimetière, qui seroit devenu ce qu'est aujourd'hui le cimetière de l'Est. Marguerite de Valois et la duchesse de Nevers se firent apporter les tètes de Goconas et de la Mole , leurs amants décapités; elles les baisèrent, les embaumèrent et les baignèrent de leurs larmes. Viilequier tue sa femme parce qu'elle ne se vouloit pas prostituer à Henri IIL Simiers tue son frère , chevalier de Malte , que sa femme aimoit. Baleins condamne à mort dans son château un jeune homme qui avoit séduit sa sœur; la sentence est rédigée par un prétendu greffier , dans une moquerie de cour de justice; fialeins prononce l'arrêt et l'exécute. Le soldat corse San- Pletro étrangle Yanina sa femme; menacé d'un jugement, il vient à la cour, et dit : QuHmporte au roif qu'importe à la France, la bonne ou la mauvaise intelligence de Pierre avec sa femme? Pleri*e reste estimé et impuni.

Tous les jouni il y avoit des rencontres de cent contre cent, de deux cents contre deux cents, comme au moyen âge de l'Italie; à tous propos des duels d'un contre un, de deux contre deux, de quatre contre quatre : ceux de Caylus, de Maugiron, d'Entragues, deRiberac, de Schomberg et de Livarot sont entre les plus connus.

Bussy d'Amboise avoit aimé Marguerite de Valois, qui ne s'en cache pas dans ses Mémoires. Attaché au duc d'Anjou, Bussy insultoit incessamment les mignons du roi. « Entrant dans

« la chambre du roi avec cette belle façon qui lai « estoit naturelle , le roi lui dit qu'il vouloit qu'il

« s'accordast avec Caylus > Bussy

lui répond : « Sire, s'il vous plaist que je le baise, « j'y suis tout disposé. Et accommodant les g^tes «avec la parole, lui fit une embrassade à la pan- « talone. » (Mabgusbitb db Valois.)

Bussy avoit une intrigue avec la femme dé Charles de Chambres, comte de Montaorean, grand veneur du duc d'Anjou ; il en parloit dans une lettre qu'il écrivoit à ce prince, lui dlsaat qu'il tenoit dans ses filets la biche du grand veneur. Le duc d'Anjou montra cette lettre à Henri III , qui , haïssant Bussy , la conunaQiqoa au mari offensé. Montsoreau contraignitsafemme de donner un rendez- vous à Bussy au château de Constancières, et l'y fit assassiner. Bussy, gouverneur d'Anjou, étoit abbé de Bouigueil, et son messager d'amour étoit le lieutenant criminel de Saumur. « Telle fut la fin du capitaine «Bussy, d'un courage invincible, haut à la « main , fier et audacieux ; aussi vaillant que son

« espée mais vicieux

« et peu craignant Dieu ; ce qui causa son mal- « heur, n'estant parvenu à la moitié de ses jours, « comme il advient aux hommes de sang telsqoe « lui.-» Bussy, grand massacreur à la Saint-Barthélémy , égorgea ce jour-là Antoine de Clermont, son parent , avec lequel il avoit un procès. « Tous «ces spadassins, dit l'Estoile, necroyoienten «'Dieu que sous bénéfice d'inventaire. >

Le vicomte de Turenne , qui fut depuis le maréchal de Bouillon , ayant pour second Jean de Gontaut, baron de Salignac, se battit, sur la grève d'Agen , contre Jean de Durfort de Duras- Rauzan , et Jacques de Duras , son frère. Le vicomte de Turenne reçut traitreusement dix-sept blessures. Rauzan fut accusé d'avoir porté une cotte de mailles sous ses vêtements, ou d'avoir aposté dix ou douze hommes qui assaillirent, pendant le combat , le vicomte de Turenne.

Comme dans les proscriptions romaines, on tuoit pour confisquer les biens , sans jugement,et sans qu'il y eût des vaincus et des vahiqueurs. « En ce temps , la bonne dame Catherine, en fa- « veur de son mignon de Retz , qui vouloit avoir « la terre de Versailles , fit estrangler aux prisons « Loménie , secrétaire du roi , auquel cette terre « appartenoit, et fit mourir encore quelques au- « très pour recompenser ses serviteurs deconfis- « cations. » (L'EsToiLB.)

DE L'HISTOIRE DE PaANCE.

Cette emaotédes mœurs privées se retrou voit à la guerre : Alphonse Ornano , fils du corse San- Pietro , exécutoit lui-même les sentences de mort qu'il prononçoit contre ses soldats. Un de ses neveux , ayant manqué à quelque devoir militaire, vint pour dîner avec son oncle : Alphonse se lève, le poignarde , demande à laver ses mains , et se remet à table.

Monlluc , du parti catholique , dit dans ses Mémoires : « Je recouvrai deux bourreaux , lesquels « on appela depuis mes laquais, parce qu'ils « estoientsouventavecmoi.Onpouvoitconnoistre

• par où j'avois passé, car, par les arbres sur les « chemins, on trouvoit les enseignes. ... Il ap-

• prenoit a ses enfants à estre tels que lui , et à se « baigner dans le sang dont Faisné ne s*espargna « pas à laSaint-Barthelemy. » Cet homme farouche' fut blessé à Tassant de Rabasteins d'une arquebusadequi lui perça les deux joues et lui enleva une partie du nez ; il cacha sous un masque , le reste de sa vie , ces traits déchirés k la guise de ses victimes. Il eut Fintention de finir ses jours dans un ermitage au haut des Pyrénées , comme les ours.

Son rival de férocité chez les calvinistes étoit le baron des Adrets : *< Au regard farouche , au nez « aquilin, au visage maigre et descharné, et roar- « que détaches de sangnoir.» (De Thou. ) AMontbrison, ils'amusoit à faire sauter du haut d'une tour les prisonniers qu'il avoit faits. Un d'entre eux hésite ; il prend deux fois son élan ; des Adrets s'écrie : « Cest trop de deux fois, — Je vous « le donne en dix , » répond le prisonnier. On reeonnoitle soldat françois.

La ville de Niort est surprise par les réformés. Passant toute barbarie et cruauté, après avoir prins tous les prestres de la ville , et voyant que l'un d'iceux, pour quelque tourment qu'il lui fissent, ne vouloit se divertir de sa religion, le prindrent, et, après Tavoir lié comme bourreaux , l'ouvrirent tout vif par le ventre, en la présence des autres prestres, et lui firent tirer par leurs goujats les parties nobles, desquelles ils en battoient la face des autres, afin de les intimider et leur faire renier Dieu .-

Usexercerentlaplusgrande

cruauté qu'on sçauroit excogiter en la personne d'une femme qui mesprisoit leurs cruautez, laquelle ayant veu tuer son mary, qui combattoit pour la foy catholique, et les voulant reprendre des cruautez qu'ils commettoient, ik

CRATCWBRIAND. -~ TOME I.

« la prindrent et lièrent , et Tayant menacée de la A faire mourir, si elle ne vouloit renier la messe

« Ces bour-

« reaux , voyant sa constance , excogiterent une « mort de laquelle les diables mesmes ne sçau- « roient adviser,qui est qu'ils luy emplirent par « la nature le ventre de poudre à canon et y mi- « rent le feu , la faisant , par ce moyen , crever et « jaillir les boyaux, la laissant mourir en un tel « martyre. »

Le connétable de Montmorency rendoit le mal pour le mai : « On disoit aux armées qu'il sefal- « loit garàef des patenostres de monsieur le con* « nestable, car en les disant ou murmurant, il « disoit : Allez-moy pendre un tel ; attachez celui- -là à un arbre, faites passer celui-là par les pic- « ques tout à cette heure , ou les harquebusez tous « devant moy; taiiiez-moy en pièces tous ces « marauts qui ont voulu tenir ce clocher contre le « roy ; bruslez-moy ce village; boutez-moy le feu « partout 4i un quart de lieue à la ronde. »

Les mœurs de Henri III et de sa cour ne ressemblent en rien à ce que nous avons vu jusqu'ici dans l'histoire de France; on retrouve avec étonnement, au milieu de la société moderne, une espèce d'Élagabale chrétien. Les petits chiens, les perroquets, les habillements de femmes, les mignons, lès processions de pénitents, remplissent, avec les duels, les assassinats et les faits d'armes , les pages de ce règne d'un monarque , si loin des rois féodaux.

« Henri WlfaisoxijousteSy ballets et tournois, et force mascarades y où il se trouvoit ordinaU rement habillé enfemmCy ouvroit son pourpoint et decouvroil sa gorge, y portoit un collier de perles et trois collets de toile, deux à fraise et un renversé, ainsi que lors lesportoient les dames de la cour, »

Dans un festin somptueux les femmes , vêtues en habits d'hommes , firent le service ; et dans un autre (e&\m\esplus belles et honne^tes de lacour, estant à moitié nues, et ayant leurs cheveux espars comme espousées, furent employées à faire le service,

« Nonobstant toutes les affaires .de la guerre « et de la rébellion que le roi avoit sur les bras , il ^ ailbit ordinairement en coche avec la reine , son « espouse, par les rues et les maisons de Paris, « prendre les petits chiens qui leur piaisoicnt ; « alloient aussi par tous les monastères dès fem- «mes,auxenvironsdeParis,fairepareillesquestes

ANALYSE RAISONNÉE

« de petits chiens^ au grand regret des dames qui « les avoient; se faisoient lire la grammaire et « apprendra à décliner. «

n Le nom de Mignon , dit l'Estoile , commença «r alors à trotter sur la l)ouche du peuple (1576), « à qui ils estoient fort odieux , tant pour leurs fa- « çonsde faire badines et hautaines, que par ienr « aecoustrements efféminés et les dons immenses « qu'ils recevoient du roy : ces lieaux mignons a poi'toient les cheveux longuets , frisés et refri- « ses, remontants par dessus leurs petits Iwn- « nets de velours, comme font les femmes, et « leurs fraises de chemises de toile d'atour empe- « sées et longues de demi-pied , de façon que voir <« leurs testes dessus leurs fraises, il sembloit que « ce fust le chef de saint Jean en un plat. »

Thomas Arthus nous représente Henri III couehé dans un lit large et spacieux , se plaignant qu*on le réveille trop tôt à midi, ayant un linge et un masque sur le visage, des gants dans les mains, prenant un bouillon et se replongeant dans son lit. Dans une chambre voisine, Caylus, Saint-Mesgrin et Maugiron se font friser, et achèvent la toilette la plus correcte : on leur arrache le poil des sourcils , on leur met des dents , on leur peint le visage , on passe un temps énorme à les habiller et à les parfumer. Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, « branlant telle- 0 ment le corps, la teste et les jambes, que je « croyois à tout propos qu'ils dussent tomber de

« leur long Ils trouvolent cette façon-là de

4 marcher plus belle que pas une autre. »

Henri embrassoit ses favoris devant tout le monde ; il leur mettoit des colliers et des pendants d'oreilles : il passoit les jours avec eux dans des appartements secrets; la nuit il couchoit avec eux dans une vaste salle, autour de laquelle étolent des lits séparés par une petite cloison, comme dans un dortoir; le favori du jour partageoit la couche de son roi. Ce fut dans cette chambre commune que Saint-Luc essaya de réveiller les remords dans Tâme de son maître , en lui parlant dans le tuyau d'une sarbacane.

Les femmes jouoient un rôle principal dans toutes ces intrigues : Catherine de Médicis avoit entretenu un commerce intime avec le premier cardinal de Guise , comme nièce de deux papes (Léon X et Clément VII) , disoient (es huguenots. Elle fut accusée d'avoir corrompu à dessein son ills Charles IX : « Au lieu de teindre cette royale «jeunesse en toute vertu elle laisse

ff approcher de sa personne des maistres de jore- « ments et deblasphesmes,des moqueursde tonte « religion; elle le fait solliciter par des pourvoyeurs, « quelle pose comme en sentinelle à l'entoor de « lui-mcsme ; perd tellement toute honte , qu'elle « lui sert de pourvoyeuse ' » ( Discours merveil* leux.) On prétendit qu'cite avoit essayé d'empoisonner l'armée du prince de Condé tout entière»

Madame de la Bourdaisière , irïeule de Ga* hrielle, remplissoit la oear de ses aventures: « Aussi belle en ses vieux jours, dit Brantôme, « que l*on eust dit qu'elle eust esté en ses jeoMS « ans, si bien que ses dnq filles, qui ont esté des <« l)elles, ne l'effaçoient en rien. »

La jeune duchesse de Nevers ne conserva pai longtemps le souvenir de la fin tragique de Coconas; elle fut surprise dans d'autres rendes* vous , ce qui donna lieu au titre d'un des prétendus ouvrages de l'ingénieuse satire intitulée : Bibliothèque de madame de Mantpensier. Ce titre étdt : La manière d'arpenter les prés brie* vementy par madame de Kevert.

J'ai déjà parlé de la belle de Sauve, femme ca secondes noces de François de la Trémoille^ mvs' quis de Noirmoutiers.

Anne d'Estrées, marquise de Gœuvres , fille de madame de la Bourdaisière et mère de Gabrieile, avoit quitté son mari pour s'attacher au marquis d'Allègre. Elle fut massacrée dans Issoire , lorsque cette ville fut prise d'assaut par les catholiques, le 28 mai 1577 ; son corps dépouillé apprit une singulière'parure de ces temps de libertinage.

De plus hautes dames, telles que la duchesse de Guise , entretenoient des liaisons qui se terroinoient presque toujours par des meurtres. Satat- Mesgrin fut assassiné à onze heures du soir, en sortant du Louvre , par une trentaine d'homme}^ à la tête desquels on crut reconnoltre le duc de Mayenne. L^a nouvelle en étant parvenue en Gascogne au roi de Navarre , il dit : « Je sais bon gré « au duc de Guise, mon cousin, de n'avoir pu « souffrir qu'un mignon de couchette le deshono- « rasl ; c'est ainsi qu'il faudroit accoustrer tous ces « petitsgalants de la cour, qui se meslentd'approt cher les princesses pour les muguétter. » (L'Es-

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