‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 124 sur 170 · LIVRE VL · texte numérisé non relu

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François; les pleurs sont partout les mêmes, mais les ris diffèrent selon les temps et les pays.

« Les Jeux finis, Tikouessen s*enveloppa dans SB voile , et me forçant , avec la folâtrerie des Amoiirs, à lui donner la main , nous descendîmes les degrés de la hutte , où se pressoit une foole de spectateurs : Ononthio nous suivoit. Llndlen ne sait point rougir; Je ne me sentis aucun embarras, et Je remarquai qu'oiv avoit Pair d'applaudir à la naïve hauteur de ma contenance.

« Noos montons sur un traîneau au milieu des armes protectrices , des torches flamboyantes , et des cris des esclaves qui faisoient retentir les Toutes du nom pompeux de leurs maîtres. Comme le diar de la nuit , roulent les cabanes mobiles : renfantdu commerce, retiré dans la paix de ses foyers, entend frémir les vitrages de sa hutte , et lent trembler sous lui la couche nuptiale. Nous arrivons chez la divinité des plaisirs. S'élançant du traîneau rapide auquel ils étoient suspendus, des esclaves nous en ouvrent les portes : nous descendons sous un vestibule de marbre orné d*orangers et de fleurs. Nous pénétrons dans des cabanes voluptueuses, aux lambris de bols d'ébène gravés en paysages d'or. Partout brûloient les trésors dérobés * aux filles des rochers et des vieux chênes. La véritable nation françoise (car Je Tavois reconnue au premier coup d'œil) étoit déjà, éUiblie aux foyers de Tikouessen. Un ton d'égalité , une franchise semblable à celle des Sanvages, régnoient parmi les guerriers.

* J'adressai ma prière à TAmour hospitalier, manitou de cette cabane ; et me mêlant à la foule, Je me trouvai pour la première fois aussi à Taise que si J'eusse été dans le conseil des Natchez.

« Les guerriers étoient rassemblés en divers Sroopes, comme des faisceaux de maïs plantés dans le champ des peuples. Chacun enseignoit son toisin, et étoit enseigné par lui : tour à tour les propos étoient graves comme ceux des vieillards, fugitifs comme ceux desjeunes filles. Ces hommes , capables de grandes choses, ne dédaignoient pas désagréables causeries ; ils répandoientau dehors la surabondance de leurs pensées; ils formoient de discours l^ers un entretien aimable^et varié : dans un atelier européen , des ouvriers aux bras n>bu8tes filent le métal flexible qui réunit les diverses parties de la beauté ; Tun en aiguise la pointe, Tautre en polit la longueur, un troisième

CBATKàimUAlfD. *- TOHE IV.

y attache Tanneau qui fixe le nuage tranq^rent sur le sein de la vierge , ou le rui)an sur sa tête.

« Abandonné à mol-même , J'errois de groupe en groupe, charmé de ce que J'entendois, car Je oomprenois toutes les paroles : on ne montroit aucune surprise de ma façon étrangère.

« Tandis que Je promenois mes pas à travers la fouie. J'aperçus, dans on coin, un homme qui ne conversoit avec personne, et qui paroissoit profondément occupé. J'allai droit à lui. « Chas* . «seur, lui dis-Je, Je te souhaite un ciel bleu, « l)eaucoup de chevreuils et un manteau de cas* ' « tor. De quel désert es-tu ? car, Je le vois bien, tu « viens comme moi d'une forêt. »

« Le héros , qui eut l'air de se réveiller, me regarda, et me répondit : « Oui , Je viens d'une « forêt.

a Je ne dormirai point sous de riches lambris ; « Mais voit-on que ie somme en perde de son prix? . ■ En est-il moins profond et moins plein de délices? « Je lui voae aa désert de nouveaux sacrifloes. »

— « Je l'avois bien deviné , m'écrîai-Je ; ton « apparence est simple, mais tu es excellent. Y « a-t-il rien de moins brillant que le castor, le « rossignol et l'abeille? »

« Comme J'achevois de prononcer ces mots, un guerrier au regard pénétrant s'approcha de nous , mettant un doigt sur sa bouche. « Je parie , « dit-il , que nos deux Sauvages sont charmés l'un « de l'autre. •

« En même temps il passa son brassons le mien et m'entraîna dans une autre partie de la cabane. « Laissons -nous donc tout seul cet enfant des « bois? » lui dis-Je. « Oh! répliqua mon conduc- « teur, il se suffit à lui-même : il ne parle pas 1 d'ailleurs le langage des hommes , et n'entend « que celui des dieux, des lions, de hirondelles « et des colombes ^ »

« Nous traversions la foule : un des plus beaux François que j'aie Jamais vus , s'appuy ant sur les bras de deux de ses amis , nous accosta. Mon guide lui dit : « Quel chef-d\Buvre vous nous aves « donné I vous avez vu les transports dans lesquels « il a Jeté ce Sauvage. — J'avoue, repartit le <i guerrier, que c'est un des succès qui m'ont le « plus flatté dans ma vie. — Et cependant, dit un « de ses deux amis d*un ton sévère, vous eussiez « mieux fait de ne pas tant céder au goût du siè* « de, de retrancher votre Aricie, au risque de « perdre cette scène qui a ravi cet Iroquois. »

« Le second ami du guerrier le voulut défendre,

* La Fontaine.

LES NATCHB2.

« Voilà Tos foiUetsefl , s'écria le premier; voilà « comiiie vous êtes descendu du Misanthrope au « sac dans lequel vous enveloppes votre Scapin ! » A ce propos J*allois à mon tottr m*éerier : « Sont-ee « là les hommes aimés du ciel dont J*ai entendu « les chants? ^ Mais les trois amis s'éloignèrent ' , et Je me retrouvai seul avec mon guide.

« Il me conduisit à Tautre extrémité de la cabane ) et me fit asseoir près de lui sur une natte de soie. De là, promenant ses yeux sur la foule tantôt en mouvement , tantôt immobile , Il me dit : « Chactas Je te veux ûdre connottre les caractères « des personnages que tu vois ici ; ils te donneront « une idée de ce siècle et de ma patrie.

« Remarque d'abord ces guerriers qui sont non- « châlamment étendus sur cette demi-couche d*é- « dredon. Ce sont des enfants des Jeux et des R6 ; « ils tiennent Timmortalité de leur naissance , car «bien qu'ils te paroissent déjà vieux, ils eont « toujours Jeunes comme tes Grâces, leurs mères. « Retirés loin du bruit dans un faubourg paisible, « ils passent leurs Jours assis à des banquets. Les « tempes ornées de lierre , et le front couronné a de fleurs, ils mêlent à des vins parfumés Teau « d'une source que les hommes nomment Hippo- « crène, etlesdieux, Gastalie. Toutefois tu te trom- « perols, Chactas, si tu prcnois ces hommes pour ft des efféminés sans courage. Nul guerrier n'est « peut-être moins qu'eux attaché à la vie ; ils la « briseroient avec la même insouciance que les «vases fragiles qu'ils s'amusent quelquefois à « fracasser dans les festins. »

a Émerveillé de la fine peinture de mon curieux démonstrateur. Je regardois avec intérêt ces hommes ' qui présentoient un caractère inconnu chez les Sauvages; mais mon hôte m'arracha à ces réflexions pour me faire observer une espèce d'ermite qui causoit avec Tikouessen. « Il a été « prêtre, me dit-il ; il va devenir roi, et avant « qu'il s'ennuie de son second bandeau , il vit ici « en simple jongleur ^. Quant à cet autre guerrier « si vieux , dont les pieds sont supportés par un « coussin de velours , c'est un étranger nouvelle- « ment arrivé. Son père conduisit un monarque « ^ réchafaud, et mit sur sa tête la couronne « qu'il avoit abattue ^ Richard , plus sage qu'Oli- « vier, a préféré le repos à l'agitation d'une vie « éclatante : rentré dans l'état obscur de ses aïeux,

■ Radne, Mtfifère et BoReav.

' La aociélé du Marais, Cbaulieu, la Fare, etc. 3 Casimir, roi de Pologne.

' 4 Olivier Cromwell.

« il n'estime la gloire de son père qu'antuit qull <« la compte au nombre de ses plaisirs. »

— « Par Michabou ' , m'écriai-je, voici un « étrange mélange 1 il ne manquoit ici qa'na « Sauvage comme moi. » Mon exclamation fit rin l'observateur des hommes , qui me répondit : «Tu es loin, mon cher Chactas, d'avoir toot « vu : quelle que soit ton envie de oonnoitre , on « la peut aisément rassasier. Ces quatre hommn « ai^uyés contre cette table d'albitre sont lei « quatre artistes qui ont créé les merveilla de « Versailles : l'un en a élevé les ooloones, Tautre < en a dessiné les Jardins, le troisième es a « sculpté les statues , le quatrième en a peint les « tableaux *.

« Regarde assis à leurs pieds, sur ces tapfe « d'orient, ces hommes au visage bronzé et lox « robes de soie : ils sont venus des portes de TAo* « rore comme toi de celles du Couchant, m « pour être ambassadeurs à notre cour ^ toi pour « servir sur nos galères ; mais eux et toi poir « payer également un tribut à notre génie, et « faire de ce siècle un siècle à jamais miraculeoi,

« Du reste, ces Sauvages de l'Inde sont plm « heureux anù^^^'^^ ^^ ^^^^ ^^ ^^ Louisiane, « car ils trouvent du moins ici à parler le lan* « gage d^ leur patrie. Ces guerriers blancs, qai « s'entretiennent avec eux , sont des vojagenn « qui ont recueilli les simples des montagnes, ou « les débris de l'antiquité K

« Ces autres hommes, resserrés dans l'embra- « sure de cette fenêtre, sont des savants ([ue la « munificence de notre roi a été chercher jusqœ « dans une terre ennemie, pour les combler de <t bienfaits.. Les lettres qu'ils tienneot à la main, « et qu'ils parcourent avec tant d'intérêt , sont ia « correspondance de plusieurs sachems([ui,bi^ « que nés dans des pays divers , forment, en Eo- « rope , une illustre république dont Paris est le « centre. Par ces lettres ils s'apprennent mnlnefie- « ment leurs découvertes : Tun d'entre eux, ao ft moment où Je te parle , vient de trouver le îrai « système de la nature , et un antre hii iWt passer « en réponse ses calculs sur l'infini ^

« Non loin de ces étrangers, tu peux reniar- « quer un homme qui raisonne avec une grande « force : ?est un femeux Sachem de cenx qnc

* Génie des eiinx.

> Mansard, teNdtre, Goostoo, le Brin.

3 Ambassadeurs de Siam.

* Tournefort, Boacfaef, GerhUlon, Chardin, efe. ^ Newton, Leiboitz.

nons appelons philosophes. Albion est sa patrie ; mais depuis quelque temps il s*est exilé sur les rives bataves , d'où il est veuu rendre hommage à la France *.

« £li bien ! continua notre bâte , que pensesrtu maiotsnant de notre nation? Trouves-tu ici aises d'hommes et de choses extraordinaires ? Des pvélats aussi différents de talent que de principes 9 des gens de lettres remarquables par le oontraste de leur g^ie , des bureaux de beaux esprits en guerre , des filles de la volupté intriguant avec des moines auprès du trône , des courtisans se disputant leurs dépouilles mutuelles, des généraux divisés, des magistrats qui ne s'eotendent pas , des ordonnances admirables', mais transgressées; la loi, proclamée souveraine, mais toiyours suspendue par la dictature royale ; un homme envoyé aux bières pour un temps , mais y demeurant toute aa vie ; la propriété déclarée inviolable , mais eoofisquée par le ixm plaisir du maître ; tous les citoyens libres d'aller ou ils veulent et de dire ce qu'ils pensent , sous la réserve d'être arrêtés sll platt au roi , et d'être envoyés an gibet en témoignage de la liberté des opinions; enfin, des édifices élevés, des manufactures formées , des colonies fondées, la marine créée, l'Europe à demi subjuguée , une partie de la nation diassant une autre partie de cette nation : tel est œ siècle dont tu vols l'abrégé dans cette lalle; siècle qui, malgré ses erreurs, restera iDodèle de gloire ; siècle dont on ne sentira bien la grandeur que lorsqu'on le prétendra surpasser. »

« En achevant ces mots, mon instructeur me quitta pour aller ailleurs observer les hommes : tt ue me parut pas une des moindres raretés du «Wclc qu'il veaoit de peindre ». .

«Des esclaves annoncèrent le banquet aux cûQiriés. Des tables couvertes de fleurs , de fruits it d'oiseaux, nous offrirent leurs élégantes richesses. Le vin étoit excellent , la gaieté, véritai>k, et les propos, aussi fins que ceux des Hurons. Ia volage ikouessen, qui m'avoit donné un siège ^>a droite, se railloit de moi, et me disoit : ■ Parié-moi donc de tes forêts. Je voudrois savoir *>i en Huronie il y a, comme parmi nous, de

* grandes dames qui veulrat faire enfermer au

* couvent de pauvres jeunes filles , parce que ces

'Locke.

* U Bruyère.

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