‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 30 sur 228 · ÉDITION DE · texte numérisé non relu

ÉDITION DE

Voici l'ouvrage que, depuis longtemps, j'avois promis de réimprimer; promesse que des âmes charitables avoient regardée comme un moyen degft* gner du temps et d'imposer silence à mes ennemis, bien résolu que J'étois intérieurement , disoit-on , de ne jamais tenir ma parole. Avant de porter un jugement sur VEssai, commençons par faire Thistoire de cet ouvrage.

J*avois traversé TAtlantiqueavec le dessein d'entreprendre un voyage dans Tintérieur du Canada, pour découvrir, s*ilétoit possible, le passage au nordouest du continent américain* . Par le plus grand hasard j*appris, au milieu des mes courses, la fîiita de Louis XVI , Tarrestation de ce monarque à Varennes, et la retraite au delà de la Meuse, de la Moselle et du Rhin , de presque tout le corps des ofQciers français d*iufanterie et de cavalerie.

* J'ai dit cela cent fois dans mes ouvrages, et notamment dans l'^'^^aj.

PRÉFACE

LouîsXVI n*étoit plus qu'un prisonnier entre les nuios d*uue faction; le drapeau de la monarchie iToit été transporté par les princes de l'autre côté à la frontière : je n'approuvois point Témigration en principe , mais je crus qu'il étoit de mon honneur im partager l'imprudence, puisque cette imprudraceavoit des dangers. Je pensai que , portant Tuoifonne françois , je nedevois pas me promener dans ks forêts du Nouveau-Monde quand mes camarades alloient se battre ^

J'abandonnai donc, quoiqu'à regret, mes projets, qui nVtoient pas eux-mêmes sans périls. Je revins A France; j'émîgrai avec mon frère, et je fis la campagne de 1792.

Atteint, dans la retraite, de cette dyssenterie çi'on appeloit la maladie des Prussiens, une af- (rase petite vérole vint compliquer mes maux. On lecnitmort; on m'abandonna dans un fossé , où, àioiiaot encore quelques signes de vie , je fus se- «ni par la compassion des gens du prince de Li- ^,qoi me jetèrent dans un fourgon. Ils me mirent iterre sous les remparts de Namur, et je traversai b fille en me traînant sur les mains de porte en perte. Repris par d'autres fourgons , je retrouvai à Bnuelles mon frère, qui rentroit en France pour noster sur l'édiafaud. On osoit à peine panser une Ucssore que j'a vois à la cuisse, à cause de la contagioQ de ma double maladie.

Jevoulois cependant, dans cet état, me rendre à Jmey, afin de rejoindre les royalistes de la Bretagne. Au prix d'un peu d'argent que j'empruntai , je s» fis porter à Ostende : j'y rencontrai plusieurs Bretons, mes compatriotes et mes compagnons (faroes, qui avoient formé le même projet que moi. Kous nolisâmes une petite barque pour Jersey , et ToQ nous entassa dans la cale de cette barque. Le pus temps, le défaut d'air et d'espace, le mou venait de la mer, achevèrent d'épuiser mes forces ; k Tat et la marée nous obligèrent de relâcher à Gnemesey.

Gomme j'étois près d'expirer, on me descendit à terre, et on m'assît contre un mur, le visage tourné ^tn le soleil , pour rendre le dernier soupir. La femme d'un marinier vint à passer; elle eut pitié de noi;elle appela son mari, qui, aidé de deux ou tnis autres matelots anglois, me transporta dans ttejnaison de pêcheurs , où je fus mis dans un bon 11; c'est vraisemblablement à cet acte de charité que /(^îs la vie. Le lendemain on me rembarqua sur fedoopd'Ostende. Quand nous ancrâmes à Jersey,

* JeiervoU dans le régiment de Navarre, iniaiiteriet iTeemgde capitaine de cavalerie : c*étoit on abus de ce Itnpt; fav(»s obtenu les honneurs de la cour; or, comme *> M pouToit monter dans les carrosses du roi que Ton >^ettao moins le grade de capitaine, il avoit fallu , par Mfidioo, qu*uD sous-lleateoaat d'iofanlerie devlut un ttpitaloe de cavalerie.

j'étois dans un complet délire. Je fus recueilli par mon oncle maternel , le comte de Bédée, et je de* meurai plusieurs mois entre la vie et la mort.

Au printemps de 1793, me croyant assez fort pour reprendre les armes, je passai en Angleterre, où j'espérois trouver une direction des princes; mais ma santé , au lieu de se rétablir, continua de décliner : ma poitrine s'entreprit ; je respirois avec peine. D'habiles médecins consultés me déclarèrent que je traînerois ainsi quelques mois , peut-être même une ou deux années , mais que je devois renoncer a toute fatigue , et ne pas compter sur une longue carrière*

Que faire de ce temps de grâce qu'on m'accordoit.^ Hors d'état de tenir l'épée pour le roi, je pris la plume. C'est donc sous le coup d'un arrêt de mort, et , pour ainsi dire, entre la sentence et l'exécution, que j'ai écrit V Essai historique. Ce n'étoit pas toul de connottre la borne rapprochée de ma vie, j*avois de plus à supporter la détresse de l'émigration. Je travaillois le jour a des traductions, mais ce travail ne suffisoit pas à mon existence ; et l'on peut voir, dans la première préface à^AUUa, à quel point j'ai souffert , même sous ce rapport. Ces sacrifices , au reste, portoient en eux leur récompense : j'accom* plissois les devoirs delà fidélité envers mes princes ; d'autant plus heureux dans l'accomplissement de ces devoirs, que je ne me faisois aucune illusion , comme on le remarquera dans V Essai, sur les fautes du parti auquel je m'étois dévoué.

Ces détails étoient nécessaires pour expliquer un passage de la Notice placée à la tête de V Essai, et cet autre passage de V Essai même : •< Attaqué d'une « maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les ob- « jets d'Un œil tranquille. L'air calme de la tombé « se fait sentir au voyageur qui n'en est plus qu'à « quelques journées. » J'étois encore obligé de raconter ces faits personnels, pour qu'ils servissent d'excuse au ton de misanthropie répandu dans YEs' sai : l'amertume de certaines réflexions n'étonnera plus. Un écrivain qui croyoit toucher au terme dé la vie , et qui , dans le dénûment de son exil , n'avoit pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvoit guère promener des regards riants sur le monde. Il faut lui pardonner de s'être abandonné quelquefois aux préjugés du malheur, car ce malheur a ses injustices, comme le bonheur a sa dureté et ses ingratitudes. En se plaçant donc dans la position où j'étois lorsque je composai V Essai, un lecteur impartial me passera bien des choses.

Cet ouvrage, si peu répandu en France , ne fut pas cependant tout à fait ignoré en Angleterre et en Allemagne; il fut même question de le traduire dans ces deux pays , ainsi qu'on l'apprend par la Notice, Ces traductions commencées n'ont point paru. Le libraire de Boffe, éditeur de VEssaij en Angleterre , avoit aussi résolu d'en donner une édition en France :

PRÉFACE

les ciroonstanees du temps firent avorter ce projet. Quelques exemplaires de rédition de Londres parvinrent à Paris. Je les avois adressés à MM. de la Harpe, Ginguené et de Sales, que j*avois connus avant mon émigration. Voici ce que m*écrivoit à ce Bujet un neveu du poète Lemierre :

Parti, oe I6jainetl707.

« D'après voi inslracUons, j'ai fait remeUre, par M. Say, « direcleur de la Décade phUoêophique et littéraire, à M. « Glnflueoé , propriétaire lai-mème de oe joumal , la lettre et

« reiemplairequiluiétoieutde»Uoés Taiété

« moi-même chez Bf. de la Harpe : il m*a parfaitement reçu, « a éléirWemeot affeeté à la lecture de votre lettre, et m*a « promit de rendre compte de roavrage avec tout rintéfât et « toute ralteotion dont Tauteur lui-même paroiMoit dignes; « mais , sur la demande que Je lui al faite d'une lettre pour « vous, U m*a répondu que, pour des raisons parUcuUèfcs, « il ne pouvolt écrire dans Tétranger.

« M. de Sales a été enchanté de votre ouvrage ; 11 me charge « de toutes ses civilités pour vous. Le Républicain françoit « n'a pas été moins satisfait du livra, et U eo a fait un élogs « complet. Plusieurs gens de lettres ont dit que c'étoit un a trèa-bon supplément à Vjénackanii; eofln, à quelques « critiques prés qui tombent sur quelques citations peut-être « oiseuses , et sur un ou deux rapprochements qui ont paru « forcés , votre Euai a eu le plut grand tuecét. »

Malgré ce grand succès dont on ilattoit ma va^ nité d'auteur, il est certain que si VEssai fut un moment connu en France, il fut presque aussitôt oublié.

La mort de ma mère fixa mes opinions religieuses. Je commençai à écrire, en expiation de V Essai, le Génie du Christianisme. Rentré en France en 1800, Je publiai ce dernier ouvrage, et je plaçai dans la préface la confession suivante : « Mes sentiments « religieux n*ont pas toii^ours été ce qu'ils sont au- « jourd*hul. Tout en avouant la nécessité d*uue re- « ligion, et en admirant le christianisme, j'en ai « cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé « des abus de quelques institutions et des vices « de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les « déclamations et les sophismes. Je pourrois en re- « jeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des « temps, sur les sociétés que je fréquentois ; mais « j*aime mieux me condamner : je ne sais point ex* « cuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seule* « ment les moyens dont la Providence s'est servie « pour me rappeler à mes devoirs.

« Ma mère, après avoir été jetée , à soixante-douze « ans, dans des cachots, où elle vit périr une partie « de ses enfants, expira sur un grabat, où ses mal- « heurs Tavoient reléguée. Le souvenir de mes éga- « rements répandit sur ses derniers jours une grande « amertume. Elle chargea, en mourant, une de « mes sœurs de me rappeler à cette religion dans « laquelle j'avois été élevé. Ma sœur me manda les « derniers vœux de ma mère. Quand la lettre « me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même

* Journal du temps.

« n'existoit plus ; elleétoit morte aussi des suites de « son emprisonnement. Ces deux voix, sorties du « tombeau , cette mort , qui servoit d'Interprète à « la mort, m'ont frappé; je suis devenu clirétien : « je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lu- « mières surnaturelles; ma conviction est sortie « du cœur ; j'ai pleuré et j'ai cru. »

Ce n'étoit point là une histoire inventée pour me mettre à l'abri du reproclie de variations quand Y Et* sai parviendrait à la connoissance du public. J*ai conservé la lettre oe ma sœur.

Madame de Farcy , après avoir été connue à Paris par son talent pour la poésie, avoit renoncé aai muses; devenue une véritable sainte, ses austérités Fontconduite au tombeau. Ten puis parler ainsi, car le philanthrope abbé Carron a écrit et publié la vie de ma sœur. Voici ce qu'elle me mandoit dans la leUn que la préface du Génie du ChrUtianisine a mcationnée :

Saint'^enran, !•' JuiUet 179s.

« Mon ami, nous venons de perdre la meineofades Bèra:

« Je Tannonoe à regret oe coup Tuneste ( ici quelques déUili

• de famille) quand tu cesseras d^élre Tobjetds

« nos soiUcitudes, nous aurons cessé de vivre. Si lu asvw « combien de pleur* te* erreur* otU /aU répandre é Mirv « retpectahle mère, combien elles parolssent déplorsbla à « tout ce qui pense et Aiit profession non-seulement de plélé, « mais de raison; A tu le savols , peut-être cela coetiîlrae* « roit-il à Couvrir les yeui , à te faire renoncer à écrire; d « si le ciel touché de nos vgpux permettolt notre réunloo , tu « trouverols au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut « goûter sur la terre; tu nous donnerols ce bonbeur, car 11 « nVn est point pour nous tandis que tu nous manques, et <i que nous avons lieu d*étra inquiètes de ton sort. »

Voilà la lettre qui me ramena à la foi par la piété filiale.

Tout alla bien pendant quelques années : mon second ouvrage avoit réussi au delà de mes espérances. N'ayant jamais manqué de sincérité , n*ayaot jamais parlé que d*après ma conscience, n'ayant ja* mais raconté de moi que des choses vraies, je om croyois en sûreté par les aveux mêmes de la préface du Génie du Christianisme; et r£^<ai étoit égalament oublié de moi et du public.

Mais Buonaparte, qui s'étoit brouillé avec la cour de Rome, ne favorisoit plus les idées religieuses; le Génie du Christianisme avoit fait trop de bruitf et commençoit à l'importuner. L'affaire de Tinstitut survint ; une querelle littéraire s'alluma, et Toa déterra V Essai. La police de ce temps-là fut cliarmée de la découverte; et, comme elle n'étoit ps^ a^ rivée à la perfection de la police de ce tenips^if comme elle se piquoit sottement d'une espèce d'im* partialité, elle permit à des gens de lettres de me prêter leur secours. Toutefois, elle ne vouloitpas, comme je le dirai à l'instant, que ma défense se chan« geât en triomphe; ce qui étoit bien naturel de sa part.

Je ne nommerai point l'adversaire qai me Jeta le

PRÉFACE

Page 1