FIN DU VOYAGE
En errant de forêts en forêts, Je m'étois rapproché des défrichements américains. Un soir J'avisai au Jbord d'un ruisseau une ferme l>âtie de troncs dVbres. Je demandai l'hospitalité; elle me fat accorda.
La nuit vint :rhabitationn'étoitéclairéequepar la flamme du foyer : Je m'assis dans un coin de la clieminée. Tandis que mon hêtesse préparait le sooper. Je m'amusai à lira à la lueur do feu , en baissant la tête , un Journal anglois tombé à terre. J aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots : niGHT OF THE KXffG jfuUc du roU C'étoit le récit de lëvasion de Louis XYI , et de Tarrestation de l'infortuné monarque à Varannes. Le Journal raeotttoit aussi lespragrès de l'émigration, et la léonion de presque tous les officiers de l'armée Ms le drapeau des princes françois. Je crus entendre la voix de l'honneur, et J'abandonnai mes projets.
Revenu à Philadelphie , Je m'y embarquai. Une tempête me poussa en dix-huit Jours sur la côte de France, où Je fis un demi-naufrage entra les îles de Guernesey et d'Origny. Je pris terre au Havre. Au mois de Juillet 1 792 , J'émigrai avec nion frère. L'armée des princes étoit déjà en cam- Pi^^ , et , sans Tintercession de mon malheureux coQshi, Armand de Chateaubriand, je n'aurais
pas été reçu. J*a vois beau dira que J'arri vois tout exprès de la cataracte de Ni&gara, oiTne vouloit rien entendra, et Je fus au moment de me battra pour obtenir l'honneur de porter un havresac. Mes camara'des , les officiers du régiment de Navarre , formoient une compagnie au camp des princes; mais J'entrai dans une des compagnies bretonnes. On peut voir ce que Je devins, dans la nouvelle préface de mon Essai historique.
Ainsi ce qui me sembla un devoir renversa les premiers desseins que J'avois conçus, et amena la première de ces péripéties qui ont marqué ma carrière. Les Souriions n'avoient pas besoin sans doute qu*un cadet dcBretagne revint d'outre-mer pour leur offrir son obscur dévouement , pas plus qu'ils n'ont eu besoin de ses services lorsqu'il est sorti de son obscurité : si, continuant mon voyage, J*eusse allumé la lampe de mon hôtesse avec le Journal qui a changé ma vie , personne ne se fût aperçu de mon alisence, car personne ne savoit que J'existois. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me ramena sur le théâtre du monde : J'aurais pu faire ce que J'aurais voulu , puisque J'étois le seul témoin du débat ; mais , de tous les témoins , c'est celui aux yeux duquel Je craindrais le plus de rougir.
Pourquoi les solitudes de l'Érié et de l'Ontario se présentent-elles aujourd'hui avec plus de charme à ma pensée que le brillant spectacle du Bosphora?
C'est qu'à Tépoque de mon voyage aux États- Unis J'étois plein d'illusions : les troubles de la France commençoient en même temps que commençoit ma vie; rien n'étott achevé en moi ni dans mon pays. Ces Jours me sont doux à rappeler, parce qu'ils ne reproduisent dans ma mémoire que l'innocence des sentiments inspirés par la fomille, et par les plaisira de la Jeunesse.
Quinze ou seize ans plus tard, après mon second voyage , la révolution s'étoit déjà écoulée : Je ne me berçois plus de chimères ; mes souvenirs , qui prenoient alors leur source dans la société, avoient perdu leur candeur. Trompé dans mes deux pèlerinages. Je n'avois point découvert le passage du nord-ouest ; je n*avois point enlevé la gloira du milieu des bois où J'étois allé la chercher, et Je l'avois laissée assise sur les ruines d'A* thènes.
Parti pour êtra voyageur en Amérique , revenu pour êtra soldat en Europe, Je ne fournis Jusqu'au bout ni l'une ni l'autra de ces carrières : un mau-
MB
VOYAGE EN AMÉRIQUE
vais génie m'arracha le béton et Tépée , et me mit là plume À la main. A Sparte, en contemplant le ciel pendant la nuit, Je me souvenois des pays qui avoient déjà vu mon sommeil paisil)le ou troublé : j*avois salué, sur les chemins de i*Ailemagne, dans les bruyères de TAngleterre, dans les champs de Tltalie, au milieu des mers , dans Jes forêts canadiennes, les mêmes étoiles que j« voyois briller sur la patrie d'Hélène et de Mené*
las. Mais que me servoit demeplaindreaaiaflkra, immobiles témoins de mes destinées vagabondes? Un jour leur regard ne se fatiguera plus à dm poursuivre; il se fixera sur mon tombeau. Maiatenant , indifférent moi-même à mon sort, je ne demanderai pas À ces astres malins de riDcliner par une plus douce influence , ni de me rendre et que le voyageur laisse de sa viç dans les lieux oà ilpjBSse.
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LES NATCHEZ
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PREFACE
Lorsqn'eD 1800jeqallUi l'Angleterre poar rentrer en Fnuce sous un nooi supposé , je n'osai nie charger d'un trop gros bagage : je laissai la plupart de mes manuscrits à Londres. Parmi ces manuscrits se trouvoil cdui des flûlchez, dont Je n'apportoisà Paris que René, Àtala, d quelques descriptions de rAmérique.
Quatorze années s'écoulèrent avant que les communicatioM avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère k mes papiers dans le premier moment de la restauration; et d*aiUeurs comment les reti-ouver? Ils étaient restés reofennés dans om malle , cliee une Angjoitt qui n'avoit loué un petit appartement à Londres. J'avais oublié le nom de cette femme ; le nom de la nie et le Munéro de la maison où j'avois demeuré étoient égaleiwal sortis de ma mémoire.
8ar quelques vensdgnements vagues et même eontraéictaires, que je in passer à Londres, MM. de Thuisy curent la bonté de commencer des recherches ; ils les paorsoifirent avec un (èle , une persévérance dont II y a très-peu d'exemples : je me plais ici k leur en témoigner piMiquemeat naa reoonnoissance.
Ils découvrirent d'abord avec une peine infinie la maison qae j'avois habitée dans la partie ouest de Londres. Mais noB bêtasse étoit morte depuis plusieurs années, et l'on aesavoitce que ses enfants étoient devenus. D'indications •0 indications , de renseignements en renseignements, MM. ée Tbaisy , après Meu des courses infructueuses , retrouvèrent enfin, dans un village à plusieurs milles de Londres, k llunille de mon hêtesse.
ATott-elle gardé la maHe d'un émigré , une malle remplie de Tien papiers k peu près indéchiffrables? N'avoit-elle point jeté au feu cet inutile ramas do manuscrits fhmçds .'
D'an antre cdté , si mon nom sorti de son obscurité avoit <ttirédans les journaux de Londres l'attention des enfants de mon ancienne bêtesse, n'aoroient-ils point voulu pro- Ster de ces papiers , qui dès Utn acquéroient une certaine taleur?
Bien de tout cela n'étoit arrivé : les manuscrits avoient été conservés ; la maUe n'avoit pas même été ouverte. Une religieuse fidélité, dans une famiHe malheureuse, avoit été gardée à on enfant du maNieor. J'avois confié avec mnplidié le produit des travaux d'une partie de ma vie k la probité d'un dépositaire étranger, et won trésor m'éloit rendu avec la même simpUcité. Je ne connoisrien qui m'ait plus touoiié dans ma vie que la bonne fiii et la loyauté de cette pauvre famille angloise.
Yoid comme je pariois des Natehet dans la Préface de la première édition A* Atala :
« J'étois encore très-jeune lorsque je conçus l'idée de " ^^ ^^topéc d§ Vkfimo^ dé la naûpre, ou de peindre
« les mœurs des Sauvages, en les liant à quelque événe- « ment connu. Après la découverte de l'Amérique, je ne K vis pas de sujet plus intéressant, surtout pour des Fran- « çois , que le massacre de la colonie des Natdiez à la ' « Louisiane , en 1727. Toutes les tribus indiennes conspi- « rant, après deux siècles d'oppression, pour rendre la « liberté au Nouveau-Monde , me parurent offrir un sujet •t presque aussi heureux que la conquête du Mexique. Je « jetai quelques fragments de cet ouvrage sur le papier ; . « mais je m'aperçus bientôt que je manquois des Vraies « couleurs , et que si je voulois faire une image sembla- « ble , il falloit , k l'exemple d'Homère , visiter les peuples t que je voulois peindre.
« En 1789, je fis part à M. de Malesheri)es du dessein « que j'avois de passer en Amérique. Mais, désirant en « même tem|)S donner un but utile à mon voyage , je fbr- « mai le dessein de découvrir par terre le passage tant « cherché , et sur lequel Cook même avoit laissé des dou- <i les. Je partis ; je vis les solitudes américaines , et je rea vins avec des plans pour un second voyage , oui devoit « durer neuf ans. Je me proposons de traverser tout le conte tinent de l'Amérique septentrionale, de remonter ensuite « le long deç côtes , au nord de la Californie , et de revenir •I par la baie d'Hudson , en tournant sous le pôle '. M. de « Malesherbes se chargea de présenter mes p!an$ au gou- « veruemen) , et ce fut alors qu'il enlepdit les premiers « fragpaents du petit ouvrage que je donne aujourd'hui au ft public. La révolution mit fin à tous mes projets. Couvert « du sang de mon frère unique , de qia beUe-sœiir, de ce- « lui de l'illustre vieillard leur père; ayai^t v^ ma paere et «i une autre sœur pleine de talents mourir des suit^es du « traitement qu'elles avoient éprouvé dans les cachots, « j'ai erré sur les terres étrangères....
« De tous mes manuscrits sur l'Amérique , je n'^i s^uvé « que quelques fragments, en particulier 4lolft» qj^i n'é- 'u toit elle-même qu'un épisode des Aatchez. Atalc^ a été <t ép'itc dans le désert, et sous les huttes d^es Sauvages. « Je ne sais si le public goûtera cetXe histoire , qui sort de « toutes ]es routes connues , et qpj présente une nature « et dj^ mœurs tout 4 fait étrangères à l'Europe*. 9
Dans le Gén\e du Christianisme, tome u des ancieni^s étions , au chapitre du Vague (f€s Passions 1 on Ùsoit ces mots :
« Nous seroit-il permis de donner aux lecteurs yn épifi spdfi extrait , con^me Atalf^, de PP^ anciens liatch^z : « c'e»t U vie de ce jeun^ René, k qi^j ÇJiacl^ a r«pq|4^ a son histoire, etc. »
Eqfin, dans la Prélace gâ»érale de c^te é^i^oi) de jaes
> M. Mackenzie a depuis exécuté une partie de ce plan *.
> Préface de la première édition ù* Atala.
* le caplUine Franklin est entré dernièrement danxla mer PoUira vue par Héarne, et coalioue (Un» ce moaieot tes red^ercti^^
PRÉFACE
Œuvres, j'ai déjà donné quelques renseignements sur les Aatchez.
tn manuscrit dont j*ai pu tirer Atala, René, et plusieurs descriptions placées dans le Génie du ChritiianiS' me, n'est pas tout k fait stérile. Il se compose, comme je l'ai dit ailleurs ■ , de deux mille trois cent quatre-vingttrois pages in-folio. Ce premier manuscrit est écrit de suite, sans section; tous les sujets y sont confondus,' voyages, histoire naturelle, partie dramatique , etc. ; mais auprès de ce manuscrit d*un seul jet il en existe un autre partagé en livres , qui malbeureusement n*est pas complet , et où j*avois commencé à 'établir Tordre. Dans ce second travail non achevé, j'avois non-seulement procédé à la division de la matière , mais j'avois encore cliangé le genre de la composition , en la faisant passer du roman à l'épopée.
La révision , et même la simple lecture de cet immense manuscrit, a été un tra?ail pénible : il a fîillu mettre k part ce qui est voyage, k part ce qui est histoire naturelle, à part ce qui est drame ; il a fallu beaucoup rejeter et brûler encore davantage de ces compositions surabondantes. Un jeune homme qui entasse pÂle-mèle ses idées, ses inventions , ses études, ses lectures, doit produire le cbaoe ; mais aussi dans ce chaos il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de l'Age, et qui diminue en avançant dans la vie.
Il m'est arrivé ce qui n'est peut-être jamais arrivé à un auteur : c'est de relire après trente années un manuscrit que j'avois totalement oublié. Je l'ai jugé comme j'anrois pu juger l'ouvrage d'un étranger : le vieil écrivain formé à son art , l'Iiomme éclairé par la critique, l'homme d'un esprit calme et d'un sang rassis, a -corrigé les essais d'un auteur ineiipérimenté, abandonné aux caprices de son Imagination.
J'avois pourtant un danger à craindre. En repassant le pinceau sur le tableau , je pouvois éteindre les couleurs; une main plus sûre, mais moins rapide, courolt risque de faire disparottre les traits moins corrects, mais aussi les touches plus vives de la jeunesse : il falloit conserver k la composition son indépendance , et pour ainsi dire sa fougue ; il falloit laisser l'écume au frein du jeune coursier. S'il y a dans les Natchez des choses que je ne liasarderois qu'en tremblant aujourd'hui, il y a aussi des choses que je n'écrirois plus , notamment hi lettre de René dans le second volume.
Partout, dans cet immense tableau, des diflicultés considérables se sont présentées au peintre : il n'étoit pas tout à fait aisé, par exemple, de mêler à des combats, k des dénombrements de troupes à la manière des anciens, démêler, dis-je,des descriptions de batailles, de revues, de manœuvres, d'uniformes et d'armes modernes. Dans ces sujets mixtes, on marche constamment entre deux écueils, raiïectation ou la trivialité. Quant à l'impression générale qui résulte de la lecture des Natchez, c'est, si je ne me trompe , celle qu'on éprouve à la lecture de René et d*Atala : il est naturel que le tout ait de l'affinité avec la partie.
On peut lire dans Charlevoix {Histoire de la Nouvelle- France, tome IV, page 24) le fait historique qui sert de base à la composition des Natchez. C'est de Paction particulière , racontée par l'historien , que j'ai fait , en l'agrandissant, le sujet de mon ouvrage. Le lecteur verra ce que la fiction a ajouté à la vérité.
■ Avertissement des Œuvres complètes.
1 J*ai déjà dit qu'il existoit deux manuscrits des M chez : l'un divisé en livres, et qui ne vagnèreqa'kla
tié de l'ouvrage ; l'autre qui contient le tout sans diviâQQ, et avec tout le désordre de la matière. De là une tug^ rite littéraire dans l'ouvrage tel que je le donne an publie: le premier volume s'élève à la dignité de l'épopée, cqihh dans Us Martyrs; le second volume descend à Is sanstion ordinaire, coomie dans Atala et dans René,
Pour arriver à l'unité du style , il eût faliu etboer èi premier volume la couleur épique , ou l'étendre sur le » cond : or, dans l'on ou l'autre cas, je n'aorois pfais rprodoit avec fidélité le travail de ma jeunesse.
Ainsi donc, dans le premier voiome des Nateka « trouvera le merveilleux, et le merveilleux de tooteslei espèces : le merveilleux chrétien , le merveilkn sqflAs' logique, le merveilleux indien; on rencontrera des moia, des anges , des démons , des génies 9 des combats , des pe^ sonnages allégoriques : la Renommée, le Temps, la Koit, il Mort, l'Amitié. Ce volume offre des invocations, ées ncrifioes, des prodiges, des comparaisons multipliées, la unes courtes , les autres longues , à la façon d'Hooière, d fonnant de petits tableaux.
Dans le second voiome, le mervéUleux disparolt,Mii l'intrigue se complique, et les personnages semohiplieit: quelques-uns d'entre eux sont pris jusque dans les nagi inférieurs de la société. Enfin le roman remplace le poëat, sans néanmoins descendre au-dessoos do style de 9iaÀ d ^ Atala, el en remontant quekpiefois, par la aatonéi sujet, par celle des caractères et par la desctiptieado lieux, au ton de l'épopée.
Le premier volume contient la suite de l'iiistoire de Cbi» tas et son voyage à i^ris. L'intention de ce récit ot è h mettre en opposition les moeurs des peuples chassent ' pêclieurs et pasteurs, avec les mœurs du peuple le ptai policé de la terre . C 'est k la fois la critique et l'éloge da siède de Louis XIV, et un plaidoyer entre la dvilisatkmctré' " tat de nature : on verra qud juge décide la questioa.
Pour faire passer sous lâi yeux de Chactas les bomnesi lustres du grand siècle, j'ai qudquefois été obligédesemr les temps , de grouper ensemble des honunes qqi n'ont pai vécu tout à fait ensemble, mats qui se sont succédé dai la suite d'un long règne. Personne ne me reprochera sas doute ces légers anacbronismes, que je devais pooriMl faire remarquer icL
Je dis la même chose des événements que j*ai traiMpofléf et renfermés dans une période obligée, et quis'étcDdcit, historiquement, en deçà et au delà de cette période.
On ne me montrera, j'espère, pas plus derigoeorpov la critique des lois. La procédure criminelle cessa d'être ps* blique en France sous François 1^', et les accusés n'avoioit pas de défenseurs. Ahisi, quand Chactas assiste à lapbidoirie d'un jugement criminel , fl y a anachronisme poar les lois : si j'avois besoin sur ce point d'une jnstificaUOi je la trou verois dans Racine même. Dandin dit à Isabelle :
Avez-vous jamais vu donner la question?
ISAOKLLB.
Non , et ne le verrai , que je crois, de ma vie.
DANnui.
Venez ; je vous en veux faire passer Penvie. '