‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 109 sur 170 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Satan, planant dans les airs, au-dessus de l'Amérique, Jetott un regard désespéré sur cette partie de la terre, où le Sauveur le poursuit comme le soleil qui, s'avançant des portes de l'Orient, chasse devant lui les ténèbres : le Chili , le Pérou , le Mexique, la Californie, reconnoissent déjA les lois de rÊvangile ; d'autres colonies chrétietmes couvrent les rivages de l'Atlantique, et des missionnaires ont enseigné le vrai Dieu aux Sauvages des déserts. Satan, rempli de projets de vengeance , va aux enfers rassembler le conseil des démons.

Il déroule , devant ses compagnons de douleurs , le tableau de ce qu'il a fait pour perdre la race humaine , pour partager le monde créé avec le Créateur, pour opposer le mal au bien sur la terre, et, au delà de la terre, l'enfer au ciel. Il propose aux légions maudites un deiliier combat; il veut armer tontes les nations idolâtres du nouveau continent , il veut unir toutes ces nations

LES NATCHEZ

dans un vaste complot, afin d'exterminer les chrétiens.

C'est an milieu des Natchez qull aperçoit les passions propresà seconderson entreprise. « Dieux de l'Amérique, s*écrie-t-il , anges tombés avec moi| vous qui vous faites adorer sous la forme d*un serpent; vous que Ton invoque comme les génies des castors et des ours ; vous qui , sous le nom de manitous, remplissez les songes, inspirez les craintes ou entretenez les espérances des peuples barbares; vous qui murmurez d.ans les vents, qui mugissez dans les catarac* tes, qui présidez au silence ou à la terreur des forêts, allez défendre vos autels. Répandez les illusions et les ténèbres; soufflez de toute part la discorde, la Jalousie, Tamour, la haine, la vengeance. Mêlez-vous aux conseils et aux Jeux des Natchez; que tout devienne prodige chez des hommes où tout est fêtes et combats. Je vous donnerai mes ordres : soyez attentiCs à les exécuter. »

Il dit , et le Tartare pousse un rugissement de Joie , qui fût entendu dans les forêts du Nouveau- Mande. Areskoui, démon de la guerra; Athaênsic, qui excite à la vengeance; le génie des fatales amours, mille autres puissances infernales se lèvent à la fois pour seconder les desseins du prince des ténèbres. Celui-ci va chercher sur la terre le démon de la renommée , qui n*avoit point assisté au conseil infernal.

Le soleil ne faisoit que de paroftre à Thorizon lorsque le frère d'Amélie ouvrit les yeux dans la demeure d'un Sauvage. L'écorce qui servoit de porte à la hutte avoit été roulée et relevée sur le toit. Enveloppé dans son manteau , René se trouvoit couché sur sa natte de manière que sa tête étoit placée à l'ouverture de la cabane. Les premiers objets qui s'offrirent à sa vue , en sortant d'un profond sommeil , furent la vaste coupole d'un ciel bleu où voloient quelques oiseaux , et la cime des tulipieri qui frémissolent au souffle des brises du matin. Des écureuils se Jouoient dans les branches de ces beaux arbres, et des perruches siffloient sous leurs feuilles satinées. Le visage tourné vers le dôme azuré, le Jeune étranger enfonçoit ses regards dans ce dôme qui lui paroîssoit d'une immense profondeur et transparent comme le verre. Un sentiment confus de bonheur, trop inconnu à René, reposoit au fond de son âme, en même temps que le frère d'Amélie croyoit sentir son sang rafraîchi descendre de son

cœur dans ses veines, et par un long ditoor remonter à sa source : teUe l'antiquité nous pcûnk des ruisseaux de lait s'égarant au sein de la terre, lorsque les hommes avoient leur innocence, et que le soleil de l'âge d'or se levoit aux chants d'n peuple de pasteurs.

Un mouvement dans la cabane tira le Wfh geur de sa rêverie : il aperçut alors le pstnaithe des Sauvages assis sur une natte de roseau. Avprès du foyer, Saséga, laborieuse matrone, îaM infuser des dentelles de Lc^hetto avec des éoorces de pin rouge , qui donnent une pourpre éclatante. Dans un lieu retiré, la nièce de Cbaete empennoit des flèches avec des plumes de Cbiqcoo. Céluta , son amie , qui Tétoit venue visiter, senbloit l'aider dans son travail ; mais sa main arrêtée sur l'ouvrage, annonçoit que d'autres sentiments occupoient son cœur.

Le frère d'Amélie s'étoit endormi l'homme de la société, il se réveilloit l'homme de la natore. Le ciel étoit sur sa tête, comme le dais de a cotiche; des courtines de feuillages^et de fleon sembloient pendre de ce dais superbe ; des veats souffloient la fraîcheur et la santé; des homoKS libres, des femmes pures, entouroient la coocbe du Jeune homme. Il se seroit volontiers toacbé pour s'assurer de son existence , pour se oooTaincre qu'autour de lui tout n'étoit pas illusion. Tel fut le réveil du guerrier aimé d'Armide, lorsque l'enchanteresse, trouvant son ennemi plongé dans le sommeil , l'emporta sur une nue et le déposa dans les bocages des îles Fortunées.

René se lève, sort, se plonge dans Tonde voisine , respire l'odeur des sassafras et des liquidambras, salue la lumière de l'orient, ks flots du Meschacebéy les savanes et les forêts, et rentre dans la cabane.

Cependant les femmes sourioient des manières de l'étranger ; c'étolt de ce sourire de femmes qui ne blesse point. Céluta fût chargée d'apprêter le repas de Thête de Chactas : elle prit de ia farine de maïs , qu'elle pétrit avec de Tean de fontaine; elle en forma un gâteau qu'elle présenta à la flamme , en le soutenant a^ec ose pierre. Elle fit ensuite bouillir de leau dans aa vase en forme de corbeille; elle versa cette eaa sur la poudre de la racine de smilax : ce mélanp) exposé à l'air, se changea en une gelée rose d^oa goût délicieux. Alors Céluta retira le pain da foyer et l'offrit au frère d'AméUe : elle lui ser*

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