‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 122 sur 170 · LIVRE YI · texte numérisé non relu

LIVRE YI

llraDt : CD M héle dt nous emmener dans une autre partie de la cabane.

« Là, nous fûmes entourés d'une foQle curieuse : tesjeniiea hommes surtout nous sourloient avec oemplaisanoe ; plusieurs me serrèrent secrètement la main.

« Trois héros s'approchèrent de nous; le premier paroisaoit rassasié de jours , et cependant oii l'aoroîl pris pour Timmortei vieillard des foudres , taot il trainoit après lui de grandeur. A peine pouvoit-on soutenir l'éclat de ses regards : l'âme brillante, ingénieuse et guerrière de la France respiroit tout entière dans cet homme.

« Le second cacboit , sous des sourcils épais et on air indécis, une expression extraordinaire de vertu et de courage; on sentoit qu'il pouvoit être le rival du premier héros, et le frein de sa fortune.

« Le troisième guerrier, beaucoup plus Jeune que les deux autres , portoit la modération sur ses lèvres et la sagesse sur son front. Sa ph^rsionomie éêtiX fine; sou ceil, observateur ; sa parole, tranquille. Le premier de ces guerriers achevoit ses Jtmrs de gloire dans une superbe cabane , parmi les bois et les caun Jaillissantes, avec neuf vierges célestes qu'on nomma les Muses; le second ne quittoit le grand village que pour habiter les csmps; le troisième vivoit retiré dans un petit héritage non loin d*un temple où il se promenoit souvent autour des tombeaux.

« J'invitai ces trois enfants des batailles à venir chanter au milieu du sang notre chanson de 0ierre ; l'alné des fils d'Areskoui • sourit , le seooad s'éloigna , le troisième fit un mouvement d'iiorreur*.

« Ononthio me fit observer plus loin des guerriersquicausoient ensemble avec chaleur. « Voilà , « me dit-il , trois hommes que la France peut op-

* poser à l'Europe combinée. Quel feu dans le plus «Jeune des trois 1 quelle impétuosité dans sa pa-

* voie 1 II s'efforce de convaincre ce sachem in- « flexible qui l'écoute , qu'on doit faire servir les « galères de la mer intérieure sur les flots de l'O-

* céan. Ce fils illnstred'un père encore plus fameux « fait sourire le troisième guerrier, qui ne veut •pss déeider entre les deux autres, et s'excuse

* ea disant qu'il ignore les arts de Michabou ^ ; il « ne tient que d'Areskoui le secret des ceintures

^GteiedelagDtrte.

, Condé , Tureon<el CaUnat.

^'*'*te4eB «aux.

«inexpugnables dont 11 environne les ettés«. » « Dans ce moment un Jeune héros s'avança vers le guerrier au regard sévère*; il lui présenta un ooliier ^ de suppliant. Le fils altier de la montagne ifiXa, les yeux sur le collier, et le rendit durement au héros, avec les paroles du refus. Le Jeune homme rougit et sortit, en Jetant sur la cabane on regard qui me fit firémir, car il me sembla qu'il avoit imploré le génie des vengeances^.

« Je fus distrait de ces pensées par un grand bruit qui se fit à une porte. Entrent aussitôt deux guerriers qui se tenoient en riant sous le bras. Leur taillearrondie annonçoit les fils heureux de la Joie ; leurs pas étoient un peu chancelants; leur haleine étoit encore parfumée des esprits du plus excellent Jus de feu K Leurs vêtements flottoient négligés comme au sortir d'un long festin; leur visage étoit tout empreint des poudres chères au conseil des sachems^. Je ne sais quoi de brave, de populaire, de spirituel , d'insouciant, de libéral Jusqu'à la prodigalité, étoit répandu sur leur personne; ils avoient l'air de ne rien voir avec un cœur ennemi , de se divertir des hommes , de penser peu aux dieux , et de rire de la mort. On les eût pris pour des jumeaux qu' Areskoui ? auroit eus d'une mortelle après la victoire, ou pour les fils illégitimes de quelque roi fameux ; ils méloient à la noblesse des hautes destinées de leur père ce que l'amour et une plus humble condition ont de gracieux et de fortuné*.

« A peine ces enfants Joufflus des vendanges avoient-ils posé un pied mal assuré dans la cabane, que deux autres guerriers coururent se Joindre à

eux. Un de ces derniers avoit reçu en naissant un

coup fatal de la main d'un génie , mais c'étoit l'enflant des bons succès 9; l'autre ressembloit parfaitement à un génie sauveur "•. Je l'avois vu arrêter par le bras le Jeune homme qui étoit sorti de la grande cabane après le refus du guerrier hautain ". « Ainsi réunis , ces quatre guerriers alloient parcourant la hutte, réjouissant les cœurs par leurs agréables propos : ils ne dédaignèrent pas

> Seignelay, fils de Colbert , Louvois et Vauban.

> Loavois.

* Uo plaoet , une lettre.

* Le prioce Eugëue.

* Du vin.

^ Du tabac.

^ Génie de la guerre.

* Ln deux VeudâiiM, paUtt^ab deHanh rv, par Gabitelle. » Luxembourg.

»• Vlllara.

1 1 Loovolfl refusa un régiment au prlooe Eugène , et oelui-cl passa au service de l'empereur.

LES NATCHEZ

de causer avec un Sauvage. Les deux frères me demandèreot si les banquets étoient longs et excellents dans mes forêts , et si Ton sommeillolt beaucoup d'heures sur la peau d'ours. Je tâchai de faire honneur à mes bois , et de mettre dans ma réponse la gaieté qui respiroit sur les lèvres de ces hommes. Un esprit me favorisa, car ils parurent contents , et me voulurent montrer eux-mêmes la somptuosité de la hutte du Soleil.

« Nous parcourûmes d'immenses galeries dont les voûtes étoient habitées par des génies, et dont les murs étoient couverts d'or, d'eau glacée* , et de merveilleuses peintures. Les guerriers blancs désirèrent savoir ce que Je pensois de ces raretés.

« Mes hôtes, répoodis-Je, Je vous dirai la vé- « rite , telle que les manitous me l'inspirent , dans « toute la droiture de mon cœur : vous me sem- « blez très à plaindre et fort misérables ; Jamais « Je n'ai tant regretté la cabane de mon père Ou- < talissi, ce guerrier honoré des nations comme « un génie. Ce palais dont vous vous enorgueii- « lissez a«t-il été bâti par l'ordre des esprits? « N'a-t-il coûté ni sueurs ni larmes? Ses fonde- « ments sont-ils Jetés dans la sagesse, seul terrain « solide? Il faut une vertu magnifique pour oser « habiter la magnificence de ces lieux : le vice « seroit hideux sous ces dûmes. A la pesanteur «r de l'air que Je respire, à Je ne sais quoi de glacé « dans cet air, à quelque chose de sinistre et de « mortel que J'aperçois sous le voile des sourires, « il me semble que cette hutte est la hutte de « l'esclavage , des soucis , de l'ingratitude et de la « mort. N'entendez-vous pas une voix doulou- « reuse qui sort de ces murs , comme s'ils étoient « l'écho où se viennent répéter les soupirs des « peuples? Ah! qu'il seroit grand ici le bruit des « pleurs, si Jamais il commençoit à se faire en- « tendre ! Un tel édifice tombé ne seroit point « rebâti , tandis que ma hutte se peut relever « plus belle en moins d'une Journée. Qui sait si « les colonnes de mes chênes ne verdiront point « encore à la porte de ma cabane , lorsque les « piliers de marbre de ce palais seront prosternés « dans la poudre?»

« C'est ainsi , 6 René! qu'un ignorant Sauvage de la Nouvelle-France devisoit avec les plus grands hommes de ta vieille patrie , sous le règne du plus grand roi, au milieu des pompes de Versailles. Nous quittâmes les galeries, et nous

' Des glaces.

descendîmes dons les jardins an milindibaBtt des armes.

« Dans oesjardins, malgré les pr^ugés de m natte , Je fus vraiment îm^ppé d'étonnemeot : li façade entière dû palais sembhibie à une immene ville , cent degrés de marbre blanc oondaliaiiti des bocages d'orangers , des eaux JailUss&Dtesai milieu des statues et des parterres, des grottes, séjour des esprits célestes; des bois où lespnmiers héros, les plus belles femmes , les esprits les plus divins errolent en méditant les tr^ merveilles de la guerre , de l'amour et da géoie : tout ce spectacle enfin saisit fortement mon âme. .Je commençai à entrevoir une grande natioD « Je n'avois aperçu que des esclaves, et pour k première fois Je rougis de ma superbe du déseit

« Nous nous avançâmes parmi les broDies,les marbres , les eaux et les ombrages : chaque iSot| contraint de sortir de la terre, apportoit un génie à la surface des bassins. Ces génies Yarioiol selon leur puissance : les uns étoient armés de tridents, les autres sonnolent des conques l^ courbées ; ceux-ci étoient montés sur des chars, ceux-là vomlssoient l'onde en tourbilloB. Mes compagnons s'étant écartés j Je m'assis ao M d'un bain solitaire. La rêverie vint planer antov de moi ; elle seoouoit sur mes dieveux les sdnijes et les souvenirs : elle m'envoya la plus douce des tristesses du cœur, celle de la patrie abseofte.

« Nous abandonnâmes enfin la hutte des rab , et la Nuit, marchant devant nous avecla Mcheur, nous reconduisit au grand village.

« Lorsque les dons du sommeil eurent répiré mes forces, Ononthio me tint ce discours : « GhK- A tas fils d'Outalissi, vous vous plaignez qw « vous n'avez point encore vu les guerriers il' « bres, et vous me demandez sans cesse oà ib « sont : je vous les veux faire connottre. Is « esclave va vous conduire aux cabanes où s*i^ « semblent diverses espèces de sachems : lUa « et instruisez-vous, car on apprend beaucoup « par l'étude des mœurs étrangères. Un hoouw « qui n'est point sorti de son pays ne cooooft ^ pas la moitié de la vie. Quant aux antres cbefii) « vos compagnons, comme ils n'entendent pas « le langue de la terre des chairs blanches, ib « préféreront sans doute rester sur la natte, A « fumer leur calumet et à parier de leur pays. •

« Il dit. Plein de Joie, Je sors avec mon guide; comme un aigle qui demande sa pâture, Je d y lance plein de la faim de la sagesse. Noos am*

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