‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 108 sur 170 · UVRE I · texte numérisé non relu

UVRE I

entre les rochers , étincelle ; il se soulève indigné , le précipite sur ses fils , et les frappant de son trident, les repousse dans leur lit fangeux. Le soldai francols entend ces bruits; il se réveille, coBine le cheval de iuitaille qui dresse Toreilie au frémissement de Tairain, ouvre ses narines filmantes, remplit Tair de ses grêles hennissements, mord les barreaux de sa crèche, qu'il couvre d'écume , et décèle dans toutes ses allures rimpatience, le courage, la grâce et la légèreté.

Un mouvement général se manifeste dans le camp et dans le fort Les fantassins courent aux laisoeaux d'armes ; les cavaliers voltigent déjà sur leors coursiers; on entend le bruit des chaînes et les roulements de la pesante artillerie. Partout brille l'acier, partout flottent les drapeaux de la France : drapeaux immortels couverts de cicatrices, comme des guerriers vieillis dans les com- ' bats. Bientôt l'armée se déroule le long du MescbacdM. Le chœur des Instruments de Bellone anime de ses airs triomphants tous ces braves, tandis que l'on voit s'agiter en cadence le bonnet do grenadier, qui , reposé sur ses armes, haX la mesure avec une gaieté qui inspire la terreur.

Fille de Mnémosyne à la longue mémoire! âme poétique des trépieds de Delphes et des colombes de Dodone, déesse qui chantez autour du sarcophage d'Homère sur quelque grève inconnue de la mer Egée ; vous qui , non loin de l'antique Parthénope, faites naître le laurier du tombeau de Virgile : Muse ! daignez quitter un moment tODSoes morts harmonieux et leurs vivantes pouSu sières; abandonnez les rivages de l'Ausonie, les ondes du Sperchius et les champs où fut Troie; venez m'animer de votre divin souffle : que Je pnisae nommer les capitaines et les bataillons de ce peuple indompté dont les exploits fatigaeroient même, à Calliopel votre poitrine immortelle !

Aucentrede l'année paroissoit ce bataillon vêtu d*azttr, qui lance les foudres de Bellone : c'est loi qui, dans presque tous les combats, détermine la fortune à suivre la France ; instruit dans les sciences les plus sublimes, il fait servir le çénie à couronner la victoire. Nulle nation ne peut se vanter d'une pareille troupe. Folard la commande, l'impassible Folard, qui peut, dans les plus grands dangers, mesurer la courbe du boulet ou de la bombe, indiquer la colline dont il faut se saisir, tracer et résoudre sur l'arène san-

glante, au milieu des feux et de la mort, les fl« gures et les problèmes de Pythagore.

L'infanterie, blanche et légère comme la neige, se forme rapidement devant les lentes machines qui vomissent le fer et la flamme. Marseille, dont les galères remontent l'antique Égyptus; Lorient, qui fait voguer ses vaisseaux jusque dans les mers de la Taprobane; la Touraine, si déii« cieuse par ses fruits; la Flandre aux plaines ensanglantées; Lyon la romaine; Strasbourg la germanique ; Toulouse , si célèbre par ses troubadours; Reims > où les rois vont chercher leur couronne ; Paris , où ils viennent la porter : toutes les villes, toutes les provinces, tous les fleuves des Gaules, ont donné ces fameux soldats à l'Amérique.

Leurs armes ne sont plus l'épée ou l'angon ; ils ne se parent plus du large bracha et des colliers d'or; ils portent un tube enflammé , surmonté dn glaive de Bayonne; leur vêtement est celui du lis; symbole de l'honneur virginal de la France.

Divisée en cinquante compagnies, cinquante capitaines choisis commandent cette infanterie formidable. Là se montrent et rinfatigable Toustain , qui naquit aux plaines de la Beauce , où les moissons roulent en nappes d or ; et le prompt Armagnac, qui fut plongé en naissant dans ce fleuve dont les ondes inspirent le courage et les saillies; et le patient Tourville, nourri dans les vallées herbues où dansent des paysannes à la haute coiffure et au corset de soie. Mais qui pourroit nommer tant d'illustres guerriers : Beaumanoir, sorti des rochers de TArmorique ; Gausans, que sa tendre mère mit au jour au bord de la fontaine de Laure; d*Aumale, qui goûta le vin d'Ai avant le lait de sa nourrice; Saint-Aulaire de Nîmes , élevé sous un portique romain ; et Gauthier de Paris, dont la jeunesse enchantée coula parmi les roses de Fontenay , les chênes de Senar, les jardins de Chantilly , de Versailles et d'Ermenonville?

Parmi ces vaillants capitaines, on distingue surtout le jeune d'Artaguette à la beauté de son visage , à l'air d'humanité et de douceur qui tempère l'intrépidité de son regard. Il suit le drapeau de l'honneur, et brûle de verser son sang pour la France; mais il déteste les injustices, et plus d'une fois, dans les conseils de la guerre, il a défendu les malheureux Indiens contre la cupidité de leurs oppresseurs.

A la gauche de l'infanterie s'étendent les lestes

LES NATCHEZ

eaeûôfom dé ceê espèces de eentaares an Têfeineut vert , dont le casque est surmonté d'tin dragon. On ^o\ï sar leurs tètes se mouvoir leurs tfigfettes de eriu, qu'agitent les mouvements du eoursief Menti avee peine dans le rang de ses compagnons. Ces cavaliers enfoncent leurs jambes dans un eair noirci , dépouille du buffle sauvage; un long sabre rebondit sur leur cuisse, hfrsque balayatit la terre avee les flancs dé leur eoursier, Ils fondent , le pistolet à la main , sur Fenoemi. Selon les hasards de Bellone, on les toit quitter leurs chevaux à la crinière dorée, eombattre à pied sur la montagne, s'élaneer de nouveau sur leurs coursiers, descendre et remonter encore. Ces guerriers ont presque tous \u le jour non loin de ce fleuve où le soleil m4rit un vin léger propre à éteindre la soif du soldat dans l'ardeur de la bataille ; Ils obéissent à la voix du brillant Ylllars.

A Tatle opposée du corps de l'armée parolt , immobile, la pesante cavalerie, dont le vêtement, d'un sombre azur, est ranimé par un pli brillant emprunté du voile de l'Aurore. Les glands , d*un or fllé et tordu , sautent en étincelaot sur les épaules des guerriers , au trot mesuré de leurs chevaux. Ces guerriers couvrent leurs fironts du chapeau gaulois, dont le triangle bicarré est orné d'une rose blanche qu'attacha souvent la main d'une vierge timide , et que surmonte de sa cime légère un gracieux faisceau de plumes. Cétoit vous, intrépide Nemours, qui meniez ces fameux chevaux aux combats.

Mats pourrais 'je oublier cette phalange qui, placée derrière toute l'armée , devoit la défendre des surprises de Tcnnemi? Sacré bataillon de laboureurs, vous étiez descendus dès rochers de l'Hclvétie, vêtus de la pourpre de Mars; la pique dont vos aîetix percèrent les tyrans est encore dans vos mnins rustiques : au ihilieu du désordre des camps et de la corruption du nouvel âge vous gardez vos vertus premières. Le souvenir de vos demeures champêtres vous poursuit ; ce ti'est qu'à regret que vous vous trouvez exilés sur de lointains rivages, et l'on craint de vous foire entendre ces airs de la patrie qui vous rappellent vos pères, vos mères, vos frères, vos sœurs , et le mugissement des troupeaux sur vos montagnes.

D'Erlach tient sous sa discipline ces enfants de Guillaume Tell ; il descend d'un de ces Suisses qui teignirent de leur sang , auprès de Henri III,

les lis abandonnés. Heureux si , sur lar deg^ du Louvre , les fils de ces étrangers m lenoQTd* lent point leur sacriflce !

Enfin le Canadien Henry dirige I Favaiitgarde cette troupe de François deroi-sautageS) enfants sans soucis des forêtsdu Nooveaa-Mo&de Ces chasseurs, assemblés pêle-mêle à la tète è l'armée , portent pour tout vêtement une tosiqBe .de lin qu'une ceinture rapproche de leurs ifames: une corne de chevreuil, renfermant lepkmibet le salpêtre, s'attache par un cordon, en fonae de baudrier, sur leur poitrine ; une courte einbine rayée se suspend comme un canfoois i leurs épaules : rarement ils manquent leor bot, et poursuivent les hommes dans les bais cdom les daims et les ctrfs. Rivaux des peaplei di désert, ils en ont pris les goûts, ksiaonnét la liberté; ils savent découvrir les traces d'u ennemi, lui tendro des embûches , ou le forcer dans sa retraite. En vain les paodoorea, qui la' accompagnent sur leurs petits chevaux deracetff* tare; en vain ces cavaliers du Danube, atn toBfs pantalons , aux vestes fourrées flottant en arrière, au bonnet oriental , aux moustaches retroonéOf veulent devancer les coureurs canadiens : noiu rapide est rhirondelle effleurant les ondes, molos léger le duvet du roseau qu'emporte an tov^ billon.

Les troupes ainsi rassemblées bordolentlei rives du fleuve, lorsque ^ monté surunecavaii blanche, élevée vagabonde dans les sairaMS mexicaines , voici venir Chépar aumiUead'aB cortège de guerriers.

Nésousla tente desLuxembourgetdêsCatiMti le vieux capitaine ne voyoît la société que daas les armes ; le monde pour loi étoit un camp. Idv* tilement il avolt traversé les mers , sa voc resteH Circonscrite au cercle qu'elle avoît jadis enn brassé, et l'Amérique sauvage ne reprodui»!! à ses yeux que l'Europe civilisée : ainsi le nt laborieux, qui ourdit la plus belle trame, ne eonnoît cependant que sa voûte d'or, et ne P«* étendre ses regards sur la nature.

Le chef s'avance , et s'arrête bientêt à qwl* ques pas du front des guerriers : les roulemenls des tambours se font entendra, les capitaine courent à leur poste , les soldats s'affermissa* dans leurs rangs. Au second signal , la ligw • fixe et devient immobile, semblable alors as nar d'une cité au dessus duquel flottent les drap«w de Mars.

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Les tambotire se taisent, tiiie toix s^élère , et H H r^^ftmit le long des bataillons, de chef en dief^ eomme d'écho en êtho. Mille tubes enletés de la terre frappent ensemble Tépanle du fantastia; les earalk^rs tirent lenra sabres, dont J*acicr, réfléchissant les rayons du soleil , tnêle ^es éelatrs aux triples ondes de feo des baïonnettes : aiosi dvrant une nuit d*hiver brille une solitnde où des tribus canadiennes célèbrent la fête de leurs génies; réunies sur la surface solide d'un fleuve, elles dansent à la lueur des pins allumés de toutes parts; les cataractes enchaînées, les mentagnes de neige , les forêts de cristal , se revêtent de splendeur, tandis que les Sauvages croient voir les esprits du nord voguer dans leurs canots aériens, avec des pagaies de flammes, mr l'aurore mouvante de Borée.

Cependant les rangs de l'armée s'entr'ouvrent, et présentent au commandant des allées régulières : it les parcourt avec lenteur, examinant les terriers soumis à ses ordres, comme un jardinier se promène entre les files des jeunes arbres tloDt sa main affermit les racines et dirige les rameau t.

Aussitôt que la revue est flnie , Chépar veut que les capitaines exercent les troupes aux jeux de Mars. L'ordre, est donné ; le coup de baguette retentit. Soudain vous eussiez vu le soldat tendre et porter en avant le pied gauche, avec Tassurance et la fermeté d'un Hercule. L'armée entière s'ébranle; ses pas égaux mesurent la marche que frappent les tambours. Les jambes noircies des soldats ouvrent et ferment une lon<^ue avenue, en se croisant comme les ciseaux d'une Jeune fille qui découpe d'ingénieux ouvrages. Par intervalles, les caisses d'airain, querecouvre la peau de l'onagre, se taisent au signe du géant qui les guide ; alors mille instruments, fils d'Éole, •aiment les forêts, tandis que les cymbales du nègre se choquent dans l'air et tournent comme deux soleils.

Rien de plus merveilleux et de plus terrible à la fois, que de voir ces légions marcher au son delà musique , comme si elles ouvroient les dan* Ks de qnelque fMe : nul ne peut les regarder ans se sentir possédé de la fureur des combats, nos brûler de partager leur gloire et leurs périls. I^ fantassins s'appuient et tournent sur leurs siles de cavalerie eomme sur deux pôles ; tantôt Ib s'arrêtent , ébranlent la solitude par de pesanles décharges , ou par un feu successif qui re-

monte et redescend le long de la ligne eomme les orbes d'un serpent ; tantôt ils baissent tous à la Ibis la pointe de la baïonnette, si fatale dans des mains françol9es : eodeher letirs armes à terre, les reprendre, les lancer ft leur épskUlO) les présenter en sfllilt , les charger en se reposer sur elles , ce n'est pas la dtiréed'ati triotneiit pour ces enfants de la Victoire.

A cet exerciee des armes succèdent de savantes matMeotres. Tour à tour ramfée s'allonge et se resserre, tour à tour s'avance et se retire : ici elle Se creuse comme la éorbeille de Flore; là elle s'enfle eomme les contours d'une urne de Gorinthe : le Méandre se replie moins de fois sur loi-tnéme , la danse d'Ariadne gravée sur le bouclier d'Achille avoit moins d'erreur qUe les labyrinthes traéés sur la plaine par ees disciples de Mars. Leurs capitaines font prendre auit 1mtaillons tontes les figures de l'Urt d'Uranle ; ainsi des enfants étendent des soies légères sur leurs doigts légers ; sans confondre ou briser le dédale fragile , ils le déploient en étoile , le dessinent en croix, referment en eêrele, et Tenfrouvrent doucement sous la forme d'un liereeau.

Les Indiens assemblés admiroient ees Jeux , qui leur cacfaoient des tempêtes.

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